Le genêt à balai (Cytisus scoparius)

Pour beaucoup, le mot « genêt » évoque à peu de chose près ceci : un arbrisseau aux rameaux grêles et aux fleurs jaunes qui pousse sur des sols secs. C’est vrai, mais c’est insuffisant pour le reconnaître dans la nature avec exactitude, d’autant que des genêts, il en existe à profusion : le genêt d’Allemagne (Genista germanica), le genêt des teinturiers (Genista tinctoria), le genêt des Canaries (Genista racemosa), etc. La confusion d’une espèce à l’autre peut être entretenue par le fait qu’on applique le mot genêt à des espèces qui n’en sont pas : c’est le cas du genêt à balai qui, à proprement parler, n’est pas un genêt mais un sarothamne, nom barbare composé du grec saros, « balai » et de thamnos, « arbrisseau ». Quant à l’adjectif scoparius, du latin scopa, « balai », il offre un redoublement de la présence de cet ustensile de ménage qu’est le balai. C’est pourquoi, l’on peut émettre quelques doutes sur l’identité du genêt évoqué à plusieurs reprises dans la Bible, ou bien celui dont le médecin arabe Mésué usait comme diurétique et dépuratif rénal, ou encore celui que Pline donnait comme purgatif et efficace contre la sciatique, comme l’on lit dans Dioscoride : « le suc exprimé des branches, premièrement trempé d’eau, puis pilées, bu à la quantité d’un cyathe à jeun, aide aux sciatiques » (1). En réalité, durant l’Antiquité, le Moyen-Âge et la Renaissance, lorsque la littérature évoque un genêt, il y a plus de chance pour qu’il s’agisse du genêt des teinturiers. Bien qu’on dise que la thérapeutique par le genêt à balai est native du Moyen-Âge, il est possible que ce genêt s’entremêle à d’autres plantes qui le rappellent, mais cela paraît peu probable sachant qu’au XVI ème siècle, Matthiole ne fait aucune distinction entre les différents genêts et les plantes que l’on nomme ainsi sans être botaniquement des genêts. C’est seulement en 1586 que Camerarius identifiera le genêt à balai et qu’il cessera de se confondre à d’autres petits buissons aux fleurs jaune d’or. Ainsi, ce qu’indiquent Serenus Sammonicus (III ème siècle), Arnaud de Villeneuve (XIV ème siècle) et Jérôme Cardan (XVI ème siècle) au sujet du pouvoir hydragogue de « leur » genêt ne s’applique très certainement pas au genêt à balai, mais a pu y faire penser compte tenu des propriétés communes à plusieurs genêts et plantes apparentées.

Bien que l’on entende fréquemment que les vertus thérapeutiques du genêt à balai furent établies au XVIII ème siècle, déjà, aux alentours des années 1700, l’on trouve chez Thomas Sydenham une indication portant sur les fleurs que ce médecin anglais préconise en cas de rétentions liquidiennes comme l’ascite. Mais il est aussi remarquable par sa présence au sein de l’ouvrage d’une empirique, madame Fouquet (dont on a déjà parlé dans l’article portant sur la momordique) qui propose un vin de cendres de genêt comme remède contre la rétention urinaire. « Il y a lieu de supposer que le genêt contient une assez grande quantité de sels de potasse, particulièrement du carbonate et du nitrate qui exercent comme on sait sur le foie et les reins une action puissamment éliminatrice » (2). En grande majorité, les cendres sont avant tout composées de sels insolubles au 4/5 ème, le cinquième restant étant constitué de sels solubles dont la potasse effectivement.

Dans un article qui date d’octobre dernier, j’avais évoqué l’opposition symbolique entre plantes dites bénéfiques et maléfiques. Le couple ajonc/genêt s’y était distingué, expliquant le caractère forcément diabolique de l’ajonc car porteur d’épines, un arbuste formant des ensembles impénétrables, épuisant les terres des éléments essentiels à la plupart des végétaux, s’embrasant facilement et favorisant ainsi la disparition d’hectares de forêt. L’on peut donc établir, à la lumière de ces quelques éléments, que l’ajonc est une espèce végétale relativement problématique. Si, symboliquement, l’on a diamétralement opposé ajonc et genêt, nous verrons qu’en ce qui concerne ce dernier, tout n’a pas toujours été rose pour lui.
Faire du genêt un symbole de propreté est assez aisé à comprendre, lui dont les tiges servent à confectionner des balais solides et rustiques. En politique, le coup de balai – du vent ! de l’air ! du balai ! – équivaut à dire : « oust ! » Mais la propreté en politique mériterait plus qu’un coup de balai : certains que l’on chasse par la porte se faufilent par les fenêtres et remettent le nez dans la place sous couvert d’une nouvelle appellation qui ne trompe personne. L’on n’est donc pas prêt d’utiliser le balai de genêt tel qu’on en fait usage en jardinerie : pour chasser des plantes les parasites. Non seulement le balai chasse, mais il nettoie et purifie : c’est ce rôle qui incombe au balai de bruyère, de buis, de houx ou de saule. Et qui dit nettoyage, pense printemps ! C’est ainsi que « pour que les marins qu’elles aiment reviennent à bon port, les jeunes filles doivent aller, couronnées de roses et armées de balais de genêt, procéder au grand nettoyage de printemps de l’église de leur paroisse » (3). C’est là qu’on peut commencer à entrevoir que le balai de genêt peut être de quelque utilité dans la paix des ménages, intervenant dès les épousailles et les rites mariaux : en certaines régions, les demoiselles d’honneur offraient à la future mariée un bouquet de genêt, sans doute pour lui signifier qu’un nouveau statut était en passe d’en chasser un ancien, de même qu’en sorcellerie, l’on se sert du genêt pour attirer ou chasser le vent. Et d’ailleurs, à propos de vent, parlons un peu des femmes volages. En quelques endroits, on lit que le genêt devient plante protectrice, car, tel le balai qu’il peut devenir, on le dit capable de refouler les tentations des femmes qui s’éprendraient de quelqu’un d’autre que leur mari. Et c’est là, fatalement, qu’on va plonger en eaux troubles. L’on disait que pour conjurer le désir qu’elle avait d’un autre homme, la femme mariée s’asseyait à cru sur le fagot de son balai tout en mastiquant des fleurs de genêt. Cela n’est pas sans rappeler le bâton ou balai que la « sorcière » enfourche… Cependant, dans le genêt à balai, il existe un alcaloïde, la spartéine, dont l’une des propriétés est de stimuler les contractions de l’utérus et de faciliter, tout comme l’ergot de seigle, l’expulsion de l’enfant. Mais si le genêt est utilisé avant terme, cela signifie qu’on a souhaité lui voir jouer un rôle abortif et que, peut-être, y a-t-il eu adultère. Cela n’est pas impossible, d’autant que, du balai au sexe, il n’y a, parfois, pas grand-chose. Nous l’avons dit plus haut, le mot latin scopa a un rapport avec le balai : en italien, un scopatore, c’est un balayeur, une scopata, un coup de balai. Mais au sens vulgaire, ces deux mots en prennent un tout différent : le scopatore, c’est celui qui vous baise, qui vous nique, et la scopata s’apparente au coït, à l’acte de forniquer. Le balai est ici comparable au phallus. D’ailleurs, ne surnomme-t-on pas le genêt du sobriquet de verge-des-ménagères ? Ainsi, enfourcher son balai (pour aller au sabbat ou ailleurs), c’est vouloir se faire plaisir, prendre son pied, laisser libre court à l’extase, alors que le balai, quand on l’a dans le cul, c’est plutôt le contraire.
Donc, oui, tout n’est pas rose, pour le cocu du moins, sa couleur étant le jaune, à l’image de celle des fleurs du genêt à balai. En d’autres temps, en d’autres lieux, on nous apprend que frapper une vache avec une branche de genêt est le plus sûr moyen de la priver de lait, que répandre des branches de genêt fleuri durant les funérailles se pratiquait fréquemment, etc., toutes pratiques ou croyances dont on a, semble-t-il, oublié les causes profondes, n’apparaissant alors plus que comme de superstitieuses anecdotes sans queue ni tête. Mais il en est une autre, autrement plus sérieuse, car, sur le genêt, pèse une malédiction proférée par le Christ lui-même. De même qu’on l’a dit du pois chiche et du genévrier, végétaux interchangeables du légendaire chrétien, le genêt serait à l’origine de l’arrestation de Jésus, car, trop bruyant, il permit à ses persécuteurs de le surprendre en pleine prière dans le jardin de Gethsémané.

Le genêt à balai est un arbuste à taille humaine, atteignant de façon exceptionnelle quatre mètres. Ses tiges principales, striées dans le sens de la longueur, comportent le plus souvent cinq angles et portent de grêles rameaux verts qui tendent à noircir par temps sec. Dans les parties basses de la plante, l’on voit des feuilles pétiolées, trifoliées, plus grandes que les supérieures qui sont sessiles, ovales à lancéolées. Dès le mois de mai jusqu’en juillet, le genêt à balai se pare de fleurs jaune d’or. Solitaires ou par paires, elles donnent néanmoins, à l’extrémité des rameaux, une impression de grappes lâches qui illuminent les bordures de chemins, les clairières, les lisières de forêts, les landes, les forêts à sol acide abritant des chênes, des bouleaux, des châtaigniers et des pins. Absent des zones élevées et méridionales, le genêt à balai est néanmoins cultivé : c’est sous cette forme qu’il apparaît le long des autoroutes et des voies de chemin de fer, son goût pour les plans inclinés pierreux et les talus secs le faisant employer pour fixer le terrain de ces aménagements artificiels. Enfin, l’or floral cède la place à une gousse noirâtre, plate, velue, contenant une dizaine de graines. Sa particularité, c’est que, à maturité, contrairement à celle du caroubier, elle est déhiscente, c’est-à-dire qu’elle s’ouvre spontanément grâce à la chaleur, provoquant, en compagnie de ses congénères, une pétarade qui fut sans doute à l’origine de la malédiction du Christ, et explique comment un mode de dispersion des graines prend part, malgré lui, à un épisode sombre de la vie de Jésus. Mais bon, il n’est même pas dit qu’il s’agissait du genêt à balai, bien que la légende a besoin d’un bouc-émissaire plus ou moins crédible afin de véhiculer sa vindicte.

Le genêt à balai en phytothérapie

Qu’on ait parfois utilisé les graines et la seconde écorce du genêt à balai est un fait indéniable mais qui demeure cependant fort satellitaire, la principale matière médicale résidant dans les fleurs, les sommités fleuries et les jeunes rameaux. Cela nous écarte de la toxicité des graines du genêt à balai, une toxicité qui pointe le bout de son nez dès lors que la floraison, bien entamée, laisse apparaître, à l’état embryonnaire, une minuscule gousse verdâtre contenant les graines en devenir. Le nom latin du genêt à balai – Cytisus – nous donne quelques indices au sujet de son maniement : s’il est loin de posséder la même virulence que le genêt d’Espagne, le genêt à balai est bel et bien actif par ses nombreux alcaloïdes (spartéine, sarothamnine, lupanine, génistérine) et par ce que l’on a qualifié d’adrénaline végétale, une amine aromatique du nom d’oxytyramine. Mais le genêt à balai ne se résume pas qu’à cela, puisque les analyses réalisées témoignent de la présence de nombreux autres corps : des flavonoïdes, un pigment jaune (la scoparine), des acides caféiques, du tanin, des principes amers, une essence aromatique et enfin une grande quantité de potassium.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique puissant éliminateur des chlorures et de l’urée, dépuratif sanguin
  • Cardiotonique (par action sur les nerfs cardiaques et non sur le muscle), hypotenseur, vasoconstricteur (4)
  • Tonique utérin, ocytocique (qui provoque ou stimule les contractions utérines)
  • Antihémorragique
  • Purgatif, vomitif (à fortes doses)
  • Antitoxique, antivenimeux
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, colique néphrétique, urémie, albuminurie, rétention d’urine, mal de Bright, oligurie, lithiase urinaire, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère respiratoire : pneumonie, bronchopneumonie
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatite chronique, jaunisse
  • Hémorragies : alvéolaire, pulpaire et gingivale ; obstétricale et post-partum
  • Troubles de la sphère cardiaque : hypotension, bradycardie, arythmie
  • Œdème et engorgement : œdème chez le cardio-rénal, œdème des membres inférieurs, pleurésie, ascite, engorgement lymphatique, engorgement laiteux
  • Affections cutanées : dermatose, érysipèle, abcès froid, brûlure
  • Grippe, fièvre éruptive
  • Faiblesse générale
  • Morsure de vipère (5)

Modes d’emploi

  • Décoction de sommités fleuries.
  • Infusion de fleurs.
  • Teinture-mère.
  • Vin de cendres.
  • Fumigation de fleurs.
  • Cataplasme de rameaux tendres et de fleurs.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : bien que la floraison s’étale sur de nombreux mois, le genêt porte sur un seul et même pied des fleurs à différents stades de maturation. On privilégiera celles qui sont à peine ouvertes, les fleurs trop « avancées » étant susceptibles de provoquer des troubles gastriques. Quant aux rameaux, ils peuvent se cueillir de mai à juillet.
  • Séchage : s’il n’altère pas trop les rameaux, il rend rapidement inefficace les fleurs qui devront être renouvelées chaque année. Prendre soin d’écarter les fleurs qui noircissent durant la dessiccation.
  • Le genêt à balai est déconseillé chez l’enfant et la femme enceinte. Les personnes sujettes à l’hypertension et aux palpitations se passeront de ses services. Dans tous les autres cas, on veillera à ne pas entreprendre de cures trop longues à doses trop fortes. On écartera aussi soigneusement tout usage des graines, partie de la plante la plus toxique qui soit.
  • Faux amis : le cytise (Laburnum anagyroides), l’ajonc d’Europe (Ulex europaeus), le genêt d’Espagne (Spartium junceum).
  • Autres usages : aux rameaux du genêt à balai, on a fait subir le même procédé qui permet d’obtenir à partir du lin une fibre textile, c’est-à-dire le rouissage. Appliqué au genêt à balai, cette technique offre une fibre rude et peu élastique, avec laquelle on a tissé de la toile. Mais dans ce rôle, ainsi que dans celui de la fabrication du papier, c’est plutôt au genêt d’Espagne qu’on s’adresse plus qu’au genêt à balai. Au sujet des fleurs du genêt à balai, lorsqu’elles sont encore à l’état de boutons, on peut les inscrire dans la longue liste des plantes qu’il est possible de confire au vinaigre.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 139.
    2. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 98.
    3. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 112.
    4. Son action est identique à celle de l’adrénaline, toute toxicité mise à part, et supérieure à celle de l’ergot de seigle sans posséder les inconvénients de ce champignon parasite.
    5. L’on a remarqué que les moutons paissant dans une lande où poussent des genêts à balai, en croquent fréquemment les feuilles et les rameaux un peu rudes, qui, vraisemblablement, ne leur font pas peur (le mouton est une débroussailleuse naturelle). Sur ces terrains secs, ils peuvent être confrontés aux vipères qui, si on les dérange, deviennent agressives et finissent par mordre l’intrus. Cependant, le mouton brouteur de genêt n’en subit aucun dommage, cette consommation rendant totalement inactif le venin de la vipère. L’on peut donc à bon droit ériger le genêt à balai au rang des antidotes contre les morsures venimeuses tel que cela se produisait fréquemment chez les Anciens, toujours promptes, rappelons-le, à désigner toutes les plantes de la création (ou presque) efficaces en ce cas. Le professeur Léon Binet a aussi rendu compte de l’effet inhibiteur des fleurs de genêt sur le venin du cobra, chose bien utile à savoir quand on connaît l’infime DL50 du spécimen.

© Books of Dante – 2018

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