La coloquinte (Citrullus colocynthis)

Crédit photo : H. Zell (wikimedia commons).

Synonymes : coloquinte officinale, coloquinte vraie, concombre coloquinte, cucumène, chicotin, concombre amer, pomme amère, vigne de Sodome, égousi (nom que l’on donne aux graines de diverses cucurbitacées en Afrique et que l’on regroupe sous le nom générique de « pistache africaine »).

Dans son petit livre consacré aux plantes magiques, Paul Sédir consignait la recommandation de cueillir la coloquinte sous le signe du Lion, autrement dit sous l’égide du Soleil, puisque cette plante se trouve en relation privilégiée avec cette planète, et accessoirement avec Mars. Voilà donc qui constitue une belle entame pour cette plante chaude et sèche (au degré de siccité, disaient les Anciens ; reste à déterminer celui qu’occupe la coloquinte pour la bien distinguer de substances moins sèches qu’elle). C’est donc à bon droit que l’on peut craindre de se brûler avec cette plante des pays chauds, avide de soleil ! Sauf si on la connaît bien, comme cela fut le cas en Égypte par exemple, où on la voit être citée dans le papyrus Ebers contre la pelade et par ailleurs dans une recette, mélange de lait, de miel et de suc de coloquinte, que l’on injectait dans le vagin en cas de métrite chronique. Quoi d’étonnant, en ce cas, à ce que la médecine arabe se soit emparée du remède ? Considérée comme dissipatrice des humeurs épaisses et visqueuses, la coloquinte trouva des partisans au temps d’Avicenne et même après lui, puisque Ibn-el-Baytar, inspecteur général des pharmacies officiant au XIIe siècle, la signalait comme diurétique et drastique au côté du santal, caractéristique qui n’avait pas non plus échappé, lorsque Dioscoride expliquait son rôle de « purgatif des humeurs » : on ne peut mieux dire. Cela n’est pas tant qu’elle ôte la saleté, mais arrache aussi le support sur lequel elle s’est incrustée, si jamais on effectue un nettoyage malhabile à l’aide de son entremise. C’est pourquoi Dioscoride alertait du fait que « la coloquinte est grandement ennemie de l’estomac «1, ce qui n’arrive pas si l’on s’en sert avec une juste mesure : « Sa moelle, prise à la quantité de quatre oboles, et en en faisant des pilules avec de la myrrhe, du miel, de l’eau miellée et du nitre, lâche le ventre »2. Évacuant le flegme et la colère, la coloquinte permet l’éviction hors du corps d’un certain nombre d’affections douloureuses (algies du côlon, des dents, sciatique et paralysie), chasse la fièvre aux dires de Pline (des graines de coloquinte portées en nombre impair dans un nouet posséderaient cette vertu face aux fièvres intermittentes), et trouva encore de bonnes raisons d’être employée par Galien, Hippocrate et d’autres encore mais pas toujours pour des raisons bien avouables. Si le serment d’Hippocrate prévoie de ne pas remettre de pessaire abortif à une femme, il reste parfaitement avéré que la coloquinte joua parfois ce rôle de substance plus évacuante qu’à proprement parler toxique, bien qu’il faille l’inclure dans le « pack empoisonnement » dont l’empereur romain Claude fit les frais le 13 octobre 54 et à qui la traîtresse Agrippine fit servir un plat d’amanites phalloïdes en lieu et place des inoffensives oronges des césars dont il raffolait. Constatant que ces champignons ne remplissaient pas aussi rapidement que prévu leur office mortel, le médecin de Claude, également dans la combine, fit appel à l’ardeur énergique de la coloquinte pour expédier l’empereur dans un autre monde. « En lui administrant son jus par voie orale et par lavement rectal, le médecin félon fit subir au tube digestif de son impérial et malheureux patient les pires avanies. Claude finit par décéder, la coloquinte parachevant en quelque sorte, par le haut et par le bas, le travail initié par l’amanite phalloïde »3. A cette mort peu glorieuse, Sénèque réagit à travers l’Apocoloquintose, satire dans laquelle il décrit l’apothéose de Claude comme une citrouillification, manière de parodier cet événement en en associant la malheureuse victime à une colocyntha peu flatteuse, quelle qu’elle ait pu être. Mais il faut dire que Sénèque ne portait pas Claude dans son cœur, celui-ci l’ayant voué à l’exil en Corse. Aussi profita-t-il de l’occasion pour lui « bosseler la coloquinte », qui prend ici, comme presque toujours, le sens synonyme de « tête » et dont l’auteur du Conte des contes se sert souvent, faisant s’exclamer à l’un de ses personnages la violente sentence que voici : « Mets-toi bien dans la cervelle que si tu ne réussis pas, tu risques d’avoir ta citrouille transformée en coloquinte ! » C’est peut-être ainsi qu’Agrippine menaça le médecin de son mari, allez savoir. Cela est aussi une manière de nous rappeler qu’« il faut une main habile et prudente pour administrer un semblable remède »4, sans quoi l’affaire peut rapidement tourner à la catastrophe, surtout si cette même main est agitée par la promesse future d’un lucre quelconque. Dix-sept siècle après l’abominable assassinat de Claude par sa femme Agrippine, l’on n’a pas écarté la coloquinte de la matière médicale, mais l’on en use néanmoins avec beaucoup de circonspection, comme ne manque pas de le souligner Pierre Pomet à son époque : « La coloquinte est une drogue la plus amère et la plus purgative qu’il y ait dans la médecine ; c’est pourquoi il ne faut s’en servir qu’avec de grandes précautions »5. C’est alors qu’elle formait, en compagnie de la scammonée et de l’hellébore noir, l’un des volets du trépied thérapeutique propre au XVIIe siècle, comptant aussi les lavements et la saignée. Mais « quelques médecins, sans doute de la classe de ceux qui négligent de s’instruire de l’action des remèdes par l’observation, et qui arrêtés par des préjugés invincibles puisés dans les livres des théoriciens et dans les écoles, se croiraient coupables de la plus haute témérité, s’ils osaient éprouver l’énergie des remèdes de cette espèce : des médecins de cette classe, dis-je, ont voulu chasser la coloquinte de la Médecine comme un poison des plus funestes ; mais l’expérience et l’autorité des praticiens les plus consommés doit rassurer contre cette vaine terreur ; il ne s’agit que de l’appliquer avec discernement dans les cas convenables »6, clairvoyance qui n’a pas manqué de s’appliquer à quelques thérapeutes scrupuleux dans les décennies qui suivirent, et jusqu’à Cazin qui employait encore, un siècle après la parution de cet extrait de l’Encyclopédie de Diderot, la coloquinte tout en invitant à la même prudence et à l’observance rigoureuse de l’opportunité qu’il y avait d’user ou non d’un tel remède, et cela « dans tous les cas où il faut produire une forte révulsion, ou provoquer des évacuations qu’on ne peut obtenir par d’autres moyens »7, quitte, parfois, à l’employer « dans tous les cas où il faut se tirer d’un danger par un autre », à l’image de ces militaires affligés de blennorragie et/ou de gonorrhée aiguë qui endiguèrent et soignèrent ces graves affections après l’absorption, en une ou deux doses, d’un fruit entier de coloquinte ! Autant dire que s’ils souffrirent assurément avant ce remède de cheval, ils durent particulièrement douiller après ! Face à un tel prodige, qu’il n’est envisageable d’administrer que chez les plus robustes des malades, il est utile de préciser que bien des dévoiements eurent lieu durant le XIXe siècle où la coloquinte, si elle fut largement abandonnée par le corps médical, tomba dans l’escarcelle du charlatan et du naïf qui ne jugeait de l’efficacité d’un remède que par son caractère énergique, au risque de mourir du fait de cette croyance complètement erronée que l’on pourrait résumer ainsi : no pain, no gain. Ce qui est proprement absurde.

La coloquinte est une cucurbitacée vivace qui va rampant par terre à l’image du concombre d’âne (Ecballium elaterium) ou bien adoptant un port semi-ascendant selon les cas et les éventuels supports se trouvant à proximité. Ses rudes tiges cannelées portent des feuilles entaillées, longuement pétiolées, ce qui les isole les unes des autres, et à l’aisselle desquelles surgissent des vrilles typiques chez les plantes de cette famille botanique. Ses fruits sphériques, pas plus gros qu’une orange, naissent de petites fleurs jaunes comptant cinq divisions dont la forme familière rappelle à leurs amateurs les fleurs de courgette. S’ils sont jaunes à maturité, ils étaient auparavant vert pâle (on en trouve aussi des panachés). Leur fine écorce lisse dissimule une pulpe spongieuse et blanchâtre structurée en trois sections dont chacune est dotée de deux loges où sont fourrées des semences ovales et aplaties, contenant une amande huileuse, douce et fort goûteuse.

La coloquinte n’est pas native en France, mais fut autrefois cultivée pour les besoins de la droguerie. Naturalisée en Afrique du Nord (Algérie) et du nord-ouest (Mauritanie, îles Canaries), elle semble originaire de cette zone géographique qu’on appelait auparavant le Levant, comprenant non seulement le Liban et la Syrie, mais également la Palestine, la Jordanie et l’Égypte. On la trouve plus à l’est également, en Iran et au Qatar, ainsi qu’en Inde (au Rajasthan, par exemple).

La coloquinte en phytothérapie

Du mot chicotin, dont on se sert pour dénommer la coloquinte, l’on aura peut-être déduit qu’il avait quelque rapport avec les chicots – les dents, du moins ce qui en reste. Mais non ! Ce mot est le terme dont on usait, populairement, pour marquer l’extrême amertume de la coloquinte, étymologie empruntée à l’aloès de Socotra, s’étant métamorphosé en succotrina, cycoterne, etc., puis en chicotin pour finir. Cela dit, l’astringence de la coloquinte est telle qu’elle est parfaitement capable de resserrer les dents et d’avoir la sensation qu’elles s’enfoncent sous terre tant la coloquinte arase tout, de la bouche à l’anus. Quant au terme même de coloquinte, qui « remue le ventre », dit-on, il exprime parfaitement les « grosses vagues » qui peuvent déferler dans ce renflement qu’est le ventre, lorsqu’on l’absorbe per os dans le but de purger l’organisme, ce à quoi elle réussit parfaitement.

Absente de l’arsenal de la médecine traditionnelle chinoise comme il se doit, la coloquinte fit néanmoins partie de la médecine ayurvédique qui ne manqua pas de signaler le délicat maniement de cet indravārunī amer, sec, chaud et piquant, qu’à raison l’Ayurvéda interdisait à la femme enceinte et à l’enfant. Donc, ne nous attendons pas à des « miracles » du côté de la médecine occidentale, qui a vu en la coloquinte les mêmes raisons de s’en méfier. En revanche, là où nous augmenterons le propos, c’est sur la question des différentes parties végétales utilisées : classiquement concentrés sur le fruit de la coloquinte, les Anciens n’accordèrent aucune espèce d’importance aux fleurs, feuilles et tiges de cette plante, ce que nous nous permettrons quelque peu, bien que le fruit se soit emparé de la plus grande portion du gâteau.

Du fruit globuleux de la coloquinte pas plus gros qu’une orange, l’on ôtait l’écorce avant de l’apprêter comme cela se voyait dans le commerce, c’est-à-dire en masses blanches et spongieuses, dont on a très tôt remarqué le caractère inodore et la saveur désagréablement amère, et cela jusqu’à l’insupportable, et dont est responsable un principe amer nauséeux, la colocynthine (0,60 à 2 % dans la pulpe du fruit), glucoside voisin il me semble de ce que l’on appelle les cucurbitacines, au nombre de cinq en ce qui concerne la coloquinte (A, B, C, D et E). Ces substances sont inégalement présentes dans la plante en fonction des situations. Étant une réponse en réaction aux stress rencontrés par la plante (pauvreté du sol, température, etc.), il est difficile de s’assurer qu’une coloquinte en vaut bien une autre. Ces substances ont encore cela en commun avec la colocynthine que d’être particulièrement amères. En plus de cela, la pulpe mucilagineuse de la coloquinte abrite de l’albumine, de la gomme, des acides caféique, pectique et chlorogénique, des flavonoïdes et une essence aromatique.

Dans les parties aériennes, on a découvert des flavonoïdes (quercétine, kaempférol), de la vitamine C et de l’α-tocophérol.

L’analyse des semences a permis d’établir qu’elles contiennent des protéines (dont au moins deux acides aminés essentiels, la lysine et la méthionine) et une huile végétale aux caractéristiques biochimiques proches de celle de tournesol, entre autres formée de divers acides (linoléique, oléique, palmitique, stéarique, myristique, linolénique, etc.) et de tocophérol, le tout formant à peu près ¼ de la masse de ces semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgative drastique (= énergique et puissante), évacuante, cathartique, laxative, anthelminthique, tonique apéritive
  • Diurétique, hydragogue
  • Emménagogue (efficace à dose adaptée, la coloquinte devient aisément abortive un fois ce seuil dépassé), antivénérien (c’est discutable)
  • Ralentit la croissance des cellules cancéreuses (du sein)
  • Anti-inflammatoire, anesthésiant (feuille)
  • Hépatoprotectrice (tige), antiparasitaire hépatique (grande douve du foie)
  • Anti-infectieuse : antibactérienne (sur Salmonella paratyphi, Mycobacterium tuberculosis), antibactérienne sur bacilles Gram + et Gram – (fleur, feuille), larvicide (larves de moustiques ; feuille)

Note : quelques petites informations concernant la racine de coloquinte mériteraient d’être plus profondément explorées. Diverses études ont permis de lui concéder des propriétés fort intéressantes. Ainsi seraient-elles anti-oxydantes, anti-inflammatoires, antibactériennes (sur colibacille, Candida sp., Pseudomonas sp.), anticancéreuses et particulièrement actives sur la sphère hépatique : elles ne seraient pas moins qu’antidiabétiques, hypoglycémiantes et anti-ictériques.

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, goutte, certaines névralgies (dont la sciatique) et paralysie (des organes du bassin)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation par atonie intestinale (du côlon), péritonite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : obstruction du foie, cirrhose, jaunisse, douleurs neuropathiques du diabétique, abaissement du taux de la glycémie et du cholestérol (LDL)
  • Troubles de la sphère gynécologique et urinaire : aménorrhée, urémie, inflammation de la vessie, gonorrhée
  • Troubles du système nerveux : aliénation mentale, manie, mélancolie, épilepsie
  • Collections liquidiennes : ascite, hydropisie passive
  • Congestion et hémorragie cérébrales
  • Affections cutanées : gale, teigne, érysipèle et autres vieilles maladies de la peau rebelles
  • Colique de plomb, accident douloureux relatif à l’abus de la médication mercurielle
  • Migraine, céphalalgie

Modes d’emploi

Le docteur Leclerc avait beau dire que la coloquinte, étendue de beaucoup d’eau, se métamorphosait en melon, il n’en reste pas moins qu’il demeure beaucoup plus inoffensif que son énergique cousine des sables chauds. Mais, cher docteur, permettez-moi de préférer de suite le melon sans avoir à passer par la case coloquinte !

Penchons-nous tout de même sur les différents procédés qui permirent autrefois de faire usage de la coloquinte, quant bien même beaucoup d’entre eux peuvent aujourd’hui nous paraître fort risqués. A cela, on opposa le fait que de nombreux modus operandi tentèrent de « châtrer » le remède offert par la coloquinte en en corrigeant l’extrême âcreté. C’est ainsi qu’on chercha à « adoucir » la coloquinte par de la gomme adragante lors de la phase de dessiccation de la pulpe du fruit, à laquelle on la soumettait plusieurs fois d’affilée. Puis l’on en confectionnait préférablement des pilules rondes – les trochisques – en raison de l’extrême amertume du remède qui, autrement, s’absorbe plus difficilement.

Ci-après sont présentés quelques-uns des modes opératoires les moins farfelus dont usèrent nos prédécesseurs dans le but de tirer profit de la puissance thérapeutique de la coloquinte :

  • L’infusion et la décoction : réalisées aussi bien dans le vin que dans l’eau, elles avaient le mérite d’être moins agressives que la pulpe que l’on réduisait simplement en poudre (à cette dernière, l’on ne réservait que des doses unitaires comprises entre 10 et 50 cg).
  • Macération vineuse ou vin de coloquinte (« vin sacré »), consistant à faire macérer à froid 5 g de coloquinte dans 150 cl de vin de Madère pendant une semaine.
  • Extrait pour usage interne (de 5-10 à 20-30 cg par dose unitaire).
  • Teinture-mère pour usage interne comme externe. Dans ce dernier cas, il suffit de diluer cette teinture dans une suffisante quantité d’eau avant d’y baigner des compresses que l’on applique ensuite sur rhumatisme, névralgie et autres points douloureux. Il est encore possible d’en mêler 1 à 5 g dans 45 g d’huile végétale de ricin, ce qui forme alors une pommade que l’on peut déposer sur la peau à la manière d’un cataplasme, méthode endermique non dénuée d’intérêt dans le cas où l’ingestion pose manifestement problème pour une raison ou pour une autre.

Enfin, la coloquinte fut inféodée à une multitude de compositions dont l’histoire médicale a conservé davantage les noms que les fonctions et, le cas échéant, la réussite et le succès. En voici quelques-unes, que je vous livre ne serait-ce que pour l’originalité de leur appellation : les trochisques alhandal, les pilules purgatives de Grégory, les pilules de Rudius, la confection Hamech, l’opiat mésentérique, l’extrait panchymagogue de Crollius, l’hiera picra, l’hiera diacolocynthidos, l’onguent arthanita, la liqueur de Laruelle, la teinture du docteur Dhalberg, etc. Autant dire que le correcteur orthographique de mon traitement de texte s’affole ! ^.^

Le dernier point que nous accorderons à ces médicaments aujourd’hui placés en marge du Codex, cela sera au sujet des pilules de Morison, dit le docteur Morison (1770-1840), mais n’ayant jamais étudié la médecine. C’était tout d’abord un commerçant bien avisé qui mit au point des pilules dont la recette fut plus ou moins inspirée de quelque chose de préexistant et qui contenait de l’aloès, de la gomme-gutte, du jalap, de la coloquinte et de la crème de tartre. Très répandues outre-Manche, ces pilules y connurent un large succès, que Morison s’employa à étendre au marché français, ce qui lui réussit fort également.

Voilà, il est temps pour nous de refermer les portes de la vieille pharmacopée et de nous diriger vers différents points qui sont, eux, toujours d’actualité.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les thérapeutes d’antan prenaient soin de s’assurer qu’il n’existait aucun état d’inflammation et/ou d’irritation chez leurs patients avant toute tentative de médication interne par le biais de la coloquinte, comme, par exemple, une entérite ou des hémorroïdes. De même, les spasmes intestinaux, la congestion pelvienne, etc., étaient des motifs également rédhibitoires. En dehors de ces pathologies ciblées, on se gardait d’administrer la coloquinte auprès de certains profils peu robustes tels que les femmes enceintes : la coloquinte, agissant sur les contractions utérines, peut être à terme délétère pour le fœtus. On s’attache donc à recommander la coloquinte aux personnes bien charpentées et dans la fleur de l’âge.
  • Toxicité : dire tout d’abord que le caractère toxique de la coloquinte persiste même après sa dessiccation est un premier avertissement. Le second réside dans la quantité nécessaire – 2 à 5 g – pour enclencher un processus mortel (ce qui représente une énorme dose si l’on considère qu’à partir de 20 cg la coloquinte s’avère déjà drastiquement violente). Pour donner un succinct aperçu de cette activité, faisons appel à ce qu’en disait Joseph Roques : « Sa décoction dans l’eau, son infusion dans le vin, la bière, l’alcool, déploient une action véhémente sur le canal alimentaire, provoquent des douleurs aiguës, des déjections alvines, séreuses ou sanguinolentes, et quelquefois une inflammation mortelle »8. La coloquinte s’avère donc davantage toxique et dangereuse dans des mains inexpérimentées. Pourtant, bien des médecins eurent maille à partir avec elle. Si les désordres concernent essentiellement le tube digestif (douleurs aiguës de l’épigastre, nausée, vomissements, soif et sécheresse de la gorge, colique douloureuse, vive chaleur dans le ventre, selles aqueuses), l’activité de la coloquinte peut se communiquer aux organes proches comme la vessie (rétention d’urine), les reins (néphrite, congestion rénales), les organes génitaux (congestion utérine, rétractation douloureuse des testicules, priapisme) et les poumons (respiration suspirieuse, c’est-à-dire relative au soupir). A tout cela, nous pouvons saupoudrer bien d’autres manifestation d’ordre plus ou moins général : pâleur, vertige, anxiété, petitesse du pouls, délire, prostration, refroidissement des extrémités, etc. Je vous passe les détails physiologiques dus à l’action agressive de la coloquinte sur l’intérieur de l’organisme, viscères et entrailles, parce que c’est une parfaite boucherie. Disons que, analogiquement, la coloquinte s’apparente à l’un de ces produits qui décapent du papier-peint. Sauf qu’elle arrache le mur en même temps ! Si la toxicité aiguë est très visible, il a également été envisagé une toxicité chronique qui accumulerait dans le temps les principes caustiques de cette cucurbitacée dans l’organisme. A tout le moins, de nombreuses tentatives de désintoxication furent imaginées et essayées au fur et à mesure de l’irruption de l’ensemble des accidents qu’occasionna une pratique thérapeutique digne du « Salaire de la peur ».
  • Pour inverser un tout petit peu cette tendance, apprenons que les semences de la coloquinte sont parfaitement inoffensives. Comestibles, elles n’opèrent pas à la manière de la pulpe dans laquelle elles logent. « Les confiseurs couvrent ces pépins de sucre, expliquait Pierre Pomet il y a trois siècles, et en font des dragées qu’ils vendent pour attraper les petits enfants, et même les grandes personnes, surtout les jours de réjouissance »9. En Afrique, ces graines participent encore largement à l’élaboration d’une recette populaire, la soupe d’égousi.

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  1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 158.
  2. Ibidem.
  3. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 122.
  4. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 3, p. 370.
  5. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, Chapitre 38, p. 224.
  6. Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ; article « Coloquinte » écrit par Louis de Cahusac (1706-1759) collaborateur au projet encyclopédique.
  7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 321.
  8. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 3, p. 368.
  9. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, chapitre 38, p. 224.

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