Le curcuma (Curcuma longa)

Synonymes : safran des Indes, safran du pays (c’est ainsi qu’on l’appelle à la Réunion), safran Bourbon, safran de terre, racine de safran, safran vert, safran péi, épice dorée, turmeric, turmerie sauvage, terra merita, arrow-root de l’Inde, rajanî, kunkuma ranjani, yu-chin, besar, souchet de Babylone, souchet des Indes, souchet de Malabar.

Matière médicale, plante tinctoriale, mais également épice, le curcuma prodigue ses bienfaits depuis plus de trois millénaires. Cette plante vivace, dont certains cultivars ornent les boutiques des fleuristes, est avant tout connue pour les parties d’elle qu’on ne voit pas et qui, à la manière des mains du gingembre son proche cousin, sont constituées de rhizomes, tubercules ramifiés, orange frais à la cassure, c’est-à-dire des tiges souterraines desquelles naissent, à la base même du sol, de longue feuilles lancéolées, brillantes et pointues, et dont le seul limbe peut mesurer jusqu’à 60 cm, faisant facilement atteindre un bon mètre à la plante lorsqu’elle évolue dans son milieu naturel (celui que j’ai à la maison et que j’ai abrité dans un pot depuis maintenant six années n’a jamais formé de feuilles – limbe + pétiole – ayant excédé 50 cm de longueur. Édit : il a dépassé, mi-août, les 65 cm de hauteur. Il a été bien exposé et bien nourri, ce qui explique cette vigueur). Concurremment aux feuilles, apparaissent, quand il est l’heure, des fleurs jaunes pâles enserrées par des bractées roses plus colorées encore, réunies en « massue » (rappelez-vous de l’article sur le gingembre dans lequel j’ai déjà exposé cette organisation florale) de 15 à 20 cm de long, formant à terme des fruits capsulaires, globuleux et triloculés, qui renferment des graines.

Originaire d’Asie tropicale, cette plante fragile qu’est le curcuma, est depuis longtemps cultivées sous ces latitudes, c’est-à-dire plus précisément dans toutes ces régions pluvieuses (zones à mousson, entre autres) à sols malgré tout bien drainés, procurant la chaleur nécessaire pour que puisse s’épanouir celui que les Anglais nomment étrangement turmeric, probable transformation approximative d’un terme que l’on doit aux Français qui délocalisèrent la plante aux Antilles à des vues de culture. Alors que bien des langues s’attachèrent à décrire en premier lieu le caractère principal du curcuma, son jaune qui saute aux yeux (karkouma en sanskrit, kurkum en ancien persan, karom en hébreu, kourkoum en arabe et jusqu’à l’actuel curcuma d’origine espagnol1), pourquoi diantre aller s’enticher d’un turmeric qui s’écarte à si grands pas du chemin, voie d’or, tracé depuis au moins le temps de Dioscoride ? (Celui-ci décrivit une plante dont il est bien difficile de déterminer s’il s’agit du C. longa ou d’un autre, et dont il dit ceci : « Un autre genre de souchet, originaire de l’Inde, ressemble au gingembre : il possède, lorsqu’on le mâche, les propriétés du safran »2. A tous le moins un « xanthorizzha », autrement dit une racine jaune.

Turmeric, oui. De quoi serait-ce donc la transformation, alors ? Eh bien, après implantation du curcuma aux Antilles, on en traita le rhizome pour en faire ce qu’en Inde on en faisait, c’est-à-dire de la poudre jaune. Parce qu’on lui trouva l’apparence d’une substance minérale, voire terreuse, et qu’elle était de grand mérite, on la surnomma de fait terra merita. De là, une oreille inattentive ou paresseuse eut tôt fait de transformer cet idiomatisme en turmeric ! Bref. Cette installation antillaise succéda de peu la seconde irruption du curcuma en Europe dès l’abord du XVIe siècle, où il fut remarqué – signature évidente ! – par la couleur jaune d’un de ses pigments qui, d’emblée, le fit passer pour un puissant agent de lutte contre la jaunisse et par extension comme remède de la sphère hépatobiliaire ce qui, pour le coup, est parfaitement heureux, connaissant les prodiges dont est capable le curcuma au sein de cette sphère d’action. Ainsi, Jacob de Bondt (1592-1631) affirma-t-il que l’électuaire de curcuma est « le spécifique de cette maladie et que, sous son influence, l’humeur vicieuse qui en est cause est expulsée par la sueur et par l’urine »3. Même son de cloche du côté de Nicolas Lémery en fin de XVIIe siècle, qui conseille de « choisir cette racine nouvelle, pesante, compacte, bien nourrie, de couleur jaune safranée »4. En plus de désobstruer le foie et de désopiler la rate, le curcuma s’avère être fort utile comme apéritif, diurétique, emménagogue, antiscorbutique et détersif. Outre son emploi face à la jaunisse, le curcuma intervenait en cas de lithiase et de colique néphritique, d’hydropisie, de fièvre intermittente et de maladies cutanées. Au XIXe siècle, moins fréquemment usité comme matière médicale, le curcuma demeura néanmoins un remède tonique du foie et stimulant des fonctions digestives et diurétiques, jusqu’à ce qu’il tombe progressivement dans l’oubli, au point où, dans les années 1920, le docteur Leclerc, constatant son parfait inemploi, s’engagea dans l’écriture d’un article portant sur l’utilisation thérapeutique du curcuma dans les affections hépatobiliaires en 1936.

« Personne ne semble être en mesure de s’entendre sur ce que les correspondances élémentaires font de cette herbe. Certains disent Air, tandis qu’une source que j’ai trouvé dit Feu. Alors que le Feu a un sens pour moi, je dirais probablement la Terre »5. Je partage l’avis de l’auteur de ces lignes, non seulement pour la raison trop évidente (mais biaisée) qui fait que le rhizome du curcuma loge sous la terre. Cela serait parfaitement ridicule de le prétendre et de s’arrêter là, puisqu’il s’avère que tout est dans tout. De même qu’il existe du yin dans le yang (et inversement), au sein même d’une plante donnée qui nous semble apparaître liée à la Terre (ou que sais-je), il faut s’efforcer de lire entre les lignes les détails des principes moins évidents qui se dissimulent à l’ombre de celui qui se trouve être le principal. Ainsi, malgré sa couleur, le curcuma ne doit pas nous induire en erreur et nous orienter vers le Feu, car si l’on s’attarde sur la majorité moléculaire de son huile essentielle, les cétones, on en peut déduire qu’on a affaire là à une drogue de nature éminemment terrestre (tandis que les monoterpènes et partie des sesquiterpènes contenus dans cette huile essentielle nous renvoient, eux, à l’élément opposé à la Terre, à savoir l’Air). Cette racine peut donc indubitablement faire penser à la Terre dès lors qu’on considère celui qu’on appelle curcuma mère ou curcuma rond. S’apparentant à un œuf, du fait de cette ressemblance, le rhizome de curcuma représenterait la matrice d’où serait issu l’Univers selon les Louchais de Birmanie.

En Malaisie et en Indonésie, on purifie les lieux où se tiennent les cérémonies magiques avec du curcuma dilué dans de l’eau salée et en l’aspergeant à l’aide des larges feuilles de la plante. Il est aisé de comprendre pourquoi cette lustration fait appel au curcuma, ne serait-ce qu’en raison de la couleur jaune d’or qu’il prend parfois : cela en fait un parfait soleil à même de chasser les ombres ténébreuses, d’où l’utilité qu’on lui trouve pour écarter de soi les mauvais esprits ainsi que les sortilèges (en Polynésie française, porter sur soi la racine comme amulette occupe cette fonction propitiatoire et protectrice). Ainsi, l’on comprend mieux pourquoi ces rituels d’aspersion ont cours lors des cérémonies de mariage, d’autant que la couleur orange du rhizome de curcuma, par son symbolisme, nous dirige droit vers la vitalité et la prospérité, toutes les deux secondées par ce jaune magnifiant qui convoie force et succès.

Le curcuma en phyto-aromathérapie

En France, l’on trouve le curcuma sous au moins trois formes principales : le rhizome frais, la poudre de rhizome et l’huile essentielle. Le premier, de couleur jaune orangé franc possède un parfum aromatique (que d’aucuns affirment ressembler à celui de la muscade…), conférant à la salive de celui qui en mâche un morceau une teinte jaune d’or saisissante. Rien de semblable avec la poudre, hormis une couleur qu’elle conserve à l’identique. En effet, le parfum du rhizome frais est très atténué dans la poudre (ainsi que dans les tronçons de rhizome sec). Pour l’obtenir, voici comment l’on procède : « A la maturité que l’on reconnaît par la sécheresse des feuilles, les rhizomes sont arrachés, lavés et séchés au soleil [NdA : durant huit jours], ensuite ils sont coupés en rondelles très minces, séchées de nouveau, et pilées dans un mortier pour faire une poudre que l’on tamise à l’aide d’une toile très fine »6. Selon qu’on destine cette poudre à un usage médicinal ou culinaire, on n’emploie pas les mêmes parties du rhizome : on réserve le curcuma mère (ou rond), c’est-à-dire la partie centrale du rhizome, à la première de ces fonctions, tandis qu’aux doigts, autrement dit les ramifications latérales, échoie la fonction d’aide culinaire. De cela, l’on déduira que l’huile essentielle de curcuma ne s’obtient qu’à partir du curcuma rond, mais je ne suis pas certain que cet ordre des choses soit encore respecté de nos jours.

La fécule amylacée du rhizome de curcuma abrite de la gomme et de la résine, mais surtout un pigment de couleur jaune, la curcumine (5 %), substance phénolique quelque peu amère, accompagnée des deux autres principaux curcuminoïdes que sont la déméthoxycurcumine et la bidéméthoxycurcumine (on y trouve encore de la dihydrocurcumine). On peut encore ajouter à cette liste de la vitamine C, ainsi que plusieurs vitamines du groupe B, sans oublier une pléthore de sels minéraux (fer, zinc, cuivre, manganèse, magnésium, calcium, potassium…). A l’abord de l’huile essentielle de curcuma, on ne parle plus du tout de ces composés, la distillation du rhizome mettant en évidence des molécules aromatiques spécifiques. Riche en essence aromatique, le rhizome de curcuma délivre généralement 4 à 6 % de son poids en huile essentielle. Il s’agit d’un liquide moyennement fluide, sirupeux pourrait-on dire, un peu « lourd », de couleur jaune pâle à jaune foncé vif, et dont la densité est comprise habituellement entre 0,92 et 0,94. Selon que l’on distille le rhizome à l’état sec ou frais, le parfum de l’huile essentielle obtenue diffère nettement : de sec et terreux, il évolue vers quelque chose de plus douceâtre et mielleux, gagnant aussi en « fraîcheur citronnée » et en richesse aromatique. Dans les deux cas, le parfum de l’huile essentielle de curcuma, sans être ni trop chaud et piquant comme celle de gingembre, conserve de façon suffisante une douce note épicée, un peu boisée, sans excès. On alloue à l’huile essentielle de curcuma frais des propriétés thérapeutiques similaires à celle de curcuma sec. D’après la littérature, elles seraient beaucoup plus puissantes.

Voici quelques informations chiffrées qui permettront de mieux se rendre compte du profil moléculaire de cette huile essentielle :

Cétones (C15) : 62,50 %

  • Dont β-turmérone (= curlone) : 21,40 %
  • Dont α-turmérone : 19,80 %
  • Dont ar-turmérone : 19,60 %

Sesquiterpènes : 12,10 %

  • Dont α-zingibérène : 4 %
  • Dont ar-curcumène : 2,60 %
  • Dont β-sesquiphellandrène : 2,30 %
  • Dont α-curcumène : 0,30 %

Monoterpènes : 8 %

  • Dont α-phellandrène : 4,30 %
  • Dont β-myrcène : 0,80 %

Oxydes

  • Dont 1,8 cinéole : 1,30 %

J’ai estimé le prix moyen d’un flacon d’huile essentielle de curcuma biologique de 5 ml à 10,80 € (tout en observant de grandes disparités : de 6 à 16 € selon les fournisseurs !).

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant hépatique, régénérateur hépatique, dépuratif et drainant du foie, hépatoprotecteur, cholagogue, cholérétique, hypocholestérolémiant
  • Tonique circulatoire, anticoagulant, fluidifiant sanguin, hypotenseur, favorise une fonction cardiovasculaire saine, accélère le pouls
  • Apéritif, digestif, carminatif, antiseptique intestinal, stomachique, anthelminthique, protecteur du système digestif
  • Anti-inflammatoire puissant (à effet non stéroïdien), réduit le taux d’histamine, antalgique, analgésique
  • Antirhumatismal, améliore la mobilité articulaire, renforce les cartilages, soutient le système musculaire
  • Antibactérien, bactériostatique, antifongique, antiviral, parasiticide
  • Immunostimulant
  • Antispasmodique
  • Diurétique, diaphorétique
  • Cicatrisant, vulnéraire, améliore la santé de la peau
  • Anti-oxydant, antiradicalaire, lutte contre le vieillissement cellulaire, protecteur cellulaire, réduit le stress oxydatif
  • Préventif des cancers et des maladies dégénératives, anticarcinogène, antimutagène, anti-angiogenèse, antitumoral (il a été remarqué que les cas de cancer du côlon sont beaucoup moins fréquents dans les aires de consommation régulière du curcuma)
  • Protecteur des lésions cutanées et muqueuses suite aux séances de radiothérapie,
  • Stimulant des fonctions cognitives et de la mémoire, équilibrant de l’humeur, antidépresseur (augmente la sécrétion de sérotonine, de dopamine et de noradrénaline)
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, destruction des toxines du foie, métabolisation des graisses, excès de cholestérol sanguin, lithiase biliaire, diabète sucré
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, nausée, gastrite, insuffisance digestive, lourdeur après repas, ballonnement, gaz intestinaux, aérocolie, colite, inflammation du côlon, maladie de Crohn, inflammation et ulcération des muqueuses gastro-intestinales, parasites intestinaux, diarrhée, acidité gastrique et remontée acide
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prévention des crises cardiaques, athérosclérose, thrombose
  • Troubles locomoteurs : douleur rhumatismale, articulaire et musculaire, douleur osseuse, crampe
  • Affections cutanées : dermatoses inflammatoires (acné, eczéma), mycose cutanée, psoriasis, affections cutanées prurigineuses, gale, peau mature à rides et ridules, pellicules du cuir chevelu, maintenir l’asepsie du cuir chevelu, abcès cutané
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, rhume des foins, asthme
  • Troubles de la sphère gynécologique : syndrome prémenstruel, douleur menstruelle, cycle menstruel irrégulier
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection de l’appareil génito-urinaire, lithiase rénale
  • Prévention du cancer, cancer de la prostate
  • Troubles du système nerveux : syndrome anxiodépressif, anxiété, pensées négatives, dépression, agitation émotionnelle, saute d’humeur, crainte, peur, troubles du sommeil

Note : la capacité que possède le curcuma à lutter contre bien des états inflammatoires aigus comme chroniques explique qu’il soit impliqué dans le soin de nombreuses affections tributaires d’une inflammation : arthrite, maladies auto-immunes, diabète, affections cardiovasculaires, pathologies pulmonaires, maladies neurologiques (Alzheimer), etc.

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par usages externe et interne de préférence, parfois en bain et en diffusion atmosphérique. Pourquoi pas en olfaction (massage radial suivi de quelques inspir/expir) si le besoin s’en fait sentir ?
  • Extrait alcoolique.
  • Jus de curcuma frais.
  • Curcumine biodisponible.
  • Poudre de curcuma : en gélule dosée ou diluée dans de l’eau (à raison de 2 à 3 g par prise).
  • Décoction de poudre (7 à 8 g par ½ litre d’eau), décoction de rhizome sec, décoction de rhizome frais concassé dans du lait sucré (la liaison du curcuma à un corps gras permet une meilleure extraction des principes actifs).
  • Cataplasme de poudre de curcuma ou de rhizome frais broyé.
  • Dentifrice : mêler un peu de poudre de curcuma à de l’huile vierge de coco (se conserve au réfrigérateur).

Note : il est possible de faire entrer la poudre de curcuma dans la recette de moult compositions (pommades, savons, crèmes, etc.).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La poudre de curcuma du commerce, consommée quotidiennement, est un bon préventif d’un grand nombre de maux que nous avons rencontrés plus haut. Mais elle est à peu près inopérante d’un point de vue curatif. Cette optique requiert l’emploi d’un curcuma optimisé. Si l’on sait que le curcuma améliore l’efficacité et l’absorption des huiles essentielles de cannelle de Ceylan et de clou de girofle (trouver ces trois épices dans le curry ne doit rien au hasard), il se trouve que le curcuma doit se faire aider par la pipérine du poivre (cela démontre, une fois encore, que la panacée parfaite n’existe pas, et tant mieux !), mais aussi par le gingembre ou bien la bromélaïne de l’ananas. En effet, ces substances augmentent la biodisponibilité de la curcumine, ce qui accroît sa capacité à traverser la barrière hémato-encéphalique.
  • Une plante dotée d’une telle activité n’est pas exempte de quelques effets secondaires plus ou moins indésirables qu’il importe de connaître. Tout d’abord, le curcuma diminue potentiellement l’activité de la glande thyroïdienne. Quand on l’ingère à trop fortes doses, une irritation gastrique, ainsi que des réactions cutanées sont possibles. On recommande généralement d’éviter les expositions solaires en cas de prise prolongée de curcuma. Quant à l’huile essentielle, inadaptée au bébé et à l’enfant, on l’évitera de même en cas de grossesse, car, en raison de sa grosse proportion de cétones (même en C15), cela en fait une huile essentielle potentiellement neurotoxique et abortive. Enfin, les personnes concernées par une occlusion des voies biliaires, celles présentant un faible taux de plaquettes sanguines, ainsi que celles employant des médicaments à vertu anticoagulante, feront de cette huile essentielle un usage prudent et mesuré. La curcumine seule est également contre-indiquée en cas de lithiase biliaire. On a pointé du doigt le curcuma en raison des lectines qu’il contient, ce qui n’a rien de bien pertinent, sachant qu’on en trouve dans bien des végétaux. Beaucoup de ces protéines sont inoffensives, mais d’autres peuvent s’avérer irritantes pour l’organisme, et causer des phénomènes d’intoxication (je vous renvoie au livre du docteur Steven Gundry, Le paradoxe des plantes). Il importe de faire le distinguo entre curcuma d’une part, curcumine de l’autre. Dans le cas du curcuma, qui contient donc des lectines, dans quelle mesure son usage peut-il est problématique au regard des bienfaits thérapeutiques nombreux dont il est capable ? En cas de troubles de l’absorption, de porosité intestinale, on pourra se permettre d’être prudent, puisque les lectines, bonnes comme mauvaises, traversent alors la muqueuse intestinale dégarnie et se propagent à tous l’organisme où elles n’ont rien à y faire, occasionnant maints troubles peu désirables.
  • La couleur trompeuse, de même que le nom qu’on concède à cette poudre tant en anglais (indian saffron, saffron coolie) qu’en français (safran des Indes, racine de safran, etc.), incitent sans aucun doute le touriste, déambulant sur les marchés exotiques d’Inde ou d’Asie du Sud-Est, dans son acte d’achat, s’imaginant acquérir pour rien ce qu’ailleurs n’est concédé qu’au prix de l’or. Cette confusion résulte d’une méconnaissance botanique et originelle. Du côté de l’Amérique du Nord, on a attribué à l’hydrastis du Canada (Hydrastis canadensis) tout un tas de noms vernaculaires anglais (indian turmeric, wild turmeric, curcuma, Ohio curcuma, wild curcuma, kurkuma, etc.) qui peuvent confiner aux mêmes risques d’erreur.
  • Le curcuma est, avec la coriandre et nombre d’autres épices (cannelle, piment de Cayenne, gingembre, muscade, clou de girofle, fenugrec, etc.), l’un des principaux éléments de la poudre de curry (ou carry, kari…), doux ou fort, mais aussi de tous ces autres mélanges plus ou moins connus dont les recettes variables se déclinent du Maghreb (ras el-hanout, épices pour tajine) à l’océan Indien (colombo, massalé), en passant par l’Europe méridionale (épices pour tzatziki), sans oublier la Chine et l’Asie du Sud-Est, les Antilles et quelques coins perdus de Polynésie française. En Inde, le curcuma demeure l’incontournable condiment du dahl, à qui il confère une incroyable couleur et une saveur qui n’est pas moindre, et dans bien des cuisines asiatiques, il est largement utilisé pour colorer et aromatiser les plats de riz, de poissons, de crème de coco, etc. On utilise le rhizome frais que l’on épluche puis râpe ou émince (comme le gingembre), le rhizome sec que l’on réduit en poudre, le jus émanant de l’expression du rhizome très frais, les jeunes pousses, les inflorescences ou plus communément les feuilles fraîches dont le parfum est proche de celui de l’huile essentielle de curcuma frais. A préférer crues (finement ciselées dans une salade, par exemple), on peut néanmoins les consommer cuites lorsqu’on en aromatise une omelette en lieu et place du persil. Quant à l’huile essentielle, elle peut s’intégrer en petite quantité et toujours en fin de cuisson aux mêmes types de préparations. Pour satisfaire ses besoins gourmands, l’Inde s’oblige à maintenir sa première place de pays producteur de curcuma au monde, suivie par d’autres pour lesquels cette épice est tout aussi cruciale (l’Indonésie, la Chine, le Bangladesh, l’Amérique du Sud et les Antilles)
  • Le curcuma est encore une plante tinctoriale – énième casquette. Les Anciens ne manquèrent pas de remarquer que « les teinturiers, les gantiers, les fondeurs et plusieurs autres artisans [NdA : ajoutons-y les parfumeurs et les boutonniers], l’emploient pour teindre en jaune ou en couleur d’or »7. Par exemple, concernant les boutonniers qui façonnaient autrefois des boutons en bois, ceux-ci étaient déjà passés au curcuma avant de recevoir la dorure (à l’érosion de cette dernière, demeurait toujours le jaune du curcuma en arrière-fond). L’industrie de la métallurgie obtenait du cuivre aux tonalités dorées par adjonction de zinc et de poudre de curcuma. On en teintait aussi le cuir et le papier, on en contrefaisait l’ambre aux dires de Jean-Baptiste Porta. Enfin, l’utilisation tinctoriale la plus remarquable demeure celle qui s’applique aux textiles, en particulier les étoffes de laine et de soie, plus que de coton : les fibres animales grasses et protéiques intègrent plus facilement les pigments en raison de leur qualité amphotère, accrochant autant les pigments basiques qu’acides (comme peuvent l’être ceux du curcuma). L’on sait donc comment est obtenue la jolie teinte de la tenue des moines bouddhistes. Petits détails intéressants : en milieu acide, la curcumine vire au rouge cramoisi, tandis qu’elle bleuit en milieu alcalin. Et si l’on souhaite obtenir du vert à l’aide de curcuma, il faut le mélanger à de la poudre d’indigotier (Indigofera tinctora). Enfin, la curcumine brute (qui porte le nom de code barbare E100) est très largement exploitée comme colorant alimentaire, intervenant autant pour jaunir des laitages palots (beurre, fromages), que pour conférer davantage de noblesse à des liqueurs de table.
  • Autres espèces : 1. La zédoaire (C. zedoaria) ; 2. Le curcuma javanais ou temoe-lawaq (C. xanthorrhiza) ; 3. Le mango-gingembre (C. mangga) ; 4. Le curcuma sauvage (C. aromatica). En thérapeutique, on utilise les 1 et 2, en parfumerie les 1 et 3, en liquoristerie le 1, comme épice les 18, 2 et 3, enfin comme pigment les 2 et 4.

_______________

  1. Dans l’article que j’ai consacré au safran, je lui accorde comme synonyme le mot karkom. Ce n’est pas une erreur d’identification, mais signale que curcuma et safran sont unis par un caractère bien identifiable, cette couleur jaune qu’on lit dans le nom que l’on a utilisé pour les désigner toutes les deux. Nicolas Lémery ajoutait que le mot « curcuma » a été « donné encore à plusieurs autres racines jaunes ou rouges, comme celles de la chélidoine, de la garance, de la patience » (Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 868).
  2. Dioscoride, Materia medica, I, 4.
  3. Henri Leclerc, Les épices, p. 53.
  4. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 867.
  5. https://marblecrowblog.com/2020/05/06/turmeric-folklore-and-magical-uses/
  6. Joseph Orme, Manuel pratique d’agriculture intertropicale, p. 90.
  7. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 867.
  8. Très exceptionnellement, on utilisait la zédoaire avant l’irruption du gingembre, mais on acheva de l’utiliser en raison de la toxicité de certains éléments que contient son rhizome, connaissant un destin semblable à celui de l’acore calame.

© Books of Dante – 2022

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s