L’aneth, tout en fluidité

Anethum graveolens… Autrement dit, « plante à forte odeur qui pousse vite ». Bien intérêt à pousser rapidement, étant une plante annuelle (autrement dit, toute graine germée doit faire de la graine dans la même année) qui possède bien des points communs avec ses proches cousins que sont fenouil et anis. A tel point qu’on aura souvent affublé l’aneth des sobriquets de fenouil puant, fenouil bâtard et autre faux anis.

Aneth_feuilles

Probablement issu du Proche Orient (Perse ?), l’aneth s’est propagé (et oui, c’est un mot masculin) autant au Caucase qu’à l’Égypte dans un premier temps. Les Égyptiens de l’Antiquité l’inscrivirent même dans le fameux papyrus Ebers (1500 ans av. JC). Plus tard, le papyrus magique de Leyde, rédigé en grec, mentionne l’aneth sous le surnom de « semence d’Hermès ». Plus largement, au-delà d’une seule considération d’ordre purement magique, l’aneth est relaté par Hippocrate, Dioscoride et Galien, ce qui est certainement la preuve que l’aneth a posé le pied sur le sol européen bien avant le début de notre ère. Les Grecs anciens composèrent un remède à base d’aneth, de fenouil et de racine de verveine afin de combattre la stérilité féminine. Du côté des Romains, Pline et Virgile y font référence au tout début de l’ère chrétienne, l’un dans son Histoire naturelle, l’autre dans ses Bucoliques. Bien qu’endémique à l’Europe méridionale, des restes d’aneth ont été découverts parmi les ruines de maisons romaines en Grande-Bretagne, ce qui atteste de la percée septentrionale de l’aneth au cours des siècles encadrant la naissance du Christ.

Au Moyen-Âge, ce ne sont pas moins que l’école de Salerne et Hildegarde qui l’emploient comme remède. La célèbre école de médecine italienne se fendra même de bons mots à son sujet : « l’aneth chasse les vents, amoindrit les humeurs et d’un ventre replet dissipe les grosseurs » (1). Quant à l’abbesse de Bingen, elle préconise l’aneth en cas de saignement de nez, de maladies pectorales, de douleurs de la rate et de goutte.
Matthiole indique que l’aneth était cultivé dans tous les jardins de son temps et qu’il comptait au nombre des ingrédients constituants des thériaques, tandis que ses graines formaient avec la camomille, le mélilot et la matricaire le club des quatre plantes carminatives des apothicaires de l’époque.
L’aneth avait si bonne presse qu’à la Renaissance il était invité à la table du roi Louis XIV sous la forme de rossolis, une liqueur à base de fenouil, d’aneth et de cannelle, entre autres. Eupeptique, elle permettait au roi de faciliter les digestions pénibles que ses excès de table occasionnaient régulièrement.
Puis, progressivement, l’aneth glissera vers l’Europe du Nord où il est encore abondamment utilisé. Au XVIII ème siècle, une mariée scandinave assurait son bonheur conjugal en ornant son corsage de fleurs d’aneth.

Bien plus petit que le fenouil auquel il ressemble beaucoup, l’aneth est constitué d’une tige creuse, lisse et vert glauque. Haut d’une centaine de centimètres en moyenne, il est bon de noter que les sujets sauvages sont plus petits que les domestiques. Comme très souvent chez les Apiacées, on distingue des feuilles inférieures aux pétioles engainants et des feuilles supérieures linaires et filiformes que surplombent des ombelles de petites fleurs jaunes pauvres en nectar mais qui produiront à profusion des graines brunâtres, plates et striées, au goût frais et légèrement amer.


(1). Les vers salernitains évoquent plusieurs propriétés de l’aneth : ses effets carminatifs et digestifs, ainsi que son action sur le sang et la bile.

Aneth_graines

1. Huile essentielle d’aneth : composition et description

Extraite des graines sèches et pulvérisées par distillation à la vapeur d’eau, cette huile essentielle est incolore à jaune très pâle. Mobile et liquide, elle présente une touche anisée, fraîche et herbeuse.

  • Cétones : carvone, molécule également présente dans l’huile essentielle de carvi (30 à 40 %)
  • Monoterpènes : limonène, alpha-phéllandrène (25 à 45 %)
  • Dillether (3 à 10 %)
  • Coumarines (traces)

2. Propriétés thérapeutiques

Comme nous allons le voir, l’aneth dégage les obstructions, assouplit et fluidifie. Elle a la vitesse du lièvre et la pugnacité de la tortue. Elle agit sur bien des liquides du corps (urine, sang, salive, sucs gastriques, bile, lait maternel, mucus pulmonaire).

  • Stimulante des glandes salivaires et gastriques, digestive, stomachique, antispasmodique des voies digestives, carminative
  • Stimulante hépatique, hypocholestérolémiante, cholagogue, cholérétique
  • Décongestionnante bronchique, fluidifiante des sécrétions bronchiques, expectorante, anticatarrhale, mucolytique
  • Anticoagulante, fluidifiante du sang
  • Emménagogue, galactogène
  • Diurétique
  • Anti-infectieuse : antifongique, antibactérienne
  • Stimulante du SNC, neurotrope

3. Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion lente, dyspepsie, aérophagie, ballonnement, flatulence, manque d’appétit, colite spasmodique, vomissement, hoquet
  • Troubles de la sphère hépato-biliaire : insuffisance hépatique et biliaire, drainage hépatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement bronchique, rhume, catarrhe, bronchite, ronflements
  • Hémogliase (épaississement du sang)
  • Règles douloureuses
  • Sciatique

Propriétés et usages relativement proches de ceux des huiles essentielles de fenouil et d’anis vert.

4. Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée
  • Voie orale avec précaution
  • Inhalation
  • Diffusion atmosphérique

5. Contre-indications et autres usages

  • Contenant une forte proportion de carvone, une cétone monoterpénique, cela implique que l’huile essentielle d’aneth est neurotoxique et abortive. On ne l’utilisera donc pas en cas de grossesse et d’allaitement, encore moins chez le bébé, l’enfant et la personne neurologiquement fragile. De même, les personnes soumises à un traitement aux anticoagulants l’éviteront. Le carvone, contrairement au turmérone contenu dans l’huile essentielle de curcuma, est une cétone « lourde », à l’instar de la thujone, du camphre et de la pinocamphone.
  • Non seulement matière médicale depuis des lustres, l’aneth est aussi un légume et un condiment. Les graines sont employées comme assaisonnement dans les pays scandinaves mais également en Allemagne, en Inde, en Grand-Bretagne, en Russie… Quant aux feuilles vaporeuses et aériennes qu’on trouve fréquemment sur les marchés, elles se lient bien avec les poissons, les crustacés ainsi que certains coquillages. Par exemple, la sauce Dill, mélange de jus de citron, de crème fraîche et de feuilles d’aneth finement ciselées, accompagne traditionnellement le saumon fumé. A noter que le mot dill, mot anglais désignant la plante, signifie « calmer » en ancien anglais, en relation avec les qualités antispasmodiques de l’aneth.

© Books of Dante – 2014

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La sauge, herba sacra

A propos de la sauge, je ne serai pas aussi dithyrambique que Simon Pauli qui lui consacra 414 pages en 1688.

Tout est inscrit dans son nom latin, salvia, dont l’étymologie se scinde en deux origines : de salvare (sauver, guérir) et de salvus (sain).
La sauge est donc une plante qui guérit et qui assainit. C’est là faire référence à son pouvoir de guérison et de purification. Si elle est toujours considérée comme la reine des plantes médicinales, ça n’est pas pour rien et on ne peut dire qu’elle ait usurpé ce titre.
Difficile de dénier à la sauge son caractère sacré tant elle a reçu d’éloges depuis l’Antiquité. Durant la Grèce et la Rome antiques, l’herba sacra est considérée comme une panacée, autrement dit un remède universel propre à être utilisé en toutes circonstances. Déjà bien connue des Égyptiens, elle étendit son hégémonie à la Perse et à l’Europe. Mais, au-delà de ses uniques propriétés curatives, il faut considérer la capacité de la sauge à agir sur d’autres plans, tant psychiques que spirituels. C’est pourquoi elle fait partie des ingrédients de base de rituels aussi bien funéraires que magiques depuis des lustres. Il est même dit que la sauge est d’essence divine. Selon une légende, Zeus fut élevé par une chèvre, auprès d’un buisson de sauge lequel aurait conféré au lait caprin un pouvoir divin. Ainsi, la plante de Jupiter était-elle dotée d’une extraordinaire puissance. Par ailleurs, Marie, poursuivie par les bourreaux d’Hérode, demanda dans sa fuite asile et protection à la rose et à la giroflée qui toutes deux refusèrent. En revanche, la sauge la couvrit de son feuillage et dissimula Marie et l’enfant Jésus à la vue de leurs poursuivants. Depuis, les roses piquent et les giroflées sont privées de parfum agréable.

Sauge off. 1-bis

Généralement, les sauges (Salvia officinalis, Salvia sclarea) possèdent des vertus purificatrices très puissantes. En Europe médiévale, chez les Égyptiens de l’Antiquité et chez les Amérindiens, la plante brûlée permettait de lutter contre les démons, les entités du bas astral et autres « ondes négatives »… Elles sont donc utilisées depuis des milliers d’années en fumigation, comme cela a été le cas en Égypte antique mais également chez d’autres peuples de par le monde, dont un grand nombre de tribus amérindiennes qui firent accéder la sauge au rang d’herbe sacrée, aux côtés du tabac, du cèdre et du foin d’odeur. La sauge était couramment employée lors de la cérémonie de l’Inipi qui se déroulait sous une hutte à sudation : « Il fait très chaud dans la loge, nous dit Black Elk, mais il est bon de ressentir les qualités purifiantes du feu, de l’air et de l’eau, et de sentir l’odeur de la sauge sacrée ». C’était alors davantage la sauge blanche (Salvia apiana) qui était employée par les Amérindiens.

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Quant aux Grecs, ils la considéraient si tonique et stimulante qu’elle était interdite aux athlètes sur les stades, à croire que la lutte antidopage ne date pas d’hier (1). Hippocrate et Dioscoride mentionnent une sauge dont Pline rapportera les usages : « nos herboristes d’aujourd’hui nomment elelisphakos en grec et salvia en latin une plante semblable à la menthe, blanchâtre et odorante ». Mais il n’est pas impossible que l’elelisphakos des Grecs ne soit pas, en définitive, la sauge officinale dont Paul-Victor Fournier nous rappelle qu’elle est assez rare en Grèce. Sans doute s’agit-il d’une sauge cousine puisque Hippocrate l’indique dans la recette d’un breuvage destiné à soigner les affections de la matrice alors que Dioscoride mentionne que « la décoction des feuilles et des branches, en boisson, est diurétique, emménagogue, abortive ». Or, il s’agit là de propriétés thérapeutiques propres à la sauge officinale…

Les Gaulois n’ignorèrent pas la sauge, ils y accordèrent même une grande importance puisque, d’un point de médicinal, les druides l’employaient contre fièvres, toux, rhumatismes, névralgies, ainsi que pour favoriser la fertilité et l’accouchement. En cela, elle pourrait être une plante d’Artémis, mais la mythologie grecque nous apprend qu’elle est plutôt liée à Hécate. Elle passait aussi pour ressusciter les morts et était fréquemment ajoutée à l’hydromel et à la cervoise afin d’aider les druides à se mettre en condition « prophétique » (entendre : en EMC), ce qui leur permettait de renforcer la puissance de leurs incantations.

Sauge officinale

Passons au Moyen-Âge maintenant. C’est un peu l’âge d’or de la sauge. Naturellement inscrite au Capitulaire de Villis, elle bénéficia donc de la protection impériale. Strabon lui fit une place d’honneur dans son Hortulus (827), tandis que les moines bénédictins se chargèrent de développer sa culture dans les jardins des monastères dès le IX ème siècle, tout en mettant l’accent sur ses vertus apéritives et digestives (que l’on retrouve dans la célèbre Bénédictine, liqueur normande), toniques, antispasmodiques et vulnéraires. Elle eut même la réputation de prolonger l’existence, ce qui n’est sans doute pas étranger au célèbre aphorisme de l’école de médecine de Salerne :

Cur moriatur homo cui salvia crescit in horto ?
Contra vim mortis non est medicamem in hortis.

[Pourquoi mourrait-il, celui qui cultive la sauge dans son jardin ?
Contre la force de la mort, il n’existe aucun remède dans les jardins.]

Très souvent, dans les livres et sur Internet, on ne trouve que le premier vers. Or, le second nuance très fortement le premier. Il a peut-être été à l’origine de ce que le Docteur Bernard Vial a dit de la sauge. Elle « réconcilie l’homme avec sa propre nature : elle lui permet de retrouver la mesure, c’est-à-dire de se souvenir qu’il n’est pas un dieu et possède des limitations ». N’est pas Zeus qui veut.

Hildegarde ne l’oubliera pas, en faisant même une de ses favorites avec l’herbe à robert (Pelargonium rupertianum) : « la sauge est de nature chaude et sèche [à l’image de sa région d’origine]. Elle est bonne à manger aussi bien crue que cuite, pour ceux qui souffrent d’humeurs nocives, car elle apaisent ces humeurs ». Mélancolie et colère. Elle la préconise dans de multiples autres cas : manque d’appétit, douleurs musculaires et gastriques, asthénie, migraine…

Nous l’avons dit plus haut, les Gaulois utilisèrent la sauge lors des accouchements. La sauge est donc, elle aussi, une plante de la femme. De la sage-femme également. Femme à la sauge ? Notons qu’en anglais sauge se dit sage, lequel mot signifie également sage et prudent. Parallèle étonnant. Comme l’armoise, la sauge s’utilisera chez la femme en dehors de la période de grossesse et de l’allaitement. Son huile essentielle (qui donne à la sauge sa saveur chaude et son arôme rude) cumule les inconvénients de l’huile essentielle d’hysope officinale et de celle d’absinthe, et demeure bien plus dangereuse que l’absinthe elle-même (2). Tout comme hysope et absinthe, l’huile essentielle de sauge officinale est placée sous monopole pharmaceutique.
La sauge possède une action régulatrice sur le cycle menstruel (aménorrhées, dysménorrhées) et apaise les douleurs. On peut l’utiliser en petite quantité quatre semaines avant l’accouchement afin de considérablement réduire les douleurs associées. Si l’on est prudente, on préférera les feuilles de framboisier. La sauge est un excellent tonique utérin dont l’infusion est recommandée après l’accouchement. Elle permet alors de régulariser les règles ou de les faire réapparaître, ainsi que de tarir la lactation.
Nous l’avons dit, la sauge est réellement une plante de la femme tant elle l’accompagne à ses différents âges : puberté, conception, accouchement, ménopause. N’est-ce pas la sauge que Pte San Win – la Femme Bison Blanc – a apporté aux femmes sioux ?
L’action hormonale de la sauge via les phyto-oestrogènes qu’elle contient fait d’elle une régulatrice fort utile dans les troubles de la ménopause tels que bouffées de chaleur, irritabilité, vertiges. Mais, par dessus tout, il s’agit du plus puissant antisudorifique qu’il soit : terminées les sueurs excessives liées à la ménopause !
Hormis cela, elle agit sur diverses affections de la sphère gastro-intestinale (spasmes, digestions lentes ou difficiles), sur fièvres et angines, déprime et fatigue nerveuse, etc. La liste est longue.

La sauge est un petit arbrisseau dont la taille est généralement comprise entre 30 et 70 cm de hauteur. Ses feuilles oblongues, très légèrement dentelées et de couleur vert blanchâtre sont fortement aromatiques. Il suffit de froisser ses feuilles rugueuses pour s’en rendre compte. Il s’en dégage alors une puissante odeur camphrée, ce qui vaut à la sauge d’être utilisée comme purificatrice par le biais de fumigations sèches (méthode permettant de désinfecter et assainir des locaux dans lesquels des malades graves ont longtemps séjourné, par exemple). Ses fleurs, le plus souvent bleues teintées de violet, peuvent être blanches ou roses. Elles ressemblent assez à celles du romarin et de la sarriette, autres lamiacées.
La sauge étant à la base une plante méridionale, inutile de vous dire qu’elle aime la rocaille, les sols secs et bien drainés. Elle n’apprécie pas du tout, à l’instar du thym, d’avoir les pieds dans l’eau.

Sauge off. 3-bis

Comme de nombreux autres aromates, on peut faire usage de la sauge en cuisine. Elle parfume les farces pour volailles, mais aussi les plats de fèves et de haricots, les sauces, marinades, potages et salades. On réalise avec feuilles et fleurs des vins et eaux de sauge. Enfin, on la retrouve dans le vinaigre des quatre voleurs aux côtés de l’absinthe.

Parmi les nombreuses espèces de sauges, il existe des cultivars de Salvia officinalis qui présentent des coloris différents : Salvia officinalis tricolore, Salvia officinalis prostates, Salvia officinalis purpurescence, etc. Quant à la sauge officinale de base, on la trouve à « grandes feuilles » ou à « petites feuilles ». Par ailleurs, il est bon de faire la distinction entre notre sauge officinale et d’autres sauges telles que la sauge verte (Salvia viridis), la sauge des près (Salvia pratensis), la sauge verveine (Salvia verbenaca) et la sauge sclarée (Salvia sclarea).


  1. Pline l’ancien exposait déjà ces qualités quand il disait que « le voyageur qui porte de l’armoise et de la sauge attachées sur lui ne craint pas la fatigue ».
  2.  « Chez l’homme, on a vu deux cuillerées à café d’essence ingérées par erreur, entraîner une issue fatale précédée de convulsion et de cyanose » (Garnier, 1961).

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