Le lotier corniculé (Lotus corniculatus)

Lotus corniculatus – © Bernt Fransson

Synonymes : lotier des prés, pied-de-poule, pied d’oiseau, trèfle cornu, cornette, fourchette, pantoufles du petit Jésus, sabot de la mariée, petits cœurs.

En guise de clin d’œil, nous avons aujourd’hui affaire à une plante dont le nom rappelle celui du lotus que nous avons abordé naguère. La belle affaire, me direz-vous sans doute. Ce qui est très intéressant, c’est que le mot « lotus, d’où le nom français lotier, était dans l’Antiquité, comme le grec lôtos, le nom de plantes très diverses, arbres (jujubier, dattier, micocoulier), arbrisseaux, herbes aquatiques (nénuphar) ou de prairie, cette dernière étant peut-être notre lotier actuel » (1). Imaginez un peu la différence qui existe entre le minuscule lotier et le micocoulier – 20 m de haut ! Ce qui peut argumenter dans le sens de Fournier, c’est que le lotier appartient, tout comme le trèfle et la luzerne, à la même famille botanique, et que si les uns sont consommés par les bestiaux, il n’y a pas véritablement de raison pour que le lotier ne le soit pas. Aujourd’hui, on en est certain, les animaux comme les vaches et les chevaux avalent goulûment cette humble fleurette, mais rien ne dit qu’il s’agit là du fourrage dont on parlait sous le nom de lôtos du temps du poète Homère, les fabacées fourragères se comptant par dizaines en Europe. Dommage. J’eus aimé vous dire que le lotier brille de mille feux de par sa présence pour ceci ou pour cela depuis les temps les plus reculés, bla-bla-bla. Eh bien, non, raté ! Mais peu importe : en effet, est-ce bien important que le lotier ait été inscrit en lettres de feu sur les tablettes des Anciens ? Qu’il n’ait pas été plébiscité il y a 2000 ans lui enlève-t-il la valeur que, de toute façon, il possède bel et bien ? Celle-ci n’était-elle pas simplement dissimulée jusque-là ? Ce qui n’a pas encore été découvert n’existe-t-il pas pour autant ? Il y a deux millénaires, j’ignore si le lotier a intéressé ne serait-ce même qu’un peu l’homme de l’art ou de science, mais au moins puis-je vous apprendre qu’il apparaît très clairement dessiné dans les ouvrages de Léonard Fuchs (1543), de Matthias de l’Obel (1581) et de Rembert Dodoens (1583), et qu’il a préféré, bien plus tôt que cela, orner une page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne de ses fleurettes (cf. illustration ci-dessous), dont la grâce et la délicatesse contreviennent tout de même au nom que l’histoire lui a donné : en effet, les botanistes surent faire preuve d’humour, en dotant le lotier d’un épithète pour le moins rabelaisien !…

Voici que ce qui est davantage qu’une anecdote nous est compté par le docteur Henri Leclerc : « C’est à une circonstance toute fortuite que je dois la découverte des vertus antispasmodiques du lotier corniculé que l’on ne connaissait jusqu’alors que comme plante fourragère. Consulté par une fermière de Chars-en-Vexin qui présentait de la conjonctivite et souffrait, en outre, de troubles nerveux se traduisant par de l’insomnie et par des palpitations, je lui conseillai de récolter du mélilot et d’en préparer une infusion dont elle se bassinerait les yeux : aussi ignorante en phytologie que distraite, elle recueillit du lotier et en fit une tisane qu’elle absorba au lieu de l’employer comme collyre. Si les conjonctivites ne bénéficièrent pas de cette médication, elle en obtint une amélioration très marquée de son nervosisme, car, en moins de huit jours, elle recouvra le sommeil et sentit son cœur s’assagir. Ce résultat inattendu m’engagea à essayer le même remède dans plusieurs cas semblables, et je pus reconnaître ainsi que je n’avais pas eu affaire à une simple coïncidence comme on en rencontre si fréquemment dans la pratique médicale » (2). Comment ne pas frétiller d’une joie tout enfantine face à une si croustillante historiette ? L’on ne sait trop comment – tant les fils du destin s’entrecroisent parfois d’étonnante manière – de telles choses viennent à se produire. Très souvent, de nombreux auteurs se penchèrent sur les signatures, ainsi que la théorie associée, afin de disséquer les entrailles des plantes et de tenter, plus ou moins heureusement, de les faire parler. C’est, par exemple, ce que faisait le docteur Bach. Mais, à l’endroit du lotier, pas une trace, je ne suis pas certain qu’aujourd’hui l’on en tire un élixir floral. En tous les cas, s’il en existe quelques-uns, ils ne doivent pas courir les rues. L’on en trouve un chez Elixalp, par exemple : il s’agit d’un élixir spagyrique pour lequel l’on dit de très jolies choses..

Bref, les faits rapportés par Leclerc « sont très intéressants comme exemple des propriétés médicinales des plantes jusqu’alors inusitées et comme document sur les origines de l’empirisme et sur les services qu’il n’a cessé de rendre » (3). Précisons que l’empirisme, avant d’avoir été dégradé par une médecine urbaine de laboratoire, faisait déjà partie de l’arsenal thérapeutique d’Hippocrate. Bien que ce dernier n’ait pas été le fondateur de l’École empirique (c’est à Philinos de Cos que reviendra cette tâche au III ème siècle avant J.-C.), il faut bien reconnaître l’importance qu’il donne à l’empirisme, un système philosophique qui s’appuie essentiellement sur l’expérience.

Très fréquent dans la plupart des régions tempérées d’Europe, l’on se demande bien comment a fait le lotier pour ne pas attirer l’œil à l’aide de ses fleurs parfumées de couleur jaune d’or, lavées de orange à l’extérieur, comme si en cet endroit précis la plante avait pris un coup de chaud, ou bien souvent de pourpre, comme pour rappeler son humilité et sa modestie. Pourtant, « certaines assemblées l’utilisèrent pour développer des pouvoirs extrasensoriels, des artistes s’en emparèrent pour potentialiser leur génie, quand il existait. Les poètes pour l’inspiration, les peintres pour l’extase des couleurs, les sculpteurs pour sublimer les formes et les créateurs sans talents pour essayer d’en avoir » (4). Je ne sais pas où Guy Fuinel est allé chercher ça, mais je donnerai cher pour le savoir. Peut-être du côté de Toni Ceron – c’est-à-dire celui qui se cache sous Elixalp – si j’en crois la bibliographie du petit livre duquel j’ai tiré cet extrait. A voir.

Revenons-en à la botanique. Le lotier, fort d’autant de prodiges, est une petite plante vivace intégralement glabre dont la taille variable – il oscille entre 10 et 35 cm – s’explique par le fait que ses tiges sont soit rampantes, soit semi-ascendantes. Pleines et anguleuses, elles émergent du sol, poussées par une souche très ramifiée, racine forte et longue. L’on y voit des feuilles composées ainsi : trois folioles entières en forme de fer de lance, regroupées comme s’il s’agissait d’une feuille de trèfle, auxquelles s’ajoutent, un peu éloignées sur le pétiole, deux autres folioles à l’allure de stipule. Lors de la floraison, qui s’étale sur pas loin de six mois, des fleurs longuement pédonculées, égaient de leur jaune solaire franc et chaleureux la plupart des lieux de vie du lotier corniculé, capable d’une grande souplesse d’adaptation biologique, puisqu’il est présent du niveau de la mer (ou presque), jusqu’à 2000 m d’altitude : pelouses rocailleuses, terrains cultivés (vergers, vignes…), éboulis rocheux, friches, talus, prairies fraîches, bois clairs, etc. Longues de 15 mm, groupées par deux à sept en petites ombelles, les fleurs du lotier sont formées d’un calice en cloche dentée, engainant une corolle en forme de bouche, rappelant par là la filiation du lotier avec le pois de senteur par exemple. Puis vient le temps de la fructification : les fruits prennent la forme de gousses droites de 15 à 30 mm de long, achevées par un bref bec courbé et recelant une ribambelle de petites semences noires.

Le lotier corniculé en phytothérapie

A petit article, petites données. Le lotier est une plante dont on dit qu’il partage les mêmes propriétés que la ballotte, mais surtout que la passiflore (imaginez un peu son bonheur que d’être ainsi comparé à une plante dont les fleurs sont aussi visibles que les siennes sont passe-partout). Eh bien, sachez que les fleurs du lotier contiennent des substances qui font beaucoup penser à certains constituants de la passiflore, mais également une fraction (0,02 %) d’acide cyanhydrique, ainsi qu’un certain nombre de flavonoïdes, ce qui ne saurait nous étonner à la vue des fleurs du lotier (cela ne signifie pas pour autant que toutes les plantes aux fleurs jaunes contiennent des flavonoïdes).

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif nerveux, antispasmodique, inducteur du sommeil, anti-dépresseur, euphorisant
  • Digestif
  • Vulnéraire, assainissant des plaies

Usages thérapeutiques

  • Troubles du système nerveux : dystonie neurovégétative, troubles nerveux liés à la dystrophie du nerf vague et du grand sympathique, angoisse, angoisse du psychasthénique, émotivité excessive, stress, éréthisme nerveux, crise de nerfs, neurasthénie, état dépressif, dépression, mélancolie, insomnie, agitation nocturne
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : palpitations, tachycardie, crise de tachyarythmie, hémorroïdes
  • Convalescence lors des maladies aiguës
  • Vertige

Modes d’emploi

  • Infusion concentrée de fleurs sèches de lotier corniculé : compter 10 g de fleurs pour une tasse d’eau bouillante. Laisser infuser durant dix minutes. 3 à 4 tasses par jour, dont une au moment du coucher.
  • Infusion composée : ¼ de tilleul, ¼ de verveine citronnée, ¼ de feuilles d’oranger et ¼ de lotier corniculé, le tout en infusion pendant cinq minutes à couvert.
  • Suc frais.
  • Cataplasme de la plante entière contuse (sans ses racines).
  • Extrait fluide.
  • Macération alcoolique : en pharmacie, l’on trouve une spécialité connue sous le nom d’antinerveux Lesourd, résultant de la macération hydro-alcoolique de lotier et de mélilot.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut se dérouler aussi longtemps que dure la floraison, soit de mai à septembre. On sectionne les sommités fleuries au-dessus du sol, puis l’on fait sécher sur des claies à l’abri de la lumière du soleil dans un local bien ventilé.
  • Si vous envisagez une cure au long cours avec le lotier, l’on conseille d’interrompre régulièrement les prises une semaine sur deux.

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  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 586.
  2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 218.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 587.
  4. Guy Fuinel, La sérénité et les plantes, pp. 50-51.

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Lotus corniculatus – © Jeran Renz