Le rôle du bouleau dans les rites d’initiation chamanique en Sibérie

Bien que le sapin soit le plus souvent arbre cosmique en Asie septentrionale, c’est le bouleau qui trouve grâce aux yeux des chamans sibériens pour jouer ce rôle. Si le bouleau a été choisi par le chamanisme sibérien, peut-être est-ce en raison, entre autres, de son écorce blanc argenté qui devient de plus en plus pure, plus on accède au faîte de l’arbre…

On procède tout d’abord à la purification du candidat chaman. Celui-ci est brossé à l’aide d’un balai de rameaux de bouleau que le chaman « père » aura préalablement trempé dans une décoction de diverses plantes dont le thym, le genévrier et le sapin. Puis, les neuf « fils » imitent leur « père » et appliquent ce même balai dans le dos du candidat afin d’en achever la lustration.
Dans certaines tribus, le participant se retire à distance et observe un jeûne dont la durée est fixée à neuf jours, une valeur qui ne doit pas nous surprendre, car étroitement associée à l’arbre cosmique. Neuf est un chiffre qui n’est pas sans rappeler le dieu Odin suspendu à Yggdrasil, délai au bout duquel les runes lui sont révélées. Généralement, dans les pratiques chamaniques, le jeûne favorise le travail initiatique, comme celui qui est pratiqué en Amérique du Nord lors des épreuves de préparation aux fosses de vision.
Peu avant la cérémonie d’initiation proprement dite, sous les directives du « père », « l’abattage [des bouleaux] a lieu dans la forêt où sont enterrés les habitants du village. Ces arbres abritent les âmes des ancêtres qui sont ainsi conviés à la fête » (1). On fiche solidement en terre les bouleaux coupés. Le plus vigoureux d’entre eux prend place dans la propre yourte du candidat. On place ses racines dans l’âtre, sa cime dans l’ouverture centrale de la yourte par laquelle passe la fumée du foyer. Ce bouleau, Udeshi burkan, « le gardien de la porte », restera définitivement dans la yourte de l’initié. Ce bouleau central est relié à tous les autres par un premier ruban bleu et un autre rouge qui me rappellent, allez savoir pourquoi, les deux courants de sève, l’ascendante et la descendante, et dont Jacques Brosse nous dit qu’ils « symbolisent l’arc-en-ciel, voie par laquelle le chaman atteindra la résidence supraterrestre des esprits » (2), ce qui est fort pertinent puisque l’arc-en-ciel n’est pas autre chose qu’une passerelle en définitive (notons au passage que les couleurs bleu et rouge peuvent aussi évoquer la Lune et le Soleil). A cette occasion, le chaman « père », enfumant son tambour, appelle les esprits. Quant aux autres bouleaux, ils sont assez éloignés de la yourte en question. On trouve un premier trio de bouleaux solidement plantés en terre. Devant le premier, on dépose des offrandes rituelles, alors que le deuxième se voit paré d’une cloche et de la peau d’un cheval blanc qu’on aura sacrifié pour l’occasion. Au troisième incombera le rôle d’échelle, de pont, dont le candidat chaman se servira lors de son ascension initiatique. Un autre groupe de neuf bouleaux sont plantés en rang. S’y déroule le sacrifice d’un bouc dont le sang vient oindre les yeux et les oreilles de l’initié au rythme des tambours. Puis le « père » gravit un bouleau. Arrivé à son sommet, il entaille l’écorce de l’arbre à neuf reprises (parfois sept ou douze) : « ces neuf bouleaux, comme les neuf entailles, symbolisent les cieux superposés jusqu’au neuvième où siège Bai-Ulgän » (3), divinité atmosphérique de la fécondité et de la fertilité, protecteur des hommes devant lequel on se prosterne. Cette manière d’opérer rappelle assez l’initiation mithriaque où l’on comptait seulement sept échelons, le sixième représentant la Lune et le septième le Soleil, ce qui se rapproche beaucoup de ce qui se déroule chez les populations ouralo-altaïques où les tapty, c’est-à-dire les échelons rabotés dans le tronc d’un bouleau évoque chacun l’une des sphères planétaires. Après avoir entaillé le bouleau en haut duquel il est juché, le chaman « père » redescend, s’installe sur un tapis qui se trouve à proximité. Enfin, c’est au tour de l’initié de gravir le même bouleau, suivi des « fils », les uns après les autres. Cette ascension rituelle n’est pas propre qu’aux sphères chamaniques sibériennes, puisqu’on la croise également en Amérique du Nord ainsi qu’en Inde par exemple. Cette ascension, c’est ce qui va permettre de distinguer les chamans « de la grande masse des profanes et des non-initiés : ils peuvent pénétrer dans les régions ouraniennes, saturées de sacré, et devenir semblables aux dieux » (4), avec lesquels ils peuvent désormais communiquer, après s’être élevés, rituellement et cérémonieusement, à travers les diverses sphères planétaires et célestes. C’est ainsi que cette épreuve permet au chaman en devenir de passer du monde profane, en le transcendant, en le sublimant même, au monde sacré, jamais aisément, car toute initiation n’est jamais réductible à une ballade de santé, plutôt à un âpre parcours du combattant. Pour y aider, on aura sacrifié un cheval à la robe de couleur blanche, parce qu’animal funéraire et psychopompe susceptible de mener le chaman jusqu’à la demeure des dieux. Ainsi fait, le chaman invoque les esprits, ses protecteurs et ses guides et les invite à pénétrer dans son tambour, l’instrument du voyage.
Le lendemain a lieu un interminable rituel pendant lequel le chaman escalade symboliquement le bouleau, procédant palier par palier, car « toutes les visions et toutes les extases mystiques comprennent une montée au Ciel » (5). Alors que son extase ne fait que croître en même temps que son élévation, il tend vers la neuvième et dernière encoche. Parvenu au ciel ultime, le chaman, épuisé, s’effondre. Pour revenir à lui quelques instants plus tard.

Nous ne saurions achever ce petit article sans faire mention du rôle propice de l’amanite tue-mouche (Amanita muscaria) durant ce rituel d’initiation. C’est grâce à la consommation de ce champignon que le chaman initié entre dans une transe bien nécessaire, ainsi que ses compagnons « fils » et « père ». Et, sans qu’il soit besoin de parler de hasard, il s’avère que cette amanite croît en relation mycorhizale avec le… bouleau, lequel ne déprécie pas non plus la compagnie des bolets, lactaires et autres russules.


  1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 48.
  2. Ibidem, p. 49.
  3. Ibidem.
  4. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 119.
  5. Ibidem, p. 118.

© Books of Dante – 2019

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