Le sisymbre (Sisymbrium officinale)

Synonymes : vélar, erysimum, sinapi, moutarde des haies, julienne jaune, tortille, tortelle, barbarée, herbe au chantre.

Plante aujourd’hui assez méconnue, le sisymbre possédait autrefois une réputation bien plus étendue. Son nom grec, sisymbrion, désignait avant tout le cresson et certaines autres plantes dont probablement une menthe. C’est sous le terme d’erysimon qu’en parlent Théophraste et Dioscoride, bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que cet antique erysimon puisse être le sisymbre, quoi qu’en pense Matthiole qui, lui, en est assuré. Cela n’est sans doute pas de la même plante dont il s’agit, mais l’on ne s’est guère trompé au sujet de son renom, erysimon signifiant, justement, « estimé », un égard dont Pline nous explique que les Celtes de son temps usaient de cette plante pour les mêmes raisons qu’on le fait encore à l’heure actuelle, c’est-à-dire pour remédier aux affections des voies respiratoires telles que catarrhe pulmonaire et toux persistante. Encore que Pline ne l’appelle pas erysimon, mais vela, un mot latin qui se transformera en velarum durant le Moyen-Âge, jusqu’à donner le moderne vélar, un mot qui oblige parfois à chercher le sisymbre à la lettre V, quand ce n’est pas à la lettre E, comme erysimum ! De multiples appellations et d’hasardeuses attributions expliquent qu’on puisse pédaler un peu dans la choucroute au sujet d’une plante largement confondue avec d’autres durant le Moyen-Âge : durant ce laps de temps, rien ne permet de dire que le sisymbre alias vélar s’est distingué d’une manière ou d’une autre. Il faut dire qu’alors l’on n’a pas encore mis le doigt sur ce qui caractérise vraiment le sisymbre et qui lui a fait mériter le surnom d’herbe au chantre : même Matthiole en 1554 n’en dit rien, se contentant d’apporter peu d’informations (il indiquait les graines de cette plante contre les pertes séminales et les lithiases rénales). En tous les cas, la réponse ne proviendra pas d’Italie, mais de France, émanant tant de Matthias de l’Obel que de Jacques Daléchamps au XVI ème siècle : on fait alors l’éloge du sirop de sisymbre contre l’aphonie et l’enrouement, chose bien profitable aux orateurs, aux prédicateurs et aux chanteurs, d’où l’expression « herbe au chantre », le chantre appartenant à un chœur liturgique. Au siècle suivant, dans sa correspondance avec Nicolas Boileau, Jean Racine explique les bienfaits du sisymbre, évoquant « le cas d’un chantre de Notre-Dame à qui un rhume avait fait perdre la voix et que se tira d’affaire en trois semaines, grâce à une tisane » de sisymbre (1). Le sirop de sisymbre restera fort usité jusqu’au XVIII ème siècle, mais « on l’a abandonné dans la médecine urbaine comme tant d’autres préparations utiles, pour le remplacer par de moins efficaces et d’un prix beaucoup plus élevé. Ne vaudrait-il pas mieux, en effet, s’interroge Cazin, lui rendre sa place dans nos officines plutôt que d’y perpétuer les dépôts coûteux des sirops […] et de tant d’autres productions accréditées par les annonces de l’industrialisme, que la crédulité accueille toujours avec empressement et dont on fait ensuite usage autant par habitude que par conviction ? » (2). C’est, ma foi, fort dommage. Cependant, d’autres, bien après Cazin, surent tirer parti du sirop de sisymbre et pour des raisons autres que la volonté farouche de lutter contre la pléthore de médicaments parfaitement inutiles dont un grand nombre est encore vendu en pharmacie à l’heure où je vous parle : Henri Leclerc explique qu’il a « connu un vieil officier de santé dont c’était une des prescriptions favorites : il affirmait en obtenir des résultats merveilleux, notamment chez son épouse sujette à une laryngite qu’entretenait un inexorable bavardage : « C’est, disait-il, une méthode précieuse : pendant qu’elle déguste son sirop, ma femme se tait et j’échappe à ses discours, double action dont bénéficient également ses cordes vocales et mes tympans » (3). L’on peut dire du sisymbre qu’il est parfois un remède auriculaire indirect ! ^_^

Brassicacée vivant un à deux ans, le sisymbre est composé d’une tige rude et velue, sur laquelle s’articulent des rameaux tout aussi raides formant parfois par rapport à la tige des angles de 90°, ce qui lui donne un peu l’allure d’un écouvillon passé sous les lames d’une tondeuse : le cheveu rare et ébouriffé, le sisymbre dégingandé se reconnaît donc assez facilement, d’autant que ses feuilles pétiolées, vert sombre bleuâtre, voire glauques, sont dites « roncinées pinnatipartites ». Ah, ah ! Je vous l’accorde, la botanique, c’est comme la jungle : un enfer. En gros, cela signifie que les feuilles inférieures du sisymbre, composées et profondément découpées, sont constituées de cinq à onze lobes, dont le terminal est plus ample que les autres. Les supérieures, elles, n’en font pas tout un foin, elles sont justes hastées. C’est qu’on ne peut pas, en toute chose, faire son intéressant, sans quoi l’on s’épuise. Cette modestie, on la rencontre chez les fleurs jaunes et minuscules du sisymbre. Formant des grappes terminales au bout des rameaux perpendiculaires, ces fleurs à quatre pétales ne jouissent cependant pas de la masse d’un grand nombre, puisque la floraison, progressive, s’accompagne de la fructification des fleurs les plus anciennes. Ainsi, les petits bouquets de fleurs du sisymbre n’ont rien de comparable avec les lourdes grappes du lilas, c’est pourquoi on les remarque peu malgré une floraison qui s’étend de mai à septembre, puis une fructification élaborant des siliques trapues, assez courtes (15 à 20 mm), qui, elles, paraissent frileusement appliquées contre les rameaux, contrairement à ceux-ci qui, nous l’avons dit, s’éloignent de l’axe principal pour former chandelier.
Le sisymbre est une plante présente partout en Europe et en Asie occidentale ; en France, elle est absente des zones montueuses et méridionales. A la fin du XIX ème siècle, on la disait très commune partout, voire surabondante. Un siècle plus tard, elle était tout juste assez fréquente. Pourtant, c’est une plante qu’on croise particulièrement là où l’homme répand son activité : bordures de champs et de chemins de campagne, terrains vagues, décombres, haies, pieds des vieux murs… Mais l’on peut avoir une petite idée sur les raisons qui font reculer des plantes autrefois si fréquentes telles que le coquelicot et le bleuet, pour ne prendre que des exemples emblématiques.

Le sisymbre en phytothérapie

Très fréquent, bien connu, mais néanmoins peu étudié, le sisymbre est de ces plantes qu’on utilise sans véritablement savoir quels principes actifs les animent. Par sa saveur âcre et piquante, le sisymbre se rapproche de ses cousines, autres Brassicacées médicinales, que sont le cresson, l’alliaire, le raifort et la cochléaire. D’ailleurs, il doit cette âcreté à la présence de glucosinolates dans ses tissus et son piquant par une essence sulfo-azotée typique des Brassicacées. On lui connaît aussi une intéressante proportion de vitamine C.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, activateur des sécrétions pharyngées, laryngées et bronchiques, antispasmodique des voies respiratoires, antalgique et anti-inflammatoire des voies respiratoires supérieures
  • Diurétique
  • Antispasmodique des voies biliaires
  • Stimulant
  • Rubéfiant (par ses graines)
  • Antiscorbutique (par ses graines)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation douloureuse de la gorge, sécheresse pharyngée, pharyngite, laryngite, enrouement, aphonie, extinction de voix, toux, trachéo-bronchite, bronchite chronique, catarrhe pulmonaire, amygdalite chronique
  • Troubles de la vésicule biliaire : cholécystite, lithiase biliaire (4)
  • Ulcère sordide
  • Scorbut, stomacacé (mauvaise haleine causée par une ulcération scorbutique de la bouche)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de la plante entière.
  • Décoction de semences.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.
  • Sirops : le plus simple, c’est son nom, se compose de sisymbre et de réglisse ; le composé est complexe, c’était celui du Codex, on y trouvait : sisymbre, bourrache, chicorée, aunée, capillaire de Montpellier, anis vert, romarin, lavande officinale, lavande stoechade, réglisse, orge mondée, raisins secs, miel, etc.

Note : l’infusion et le sirop de sisymbre se doivent d’être avalés par petites gorgées, comme si l’on suçotait un bonbon, afin de bien étendre l’action sur la gorge, chose peu possible si l’on avale l’une ou l’autre d’un seul trait.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la période de récolte du sisymbre s’étale de mai à septembre ; durant ces mois, l’on cueille soit les feuilles, soit la plante entière coupée au-dessus du sol.
  • Séchage : il est possible de faire sécher les feuilles ou la plante entière puis de les conserver à l’abri de la lumière. Cependant, la dessiccation fait perdre énormément de ses propriétés au sisymbre, bien que son caractère moins succulent que le cresson, par exemple, fait que, parmi les plantes médicinales de la famille des Brassicacées, le sisymbre est celui qui pâtit le moins de cette déperdition thérapeutique. Le meilleur compromis reste encore le sisymbre fructifié desséché, c’est-à-dire une plante que l’on cueille à un état de maturation avancée, aux mois d’août et de septembre.
  • Les jeunes feuilles du sisymbre sont comestibles crues comme cuites et se prêtent à bien des manières de les apprêter.
  • Autres espèces : le vélaret (Sisymbrium irio), le vélar sagesse (Sisymbrium sophia), etc.
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    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 252.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 976.
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 253.
    4. Le sisymbre « supprime en effet le réflexe tendant à leur expulsion et par là entraîne la disparition du syndrome douloureux », Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 253.

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