La germandrée petit-chêne (Teucrium chamaedrys)

Synonymes : germandrée officinale, chasse-fièvre, herbe des fièvres, quercula, quericuola, querciola (1).

En Europe, il existe plusieurs espèces de germandrées que l’on peut classer grossièrement en deux groupes distincts : les germandrées à fleurs rouges et celles à fleurs jaunes. Mais l’une d’elle, habituellement porteuse de fleurs jaunes, la germandrée pouliot (Teucrium polium), « se montre sous des aspects très variables : à fleurs blanches, jaunâtres, jaune vif, roses ou purpurines ; à feuilles et rameaux blancs, blanc grisâtre ou jaune d’or, à tiges grêles ou trapues, couchées ou dressées. On a même distingué des variétés à feuilles plus ou moins rougeâtres ou violacées », nous explique Paul-Victor Fournier (2). C’est sans doute de là que provient la cacophonie botanique autour des germandrées dont le serviteur zélé sera, à tous le moins, Pline l’Ancien. Alors que Théophraste et Dioscoride font nettement la distinction entre cette germandrée qu’ils nomment polion et celle portant le nom de chamaedrys (3), la germandrée petit-chêne, Pline s’emmêle les pinceaux et assure, loin d’être à une confusion près, que ce polion possède un feuillage blanc le matin, pourpre à midi et bleuâtre le soir !

De façon très étonnante, ces deux germandrées pourtant fort dissemblables vont connaître une carrière très similaire. Pour débuter, Théophraste et Dioscoride reconnaissent à ces deux germandrées des propriétés quasi identiques : emménagogues, diurétiques (hydropisie, dysurie, rétention d’urine), cicatrisantes des plaies et des ulcères, remèdes hépatiques, laxatives. Elles étaient aussi particulièrement réputées pour soulager l’induration de la rate (4). On les prépare en emplâtre, en onguent à base d’huile, on en fait des décoctions que l’on boit avec du vinaigre, des trochisques, etc. Selon Dioscoride, ces deux plantes seraient aptes à éloigner les animaux venimeux et à soigner les piqûres et les morsures de vipère. Sur ces dernières propriétés, peut-être s’est-il inspiré de ce que disait Hésiode huit siècles avant lui qui « recommandait à ceux qui ambitionnent l’honneur et la gloire de se frotter de polion, de le manier, de le cultiver, d’en avoir sur soi contre les poisons et contre les serpents » (5). Bref, reprenant Dioscoride et des auteurs plus anciens, Pline enjolive, donne les germandrées comme antispasmodiques, pectorales et béchiques, ce qu’elles ne sont en aucun cas. Notre brave compilateur ajoute même qu’interdiction est faite de remettre la plante au contact du sol après sa récolte et de la nouer au cou sur le champ, quand bien même il reconnaît à cette pratique le caractère superstitieux… Un siècle après Pline, Galien, célèbre médecin de l’Antiquité ayant exercé à Pergame et à Rome, « raconte qu’à la suite d’un combat les morts qui étaient couchés aux endroits où poussait cette plante se putréfiaient moins rapidement et qu’elle acquit ainsi la réputation d’un puissant antidote » (6). « Cette plante », c’est une autre germandrée, que l’on appelait skordion durant l’Antiquité. Son nom même lui vient du grec skordon qui veut dire « ail », en raison de l’odeur aillée que dégage la plante quand on en froisse les feuilles. Cette skordion est aujourd’hui appelée germandrée aquatique (Teucrium scordium) et possède des propriétés assez semblables à celles des germandrées pouliot et petit-chêne, à ceci près qu’elle guérit efficacement les ulcères et la gangrène. Si cette plante ne ramène pas les morts à la vie, elle protège contre de nombreuses maladies mortelles.

Durant la plus grande partie du Moyen-Âge on trouve peu d’informations au sujet des diverses germandrées (la principale intéressée reste la petit-chêne qu’on emploie surtout en usage externe : panaris, inflammations ganglionnaires, gale…). Macer Floridus reprenant peu ou prou ce que disait Pline mille ans avant lui ne nous est d’aucun recours. Tout au plus pouvons-nous lui accorder la finesse de son observation lorsqu’il écrit que « broyée et mêlée avec de l’huile, elle [la germandrée petit-chêne] remédie au refroidissement du corps lorsqu’on s’en frotte, et rappelle la chaleur naturelle » (7). Au sujet de la Gamandrea, Hildegarde est peu prolixe, si ce n’est pour indiquer que cette plante est parfaitement inutile par voie interne, plus nuisible que profitable en réalité. Le seul cas pour lequel elle autorise l’emploi de la petit-chêne concerne les diarrhées sanglantes.

C’est en toute fin de Moyen-Âge qu’un sursaut anime les praticiens au sujet des germandrées. Tout d’abord, l’italien Fracastor qui, grâce à ses travaux, a posé les bases de l’épidémiologie, élabore un électuaire contre la peste contenant l’une de nos trois germandrées, le Teucrium scordium. Dans le même temps, du côté de Montpellier, l’évêque Guillaume Pellicier et le médecin botaniste Guillaume Rondelet érigent au rang de spécifique de la peste la même plante. Matthiole, qui sera celui qui rappellera les indications des Anciens à propos des germandrées (puis suivi par Prosper Alpini, Lazare Rivière, Boerhaave, etc.) conforte leurs propriétés fébrifuges, cholagogues et vermifuges, ainsi que l’action que ces plantes portent sur les maux céphaliques (maux de tête, épilepsie, neurasthénie). Il rapporte également que dans la campagne toscane, on les emploie contre cette affection dévastatrice qu’est la peste. Un peu plus tard, le diplomate flamand Ogier Ghislain de Busbecq, à qui l’on doit l’introduction en Europe de la tulipe, du lilas et du marronnier d’Inde, « raconte comment son médecin appliqua le remède [le diascordium, à base de germandrée] a ses serviteurs atteints de la peste et les guérit » (8). Enfin, en toute fin du XVII ème siècle, on relate que la ville suisse de Bâle fut frappée par une nouvelle épidémie de peste, bien éloignée de la grande peste noire qui lui enleva en 1348 plus de la moitié de ses âmes. Ainsi, les années 1667-1668 voient-elles le retour de ce terrible fléau dans la cité helvète. Le remède antipesteux, ce fameux diascordium, fut employé en grand, ce qui eut pour conséquences de sauver la vie d’un grand nombre de pestiférés.

Par la suite, plus rien ou si peu à propos de cette fantastique propriété de la germandrée contre cette maladie mortelle. Tout juste trouve-t-on quelques indications de Chomel contre les fièvres intermittentes et de Vitet qui donne les germandrées comme succédané du quinquina. Cazin, qui affirme que « la germandrée a joui d’une grande réputation [mais qu’on] a beaucoup trop exalté les vertus de cette plante » (9), remarqua les propriétés fébrifuges de la germandrée petit-chêne, et ajoute qu’il « y a probablement quelque rapport entre cette propriété et ce que les auteurs grecs, puis arabes, ont toujours raconté sur son action désobstruante des viscères et surtout de la rate » (Ibidem, pp. 444-445). En effet, rappelons-nous que lorsque nous avons abordé l’épine-vinette, nous nous étions rendus compte qu’elle permettait de jouer le rôle d’adjuvant dans les fièvres d’origine palustres en agissant sur la rate.

Puis toutes ces plantes tombent dans l’oubli. Jusqu’en 1985 où on décide de réhabiliter l’une d’entre elles, la germandrée petit-chêne. C’est alors qu’on fit la découverte d’une propriété jamais mentionnée jusqu’ici : cette plante aurait un pouvoir amaigrissant. C’est ainsi qu’elle entra dans la composition de « gélules minceur » élaborées en dehors de tout bon sens thérapeutique : non respect de la posologie et de la durée du traitement, aucune contre-indication répertoriée et mentionnée par les fabricants, une autorisation de mise sur le marché accordée à la va-vite… La fulgurante carrière de ce médicament provoquera 26 cas d’hépatite aiguë par suite d’un emploi inconsidéré. On fit rapidement volte-face, l’AMM fut retiré, la germandrée « condamnée sans autre forme de procès » rappelle Bernard Bertrand, qui ne cache pas son indignation face à de telles aberrations. Une plante interdite, donc, « une plante capable de traiter les surcharges pondérales et faire gonfler les profits ne pouvait que faire recette », assène amèrement l’auteur de L’herbier toxique (11).

En conclusion il est dommage qu’une plante telle que la germandrée ait été placée sur le banc des accusés pour de ridicules raisons commerciales. Ce que cette anecdote souligne, c’est une leçon applicable en toute circonstance, dès lors qu’on aborde les plantes dans le domaine médical : la durée d’exposition d’une plante avec le corps, quel que soit le mode d’utilisation (fumigation, fomentation, décoction, infusion, emplâtre, onguent…) doit être appliquée avec bonne mesure, et sans dépasser les quantités que l’organisme dans son intégralité est susceptible de supporter. Des doses trop importantes, appliquées longtemps, deviennent nocives et, la plupart du temps, permettent d’obtenir l’exact contraire du but recherché. Nous le voyons avec la germandrée : elle soigne des insuffisances hépatiques, mais mal employée, elle détériore le foie ! De même, considérez l’inoffensif tilleul : si on l’infuse à valeur normale, soit durant trois à cinq minutes, il est calmant. Au contraire, si on l’abandonne dans une macération qui finira par tiédir, il vire au rouge et devient excitant. Aussi faut-il faire preuve de modération et de circonspection en toute chose avec les plantes, sans quoi, avec elles, le retour de bâton n’est jamais très loin.

Petite plante vivace buissonnante et ligneuse à la base, la germandrée petit-chêne est totalement poilue et possède des feuilles lobées – en forme de feuilles de chêne donc – et aromatiques. Comme d’autres Lamiacées, elles sont opposées et dentées, vert foncé et luisantes. Les fleurs, davantage parfumées, apparaissent à la fin du printemps. De couleur rose pourprée à rougeâtres, elles s’organisent par groupe de deux à six à l’aisselle des feuilles. Rarement roses pâles ou blanches, elles sont constituées d’un calice en cloche poilu et un peu bossu à la base, de cinq dents lancéolées et des pétales soudés comme une lèvre unique à cinq lobes. Un anneau nectarifère entoure l’ovaire. La floraison s’étale entre les mois de mai et septembre.
Très fréquente, on la trouve jusqu’à 1500-1800 m d’altitude, de préférence sur sols calcaires ou volcaniques. Présente de l’Europe occidentale au Caucase en passant par l’Afrique du Nord, elle affectionne les bois, les pelouses sèches, les lieux incultes et arides, les rocailles, etc.

La germandrée petit-chêne en phytothérapie

De nature sèche et chaude, dit-on à son sujet : Macer Floridus indiquait au XI ème siècle que « cette plante a une force de chaleur et de siccité du troisième degré » (12). Sèche, elle l’est de par l’astringence de ses tanins, mais plus que chaude, la germandrée petit-chêne est avant tout particulièrement amère en raison de la présence dans ses tissus d’une résine de couleur jaunâtre, la teucrio-résine. Outre cela, les feuilles de germandrée, une fois froissées, dégagent une odeur faiblement épicée, poivrée même, sans doute expliquée par une essence aromatique riche en bêta-caryophyllène, molécule que l’on rencontre aussi dans l’huile essentielle de poivre noir. Ajoutons à cela des flavonoïdes (dont la scutellarine), des acides phénols et, d’aucuns disent, des iridoïdes.

Propriétés thérapeutiques

On les rapproche de celles de l’absinthe (Artemisia absinthium).

  • Apéritive, digestive, stomachique, cholagogue
  • Tonique amère
  • Diurétique
  • Anticatarrhale, mucolytique
  • Vermifuge
  • Fébrifuge
  • Cicatrisante, antiseptique cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie digestive, diarrhée, dysenterie, dyspepsie atonique
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite chronique, catarrhe muqueux, écoulement muqueux des narines
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance et atonie hépatique
  • Troubles bucco-dentaires : gingivite, aphte
  • Affections cutanées : plaie de mauvaise nature, ulcère, furoncle
  • Rhumatisme, goutte
  • Asthénie, convalescence
  • Adjuvant dans la grippe et les autres maladies infectieuses, dans les états fébriles
  • Aménorrhée atonique

Note : la teinture homéopathique a permis de résoudre polypes et fibromes, « en général avec de bons résultats » (13).

Modes d’emploi

  • Infusion et décoction des parties aériennes fraîches ou sèches (comme l’indique Cazin, la germandrée, même sèche, conserve toutes ses propriétés)
  • Alcoolature (contrairement aux deux modes cités ci-dessus, l’alcoolature n’est pas le moyen le plus efficace, l’alcool emportant plus difficilement les principes actifs de la germandrée petit-chêne que l’eau)
  • Macération vineuse
  • Teinture-mère
  • Poudre de feuilles séchées

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il est possible d’employer la plante entière coupée à ras de terre ou les feuilles mondées avant floraison. Cazin préconisait d’opter essentiellement pour des plants aux feuilles nombreuses, que l’on devait cueillir au mois de juin. La dessiccation ne pose pas d’inconvénients particuliers. A l’état sec, la germandrée conserve sa saveur et sa belle couleur verte.
  • Autres espèces : la germandrée botrys (T. botrys), la germandrée maritime (T. marum), la germandrée sauge des bois (T. scorodonia), la germandrée luisante (T. lucidum), la germandrée jaune (T. flavum), la germandrée à fleurs en tête (T. capitatum), la germandrée montagnarde (T. montanum), la germandrée ivette (T. chamaepitis), l’ivette musquée (T. iva), etc.
  • La germandrée petit-chêne est l’un des nombreux ingrédients de liqueurs telles que la Chartreuse et le Vermouth. On en aromatisait même la bière autrefois.
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    1. On retrouve la racine quercus, le chêne, dans ces trois dernières dénominations.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 469.
    3. Polion, du grec polios, « blanc grisâtre, cendré », eu égard à l’aspect du feuillage de cette plante que nous appelons germandrée pouliot (Teucrium polium). Quant à la seconde, la germandrée petit-chêne, elle est parfois désignée sous le nom de teukrion à cause de la ressemblance qu’elle partage parfois avec la germandrée pouliot. Khamaidrus : ainsi était nommée la germandrée petit-chêne par les Grecs (chamaedrys par les Latins), un terme composé de khamai, « terre » et drus, « chêne ». Cela est en rapport avec la forme des feuilles de cette plante qui imitent, au format miniature, les feuilles du chêne pédonculé (Quercus robur). C’est la seule germandrée européenne à présenter cette morphologie foliaire. Puis l’on eut diverses altérations, dont calamandria, garmandria, etc., qui, au final, finirent par former le mot germandrée tel que nous l’utilisons. Khamaidrus, c’est ainsi que Théophraste et Dioscoride désignent la germandrée petit-chêne, Dioscoride étant, à son sujet, amplement explicite et en donne quelques éléments descriptifs qui ne trompent pas : c’est, dit-il, une petite plante aux feuilles amères semblables à celles du chêne, aux fleurs purpurines, habitant les lieux secs et pierreux.
    4. « La propriété qu’on attribuait au teucrium de faire diminuer la rate aurait été découverte par le roi troyen Teucer ; un jour qu’on avait jeté de cette herbe, après un sacrifice, sur les entrailles des victimes, il remarqua qu’elle avait consumé la rate » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 149). Ainsi surnomma-t-on le teucrium « herbe troyenne », « herbe de Teucer ».
    5. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 205.
    6. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 149.
    7. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 158.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 466.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 444.
    10. Ibidem, pp. 444-445.
    11. Bertrand Bernard, L’herbier toxique, p. 114.
    12. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 148.
    13. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 100.

© Books of Dante – 2017