De l’absinthe et de l’absinthisme

Affiche d’Henri Privat-Livemont (1861-1936) pour l’absinthe Robette (1896).

« Prenez garde qu’il n’y ait parmi vous aucun homme, ni femme, ni famille, ni tribu, qui détourne aujourd’hui son cœur de l’Éternel notre Dieu, pour aller servir les dieux de ces nations, et qu’il n’y ait entre vous quelque racine qui produise du fiel et de l’amertume. » Ainsi Moïse exhorte-t-il son peuple dans le Deutéronome (XXIX, 18). Si l’on doit condenser ce que représente l’absinthe biblique, l’on peut établir la liste de mots-clés suivante qui n’a rien d’exhaustive : le fiel et la bile, l’ab-sainte (dénuée de sainteté), l’autre et l’étranger, la ciguë et le poison, la bourrelle et le repoussoir, le suppôt du diable, le serpent aux paroles apparemment mielleuses et suaves comme l’huile, mais qui, lorsque qu’il quitte le jardin d’Éden, laisse dans son sillage des pieds d’absinthe qui poussent spontanément après lui.

Plutôt que d’accorder trop longuement la parole aux docteurs de l’Église, adressons-nous aux docteurs… en médecine, pour savoir ce qu’ils pensent de tout cela.

Chez les Anciens, on avait bien remarqué qu’un usage trop fréquent de l’absinthe (c’est-à-dire utilisée comme plante médicinale sous forme de vin d’absinthe en particulier), nuisait particulièrement à la tête, provoquait des vertiges, enflammait les yeux et injectait les conjonctives. Johann Friedrich Cartheuser, médecin allemand du XVIII ème siècle, en vint à proscrire l’absinthe de sa pratique en raison de ses vertus prétendument narcotiques. Un peu plus tard, à une époque où la liqueur d’absinthe n’est pas tant en vogue, Joseph Roques explique que « l’absinthe communique au vin, à l’alcool, à la bière, une propriété enivrante très remarquable » (1). Deux décennies plus tard, Cazin fait une remarque à peu près identique : la bière à laquelle on substitue le houblon par l’absinthe enivre davantage. D’autres médecins du XIX ème siècle, siècle par excellence de la liqueur d’absinthe, renforcent par leurs propos ceux de Roques et de Cazin. Armand Trousseau et Hermann Pidoux sont certains « que la liqueur connue sous le nom d’eau ou de crème d’absinthe, enivre très facilement, produit des vertiges et un état nauséeux qui n’appartient pas à l’alcool, mais à l’absinthe » (2). Plus de vingt ans avant ces auteurs, Roques avait déjà consigné un effet d’accoutumance : « Tous les gourmands connaissent les liqueurs spiritueuses qu’on prépare avec l’absinthe. Un ou deux petits verres de ces liqueurs excitantes, qu’ils boivent avant les repas, les disposent à mieux savourer les délices de la table ; mais peu à peu l’estomac s’y habitue, et il faut doubler, tripler les doses pour lui donner une nouvelle énergie » (3). Nous ne sommes jamais là qu’en présence d’une utilisation thérapeutique de l’absinthe, qui passera du statut de préparation médicinale à celle de l’apéritif ou du digestif de confort comme l’histoire en compte tant. Il n’est plus besoin de s’adresser à une officine pour se procurer de ces produits : les restaurants, bars et grandes surfaces en proposent, la composition d’officine ayant migré chez l’épicier. Mais encore cela n’est-il que progressif, un bond prodigieux ayant été effectué entre la naissance de l’absinthe à Pontarlier en 1805, par les bonnes œuvres de Henri-Louis Pernod, jusqu’au couperet de l’interdiction plus d’un siècle plus tard. Cette habitude consommatoire reste périphérique au début du XIX ème siècle, et surtout très locale. En 1850, sa consommation est très loin d’avoir atteint la suprématie qu’on lui connaît un demi siècle plus tard. Quelques données chiffrées vont permettre de se rendre compte de la fulgurante ascension de l’absinthe entre les années 1873 et 1910. Les chiffres suivants communiquent la consommation annuelle d’absinthe en France exprimée en hectolitres :

  • 1873 : 6713
  • 1884 : 49 335
  • 1894 : 125 078
  • 1904 : 209 129
  • 1908 : 310 868
  • 1910 : 350 000

En moins de 40 ans, la consommation a été multipliée par 52, ce qui représente une véritable explosion de + 5113 %, alors que dans ce même laps de temps, la population française ne s’accroît que d’à peine 10 % (4). Bien sûr, pour fournir ce marché qui devient de plus en plus lucratif, il importe de mettre la plante en culture afin de satisfaire la demande. Ainsi l’exploitation en grand de l’absinthe est-elle décidée dans bien des pays d’Europe : Danemark, Grande-Bretagne, Hongrie, Roumanie, sud de l’Allemagne, Suisse, France, diverses autres régions méditerranéennes encore… Une fois que la matière végétale est disponible, il n’y a plus qu’à mettre en œuvre un travail qui, en fonction des plantes nécessaires, des proportions de chacune, de l’alambic, de la qualité de l’eau et de l’alcool utilisés pour ce faire, du savoir-faire du distillateur, etc., permet d’obtenir un résultat très variable, même si cette boisson fait l’objet d’une production quasi industrielle (elle l’est surtout d’un point de vue quantitatif). Qu’on ne se méprenne pas : il existe, en vérité, bien plus qu’une seule absinthe, une foule de recettes bien différentes est là pour en attester. Le Nouveau dictionnaire des sciences (ouvrage régulièrement édité il y a un siècle), répertorie l’une d’elles  :

  • Grande absinthe sèche : 2,5 kg
  • Hysope en fleurs sèche : 0,5 kg
  • Mélisse sèche : 0,5 kg
  • Anis vert pilé : 2 kg
  • Alcool à 85 ° : 16 litres

L’on mettait en place une étape de macération, puis une autre de distillation alcoolique, ce qui permettait d’obtenir non pas une liqueur (5), mais une teinture alcoolique titrant en moyenne 68 à 72°. Il existe bien d’autres recettes qui demandent d’employer des plantes supplémentaires comme l’armoise, la badiane, la menthe poivrée, le fenouil, la marjolaine, la cannelle, l’angélique, le curcuma, la coriandre, la baie de genévrier, etc. Par exemple, en Suisse, un distillateur (Philippe Martin, du village de Boveresse dans le Val-de-Travers) a fixé à dix le nombre de plantes que requiert sa recette. Bien avant lui, on ajoutait aussi des additifs pour sophistiquer le produit final, en particulier sa couleur. Pour cette tâche, étaient conviées les sucs des plantes suivantes : la mélisse et l’hysope une fois de plus, la menthe, la petite absinthe, mais également des végétaux qui n’ont rien d’aromatique (cresson, ortie, persil, épinard, luzerne), afin que la fée soit bien verte. On la colorait aussi artificiellement à l’aide de sels de cuivre et de sulfate de zinc.
La distillation n’était pas la seule manière de fabriquer de l’absinthe. Des absinthes de moins bonne qualité étaient obtenues en dissolvant un certain nombre d’huiles essentielles (badiane, fenouil, absinthe) dans un alcool industriel parfois mal rectifié. Dans ce cas, l’adjonction des essences cherchait moins à fabriquer de l’absinthe qu’à dissimuler le mauvais goût de cet alcool que, de toute façon, l’on réservait aux pauvres. On faisait parfois un peu mieux : on coupait l’absinthe de distillation avec de l’alcool de contrebande dont on se demande de quoi il était lui-même constitué. C’est pour cette raison qu’on trouva nombre d’absinthes frelatées sur le marché français et européen au cours du XIX ème siècle. Malgré toute cette débauche de moyens aussi malhonnêtes les uns que les autres, ce n’est pas cela qui provoqua la disgrâce de l’absinthe.
En attendant de parvenir à ce point de non-retour, des études de plus en plus nombreuses (comme si elles suivaient le rythme de la consommation galopante de l’absinthe), voient le jour en France dès la fin des années 1860 : elles s’attachent à mettre en évidence les effets néfastes et toxiques de l’absinthe sur la santé. Dans quelle mesure la seule « essence » (= huile essentielle) d’absinthe est-elle responsable de ce qu’on présente comme le pire fléau social au début du XX ème siècle ? On incrimine la thuyone, dont les propriétés convulsivantes étaient déjà connues à l’époque. « Libérée par la distillation, [elle] provoque des crises d’épilepsie et entraîne des dommages irréversibles » (6). Encore faut-il apporter une nuance : considère-t-on l’intoxication aiguë ou chronique ? S’attache-t-on à bien différencier un usage normal d’un usage excessif ? Prend-on en compte le fait que la thuyone, bien que suspecte, ne mène pas à elle seule à la démence ? Quel rôle l’alcool joue-t-il dans ces troubles en tant que second toxique présent dans l’absinthe ? Cet alcool avec lequel on distillait, était-il toujours de l’éthanol ou bien ce sous-produit de la distillation du bois qu’est le méthanol ? Le consommateur d’absinthe ingurgitait-il d’autres tord-boyaux et brûle-gueule ?
Une « dose » d’absinthe, soit à peu près deux cuillerées à soupe, équivaut à 0,05-0,10 g d’huile essentielle d’absinthe et 0,30-0,80 g des autres huiles essentielles présentes dans cette boisson. Mais comme nous avons dit qu’il n’existe pas ou peu d’absinthe standardisée, il est difficile d’admettre la même toxicité d’un produit à l’autre, qui reste variable selon les individus, le terrain morbide qui les affectent déjà, la consommation concomitante d’autres substances (laudanum, opium, haschisch…). L’intoxication à l’essence d’absinthe à travers la consommation du produit du même nom peut mener à ce que l’on appelle l’épilepsie absinthique de Magnan. Elle se caractérise par une phase d’excitation semblable à l’ivresse, des troubles sensorimoteurs, psychiques et mentaux, de l’agitation et des tremblements, des hallucinations et frayeurs soudaines, une tendance à l’abrutissement et à l’hébétude, menant droit à une déchéance pour laquelle il n’existait pas de remède. « L’exaspération de la sensibilité transformant les sensations en vives douleurs, les paralysies locales ou générales, un delirium tremens à forme épileptique et l’aliénation mentale formeraient l’aboutissement de l’absinthisme chronique » (7).
Il est évident que supprimer l’absinthe de la teinture d’absinthe fait disparaître l’absinthisme. Mais ce n’est pas de l’absinthe en ce cas. On peut se demander quelle est la part de responsabilité réelle de l’absinthe et de sa β-thuyone dans l’absinthisme : il ne s’agit pas forcément de disculper l’absinthe, mais de démêler si possible l’imbroglio, sachant, de plus, qu’on trouve dans la liqueur d’absinthe bien plus que la plante du même nom : il s’y trouve, comme nous l’avons dit plus haut, au moins les essences d’anis vert, de fenouil, d’hysope et de mélisse. Hormis cette dernière, toutes les autres, par leur trans-anéthol ou leurs cétones monoterpéniques, peuvent avoir, à doses élevées prises au long cours, des effets pernicieux sur la santé cérébrale (8).

« Partout où l’hydre verte paraît, paraissent le crime et la folie », stipulait une pétition de l’époque en vue de faire interdire ce que beaucoup parmi ses détracteurs qualifiaient de poison vert. Si cette couleur est généralement associée à la guérison, à la médecine et à la pharmacie, elle peut prendre des connotations bien plus funestes. Je précise que le symbole des pharmaciens – le serpent escaladant la coupe d’Hygie – n’a pas de rapport avec notre propos, bien qu’un serpent enlaçant un verre à pied verdâtre peut surprendre. Ne va-t-il pas cracher son venin dans le contenu, souiller le remède ?
On le sait, la Franche-Comté est terre d’absinthe. Cette région est traversée par une rivière de 122,2 km, la Loue. D’un point de vue légendaire, l’on dit que cette rivière serait née à l’issue « du combat homérique de la vouivre et d’une ‘louve’ dont elle aurait dévoré la portée. Le sang versé se serait mué en eau verte » (9). Que la fiction peut rejoindre la réalité, même temporairement ! Le 11 août 1901, la foudre s’abat sur l’usine Pernod de Pontarlier. L’incendie est immédiat, et compte tenu des quantités d’alcool présentes sur le site, l’explosion de l’usine et du quartier est à craindre. On ouvre les vannes, pour ne pas risquer un malheur, en déversant le contenu des cuves dans le Doubs qui « s’imprégna de l’absinthe qui coulait à flots […] et quelques dizaines d’heures après, la Loue était plus verte, plus amère » (10). C’est ainsi qu’on se rendit compte que cette rivière était en fait une résurgence du Doubs. Paraît-il que des soldats en garnison sur le secteur pêchèrent l’eau absinthée avec leur casque.
Avant même cet avertissement (la foudre divine ?) qui rappelle quelque peu le fragment de l’apocalypse de saint Jean, les industriels concernés par le juteux marché de l’absinthe sentent le vent tourner. Face à la cabale dont est victime l’absinthe, ils tentent depuis quelques années déjà de montrer patte blanche à leurs contempteurs. Et cela commence, comment s’en étonner, dans le Doubs. La société Cusenier, basée à Ornans, proposa à la vente une absinthe « oxygénée » pour laquelle l’inventeur expliqua que l’oxygène, gaz vital, conférait à son absinthe le statut de breuvage de santé et de vie. Farces et attrapes. On ne fut pas dupes. En 1902, les établissements Saint-André à Paris proposèrent une absinthe « hygiénique » sans alcool, et l’année suivante l’absinthe lyonnaise de chez Bellecombe passa de l’O2 à l’O3, mettant pas moins qu’une absinthe « ozonée » à la portée du public ! En 1912, après l’absinthe sans alcool, l’entreprise pontissalienne Cousin imagina une absinthe soi-disant sans thuyone à grand renfort de publicité.

Malgré tout ces efforts, ces appels du pied à Hygie, rien n’y fit. L’absinthe était dans le viseur des ligues de lutte contre l’alcoolisme, des médecins (comme probable et puissante favorisante de la tuberculose entre autres) et des… vignerons (lobby à l’appui). Ces derniers, après avoir bataillé longuement contre le phylloxera qui apparaît en France dans les années 1861-1863, se trouvent, à l’aube du XX ème siècle confrontés à une crise de surproduction qui s’étalera pendant plusieurs années. Les prix baissent, les débouchés reculent, la misère augmente. Tout cela mènera à la révolte des vignerons languedociens en 1907 qui sera réprimée dans le sang par Clemenceau. (Il faut, je pense, imaginer l’immense manifestation qui a lieu le 9 juin 1907 à Montpellier, regroupant entre 600 et 800 000 personnes !) La misère porte bien des visages et, pour s’expliquer elle-même, s’attaque bien souvent à des boucs émissaires. A l’époque, en plus des aléas climatiques, les vignerons ont affaire à la concurrence, non pas de la verte, mais des vins à bas prix venus de l’étranger. Mais qui ne peut plus boire d’absinthe, boira bien du vin, n’est-ce pas ? L’interdiction de l’absinthe est aussi une affaire de gros sous, ainsi qu’une histoire politique, le milieu viticole employant une plus grande masse salariale que celui de l’absinthe. Tous ces vignerons en colère sont aussi des personnes en âge de voter… On dénigra donc l’absinthe, puis on l’interdit durant la Grande Guerre. Sa culture fut marquée par un brutal ralentissement. La poursuivre aurait immanquablement attirer les soupçons.

L’usine Pernod à Pontarlier après l’incendie.

En 1916, paraît un petit fascicule de 32 pages édité par le Ministère de la guerre (Sous-Secrétariat d’État du service de santé militaire). Sobrement intitulé Conseils au Soldat pour sa Santé, à la page 10, après avoir conseillé de boire avec modération du vin, du cidre ou de la bière, l’on poursuit le propos en intimant l’ordre de ne pas boire d’alcool (11) parce qu’« il ne procure qu’une excitation passagère, mais ne donne pas de force, ne réchauffe pas, ne favorise pas la digestion. C’est un poison. L’eau-de-vie devrait s’appeler eau de mort. Elle conduit l’homme à la folie, à la tuberculose, à la mort et à la dégénérescence de la race dans ses enfants. Tous les apéritifs et surtout l’absinthe sont encore plus dangereux. Le soldat ivre déshonore son uniforme. » Propagande à grand renfort d’extraits placés en caractères gras, qui fait suite à la récente loi du 16 mars 1915 émanant du gouvernement de Raymond Poincaré, qui promulgue l’interdiction de l’absinthe en France : « interdiction de la fabrication, de la vente en gros et au détail, ainsi que de la circulation de l’absinthe et des liqueurs similaires. » Abrogée le 19 mai 2011, cette loi tardive en France fut appliquée à l’ensemble du territoire national en 1915 et précédée en 1914 d’interdictions ponctuelles : préfecture de la Seine, région militaire niçoise. D’autres pays que la France prohibèrent la verte bien avant elle : la Belgique en 1906, les Pays-Bas en 1908, la Suisse en 1910, les États-Unis en 1912, l’Italie en 1913, le Maroc en 1914. Compte tenu des volumes qu’atteignit la production nationale peu avant la Première Guerre mondiale, des ateliers clandestins qui résistèrent, des fabrications frauduleuses qui circulèrent, etc., il n’est pas impossible d’imaginer qu’en 1916, et même dans les années suivantes de la guerre, l’absinthe se cachait encore sous le manteau en France malgré l’interdit. Il y a parfois loin de la coupe aux lèvres, si je puis dire. La production illégale d’absinthe, et donc sa contrebande, s’est poursuivie dans les deux régions originelles, ces Jura français et suisse. Il était également possible de se fournir en Andorre, en Espagne et au Portugal. En Suisse, il y a plus de vingt ans, pour se faire servir une absinthe, il fallait demander une « bleue ».

Ces injonctions militaires sont l’écho synthétique de ce que l’on préconisait auprès des jeunes gens préparant le Certificat d’Études Primaires, c’est-à-dire concernant des enfants d’une douzaine d’années. Par exemple, dans un manuel maintes fois réédité au début du XX ème siècle, Notions élémentaires de sciences avec leurs applications à l’agriculture et à l’hygiène, l’auteur, O. Pavette, inspecteur primaire, officier de l’instruction publique et officier du mérite agricole, donne en quelques lignes des informations bien plus détaillées à l’attention des écoliers que ce qu’on fit auprès des Poilus, dont le manuel, mesurant 12 cm sur 8 ne peut pousser à l’exhaustivité s’il veut tenir dans une petite poche, et dont l’auteur anonyme pourrait bien être Pavette tant les propos sont similaires (à moins qu’un plumitif du Ministère de la guerre, s’ennuyant au bureau, ne se soit inspiré du manuel de l’ancien instituteur).
Pour impressionner son jeune lectorat, Pavette n’y va pas avec le dos de la cuillère à pot : « Ce qui est par-dessus tout funeste à la santé, c’est l’abus du vin et surtout l’usage de l’eau-de-vie, qu’on devrait plutôt appeler l’eau de mort ; car, bien loin d’entretenir la vie et encore moins de la prolonger, elle l’abrège et la rend même insupportable par le triste cortège de maladies qu’elle traîne avec elle. C’est principalement sur le cerveau qu’elle agit ; elle le détériore en affaiblissant les plus belles facultés de l’intelligence : l’alcoolisme fait perdre la mémoire et la raison, abrutit l’homme et le dégrade au point de le faire descendre au-dessous des animaux. L’alcool, sous toutes ses formes, est l’un des poisons les plus terribles ; il est d’autant plus dangereux qu’on se figure généralement qu’il est inoffensif. Il est prouvé que l’alcoolisme fait mourir plus de personnes que la peste et le choléra réunis (sic) ; en outre, il fait commettre les plus grands crimes : il a poussé des jeunes gens, presque des enfants, à devenir des incendiaires et des assassins. Et, quand on a pris l’habitude de boire de l’eau-de-vie ou de l’absinthe, il est presque impossible de s’en débarrasser. L’alcool n’attaque pas seulement le cerveau, il agit aussi sur l’estomac par son action irritante ; alors celui-ci ne peut plus fonctionner, et le malheureux alcoolique, pour se donner une force passagère, absorbe des quantités de plus en plus considérables de mauvaise eau-de-vie qui le fait mourir prématurément après lui avoir fait endurer toutes sortes de souffrances. Il est sujet à des cauchemars et à des hallucinations épouvantables qui lui font pousser des cris déchirants ; il croit être attaqué par des araignées gigantesques, ou par des bandes de rats qui veulent le dévorer tout vivant ; d’autres fois, il se voit entouré de flammes qui le brûlent, ou bien il est persuadé qu’on va le guillotiner, et il voit l’échafaud dressé devant lui : alors, ses cheveux se hérissent, il sue à grosses gouttes, pousse des cris affreux, et, pour échapper à l’angoisse horrible qui l’étreint, il se frappe lui-même à coups de couteau. Il y a en qui se jettent par la fenêtre, d’autres qui se précipitent dans l’eau et se noient. L’alcoolisme des parents a sur la santé des enfants une influence considérable et pernicieuse : les idiots, les imbéciles, les épileptiques, les dégénérés de toute sorte sont, pour la plupart, les malheureux descendants d’alcooliques. Quelle terrible responsabilité pour les parents ! Enfants, croyez-en un de vos amis et suivez son conseil ; fuyez l’eau-de-vie et l’absinthe comme la peste : n’en buvez jamais, car ce sont des poisons » (12). L’exemplaire que je possède, ayant appartenu à mon arrière grand-père Ernest, date de 1911. Trois années plus tard, une autre étoile, non moins amère, embrasait le monde, faisant vivre pas moins que l’horreur que Pavette mettait sur le compte de la liqueur d’absinthe. Quand on considère l’ensemble des motifs extrêmement nombreux qui permettaient l’exemption du service militaire (indépendamment du conflit armé de 1914-1918), on estimait bien que l’alcoolisme, et plus précisément l’absinthisme, était un motif de trop, parce qu’un bon soldat est un soldat qui ne boit pas, même si plusieurs millions d’hectolitres de vin inondèrent les Poilus en la seule année 1917. L’absinthe étant accusée de briser le moral des troupes, on argumenta en faveur du vin qui était censé le remonter. « Pour la Patrie, le soldat doit être aussi ménager [nda : économe] de sa santé que généreux de son sang ». Moins il y a de buveurs d’absinthe, plus il y a de chair à canon. Pourquoi est-ce que je persiste à voir, dans les centaines de millions d’obus tombés du ciel en l’espace de quatre ans, autant d’étoiles « Absynthe » ?

L’Absinthe et la Médecine (Pierre Gelis-Didot & Louis Malteste. Vers 1890).

Bien après la Première Guerre mondiale, l’interdiction de l’absinthe explique peut-être que le Larousse médical illustré n’accorde qu’une demi colonne à l’article absinthisme (alors que celui sur l’alcoolisme s’étend sur cinq pages) : « L’intoxication par l’absinthe peut se présenter sous deux formes, suivant que l’individu en absorbe fréquemment de petites doses ou en boit de grands verres. Dans le premier cas, l’empoisonnement s’établit graduellement. Aux signes de l’intoxication par l’alcool, comme la perte d’appétit, les vomissements liquides du matin (pituites), viennent s’ajouter une pâleur spéciale, une maigreur et une faiblesse progressives attestant les troubles des organes digestifs. Puis apparaissent des troubles nerveux : vertiges, hallucinations (chiens ou vermine semblant dévorer le malade), douleur dans les articulations et le long des nerfs. Tantôt ces douleurs prennent la forme de picotements, d’élancements, de brûlures et surtout de fourmillements qui s’exaspèrent la nuit. Le caractère se modifie, devient impressionnable, sombre, triste. A d’autres heures, l’absinthique entre sans raison dans des fureurs terribles (delirium tremens), pendant lesquelles il frappe et tue [nda : Rimbaud et Verlaine pour ne citer qu’un exemple célèbre : en 1871, le premier plante un couteau dans la cuisse du second, celui-ci rétorque au revolver deux ans plus tard, ce qui le conduira en prison. Tous deux étaient plausiblement sous l’emprise de la fée verte au moment des faits]. Dans l’intoxication aiguë, aux signes précédents s’ajoute une ivresse marquée par des phénomènes convulsifs constituant une forme d’attaque d’épilepsie » (13).

Une fois l’atrocité de la guerre dépassée et l’absinthe finalement interdite, la porte est grande ouverte pour les anciens industriels de l’absinthe, qui trouvent moyen de s’adapter comme le fit la société Pernod qui proposa, comme tant d’autres « anysetiers », des similaires d’absinthe sans absinthe. La réglementation resta cependant particulièrement sévère durant l’entre-deux-guerres. Elle s’assouplira au sortir du second grand conflit mondial. En 1951, Pernod, créateur historique de l’absinthe à Pontarlier en 1805, mit à disposition des consommateurs un dérivé d’absinthe (n’en contenant pas toutefois) : le pastis 51 précisément. L’on vit d’autres boissons alcoolisées de ce type voir le jour. Ces « pastis », boissons anisées, sont issus de la distillation de l’anis vert et/ou de la badiane (encore eux !), lesquels contiennent du trans-anéthol en grande quantité, principe actif de leur huile essentielle dont les effets neurotoxiques sont parfaitement établis, bien que peu connus du grand public.
Parallèlement à cette mésaventure absinthique, d’autres spiritueux comme le génépi et la chartreuse, contenant eux aussi de l’absinthe dans des proportions plus ou moins variables, ne furent jamais inquiétés ni prohibés, de même que le vermouth dont l’abus peut lui aussi mener à l’absinthisme.

De nouveau autorisée depuis une dizaine d’années dans les deux pays phares qui la virent naître (2005 en Suisse, 2011 en France), l’absinthe, par le légendaire qui l’auréole, l’iconographie nombreuse (art nouveau entre autres) qui la présente toujours séduisante, les hommes de lettres, les peintres, les sculpteurs, etc. qui firent presque oublier la misère de ce siècle par leurs œuvres, ces autres-là qui la frôlèrent ou tombèrent en amour dans ses bras, dessine un portrait très chamarré que l’on peut distinguer encore à travers les multiples appellations dont on a parées la fée verte, qui est sans doute celle qui est la plus connue. Mais il en est d’autres. Je me propose, pour conclure, de les passer en revue.
La fée verte est aussi la dame verte, la muse verte, voire la fée aux yeux glauques. Ses détracteurs usèrent au contraire des termes de mort verte et de poison vert. Qu’importe, puisque l’herbe verte se faisait divine, devenant pour untel l’ambroisie verte que l’on avalait cérémonieusement, religieusement presque, à l’heure verte ou heure du persil. Ce caractère quasi sacré apparaît aussi chez la commune herbe sainte, provocation et sûrement jeu de mots (absinthe et ab-sainte, c’est-à-dire « sans sainteté »). Cet ascenseur vers le paradis pouvait mener à ceux qui sont artificiels. A défaut d’être propulsé jusqu’à la voie lactée, on atterrissait en pleine purée de pois (ou poix, celle qui empègue), juste à l’heure pour se faire servir une mélusine sur le zinc qui prenait le buveur dans son lac, avant qu’il ne sombre après avoir adressé ses dernières prières à Notre-Dame de l’oubli.
Bref. Tout comme le haschisch, l’absinthe aiguisa l’imagination des usagers qui redoublèrent d’inventivité pour désigner la verte : le gingembre vert ou herbe aux prouesses, le perroquet, pour continuer dans l’exotisme. En Suisse, elle fut lait du Jura, lait de chèvre, thé de Boveresse (petit village du Val-de-Travers en Suisse), en Russie, Tchernobyl. En France, on l’appelait encore ovomaltine ou, plus pittoresque, un train direct pour Charenton, équivalent du lyonnais « aller tout droit au Vinatier » ou bien du marseillais « filer pour Sainte-Anne », qui sont tous les trois des hôpitaux psychiatriques (14). C’était là une manière – « Hep ! Garçon, un aller direct pour Charenton » – de montrer que la consommation abusive d’absinthe pouvait mener droit à l’asile. On descendait sans doute à la gare de Charenton-le-Pont, détruite en 1942, puis on se farcissait encore trois bornes jusqu’à l’hôpital, sans divaguer et, si possible, sans tomber dans la Marne.

La gare de Charenton-le-Pont.


  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, spécialement appliqué à la médecine domestique et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 376.
  2. Armand Trousseau & Hermann Pidoux, Traité de thérapeutique et de matière médicale, Tome 2, p. 494.
  3. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, spécialement appliqué à la médecine domestique et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 376.
  4. La population française augmenta plus exactement de 9,81 % de 1872 (37 653 000 hbts) à 1910 (41 350 000 hbts).
  5. Une liqueur est un alcoolat généralement sucré. L’absinthe, ne contenant pas de sucre, n’en est donc pas une. Ce terme est usité pour désigner parfois tout et n’importe quoi, sans souci d’exactitude le plus souvent.
  6. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 57.
  7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 100.
  8. Les huiles essentielles d’anis vert et de badiane, souvent conviées dans les recettes, sont stupéfiantes au niveau cérébro-spinal, peuvent causer des vomissements, des vertiges, ainsi que des épisodes marqués par des convulsions. De plus, le seul anis vert provoque un ralentissement de la circulation sanguine et une propension aux congestions cérébrales. L’essence de fenouil est aussi convulsivante à haute dose. Enfin l’hysope officinale contient plusieurs cétones monoterpéniques dont la β-thuyone et l’isopinocamphone. Elle est aussi épileptisante.
  9. Benoît Noël, Un mythe toujours vert, l’absinthe, pp. 74-75.
  10. Onésime Reclus, Le manuel de l’eau, p. 28.
  11. L’on fait le distinguo entre l’œnolisme (abus de vin), l’éthylisme (abus d’alcool) et l’absinthisme (abus des boissons alcoolisées à base d’absinthe et de celles apparentées n’en contenant pas forcément). Pour beaucoup, et encore aujourd’hui, le vin n’est pas considéré comme de l’alcool, pourtant c’est toujours la même molécule, l’éthanol, qui est à l’œuvre.
  12. O. Pavette, Notions élémentaires de sciences avec leurs applications à l’agriculture et à l’hygiène, pp. 167-168.
  13. Larousse médical illustré, édition 1927, p. 7.
  14. L’asile de Charenton, bien connu de Paul Verlaine, situé dans la commune de Saint-Maurice dans le Val-de-Marne, n’existe plus. Il devint l’hôpital Esquirol qui, quelques mois avant que la loi d’interdiction de l’absinthe fut abrogée en France, fusionna avec l’hôpital national de Saint-Maurice.

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L’absinthe (Artemisia absinthium)

Synonymes : absinthe commune, grande absinthe (en opposition à la « petite » absinthe ou absinthe du Pont, Artemisia pontica), armoise absinthe, armoise amère, armoise amure, absin-menu, alvine, aluine, alvyne, aluyne, aloïne (Ces cinq derniers termes dérivent tous de l’hébreu alua qui sert à désigner la plante mais également une chose amère ou maudite. Il a aussi donné naissance au mot aloès, plante extrêmement amère également.), herbe sacrée, herbe sainte, herbe aux vers.

Edgar Degas. Alfred de Musset. Arthur Rimbaud. Paul Verlaine. Vincent Van Gogh. Antonin Artaud. Ernest Cabaner. Edvard Munch. André Gill. Henri de Toulouse-Lautrec. Alfred Jarry. Maurice Rollinat. Auguste Strindberg. Etc.
A l’évocation de ces personnages célèbres, on plonge forcément dans le XIX ème siècle. A des degrés divers, ils furent tous consommateurs de liqueur d’absinthe. Tant et si bien que sa propagation, entre 1830 et 1915, aboutira à l’interdiction de la production et de la consommation de l’absinthe sur l’ensemble du territoire français. Il faut dire qu’un usage immodéré a été pour beaucoup dans la mise au ban de l’absinthe comme poison du siècle.
Ces années de débauche « absinthéique » auront surtout fait oublier deux choses : l’absinthe ne se limite pas à la liqueur du même nom. Secundo, elle ne peut être réductible aux quelques décennies évoquées plus haut. Pourquoi ? En premier lieu, parce qu’elle regroupe un ensemble de propriétés médicinales dont certaines furent partiellement reconnues et mises en pratique dès le temps d’Hippocrate, il y a de cela deux millénaires et demi. Mais, bien avant ça, on note son utilisation chez les Assyriens et les Babyloniens, puisque des tablettes aux caractères cunéiformes indiquent qu’on avait alors déjà recours à l’absinthe pour ses propriétés digestives (c’est ainsi qu’elle apparaît dans L’épopée de Gilgamesh). En Égypte ancienne, le papyrus Ebers bien connu met à l’honneur les propriétés vermifuges de cette plante qui ne furent jamais démenties jusqu’à présent, ainsi que sa capacité à traiter nombre d’affections gastriques. Troisième point au tableau : l’absinthe est un tonique, un fortifiant. Pour cette raison, les Égyptiens faisaient cuire la plante en compagnie d’ail dans du lait, formant un breuvage à la réputation roborative (je veux bien le croire ^.^). C’était une herbe magique pour les initiés aux mystères de la déesse Isis, « porteurs d’un rameau d’absinthe car cette déesse qui a rendu son souffle vitale à Osiris passe pour éloigner les maladies » (1).

Ces trois propriétés thérapeutiques – vermifuge, tonifiante, digestive –, on les retrouvera souvent au fil de l’histoire thérapeutique de l’absinthe à travers les âges.

L’Antiquité gréco-romaine reconnut aussi en elle ce puissant vermifuge que l’absinthe n’a jamais cessé d’être dans les époques postérieures, au Moyen-Âge plus particulièrement, mais j’y reviendrai. C’est un fait qu’on peut lire dans l’oeuvre du médecin grec Soranus d’Éphèse qui porte une grande estime à cette plante vermifuge, de même qu’un siècle avant lui dans la Materia medica : Dioscoride recommande l’absinthe comme anthelminthique. Mais pas seulement, puisque selon lui, elle entrait dans la composition d’un breuvage tonifiant très populaire en Thrace. On croyait qu’il permettait de conserver une bonne santé. Galien ne dira pas autre chose sur ce point. Chez les Romains, c’est une potion de ce type qui était offerte aux vainqueurs des tournois de char en guise de tonique et de préservatif de tous les maux, puisqu’ils étaient « persuadés que le présent le plus digne d’un vainqueur était la santé, le bien, sans contredit, le plus précieux de tous ceux que puissent désirer les hommes » (2). Ce qui pourrait paraître bien anodin si l’on ignore tout de l’amertume proverbiale de l’absinthe, bien évidemment remarquée à cette même époque, visible dans l’œuvre de Virgile et de Lucrèce, qui conseillait, afin de mieux faire avaler l’absinthe aux enfants vermineux, de la verser dans un vase à boire dont il fallait enduire les bordures de miel, afin d’aider la pilule à mieux passer. Boire l’infusé d’absinthe est bel et bien une preuve de courage, aussi bien pour l’enfant que pour l’athlète qui, par le truchement de cette épreuve, montre la puissance de sa bravoure et de sa grandeur.
L’on croise aussi, dans le texte de Dioscoride, des références directes à l’action de l’absinthe sur la sphère digestive : tonique tant de l’estomac que des intestins, l’absinthe soulage paresse digestive et flatulence. Dioscoride la considère comme emménagogue et fébrifuge, bonne contre les ulcères et les blessures, diverses douleurs (dents, oreilles, yeux). Parmi le fouillis que compose le chapitre qu’il accorde à l‘aluyne, ressortent très nettement des propriétés digne d’un antidote face à diverses substances vénéneuses, mais également une fonction répulsive auprès des « parasites » (mites, moucherons, mouches, teignes). Il va même jusqu’à préciser que « l’encre faite de son infusion protège des rats et des souris les livres qui ont été écrits avec elle » (3). Pline ajoute que la plante est apte à provoquer le sommeil, et Serenus Sammonicus que c’est un bon remède pour les affections du foie.
En Gaule, les druides ne firent pas autrement que chez les Latins : outre qu’ils procédaient à des offrandes d’absinthe, ils l’utilisaient contre les vers, les hommes s’en faisaient des ceintures sur les reins pour lutter contre les rhumatismes, les femmes de même pour bénéficier des propriétés emménagogues de l’absinthe, bien qu’elle ne possède pas d’action élective sur l’utérus, agissant à la manière d’un tonique général, dont l’utilité sur les troubles gynécologiques est d’autant plus efficace qu’ils procèdent d’atonie. Par voie de conséquence, ses vertus abortives furent elles aussi soulevées à la même période. Abortive et emménagogue. Voilà deux terme liés au nom scientifique de l’absinthe : Artemisia absinthium. On reconnaît facilement la présence d’Artémis dans le premier mot. Cela en fait donc une plante typiquement féminine (la Verte n’aurait pas pu être allégoriquement représentée par autre chose qu’une femme/fée/déesse…). Artémis, donc. Déesse grecque en opposition parfaite avec Aphrodite. Artémis, responsable des morts violentes. Voilà qui pose en une seule étymologie les prémisses du destin funeste de l’absinthe. Apportons quelques précisions supplémentaires : l’adjectif absinthium va définitivement nous écarter d’Aphrodite, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce mot latin est tiré du grec apsinthion qu’on peut traduire ainsi : « privé de douceur », « sans plaisir », évidente référence à l’amertume dont l’absinthe sait faire preuve. Une expression plus guère employée – je ne me nourrirai pas d’absinthe – était une façon de signifier qu’on préférait la douceur de la vie plutôt que son amertume, une vision que révoquait sans doute l’évêque de Clermont-Ferrand, Jean-Baptiste Massillon (1663-1742) estimant qu’« il vaut mieux se nourrir que d’un pain d’absinthe et d’amertume ». Cet homme d’église était-il austère ? En tous les cas, l’absinthe en est assez souvent le synonyme, de même qu’elle est plus fréquemment apparentée à l’amertume de l’âme et de l’esprit. C’est sans surprise qu’elle fait partie des nombreuses plantes dont parle la Bible. Voici ce qu’elle en dit : « Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du ciel une grande étoile, ardente comme un flambeau, et elle tomba sur la troisième partie des fleuves et sur les sources d’eau. Et le nom de cette étoile était Absynthe : et la troisième partie des eaux fut changée en absynthe ; et elles firent mourir un grand nombre d’hommes, parce qu’elles étaient devenues amères […] : malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre, à cause du son des trompettes des trois anges qui doivent encore sonner » (4). En gros, le jour où cet astre Absinthe tombera des cieux sur la Terre, cela indiquera la fin de tout. Très étrangement, cette absinthe-là symbolise Satan.
Comme l’indiquent les auteurs du Dictionnaire des symboles, l’absinthe biblique peut être considérée comme une figuration prophétique. Cela peut être une calamité céleste s’abattant sur la Terre, calamité comme peuvent l’être les conséquences d’une explosion nucléaire rendant les eaux mortellement radioactives, les pluies acides qui s’insinuent et qui rongent jusqu’au marbre petit à petit, les insecticides/pesticides/herbicides dont l’agriculture intensive est friande, parvenant jusqu’aux nappes phréatiques. Cela pourrait être aussi, soyons fous, la liqueur d’absinthe s’infiltrant dans le cœur de l’homme, bien plus, au sein même de son esprit. On peut donc voir à travers ces quelques applications plus ou moins alambiquées, l’expression désastreuse d’un cataclysme qui corrompt les sources mêmes de la Vie, parce que « Absinthe symbolise une perversion de la pulsion génésique, une corruption des sources, les eaux devenues amères » (5). Peut-être faut-il voir là l’usage dévoyé de la plante, eu égard à sa consommation populaire sous forme de fée verte, forme de résignation. D’ailleurs, l’expression « avaler son absinthe » exprime exactement cela : elle implique de supporter sans broncher, avec patience quelque chose de désagréable, l’épreuve douloureuse. Si « la vie est cruellement mêlée d’absinthe », écrivait Madame de Sévigné, cette même absinthe jouxte assez souvent la mort de troublante manière. Ainsi, par exemple, remarqua-t-on qu’en Allemagne elle prit le surnom de grabkraut, terme qui possède deux sens qui vont à peu de chose près dans la même direction : on peut l’entendre par « herbe des tombes » et « fossé d’excavation ». Il est vrai qu’en certains lieux d’Allemagne, l’absinthe était déposée sur les tombes des amis et des proches, peut-être comme protection contre les vers du sépulcre. Mais diaboliser l’absinthe ne mène à rien. Tout ou partie d’une plante n’est jamais ni bon ni mauvais dans l’absolu. L’absinthe n’échappe pas à cette règle. Par exemple, l’on sait que Socrate fut forcé de boire la ciguë. En revanche, ce que l’on sait moins, c’est qu’il ingurgita une mixture de plantes parmi lesquelles l’opium (on a beau être stoïque, il fallait bien escamoter les effets violents de la ciguë par les effets analgésiques et antalgiques du pavot) et l’absinthe, c’est-à-dire, la même absinthe que l’on utilisait à cette époque comme antidote de la ciguë !
Atroce sorcière selon Verlaine, Fée verte pour d’autres, l’absinthe ne démérite pas sur son statut de plante trouble et mystérieuse, en fonction des circonstances qui ne sont pas autre chose qu’humaines, faut-il le rappeler ?

Au XII ème siècle, le médecin salernitain Matthaeus Platearius recommandait l’absinthe contre l’ivresse. Le pauvre, s’il avait su ! C’est un trait de caractère qu’avait déjà consigné Paul d’Égine au VII ème siècle et Dioscoride bien avant lui. A cette époque (Moyen-Âge central et tardif), on faisait surtout appel à l’absinthe du fait de ses propriétés vermifuges : on luttait de toutes les manières possibles contre les vers de toutes espèces, la vermine étant, à l’époque médiévale, un problème de santé publique des plus importants, les vers affectant nombre de parties de l’organisme : « Le corps humain est sujet à des vers qui se logent ordinairement dans l’œsophage, l’estomac et les intestins ; ils dévorent les aliments, gâtent et corrompent le chyle et sont un obstacle à la digestion. D’autres parties du corps servent aussi quelquefois de demeure et de nourriture aux vers ; le sinus du nez, le conduit interne et externe de l’oreille, les dents cariées, contiennent quelquefois des vers ; on en a trouvé aussi dans le péricarde, dans la substance du foie et des reins ». Cette description n’a rien de médiévale, puisqu’on la doit au bénédictin Dom Jacques Alexandre, érudit français né au XVII ème siècle (1653-1734). Il a beau faire la description d’un état des lieux de son temps, elle colle à merveille aux nombreux siècles médiévaux. Rien de véritablement nouveau sous le soleil, sur le même fil, ce sont toujours les trois mêmes perles – vermifuge, tonifiante, fébrifuge, que nous rencontrons chez Avicenne par exemple vers l’an 1000 : pour lui, l’absinthe est un merveilleux stimulant de l’appétit. Pour Strabo, elle est résolument fébrifuge et vermifuge pour Macer Floridus. Mais elle ne se résume pas, heureusement, qu’à cela, bien entendu. L’absinthe est un remède contre les maux de tête, voire les migraines. C’est important. Je dis ça pour un peu plus tard… Elle repousse les serpents du mal de mer, « émousse les traits du poison qu’on a bu […] Aux oreilles mêlée au fiel de bœuf, elle fait des merveilles. Et corrige parfaitement leur incommode tintement » (école de Salerne). Fort bien, nous en aurons besoin. Mais il est d’autres douleurs qu’auriculaires que le suc d’absinthe peut réduire à néant d’après sainte Hildegarde : la Wermuda (6) apaise les douleurs dentaires, pectorales dues à la toux, et à celles causant des maux de côté, d’autres encore incriminant la goutte. A propos du suc d’absinthe, Hildegarde écrit qu’« il apaise la douleur des reins et la mélancolie, éclaircit la vue, réconforte le cœur, empêche le poumon de s’affaiblir, purge les entrailles et assure une bonne digestion » (7), ce avec quoi Macer Floridus, un siècle plus tôt, était bien d’accord : l’absinthium « est très efficace contre les diverses affections de l’estomac […], elle relâche le ventre et en apaise les douleurs les plus violentes » (8). A quoi il ajoute : diurétique, emménagogue, remède du foie et de la rate, etc. La suite n’est qu’une traduction de Dioscoride par Macer en latin. Et l’on finit par s’égarer… La fin de la rubrique est succulente, surtout à partir du moment où l’auteur écrit que « Pline fait un éloge pompeux de la vertu de cette herbe » (9). Ce qui est purement drôlissime, sachant qu’il fait tout autant, compilant et mêlant Pline, Dioscoride et consorts. Parfois ça « sonne » Salerne, à moins que Salerne ne soit venue piquer des trucs à Macer ou dans tel autre dans lequel il aurait lui-même pioché, etc. Ôter, ajouter, traduire de telle langue à telle autre, avec ses propres moyens et la capacité de compréhension du lecteur : ça ne devait pas être simple. Aujourd’hui, nous proviennent ces vieux textes. Mais s’ils apparaissent solides, ils n’ont rien de la noble courtepointe, tout de la couverture ravaudée cent et mille fois, issus du travail d’une foultitude de petites mains invisibles. De Dioscoride à Macer, on n’imagine pas toujours l’ensemble des acteurs, même modestes, qui ont fait que certains textes modifiés, falsifiés, malmenés, soient, malgré tout, parvenus jusqu’à nous. N’oublions pas cependant que, très souvent, il semble qu’une grosse « valeur » ajoutée ait intégrée, au fil des siècles, l’œuvre d’origine. Quand je dis : « Macer pense, dit que… », il faut entendre que c’est peut-être un autre qui prend la parole, comme ici Pline, qui narre ce fait qu’on connaît déjà dans son Histoire naturelle : « les Romains offraient une coupe, remplie de jus d’absinthe, à celui qui avait remporté la victoire dans les courses de char ». Avec Macer Floridus, on la boit jusqu’à la lie. Mais n’accablons pas trop notre moinillon : d’autres que lui, plus tardifs, empruntèrent à des sources plus anciennes que Pline et Dioscoride. C’est le cas de Tabernaemontanus en 1588 qui « recommande spécialement l’emploi de la plante aux femmes acariâtres et bilieuses, [tout simplement parce que] Théophraste (IV ème siècle avant J.-C.) avait prétendu que les moutons engraissés à l’absinthe perdaient leur bile » (10). Alors bon. Je vous laisse apprécier le parallèle… Bref. En ce même siècle, c’est-à-dire le XVI ème, l’on poursuit l’œuvre qui consiste à expérimenter, déduire, établir, etc. Un travail de longue haleine bien entendu. « Qui pourrait en énumérer toutes les vertus ? », interrogeait, à propos de l’absinthe, Jérôme Bock en 1546. Le pasteur luthérien n’a pas tort, il faudrait des livres entiers pour recenser tout ce que l’on en sait, tout ce que l’on a dit sur l’absinthe dans le seul cadre thérapeutique à travers les âges.

« Les affections maladives provenant d’une débilité spéciale guérissent ou s’amendent, sous l’influence prompte, intense et durable de l’absinthe. Son infusion aqueuse ou vineuse, sa teinture alcoolique, son extrait, réchauffent l’estomac et les intestins, raniment leurs fonctions, et cette excitation se répète sur presque tout le système organique » (11). Nous verrons bien, docteur Roques, dans quelle mesure vous avez raison dans quelques lignes.

Plante probablement d’origine eurasiatique, l’absinthe est aujourd’hui répandue bien au-delà : elle a colonisé l’Europe occidentale, l’Afrique du Nord, ainsi que l’Amérique septentrionale, du moins dans sa zone atlantique. En France, où elle est beaucoup plus rare que l’armoise vulgaire, on la croise néanmoins sur le littoral océanique, dans le Midi, et jusqu’à 2000 m d’altitude dans les Alpes, les Pyrénées et le Massif central. Partout ailleurs, sauf dans la région Grand Est, elle apparaît sporadiquement sur les sols calcaires qui abritent vignes et cultures. Si elle n’y est pas cultivée, au moins y est-elle naturalisée ou subspontanée. Elle apprécie les sols riches en nitrates, d’où sa présence aux abords des ruines, des maisons laissées à l’abandon, des terrains vagues (renforçant peut-être par là la dimension funeste de cette plante). Elle sait aussi se contenter d’emplacements moins désolants : bordures de chemins, friches, coteaux rocailleux, tous autres lieux incultes, arides et pierreux.
Plus petite que sa cousine armoise, il est rare que l’absinthe atteigne un mètre de hauteur : elle se situe le plus souvent entre 50 et 70 cm. En revanche, c’est avec vivacité qu’elle érige au printemps ses tiges jaillissant d’une souche rhizomateuse dure et solide. Ses rameaux, souvent ligneux à la base (c’est-à-dire que l’absinthe fabrique du bois en plus de provoquer la gueule du même nom ^.^), doivent leur couleur vert glauque aux poils soyeux qui les tapissent. Bien droites, cannelées, ramifiées, elles sont très feuillées. Ses feuilles molles sont douces au toucher, veloutées presque, et apparaissent vert blanchâtre ou gris cendré en raison de ces mêmes poils argentés qui les recouvrent sur leurs deux faces. Alternes, elles sont très divisées, plus exactement trois fois subdivisées en lobes larges de 3 à 4 mm, tandis que les supérieures, bien plus brèves, sont presque entières. A l’été a lieu la floraison : de nombreux petits capitules globuleux de 4 mm, plus larges que longs (inversement à ceux de l’armoise), formés de tubes floraux verdâtres ou jaunâtres, ponctuent les rameaux en panicules assez lâches, pendant dans le vide, une fois de plus à l’inverse de l’armoise qui les porte dressés vers le ciel.

L’absinthe en phytothérapie

Un parfum fortement marqué, aromatique et pénétrant quand la plante est fraîche, additionné d’une saveur extrêmement amère qui persiste longtemps en bouche, sont les marques de fabrique de l’absinthe. L’amertume de l’absinthe, plus prononcée dans les feuilles que dans les sommités fleuries, est due à une lactone sesquiterpénique non toxique que l’on connaît depuis longtemps, l’absinthine (0,2 à 0,3 %). A ses côtés, l’on trouve une autre matière azotée quasi insipide, l’anabsinthine, ainsi que diverses autres lactones (artabasine, artanolide, guaianolide, psylostchyine, psylostchyine C, etc.). Nous inventorions aussi des flavonoïdes, des composés phénoliques (lignanes), des acides (malique, succinique), du tanin, de la chlorophylle, une importante quantité de sels de potasse, sans doute quelques autres oligo-éléments et vitamines. A ce niveau, nous sommes encore là dans le domaine de l’anodin si je puis dire, puisque rien encore n’a été dit au sujet de l’essence aromatique contenue dans l’absinthe : cette huile volatile, voire très volatile, n’excède pas un taux moyen de 0,5 %. Si l’on emploie la plante en infusion, chose rarissime réservée aux braves tant c’est atroce, une fraction de l’essence aromatique s’évapore sous l’effet de la chaleur. Les autres constituants restent en place et suffisent pour assurer à la plante toutes ses propriétés ou presque (en dehors de celles qui suscitent des désordres variés : on ne peut alors plus parler de propriétés thérapeutiques). De couleur verte, d’odeur spéciale et agréable, l’huile essentielle d’absinthe est assurément un drôle de produit. En France, elle est surtout connue pour être frappée d’interdit par monopole pharmaceutique (cf. toujours le fameux JO n° 182 du 8 août 2007 ; remarquons que même la plante sèche n’est pas autorisée à être vendue librement en France), en raison de son taux de cétones monoterpéniques très élevé, en particulier de thuyone, plus précisément de β-thuyone (thuyone avec un y ; si vous le voyez doté d’un j, c’est parce qu’il est écrit en anglais). Par cette interdiction, il appert qu’on n’en sait généralement peu au sujet de la composition biochimique de cette huile essentielle. (Pourquoi se casser la nénette à analyser une substance « invendable », hum ?) Il n’y a guère, nous avions pu remarquer que l’armoise, elle aussi, est sujette au même phénomène qui frappe l’absinthe, rendant son étude complexe et sa présentation incomplète : en effet, la composition de cette huile essentielle est très variable selon le pays et le milieu écologique dans lesquels la plante a été récoltée (suggérant l’existence de plusieurs génotypes), ce qui fait qu’elle subit des facteurs d’influence sensibles d’une zone à l’autre. De plus, la composition de cette huile peut se modifier selon l’ontogenèse, c’est-à-dire que l’état d’avancement de la plante dans son cycle végétatif nous place face à différentes facettes moléculaires : par exemple, une huile essentielle d’absinthe obtenue avec la plante cueillie en tout début de floraison est moins riche de β-thuyone, et davantage fournie en terpènes. L’on comprend que par le biais de cette forte variabilité intraspécifique, l’on puisse avoir à faire à plusieurs huiles essentielles d’absinthe (des chémotypes, quoi !). Mais il est vrai que dans beaucoup d’occasions, l’on voit dans ces lots un fort taux de β-thuyone, 50 % à peu près, ce qui est, du fait de la loi, « rédhibitoire ». Pour attiser la curiosité, voici quelques données moléculaires que j’ai recueillies au cours de mes lectures (j’oublie de façon bien volontaire les pourcentages pour davantage de sûreté) :

  • Cétones monoterpéniques : α-thuyone, β-thuyone, camphre
  • Monoterpènes : myrcène, sabinène, phellandrène, azulène
  • Sesquiterpènes : cadinène
  • Esters : acétate de sabinyle, acétate de chrysanthényl
  • Oxydes : 1.8 cinéole
  • Monoterpénols : linalol, thuyol, chrysanthénol
  • Coumarines

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amère puissante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique du système digestif (estomac et intestins), stimulante des sécrétions gastriques, intestinales et pancréatiques, améliore l’absorption des nutriments (à la condition qu’on ne fasse pas état de désordres gastro-intestinaux, comme irritations et inflammations), rétablit la contractilité fibrillaire des voies digestives, antivomitive, vermifuge puissante
  • Cholagogue, tonique de la vésicule biliaire, tonique hépatique, hépatoprotectrice (?)
  • Tonique et dépurative sanguine
  • Diurétique
  • Antiseptique cutanée, antiputride, résolutive, détersive, cicatrisante
  • Stimulante générale, roborative, relève les forces après une longue maladie
  • Fébrifuge puissante (succédanée du quinquina)
  • Anti-inflammatoire
  • Parasiticide, insectifuge
  • Antidépressive légère (?)

Note : l’on a dit l’absinthe emménagogue. Contrairement à sa cousine armoise, l’absinthe ne possède pas d’action spécifique sur la sphère gynécologique, quand bien même il peut lui arriver d’intervenir dans certains cas, mais jamais précisément, parce que c’est un tonique général qui agit tout d’abord sur les atonies quelles qu’elles soient.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie gastrique et intestinale (amenant constipation qui peut aussi être causée par une atonie hépatique), diarrhée, diarrhée chronique, colique, flatulence, ballonnement, fermentation intestinale, dyspepsie, dyspepsie nerveuse, gastrite, spasmes stomacaux, pyrosis, vomissement
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, jaunisse, calcul biliaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée par atonie utérine, règles tardives, rares, difficiles, faire apparaître les règles chez les jeunes filles anémiques ou chlorotiques, leucorrhée (En Grande-Bretagne, il arrive que l’absinthe porte le sobriquet de old woman, rappelant l’usage qu’on faisait parfois de la plante au temps de la ménopause.)
  • Affections cutanées : plaie (suppurante, atone, gangreneuse), ulcère (atone, scrofuleux, scorbutique, sanieux, vermineux), pourriture d’hôpital, dartre, gale, piqûre d’insecte (abeille, moustique)
  • Engorgements : œdème, anasarque, hydropisie, goitre, engorgement lymphatique
  • Anémie, chlorose, asthénie des convalescents, des anémiques et des neurasthéniques, convalescence, fatigue après maladie infectieuse ou épisode morbide épuisant
  • Rhumatismes, accès de goutte
  • Fièvre intermittente, accès paludéen
  • Mettre en fuite les insectes parasites du dehors (moustiques, moucherons, mites et ce que les Anciens appelaient la « vermine ») et du dedans (ascarides, oxyures ; sur le ténia, l’efficacité de l’absinthe est discutée)
  • Mal de mer, nausée
  • Ophtalmie, otalgie
  • Saturnisme (l’absinthe éliminerait le blanc de plomb, la céruse, etc.)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse de feuilles ou de sommités fleuries, sèches ou fraîches : un délice ? Non, un supplice en interne. En revanche par voie externe l’on peut s’en servir comme lotion pour le visage et éclaircir le teint.
  • Macération de feuilles fraîches ou de sommités fleuries dans l’eau, la bière, le vin blanc ou rouge : compter une poignée d’absinthe – c’est relatif – pour ½ litre de liquide en macération à froid pendant 48h00. Après coup, on filtre, on exprime, on administre comme tonique et apéritif avant le repas, comme digestif après).
  • Décoction aqueuse de sommités fleuries et de feuilles.
  • Décoction aqueuse concentrée de sommités fleuries et de feuilles (pour usage externe : en lavement, fomentation, pansement).
  • Huile d’absinthe : on l’obtient en faisant macérer des feuilles d’absinthe fraîches dans de l’huile d’olive, et que l’on expose au soleil pendant plusieurs semaines (comme l’huile rouge), ou bien que l’on fait digérer plus rapidement au bain-marie.
  • Teinture alcoolique : elle remplace efficacement l’infusion parce que moins désagréable à absorber par voie orale. Préférablement, l’on en verse les gouttes nécessaires dans une infusion plus alliciante comme celles d’anis vert, de menthe poivrée ou encore de mélisse (ça permet de passer outre l’amer).
  • Suc frais en application locale.
  • Extrait par réduction et inspissation du suc ou de l’infusion, que l’on peut ensuite mêler à de la poudre d’absinthe pour confectionner des pilules. Avec 1 à 4 g de ce produit, on jouit de ses effets toniques, au-delà (4 à 10 g), c’est une dose qui joue un rôle davantage fébrifuge.
  • Poudre de feuilles sèches : dans un véhicule adapté. Cela peut-être de l’eau, du miel, de la marmelade. Leclerc conseillait la purée de pruneaux. Selon la dose unitaire absorbée, les effets ne sont pas tous identiques : tonique (1 à 2 g), fébrifuge (1 à 5 g), vermifuge (4 à 10 g).
  • Cataplasme chaud de la plante infusée (sur le ventre, pour les vers chez les enfants).

Note : quelques préparations à base d’absinthe qui ont marqué les siècles : l’élixir tonique de Auguste Nicolas Gendrin, le vin diurétique d’Armand Trousseau, la tisane amère de longue vie du Père Blaize, l’élixir parégorique, le vinaigre des quatre voleurs, les pilules ante cibum (= « avant repas »), l’élixir amer de Stougton (un pharmacien londonien du XVIII ème siècle), les pilules balsamiques de Georg Ernst Stahl, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on cueille les sommités fleuries au tout début de leur floraison. La dessiccation de l’absinthe n’est pas très compliquée : à l’ombre, on la dispose en guirlande sur des fils suspendus, ou bien en bottes (sauf si elle est trop « verte » : il ne faudrait pas courir le risque qu’un excès d’humidité, retenu par les rameaux serrés les uns contre les autres, ne fasse pourrir le tout). On peut aussi monder la plante, disposer les sommités fleuries sur des claies, et les laisser sécher tel quel. L’absinthe ne doit ni noircir ni jaunir au cour de l’opération de séchage. Elle doit conserver son parfum bien appuyé et son amertume : si le séchage a été correctement mené, c’est une garantie de la bonne conservation de ses propriétés.
  • L’huile essentielle d’absinthe, de par ses caractéristiques, est neurotoxique et potentiellement convulsivante. Elle peut donc provoquer des spasmes, ainsi qu’un dérèglement grave du système nerveux.
  • En dehors de cette question, l’absinthe utilisée en phytothérapie n’est pas complètement exempte de contre-indications. Voici les principales : la grossesse, l’allaitement (elle risquerait de rendre le lait amer). Ensuite, l’état physiologique de l’individu doit être pris en compte : l’absinthe n’est pas recommandable en cas d’irritations et d’hémorragies gastro-intestinales, de problèmes hépatiques, d’hématurie, d’hémorroïdes, de tendance à la congestion cérébrale, de nervosité telle qu’on peut la voir chez les tempéraments nerveux.
    Au-delà de ces entraves, chez le sujet sain, la prise régulière et massive d’absinthe peut déterminer de l’excitation générale (c’est un tonique puissant, ne l’oublions pas), de la soif, enfin une sensation de chaleur au niveau de l’épigastre. C’est pourquoi, en général, on conseille des cures brèves et interrompues : au grand maximum, une cure ne doit pas excéder la durée de quatre semaines consécutives, à raison de trois tasses par jour pour un adulte. Enfin, chez l’enfant, seule l’infection vermineuse peut justifier l’usage externe de l’absinthe.
  • Puisque nous en parlons : l’absinthe est un puissant parasiticide et vermicide, et se range, en terme de propriété, bien à côté de ces autres herbes à vers que sont l’armoise et surtout la tanaisie. L’on peut suspendre des rameaux d’absinthe dans les armoires, cela aura pour effet d’en chasser les mites et les fourmis. La décoction concentrée d’absinthe dont nous avons parlé dans le paragraphe « modes d’emploi », se prête à bien d’autres usages que strictement médicinaux : en pulvérisation, c’est un parfait insecticide pour le jardinier (pucerons noirs et verts, chenilles, autres parasites ailés). Elle peut aussi faire l’objet d’un usage vétérinaire pour débarrasser les animaux, comme les chevaux par exemple, des mouches et des taons qui les encombrent et les agacent.
  • L’absinthe a parfois trouvé utilité pour une raison qu’on évoque généralement peu et dont je n’ai trouvé la trace que chez Fournier : elle agirait comme dégraissant à la façon d’un savon, pour nettoyer les linges gras ou très sales (la potasse contenue dans la plante explique sans doute cette propriété).
  • Autres espèces : la petite absinthe (A. pontica), l’absinthe glaciale ou génépi (A. glacialis), l’absinthe maritime (A. maritima).
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    1. Benoît Noël, Un mythe toujours vert, l’absinthe, p. 15.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 81.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 23.
    4. Apocalypse selon saint Jean, VIII, 10-13.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 5.
    6. Aujourd’hui wermut en allemand, très proche de l’anglais wormwood ; cette forme s’est stabilisée, semble-t-il, au XV ème siècle, et elle est parfaitement visible dans le nom de ce vin aromatisé qu’est le vermouth qui, comme son nom l’indique, contient entre autres de l’absinthe.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 68.
    8. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 79.
    9. Ibidem, p. 81.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 100.
    11. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, spécialement appliqué à la médecine domestique, et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 375.

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