La vipérine (Echium vulgare)

Synonymes : vipérine commune, herbe aux vipères, langue de vipère, langue d’oie, herbe à la couleuvre, dragon, buglosse sauvage.

La seule préoccupation des Anciens à l’endroit de la vipérine fut d’expliquer pour quelle raison elle portait ce nom, résultant de l’observation fine de signes que la plante montrerait au regard de qui sait bien l’observer, suffisante pour lui accorder certaines vertus établies il y a deux millénaires et qui auront duré dans le temps au-delà de toute espérance. C’est ainsi qu’au XVIe siècle, le naturaliste et médecin italien Andrea Cesalpino (1524-1603) « confirme ce que Dioscoride et les Anciens rapportent des vertus de cette plante pour les morsures de la vipère et des autres bêtes venimeuses »1, en particulier du premier de ces animaux duquel la vipérine tire aussi son nom scientifique : les echium latin et echion grec proviennent tous les deux d’un mot d’ancien grec, echis, qui signifie « vipère » (mais à l’époque de Dioscoride, c’était surtout le nom générique accordé à diverses plantes issues des rangs de la famille des Borraginacées). Pour mieux comprendre la relation entre la plante et l’animal, citons Pline pour qui l’echios porte ce nom en raison de ses poils piquants et de ses semences dont l’allure générale évoque la tête d’une vipère, que l’on voit aussi dans la « corolle en tube arquée et à divisions inégales, rappelant les mâchoires ouvertes et menaçantes d’une vipère »2. Le caractère reptilien de la plante se décèle aussi à travers sa tige ocellée de petites protubérances rougeâtres qui peuvent faire penser à des écailles de serpent (ce qui est le fruit de beaucoup d’imagination ; mais il vaut mieux avoir celle-là que de ne pas en avoir du tout…). Enfin, « l’inflorescence est une grappe de cymes unipares scorpioïdes »3. C’est-à-dire que tout cela ressemble assez à une queue de scorpion pour avoir été remarqué. Par cette inflorescence lovée, l’on n’est donc pas loin de la bébête à crocs venimeux. Après Césalpin, l’on ne compta plus les auteurs s’étant inspirés de cette signature, audacieuse mais quelque peu abusive, pour faire de la vipérine un remède prophylactique face aux poisons et venins (cf. William Cole, Nicholas Culpeper, etc.). Mais ce qu’il ne faut pas ignorer, c’est que cette réputation remonte déjà au temps de Dioscoride, qui affirmait à propos de l’herbe à bouc (on change de bestiole, bizarrement), que sa racine était le parfait antidote de la blessure provoquée par la morsure de la vipère. Face à un tel prodige annoncé, la crédulité fit florès. Ainsi peut-on prendre connaissance d’un commentaire laissé par les traducteurs français de la Materia medica en 1559 : « C’est un très grand et très sage miracle de nature que produit cette graine à l’effigie de tête de vipère, ayant montré aux hommes qu’elle est singulièrement amoureuse et protectrice d’eux aux morsures des choses et animaux venimeux. Ce que jadis en premier expérimenta un quidam nommé Alcibius buvant le suc de cette herbe et appliquant le marc sur la morsure que lui avait fait la vipère, revenu par ce moyen inopiné à convalescence ». Ainsi, à pas loin de 1500 ans de distance, l’on était toujours aussi confiant en cette supposée vertu que Chomel, dans les années 1740, rappelait encore la manière de la mettre à profit, c’est-à-dire ni plus ni moins qu’à la façon dont opéra le fameux Alcibius dont il a été question plus haut, précisant toutefois que « le nom de cette plante vient plutôt de la figure de sa graine, qui ressemble à la tête d’une vipère, que de sa prétendue qualité de guérir sa morsure »4. Quoi qu’il en soit, quelques décennies plus tôt, Lémery conseillait de ne « pas faire beaucoup de fond de cette qualité »5.

Après cela, on peut presque être surpris de rencontrer des informations déjà anciennes qui sortent de ce cadre préétabli, faisant accéder la vipérine à des sphères que l’on ne soupçonnait pas. Ainsi, un auteur anglais, Parkinson, mentionnait que « l’eau distillée ou la racine elle-même est bonne contre les passions et les tremblements du cœur, de même que contre les évanouissements, la tristesse et la mélancolie », autant de prodiges auxquels on pouvait accéder grâce à la décoction des graines de cette plante dans le vin.

Bisannuelle ou vivace à brève existence, la vipérine est une herbe fort commune sous nos latitudes, très abondante en certains lieux où elle forme des colonies touffues dont le nombre d’individus crée une masse gris vert bleuté faisant songer à un tapis de romarins nains. C’est ainsi qu’on les voit au bord des routes et des chemins, à l’abord des bois et à proximité des champs cultivés (vignes, vergers, moissons), mais aussi dans bien des zones aux activités humaines anciennes (gravières, vieux murs, anciennes carrières) ou peu soutenues (remblais, décombres, friches et autres terrains accidentés). On la rencontre encore en de nombreux autres lieux comme espèce xérophile, c’est-à-dire qui apprécie et s’adapte à la nature sèche du sol, comme les terrains caillouteux et rocailleux, les arènes, les pelouses sèches, la garrigue, les pinèdes et les chênaies ouvertes. Originaire du bassin de la mer Méditerranée, la vipérine s’est propagée, grâce à l’homme surtout, aux principaux continents (Océanie, Asie, Afrique, Amériques du Nord et du Sud). Elle est donc devenue une espèce cosmopolite qu’en certains lieux on accuse de se comporter comme la renouée du Japon par chez nous, c’est-à-dire, selon la formule consacrée, comme une plante invasive. Non pas, je préfère, et de loin, cette autre appellation : plante certes conquérante mais cicatrisante. Ce qui, concernant la vipérine, tombe parfaitement bien, puisqu’elle est bourrée d’allantoïne (comme ne le laisse pas présager le cliché suivant ^.^).

Issue d’une racine pivotante grosse comme le pouce, dure et épaisse, la vipérine se dresse à près de 60 cm, à l’aide d’une robuste tige tachetée de points rougeâtres, entièrement recouverte de poils – des soies, en fait – blancs et piquants, qui sont plus longs chez les individus dont l’habitat est venteux et/ou ombragé, tandis que les pieds exposés au soleil les possèdent plus courts. Les feuilles basales, en larges rosettes étalées sur le sol, ont elles aussi un caractère hispide, de même que les caulinaires, plus étroites, sessiles et amplexicaules.

De mai à septembre, l’on voit se succéder une infinité de fleurs, tout d’abord roses à l’état de boutons, puis bleues à bleu violacé, organisées en grappes recourbées. Chaque corolle, d’un seul tenant, mesure entre 15 et 20 mm, et compte cinq étamines. Puis le calice durci forme des nucules groupés par quatre, contenant chacun une seule graine.

Très mellifère, attractive pour bien des abeilles, bourdons et papillons, la vipérine mérite de ne pas être bêtement fauchée parce qu’on est animé par ce désir un peu stupide de couper tout ce qui dépasse, ce qui dénote un profond manque de réflexion sur la « gestion » des espaces verts. Pour asseoir mes dires et avant même que de transiter en direction de la partie suivante, un passage très plaisant extrait d’un des tomes du Nouveau traité des plantes usuelles de Joseph Roques, sensible tout comme moi à la beauté de la belle : « Oh ! En voici une dont l’aspect est singulier : c’est comme un buisson épineux. Comment la nomme-t-on ? – N’y touchez pas, je vous prie ; elle ne vous connaît point : les piquants qui hérissent sa tige blesseraient vos doigts délicats. Elle est comme ces caractères revêches qu’il faut savoir prendre adroitement. Mais dites-moi, s’il vous plaît, comment trouvez-vous ce magnifique épi qui occupe la moitié de la tige ? Examinez la disposition et la nuance des fleurs, la teinte pourprée des étamines, qui brillent comme de petits rubis enchâssés dans un beau saphir. Ne méprisez point cette plante sauvage ; elle s’apprivoise, elle vous sourit déjà, elle entr’ouvre ses lèvres charmantes. Le nom qu’elle porte n’est pourtant pas aimable ; on l’appelle vipérine, herbe aux vipères »6.

La vipérine en phytothérapie

Aujourd’hui, à l’aube du XXIe siècle, nous pouvons dire de la vipérine qu’elle est un support de bonne santé, un remède thérapeutique ainsi qu’une aide cosmétique non négligeable. Il y a encore un siècle, absente de la plupart des manuels de phytothérapie occidentale, l’on n’aurait pas parier le moindre kopeck sur sa tête, et pourtant… ce qui restait à découvrir (et qu’on ignorait alors), l’a depuis été, rénovant l’image vieillissante, poussiéreuse et, il faut bien le dire, un peu inutile qu’on s’était faite de cette plante à côté de laquelle la bourrache fait figure de reine régnant sur la tribu des Borraginacées.

On a donc plaisir d’apprendre qu’on peut utiliser toute la plante selon les besoins : par exemple, la racine, pour en extraire de l’allantoïne et un pigment tinctorial rouge7 et les parties aériennes de la plante fleurie auxquelles on s’arrête le plus souvent, et sans aller plus loin, dès lors qu’on a communiqué le fait que, comme bien des borraginacées, la vipérine contient des alcaloïdes pyrrolizidiniques à réputation hépatotoxique (consolicine, cynoglossine, échimidine, 3-acétylchimidine et un isomère d’échimidine). Certes. Mais en quelle quantité ? Apparemment, juste suffisamment pour frissonner devant la plante avant de passer à plus anodin, « parce qu’on ne sait jamais ». La vipérine a beau porter un nom reptilien, elle n’est pas aussi heurtante qu’on veut le faire croire ! Ainsi, si l’on est de nature curieuse et que l’on ne s’arrête pas à une apparence d’écueil, l’on apprend que la vipérine contient aussi des polysaccharides, des acides phénols, de l’acide rosmarinique, des flavonoïdes, de la choline et du mucilage. Peu de données relatives aux éléments minéraux émergent des nombreuses lectures que j’ai menées au sujet de la vipérine : c’est tout au plus qu’est mentionnée sa grande richesse en potassium. Enfin, dans les toutes petites graines de la plante se cache une huile végétale contenant des oméga 3, plus précisément des acides gras polyinsaturés à longue chaîne (ce qui pour nous est beaucoup plus intéressant que ceux à chaîne courte, puisqu’on ne peut pas fabriquer de chaînes longues à partir de chaînes courtes).

Propriétés thérapeutiques

Ne pouvant pas me contenter de libeller un seul « cette plante possède des propriétés similaires à la bourrache (ou à la buglosse, au lycopside, rayez la mention inutile, etc.) », je me permets d’en faire un inventaire aussi exhaustif que possible à la lumière des données contemporaines.

  • Pectorale, antitussive, expectorante
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Diurétique
  • Dépurative du sang
  • Anti-oxydante, antiradicalaire
  • Vulnéraire, résolutive, cicatrisante, émolliente, adoucissante, calmante et apaisante cutanée, rafraîchissante
  • Anti-inflammatoire, antipyrétique (tempère la chaleur fébrile)
  • Anti-ulcéreuse, anticancéreuse
  • Antidiabétique, antihyperlipidémiante
  • Hypotensive (?), cordiale
  • Aphrodisiaque (?)8, galactogène (?)
  • Antidépressive (chez le rat)
  • Antibactérienne (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux sèche, catarrhe pulmonaire, pneumonie, pneumonie inflammatoire, fièvre inflammatoire bilieuse et muqueuse, asthme, rhume, bronchite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection des voies urinaires, stimulation légère des fonctions rénales, rétention d’urine
  • Troubles de la sphère hépatique : stimulation des fonctions hépatiques, engorgement du foie
  • Troubles locomoteurs : polyarthrite rhumatoïde, inflammation et fatigue musculaire, rhumatisme aigu, douleurs dorsales et lombaires
  • Affections cutanées : plaie, plaie ouverte, peau irritée, rougie et enflammée, panaris, furoncle, brûlure, affections éruptives (rougeole, scarlatine, miliaire)
  • Engorgement de la rate
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, maux de tête

Note : anciennement, on accordait à la vipérine de la valeur comme agent de lutte contre la variole et l’épilepsie. De même que sa présupposée qualité alexitère face au venin de la vipère, je préfère ranger ces deux indications dans la section des points d’interrogation.

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante sèche : compter 30 g par litre d’eau (ou une cuillerée à soupe pour une tasse d’eau). Il paraîtrait que les feuilles basales possèdent un pouvoir cordial plus marqué que les autres.
  • Décoction des jeunes feuilles et des tiges : pour usage interne, compter 20 à 60 g par litre d’eau, pour usage externe 50 à 100 g.
  • Teinture alcoolique de la plante fraîche.
  • Suc frais de la plante délayé dans cent fois son poids d’eau.
  • Sirop.
  • Poudre.
  • Cataplasme des sommité fleuries ou des feuilles fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine se déchausse de préférence durant la première année d’existence de la plante, tandis qu’on concentrera son attention sur les sommités fleuries au cours de la seconde. On peut réserver la fin de l’été comme période de récolte des seuls capitules floraux.
  • Outre l’hépatotoxicité relative des alcaloïdes pyrrolizidiniques9, on retiendra que les poils situés sur la tige et les feuilles de la vipérine, sans être urticants comme ceux de l’ortie, peuvent néanmoins provoquer de sévères dermatites de contact.
  • Des feuilles fraîches, l’on peut faire les mêmes usages que l’épinard, de préférence cuites, les soies nombreuses de la plante pouvant en contre-indiquer l’ingestion lorsqu’elles sont fraîches.
  • Autrefois, l’on sophistiquait les fleurs sèches de la vipérine avec l’arôme de l’iris afin de les faire frauduleusement passer pour celles de violette odorante.
  • Risque de confusion : on trouve parfois dans la littérature une vipérine de Virginie qui n’en est pas une, mais désigne une espèce d’aristoloche américaine qui porte préférablement le nom de serpentaire de Virginie.
  • Autres espèces : la vipérine faux-plantain (E. plantagineum), la vipérine des Pyrénées (E. pyrenaicum), la vipérine rouge (E. rubrum), etc.

_______________

  1. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 85.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 970-971.
  3. Wikipédia.
  4. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 86.
  5. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 331.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 2, p. 548.
  7. La shikonine ou alkannine est un colorant rouge (E 103) présent aussi dans l’orcanette des teinturiers (Alkanna tinctoria).
  8. On dit des feuilles de vipérine qu’elles accroissent le désir sexuel.
  9. Selon le site Wikiphyto, « la vipérine est inscrite à la liste B de la Pharmacopée française, celle des plantes médicinales utilisées traditionnellement dont les effets indésirables sont supérieurs au bénéfice thérapeutique attendu ».

© Books of Dante – 2022

Un rang de coquelicots, un autre de vipérines. Le ballast est un autre des terrains privilégiés par cette plante.

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