Le Tarot des plantes sauvages (par Marine Lafon & Sandrine de Borman)

Certains arpentent la piste des plumes ou de quelque autre indice animal – présage zoologique –, traces fugaces qui pourraient les renseigner sur leur destin ou, à tout le moins, leur dire un peu qui ils sont en cet instant précis qui a été choisi pour leur délivrer un signe. Pourquoi cette primauté de l’animal devrait-elle laisser dans l’ombre l’ensemble des indices complémentaires de même nature que les plantes dispersent çà et là à notre attention, comme autant de messages abandonnés par Cybèle et adressés à nous autres humains ? On lève les yeux vers le ciel constellé, l’on y voit la Lune : sa face cachée, bien qu’invisible, n’en existe-t-elle pas moins ? Pourquoi ne pas faire de même avec ce qui se trouve sous nos pieds, frôle nos pas, sans qu’on s’en aperçoive ? Sachons qu’auprès de toute herbe, union des dons célestes et des racines ignées de la Vie, ont lieu bien des théophanies, qui s’expriment à nous, linéament ou filigrane, dans toute leur ineffabilité, enchevêtrement de signes plus difficiles à percer encore que de simples entrelacs. Initions-nous donc à ce langage écrit à l’encre sympathique par Dame Nature. La tâche n’est pas si complexe, le mystère n’étant pas aussi complet qu’on le prétend parfois. Bien qu’arcane, il fait surtout appel à la discrétion et non à la parfaite invisibilité. Et parce qu’arcane, il est bien compréhensible qu’il faille l’enfermer, tel un secret dans une boîte, ou mieux un coffre ou une cassette, ce qui sous-entend que ce que l’on y cache possède une valeur telle qu’on ne souhaite aucunement en divulguer la teneur auprès du commun des mortels. Pour s’emparer de son sens a priori insondable, l’arcane nous invite à l’initiation et à une exploration profonde de notre cœur.

Quels liens ténus – arachnéennes passerelles – est-il possible de tendre entre les arcanes du Tarot de Marseille et les plantes sauvages les plus communes (la pâquerette, l’armoise ou encore le coquelicot) afin d’y lire « ce qu’en elles déjà elles portent », pour reprendre un vers de Margherita Guidacci ? Vers quel destin dessinent ces lignes qui, à l’instar de celles qui s’empruntent dans nos mains, peuvent révéler, quand on les presse un peu plus qu’à l’habitude, quelque secret dissimulé ? Quel mystère de la Nature peut-on y entrevoir ? Que dit-il qui, la plupart du temps, nous échappe, parce que, trop empressés, nous ne nous y arrêtons pas le temps qu’il demande ? Le recueillement, la pause contemplative, l’écoute intérieure, la prise de conscience d’une résonance, d’un écho, c’est cela que cherche à stimuler le propos riche et précieux contenu dans les pages de ce livre. Ralentir la marche du temps, cela permet aussi de surprendre une plante dans une phase de son développement et de son existence pas forcément connue de nous, univers que nous appréhendons, se révélant à nous et disant de telle plante bien plus qu’on en connaît déjà. Par exemple, il peut y avoir au revers d’une feuille un indice permettant d’en savoir davantage sur la plante qui la porte. Sous le couvert d’un ombrage, les pétales d’une fleur n’adoptent-ils pas une teinte ou une irradiation particulières qui en expliquerait mieux un sens caché ou peu visible ? Cette écorce fissurée ne renseigne-t-elle pas sur le caractère de celui qui la revêt telle une peau ? A cela, ajoutons des signatures de nature symbolique, mythologique et biochimique. Il s’agit donc de faire appel à la créativité, c’est-à-dire ce « pouvoir de relier ce qui est apparemment sans lien », selon l’observation judicieuse du poète William Plomer.

Ainsi, le Pissenlit renvoie-t-il à l’assurance conquérante du Chariot, la petite Pervenche aux opportunités d’évolution qu’offre la Roue de Fortune. La Ronce exprime la verdeur progressive de l’énergie vitale développée par la Force et le Plantain lancéolé la puissance pragmatique de l’Empereur. L’Arcane sans Nom, illustrée par la Rue fétide, dit bien l’ambivalence qui existe en chacune d’elles avec, toujours, cette volonté de couper court, tabula rasa : éclaircir pour mieux laisser croître. La Lune, féconde et menstruelle, fait écho à l’Alchémille gestatrice qui porte un joyau au creux de ses tuniques. Enfin, pour achever ici ce compendium, au Diable se superpose le Lierre, plus Cernunnos que le démon voulu par le christianisme.

Le texte est dense sans être étouffant. La précision est mise au service d’une écriture souple et dénuée des figures de style par trop grossières qui alourdissent parfois ce type de texte. On pressent que la rédaction a exigé beaucoup de travail. Cela se perçoit à travers une sensation qui m’a accompagnée durant toute la lecture du livre : il n’y a ici aucun déséquilibre dans le corps du texte qui serait induit par quelque pesanteur disgracieuse. Ici, c’est tout le contraire : au carat près si je puis utiliser une expression d’orfèvre, qui m’autorisera dès lors une liaison entre le texte et l’image. Abondamment illustré, cet ouvrage est à ce titre bien particulier en raison de la technique employée par Sandrine de Borman, qu’elle explique par un néologisme qu’elle a forgé à base de deux racines japonaises : oshi-zomés. A l’aide de la force d’une presse, les pigments et les sucs végétaux des plantes diffusent leur propre substance dans la structure du papier qui les accueille et les supporte, de la même façon que les plantes qui y sont figurées dessinent une résille d’informations qui parlent d’elles et qui se révèlent à nous selon l’audace qu’on mettra à aller à leur rencontre, en s’affranchissant des attentes préconçues et des préjugés stériles. On peut être surpris qu’un procédé aussi simple et modeste permette d’aborder les plantes sous un angle neuf, formant là un herbier comme il n’en existe aucun autre. Ce modus operandi est néanmoins enchanteur car chacune des illustrations contenues dans ce livre est une œuvre d’art qui réclamerait d’être vue in situ, pour de vrai, car comment rester de marbre devant ce millepertuis, candélabre incandescent, et cette lavande fine qui nous révèle sa part aqueuse ?

Ce livre est structuré en trois grandes parties. La première, fort indispensable, est un préalable nécessaire (introduction, prérequis) avant de tomber nez à nez avec les 22 plantes-arcanes que Marine Lafon a choisies de présenter selon une trame régulière :

  • un poème consacré à chaque plante en guise d’entrée en matière est placé vis-à-vis de l’illustration principale représentant cette plante (au grand format de 21 x 15 cm) ;
  • ensuite, un long développement aborde en détails les mots-clés associés à l’arcane en question ;
  • enfin, chaque chapitre se conclue par ce que l’autrice appelle les « rituels sauvages ». Ils n’ont rien de complexe dans leur réalisation et sont bien utiles pour toucher encore davantage du doigt chaque plante.

L’ouvrage s’achève par diverses annexes (glossaire, bibliographie, notes) qui nous permettent de quitter en douceur la pièce centrale, c’est-à-dire les 130 et quelques pages toutes dévolues aux 22 arcanes majeurs.

Le Tarot des plantes sauvages par Marin Lafon et Sandrine de Borman, Tana éditions, 2022.

ISBN : 979-10-301-0430-1

Prix : 25 €

192 pages richement illustrées en couleur, auxquelles s’ajoutent deux planches regroupant les arcanes détachables au format 11 x 6 cm. Ce qui est heureux. Il aurait été dommage de ne pas les joindre au livre.

Envie d’aller plus loin ? Découvrez l’univers des deux autrices : le site de Marine Lafon, le site de Sandrine de Borman.

© Books of Dante – 2022

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