Le baguenaudier (Colutea arborescens)

Synonymes : faux séné, séné bâtard, séné d’Europe, séné vésiculaire, arbre à vessie, colutier, cloquette, glouglou, panpan, balandier.

Les quelques recettaires qui ont bien pris la peine de s’attacher au baguenaudier expliquent qu’on use des feuilles, gousses et semences de ce petit arbuste. Or « la saveur âcre et nauséeuse de ces divers organes réduit l’utilisation de la plante en nature aux seuls cas où l’on manquerait de tout autre purgatif » (1). Donc, si l’on est dans la mouise comme, par exemple, la Première Guerre mondiale, on peut se prêter à l’exercice, sinon mieux vaut l’éviter car « ce breuvage, il faut le convenir, est assez dégoûtant », prévenait Cazin (2). Le confort du malade y est sans aucun doute pour beaucoup dans sa capacité de retour vers la santé. Mais n’oublions pas, comme le soulignait, je crois, le regretté Terry Pratchett, que si toutes les drogues débitées dans les hospices se hissaient au niveau du caviar, ceux-ci ne désempliraient pas, l’objectif n’étant pas qu’on y stabule pendant 107 ans ni qu’on y revienne de si tôt, au contraire de ces lieux où l’on se restaure aussi, de manière fort différente il est vrai : le restaurant, où l’on ne revient pas s’il est trop mauvais, donnant, dans l’esprit du consommateur qui s’enfuit à toutes jambes, l’impression, parfois justifiée, qu’on cherche à l’empoisonner, ce que l’on parvient aussi, assez facilement, à faire à l’hôtel de charité qu’est l’hôpital. Il est bien possible que dans ses rêves les plus fous le plus dévoyé des étymologistes ait songé à voir l’hôpital et le restaurant téter à la même mamelle. N’est-ce d’ailleurs pas de la même farine ? N’y voit-on pas des types en blanc préparer de mystérieuses mixtures à des clients mal en point, et dont on souhaite l’en-bon-point, comme Renart envers Ysengrain ?

Trêve. Cesse donc de baguenauder. Joli. Est-ce cet arbuste qui donna son nom au verbe, ou l’inverse ? De toute évidence, le baguenaudier tient des baguenaudes à bout de branches, mais dans la langue elles sont d’une tout autre sorte comme nous l’apprend Émile Littré (1801-1881) : une baguenaude est « une ancienne pièce de poésie française faite en dépit des règles et du bon sens ». Une niaiserie, ajoute-t-il. Ainsi, baguenauder, c’est s’amuser à des choses futiles, peu sérieuses. D’ailleurs, il existe un jeu qui s’appelle ainsi : le jeu du baguenaudier. Si l’on y regarde de plus près, l’on se rend compte que cela n’a, effectivement, rien de sérieux, s’agissant d’un casse-tête. La belle affaire… La baguenaude, emplie d’air (azote : 78 à 79 %, oxygène : 18 à 19 %, dioxyde de carbone : 2 %), fait bien du bruit quand on la fait péter. Baguenauder, ce serait donc faire du vent, beaucoup de bruit pour rien comme disait Shakespeare qui tempêtait pas mal. « La baguenaude servait d’amusement aux enfants, d’où le sens figuré de ‘chose sans importance’ » (3), une vétille, donc. C’est vrai que les « choses de l’enfance », sont veules et vaine, viles et vilaines, l’enfant, du haut de ses trois pommes, attendant avec impatience de jeter son fusil à bouchon et que lui pousse la barbe. D’ici à ce qu’il ait l’âge d’aller emmerder sa contemporaine, il baguenaude. La chouette hulule, l’éléphant barrit, l’enfant baguenaude. Mais attention, il y a un risque : il peut arriver que certains baguenaudeurs le reste toute leur vie : toi qui fait siffler la feuille du robinier entre tes lèvres, toi qui fait claquer le pétou sur la paume de ta main, toi qui fait crisser les ailes du coucou provençal, toi encore qui déshabille la marguerite, ne fais-tu pas autre chose que baguenauder ?
Le baguenaudier est donc une plante pour gens pas sérieux, comme vous et moi, tellement peu sérieux que certains petits malins ont tenté d’expliquer le mot baguenaudier par le latin baca, « baie », toujours en relation avec l’amusement des enfants qui en font éclater les fruits qui si ils sont gousses n’en sont pas pour autant baies… Cette explication pour le moins bizarre et saugrenue émane, à coup sûr, de quelqu’un qui n’a jamais vu à quoi ressemble un baguenaudier, sans quoi il ne se serait jamais autorisé une telle énormité !…
Sont-ce pour autant des gens pas sérieux qui étudièrent un peu le baguenaudier en tant que plante médicinale ? Je ne suis pas sûr du tout. En revanche, ce dont je suis certain, c’est que l’Antiquité dans son entier et l’intégralité du Moyen-Âge ignorèrent tout du baguenaudier. Que le kolutea de Théophraste dont ne parle même pas Dioscoride n’ait pas été abordé par quiconque, du moins pas avant les années 1530, eh bien, les bras m’en tombent, parce qu’avec une dégaine pareille, le baguenaudier, par ses seules gousses, aurait pu exciter l’imagination du plus torpide des praticiens selon ce qu’il est convenu d’appeler la théorie des signatures : pourtant, force nous est de reconnaître que cela n’a pas enflammé les esprits plus que ça, parce que ce n’est pas avant Schroder me semble-t-il qu’on a vu dans la gousse du baguenaudier un avatar de la vessie. Moi qui y vois davantage un estomac, je suis moins loin de me tromper, l’histoire médicinale du baguenaudier n’ayant en aucun cas retenu, en l’espace de cinq siècles, d’indication de cet arbuste sur la sphère vésicale. Pourtant, l’on dit cet arbuste diurétique, mais ce n’est pas là cet effet que l’on retient au premier chef. En terme de signature, même Jean-Baptiste Porta n’en parle pas, du moins pas dans cette optique. En revanche, il aborde tout autre chose concernant ce petit arbuste. Voici ce qu’il écrit au sujet du « moyen assuré d’exciter des songes agréables […] : encore pourrez-vous faire cela, si vous oignez les tempes de la personne de fleurs nouvelles de peuplier, de baguenaudes, de pomme épineuse et d’aconit, et principalement si ces plantes sont verdoyantes, et il sera très utile aussi d’en frotter le col ou gésier par lequel les veines, où coule le sommeil, montent, de même qu’aux endroits où apparaissent les veines des pieds et des mains » (4). On dirait une sorte d’homéopathie de contact magique. C’est assez troublant ce qu’il raconte là le Napolitain… sans doute parce que cela n’a pas trouvé d’écho, de même que ce que disait Cazin au XIX ème siècle : « Les feuilles du baguenaudier, fumées, font couler une grande quantité de sérosités nasales » (5). Ce sont là des informations qui sortent du lot parce qu’on ne retrouve (presque ?) nulle part ailleurs un son de cloche à l’identique, alors qu’il a été établi depuis le temps de Brassavola (1536) au moins que le baguenaudier est un laxatif, purgatif et vomitif moins irritant que le séné, à considérer qu’on en utilise les seules feuilles, les semences étant, elles, douées d’une énergie beaucoup plus redoutable. Brassavola, afin d’éviter les inexorables tranchées qu’occasionnent les prises de baguenaudier, conseillait de les accompagner de plantes toniques de l’estomac comme la camomille par exemple. Enferrés dans cette voie – la constipation est un sujet grave, de même que le constipé qui ne prête pas à rire – les praticiens perpétuèrent ces quelques emplois du baguenaudier, en particulier lorsque le séné manquait à l’appel, plante provenant de l’étranger, ce qui n’est pas la porte à côté. C’est ce que firent Thomas Bartholin (XVII ème siècle), puis Herman Boerhaave (XVIII ème siècle), employant le baguenaudier en décoction avant que Coste et Willemet (XIX ème siècle) ne s’en tinssent qu’à sa seule infusion : c’est dire si le baguenaudier, qu’on imagine faire l’imbécile, est efficace mais, nous l’avons souligné plus haut, de dégustation assez délicate. Qu’à cela ne tienne, en 1810, Bodart améliora cette infusion en lui adjoignant du fenouil et de la réglisse : ça devait être quelque chose !… C’est à cause de recettes aussi peu ragoutantes que la carrière d’une plante médicinale meurt dans l’œuf, à moins qu’il ne s’agisse d’une saveur résolument atroce – c’est le cas – dont l’analyse du baguenaudier – qui n’a jamais été menée sérieusement – nous apprendrait peut-être l’origine. D’où provient le goût infâme du baguenaudier ? De son principe amer proche de la cytisine ? De son tanin ? De son essence aromatique ? Ou encore de cet acide colutéique qui ne semble appartenir qu’à lui ? On n’en sait trop rien, ni où se situe « le » principe actif du baguenaudier qui, pour Fournier, ne se trouve en aucun cas dans cette maigre liste de produits chimiques. Pourtant, l’expérience, bien que brève, a démontré l’efficacité du baguenaudier dont on a aussi préparé des pilules et des suppositoires bien plus agréables à prendre. Productions habiles du pharmacien, ces compositions magistrales ne sont point à la portée du premier venu. Si, toutefois, il vous agréait d’absorber le baguenaudier par la bouche via un média moins répulsif qu’infusion ou décoction, la macération alcoolique des feuilles cueillies à la fin de l’été, voire au début de l’automne, est tout à fait envisageable. Mais bon, niveau goût, ça n’est pas du nectar non plus !…

Dans la nature, il existe au moins deux baguenaudiers : le premier, c’est l’indigène, dit « arborescent », sans doute parce que cette plante très rameuse s’élève jusqu’à près de cinq mètres de hauteur, ce qui est bien là son record. Et il y en a un autre, originaire de Transcaucasie, dit « d’Orient », introduit en Europe en 1731, et parfois naturalisé. Mais ce dernier n’a jamais véritablement attiré l’attention. Parce que ses fleurs – duo ou trio – jaunes, striées de rouge, se démarquent des fleurs jaunes par paquets plus nombreux du baguenaudier indigène ? Non, du tout, du moins, pour moi ça ne demeure en rien un critère distinctif. Non, je crois plutôt que c’est parce qu’au baguenaudier d’Orient l’on a coupé les cordes vocales qu’on n’entend pas parler de lui. Oui ! Au contraire des gousses (7 cm de long sur 3 à 4 cm de large) du baguenaudier commun qui sont fermées au sommet, celles du baguenaudier oriental sont entrouvertes, ce qui fait qu’elles ne peuvent en aucun cas éclater avec un bruit de pet lorsque la pression des doigts les comprime. Privé de ce bruyant caractère, le baguenaudier d’Orient ne pouvait que tomber dans l’oubli. Des gousses renflées, c’est à cela qu’on reconnaît cet arbuste quand il est fructifié bien entendu. Quand ça n’est pas le cas, il faut s’en remettre à son feuillage composé de feuilles portant un nombre impair de folioles, 7 à 13 pour la plupart du temps, et des fleurs jaunes dont la forme vaut à cet arbuste d’être classé parmi la famille des Fabacées, chose confirmée par les semences, semblables à de petits haricots de couleur noirâtre.
De culture facile, le baguenaudier se multiplie avec aisance, si bien que dans certaines zones où il est naturalisé, il apparaît comme natif du cru. Bref, laissons-le baguenauder, synonyme de flâner, sur les coteaux et rocailles calcaires et thermophiles de la plus grande partie de la France, celle se situant au sud d’une ligne Dijon-Bordeaux , entre 100 et 1200 m d’altitude.
J’en ai repéré un non loin de chez moi, mais c’est un baguenaudier planté par la main de l’homme, ce qui est tout de suite moins intéressant, il est davantage plaisant de voir une créature évoluer dans son milieu naturel, non dans un jardin botanique ou dans zoo quand on a des poils et une truffe.


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 141.
  2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 109.
  3. Logos, Bordas, p. 194.
  4. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 199.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 109.

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