Le cresson (Nasturtium officinale)

Synonyme : cresson officinal, cresson de fontaine, cresson de ruisseau, cresson d’eau, cresson des maraîchers, cresson petit vert, cresson gros vert, berle, cardamine, nasitort.

Kardamon pour les Grecs, sisymbrium pour les Romains, les antiques dénominations du cresson sont tout juste bonnes qu’à nous embêter, ayant alimenter les berceaux dans lesquels naquirent cardamines d’une part, sisymbres et vélars d’autre part, formant une masse informe vaguement caractérisée par une proximité avec l’humide (et encore…), ainsi qu’une saveur moutardée. C’est sous la houlette de cette description pour le moins approximative que l’on peut imaginer un cresson. Mais – et je l’ai souvent répété – dans le monde gréco-romain, un même mot sert à désigner plusieurs objets et un seul objet peut répondre à une multitude de noms. Nous ne faisons d’ailleurs pas moins : c’est ce que je m’efforce de montrer en démarrant chaque article par une liste de synonymes et noms vernaculaires disponibles dans la littérature et la tradition orale. Ainsi, l’on apprend que « chez les Romains, nasturtium était le nom du cresson alénois ou nasitort, et Pline, à tort ou à raison, faisait dériver ce mot de narium tormentum, mot à mot ‘tord-nez’, allusion à l’effet produit par la saveur de la plante sur les organes voisins des papilles gustatives »1. C’est vrai que le cresson, sans être fort en gueule, l’est en bouche : chose étonnante que ce cousin de la moutarde dont toute la végétation est constamment lavée par les eaux douces et très pures des ruisseaux à l’écoulement lent et presque silencieux… Mais comme l’expliquait plus tôt Joseph Roques, « nous pouvons dire que les Anciens et les modernes ont un peu trop tordu la plante pour lui imposer le nom de nasturtium »2, un nom concernant tout d’abord un autre cresson comme nous l’avons dit plus haut, le cresson alénois (Lepidium sativum). Ainsi, « nez tordu » (nasus tordus), « tourment du nez » (narium tormentum), etc., ont-ils inspiré le nom latin du cresson d’eau. Mais y a-t-il vraiment en lui de quoi froncer le museau ? Assurément d’après Pline, qui évoque le cresson « qui crispe le visage avec son goût piquant »3, ce à quoi Roques ne peut souscrire : « Le cresson stimule agréablement les papilles de la bouche, mais sans tordre le nez. C’est une erreur, un préjugé que nous avions à cœur de combattre »4. Henri Leclerc n’a sans doute pas lu Roques sur ce point, puisqu’il expose encore l’origine tortueuse du nom accordé au cresson tant par les Latins que les Grecs : il reste, malgré lui, celui par lequel les yeux sont forcés de cligner, faisant adopter à celui qui en mange un air dur et renfrogné (soit un résultat qu’on sera plus certain d’atteindre avec une bonne cuillerée de raifort, ah ah !…). Quant au mot cresson lui-même, on s’est bien moins étalé à son propos : on le fait dériver du francique kresso, mué en allemand par kresse. Ce mot se serait-il entremêlé au latin cresco, « grandir », allusion à la célérité végétative dont sait faire preuve le cresson pour ramper et grimper ? De cela, les marmots et les gachettes qui s’égayaient autrefois dans les cressonnières n’en avaient cure, y pataugeant tant et si bien que, même troussés comme des curés, ils étaient trempés bien plus haut que la moitié du jarret !… De quoi rafraîchir les idées de tous nos étymologistes !

Dioscoride et Pline étaient à peu près d’accord sur les qualités thérapeutiques du cresson : vermifuge, pectoral et emménagogue. « Mais, tandis que le premier en fait un aphrodisiaque, le second le considère comme un moyen de refréner les ardeurs de la chair »5. Ces deux auteurs parlent-ils de la même plante ? Dioscoride n’évoque-t-il pas là le cresson alénois, ce qui augmenterait la méprise ? En tous les cas, cette question demeurera longtemps débattue puisque Platine de Crémone, au XVe siècle, se positionnait encore en défaveur d’une réputation aphrodisiaque du cresson. C’est donc bien que cela titilla longtemps l’entendement de nos illustres hommes de plume, dont certains éprouvèrent d’autres démangeaisons, moins avouables que de gratter du papier en long, en large et en travers pour nous dire ce qu’ils pensaient des soi-disant vertus luxurieuses du cresson. Alors ? Égaye-t-il autant les cœurs comme sait le faire sa cousine roquette ? L’interdit-on dans les couvents pour ne pas risquer un échauffement collectif ou bien faut-il le considérer, à la manière d’un Balzac, comme aussi froid qu’une Anglaise ? Dans la flore de pierre taillée, le feuillage du cresson est souvent figuré dans les chapiteaux des bâtiments ecclésiastiques, ce qui est un moyen de représenter l’élément Eau, ce qui n’étonnera personne. Mais, alors, d’où lui vient donc cette réputation d’échauffeur qui transparaît très nettement dans le texte de Pétrone, le Satyricon : on assiste à un rituel infligé par la prêtresse Œnothée au pauvre Encolpe et dont l’objectif très clair est de lui rendre sa virilité, du moins de l’augmenter. En plus du fouet d’orties qui s’abat sur ce qui se situe en-dessous de sa ceinture, l’on distingue, comme autres ingrédients, du suc d’aurone et de cresson. Il faut effectivement tout cela pour parvenir à contenter la déesse Circé présentée dans le texte comme une nymphomane à l’insatiabilité sexuelle débridée.

Comme on le constate, le cresson était fort réputé chez les Romains qui le consommaient en abondance, non seulement pour de présupposées raisons aphrodisiaques, mais aussi parce que, notamment, ils croyaient que cette plante pouvait stimuler ce qui pousse sur la tête mais aussi dedans ! En effet, remède de la calvitie, le cresson était aussi vivement recommandé aux sots puisqu’il posséderait des vertus contre les affections mentales (plus tard, on l’administra aux hypocondriaques, mélancoliques et autres « hystériques »). Il est donc tout à fait légitime de faire du cresson un stimulant, ce que ne manqua pas de relater tout d’abord Hippocrate, puis le philosophe Xénophon au IVe siècle avant J.-C. qui expliquait que lorsque les jeunes Perses partaient en expédition pour chasser, ils se contentaient d’eau et de pain assaisonné de cresson, ce qui, paraît-il, permettait d’augmenter leur résistance physique (le paysan français du XIXe siècle ne faisait pas moins).

Le Moyen âge a fait du cresson, cuit comme cru, une plante bien plus appréciée que les salades dont on se plaignait autrefois de la fadeur. Il était vanté sur les marchés, comme le cresson de Cailly-sur-Eure, petit village de Normandie portant dans ses armes deux tiges de cresson de sinople. Pour témoigner de cette habitude consumériste, l’on peut jeter un œil du côté du Viandier de Taillevent qui le mentionne clairement comme plante alimentaire (au contraire du Capitulaire de Villis qui recommande bien la culture d’un cresson, l’alénois et non pas celui des fontaines).

Aux temps médiévaux, le cresson était également reconnu comme matière médicale : Macer Floridus indique qu’à l’état frais le nasturtium s’applique sous forme de cataplasme sur des affections passant pour de l’anthrax, sur les furoncles, etc., et que son suc est incomparable pour calmer les maux de dents. Il en fait aussi un efficace antalgique contre les douleurs de la rate et de la poitrine (affections pulmonaires, « phtisie »), les névralgies telles que la sciatique, comme apaisant des maladies dermatologiques et des démangeaisons du cuir chevelu. A ce titre, l’école de Salerne n’en dit pas moins : « Prenez du suc de cresson et frottez-en vos cheveux ; ce remède les rend plus forts et plus nombreux ». De même, les Salernitains s’accordent à Macer Floridus sur la question des maux dentaires et gingivaux corrigés par le cresson, de même que les apparitions cutanées comme les dartres. Quant à Hildegarde de Bingen, si elle n’est guère enthousiasmée par le cresson (qu’elle appelle burncrasse ; brunnenkresse aujourd’hui en langue allemande) dont elle dit qu’il n’est ni bon ni mauvais, il lui arrive néanmoins de formuler quelques rares indications comme la jaunisse, la fièvre, les douleurs digestives, tandis que Macer Floridus va jusqu’à évoquer les vertus des semences du cresson qualifiées par lui d’anaphrodisiaques, au point même que « l’odeur de cette graine placée sur les charbons ardents suffit pour […] mettre [les serpents] en fuite »6. Le cresson aurait encore le pouvoir de chasser la folie, capable de « redonner raison aux esprits dérangés » et d’atténuer les effets de l’ivresse : c’est pourquoi on le donnait comme un antidote de la jusquiame dont l’une des manifestations s’apparente à une forme d’ébriété.

Durant la Renaissance, une unanimité se dégage au sujet des vertus majeures du cresson. Ce qui ressort de l’analyse rapide des faits médicaux à son endroit, ce sont les évidences suivantes : le cresson est un antiscorbutique efficace, un diurétique, un apéritif, un remède bucco-dentaire et capillaire, un topique, enfin un utile pectoral qu’on peut impliquer sans crainte dans les catarrhes bronchiques chroniques. Ambroise Paré et Simon Pauli en firent même un spécifique de la gale de la tête chez les enfants.

Siècle après siècle, on réaffirme les vertus principales du cresson : au XVIIIe siècle, Van Swieten mêle le cresson au chou rouge et au raifort pour confectionner une bière antiscorbutique. Au suivant, le célèbre chirurgien français Récamier guérit divers cas de « tuberculose » en faisant suivre aux malades un régime strict composé de deux bottes de cresson par jour. Un peu après lui, Cazin prescrira abondamment le cresson en cas d’atonie générale, de maladies viscérales (foie, rate, reins, vésicule biliaire qu’il importait de décharger et de purifier au printemps7), de goutte et de rhumatisme.

Le cresson est une brassicacée vivace qui, selon le milieu qu’elle occupe, adopte une morphologie très variable, à commencer par sa taille : de quelques centimètres dans les eaux peu profondes, à plus d’un mètre (voire deux à trois) dans certains cours d’eau. Ce qui implique une adaptation de sa posture : semi-aquatique et rampante dans le premier cas, aquatique flottante dans le second, ce que facilitent généralement des eaux au courant faible mais constant, ainsi que des tiges creuses jouant le rôle de flotteur. Également charnues, épaisses, abondamment ramifiées, les tiges du cresson sont régulièrement radicantes, ce qui favorise un enracinement de la plante de loin en loin. Cela explique que la majeure partie du cresson baigne dans l’eau : ses feuilles presque succulentes et grasses, lisses et brillantes, semblent luire du continuel passage des eaux à leur surface. Elles sont composées de trois à neuf folioles entières dont seule la terminale adopte une taille plus importante que les autres. Bien que pratiquement immergé, le cresson n’oublie pas de redresser quelque peu la tête (comme un nageur pratiquant le papillon ^.^), car, sans cela, comment pourrait-il bien se permettre de fleurir ? C’est ce qu’il fait de juin à septembre (au plus large : mai-octobre), faisant émerger à l’air saturé de soleil de petits bouquets de fleurs blanches ou blanc rosé aux quatre pétales bien ouverts et aux anthères jaune vif. A la suite, chaque fleur forme une silique falciforme de 20 à 25 mm de longueur contenant deux doubles rangées de graines, s’ouvrant par ressort sur ces semences presque rondes, petites, rougeâtres, au goût âcre.

Présent parfois jusqu’à 2000 m d’altitude, le cresson prolifère végétativement par fragments de tiges ou de bourgeons, parfois par le biais des racines adventives qu’on le voit propager aux nœuds de ses tiges. Cette inventivité lui permet d’être encore assez fréquent à l’état sauvage dans les eaux vives peu profondes, en bordure des lacs, à proximité des sources, dans les fossés humides. Mais il est honnête de remarquer que le cresson sauvage est aujourd’hui beaucoup moins courant qu’autrefois, les ruisseaux d’eau pure se faisant de plus en plus rares, d’où la relative disparition de cette plante aquatique de la plupart de ses lieux d’élection qui comptent sur des eaux modérément acides.

Les nymphes nourrissaient autrefois le cresson du moindre ruisseau, mais comme elles s’en sont allées depuis longtemps, voilà que le cresson périclite, d’autant plus qu’à cette suppression s’est substituée une addition : les pernicieux nitrates (entre autres) qui, engorgeant les sols, se déversent in fine dans les eaux vives par lessivage et gravité, profitant à cette soi-disant invasive qu’est la renouée du Japon. (Autrefois, par épandage de fumier, le cresson cultivé était porteur de germes dont celui de la typhoïde, ce qui n’était guère mieux.)

Les cressonnières de Veules-les-Roses (Seine-Maritime).

Le cresson se cultive traditionnellement en fosse remplie d’eau non stagnante appelée cressonnière. L’intérêt de cette culture aquatique, c’est de pouvoir récolter du cresson en plein hiver, à une période de l’année où les autres salades ne produisent qu’à grand-peine. Puisque le terme de cressonnière est attesté en français depuis 1286, il est évident que la culture du cresson ne date pas des premiers essais de culture en grand qui eurent lieu en France au début du XIXe siècle, après que l’idée ait traversé le Rhin, au-delà duquel elle avait cours depuis au moins le XVIIe siècle au centre de l’Allemagne, à Erfurt. En France, on transposa cette activité dans une zone géographique qui s’y prête, à savoir le bassin parisien et la Normandie. Ainsi, s’explique, par exemple, le blason de la ville de Vernon dans l’Eure comptant trois bottes de cresson et une devise à l’avenant : « Ver non semper viret, Vernon semper viret » (= Le printemps n’est pas toujours vert, mais Vernon l’est toujours). Les cressonnières se déployèrent donc également à une large zone comprise entre Senlis et Chantilly, soit à une bonne partie de la vallée de la Nonette, mais également plus à l’ouest encore comme à Saint-Gratien (Val-d’Oise) dont la cressonnière aura laissé à Joseph Roques quelques-uns de ses impérissables souvenirs : « Avant de partir, nous avons voulu visiter la maisonnette et la famille du jardinier. Qu’avons-nous vu ? Une bonne mère, une superbe fille, des enfants frais et vermeils, plusieurs saladiers remplis de cresson, du pain de ménage à faire envie, et un parfait contentement. Voilà la simplicité des campagnes, et, si j’osais le dire, le vrai bonheur »8. Mais attention, parce que dans ce tableau bucolique enchanteur, l’on peut parfois discerner quelque ombrage sournois, ennemi perfide qui se glisse jusqu’aux tréfonds de l’homme. En effet, la culture, la récolte et donc la consommation du cresson cru n’est pas sans poser problème parfois, cette plante étant l’hôte d’un parasite qu’on appelle la douve du foie (Fasciola hepatica) et dont nous allons un peu parler. Ce parasitage s’effectue préférablement dans un lieu connexe au pâturage des animaux domestiques, le mouton pour l’essentiel. Jetons donc un œil au foie et aux canaux biliaires de ce sympathique mais naïf quadrupède qu’est Ovus aries. S’il s’y trouve une douve, celle-ci va naturellement pondre des œufs qui vont être excrétés via les excréments du mouton. Parvenant, d’une façon ou d’une autre, à un lieu assez humide, ils vont se métamorphoser, devenant des embryons en forme de toupie qui, parce que ciliés, peuvent se déplacer et, ce faisant, parasiter un mollusque de passage, une sorte de limnée (Galba truncatula). A l’intérieur du gastéropode se déroule une autre phase de transformation (renvoyant Alien au rang de l’amateurisme ^.^) : « le parasite y donne finalement naissance à des organismes munis de ventouses et d’une queue qui quittent leur hôte pour gagner l’eau ambiante et se fixer ensuite sur une plante, telle que le cresson, où ils s’enkysteront » à la manière d’une graine de gui sur une branche9. Et c’est à ce moment que la tragédie peut se reproduire : en étant avalé par un mouton, ce cresson va de nouveau parasiter l’animal ou l’un de ses congénères qui ne l’était pas encore, ou bien directement l’homme en quête de cresson pour s’en régaler. Dans un cas comme dans l’autre, le kyste avalé va produire dans l’organisme (ovin comme humain) une nouvelle douve, et ainsi de suite. J’ai volontairement fait court, parce que, comment dirait l’autre, on n’a pas que ça à faire ^.^

Chez l’homme, l’infection à la douve du foie ou distomatose peut prendre une tournure sévère : le foie, sujet à l’hypertrophie, devient sensible à la palpation, durcit et se bosselle. Les manifestations les plus évidentes d’une infection à la douve du foie sont de nature avant tout gastro-intestinale (douleurs épigastriques, diarrhée sanguinolente et bilieuse). Apparaissent encore une tendance à l’œdème des membres inférieurs, mais surtout une abondance de globules blancs éosinophiles. Il existe aussi des formes pulmonaires, pharyngées et intestinales de distomatose. Parmi les remèdes végétaux capables d’expulser la douve du foie, j’ai noté l’émétine (alcaloïde tiré de l’ipéca ; cf. l’article dédié à cette plante) et la fougère mâle.

Bref, l’on peut toujours récolter du cresson dans des endroits qui paraissent douteux, cela ne signifie pas qu’il le soit aussi, mais, dans le doute, justement, on préférera lui faire subir la cuisson (qui détruit un parasite comme la douve), lui enlevant au passage ses qualités organoleptiques et médicinales : au final, cela ne sert pas à grand-chose. Dans ce cas, mieux vaut s’abstenir de le cueillir. A son bénéfice et au nôtre.

Le cresson en phytothérapie

Bien moins plébiscité qu’en son dernier âge d’or (le XIXe siècle), le cresson n’en reste pas moins un aliment-médicament alignable, d’un point de vue des propriétés et des usages thérapeutiques, sur le même plan que le cochléaire, le raifort, le radis ou encore les mieux connus ail et chou. C’est ainsi que le Larousse médical, dans les années 1920, le présentait encore.

Tout comme le cochléaire, le cresson s’utilise essentiellement à l’état frais, car cuisson, ébullition et dessiccation lui font perdre à peu près toute capacité. Au mieux, il importe de consommer dans la journée le cresson récolté afin de lui conserver son état de fraîcheur. Ce qui n’est pas toujours possible, surtout dans les régions éloignées des cressonnières. Sans doute connaissez-vous ces bottes de cresson liant entre elles des tiges sans fleur ni racine et dont le poids standard est de 275 g : il s’y trouve toujours, outre les feuilles abîmées par la pression mécanique, des feuilles fanées, jaunies. Celles-ci, il importe de les écarter, car, s’échauffant, elles peuvent présenter un degré de toxicité non négligeable.

Parfois surnommé « plante de santé » ou « santé du corps »10, le cresson s’avère, à l’analyse, digne de cet éloge attribué par les Anciens, puisqu’il totalise nombre de substances assimilables indispensables. Gorgé d’eau comme l’on peut s’en douter (93,30 %), le cresson contient peu d’hydrates de carbone (3 %) et encore moins de protéines (2,20 %) et de lipides (0,30 %). Concernant les vitamines, pour 100 g de cresson frais, nous trouvons : de la vitamine A (294 à 349 µg), de la vitamine B1 (0,08 mg), de la vitamine B2 (0,16 mg), de la vitamine B3 (0,90 mg), de la vitamine C (80 à 140 mg), de la vitamine E, de la vitamine D3 et de la vitamine K (250 µg). Au sujet des oligo-éléments et sels minéraux, nous pouvons aligner les chiffres suivants : potassium (282 mg), calcium (54 à 200 mg), phosphore (54 mg), sodium (52 mg), fer (1,7 mg11), soufre, cuivre, manganèse, zinc, iode12.

Un principe amer ainsi qu’une huile sulfo-azotée (parfois surnommée huile de moutarde) contenant du sénévol, des isothiocyanates et du raphanol, sont responsables de la saveur corsée, piquante et un peu amère du cresson, de son odeur chaude et un peu irritante.

Au total, l’on peut établir sans rougir que « c’est un légume sauvage très précieux qui nous restitue bien la vitalité propre à chaque retour de la belle saison »13.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant des voies digestives, tonique digestif, apéritif, cholagogue, stomachique, vermifuge
  • Stimulant, énergétique, anti-anémique, minéralisant
  • Dépuratif sanguin, hypoglycémiant, stimulant des voies urinaires, sudorifique
  • Expectorant, modificateur des sécrétions bronchiques, pectoral, anticatarrhal
  • Stimulant et assainissant du cuir chevelu, stimulant des bulbes capillaires, favorise la repousse capillaire
  • Détersif, résolutif, cicatrisant, éclaircissant cutané, purifiant cutané, désintoxiquant tissulaire
  • Fébrifuge, rafraîchissant
  • Antiseptique, antibiotique
  • Antinévralgique, anti-odontalgique
  • Anticancéreux14
  • Antidote de la nicotine (?)
  • Purifiant et aseptisant bucco-dentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : lithiase biliaire, insuffisance hépatique, diabète (fait chuter le taux de sucre urinaire)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire et rénale, néphrite calculeuse, insuffisance rénale, catarrhe vésical, rétention urinaire, rhumatisme et douleur goutteuse par excès d’urée
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie et débilité stomacale, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux rebelle, tuberculose à ses débuts, coqueluche, bronchite, bronchite chronique, bronchite avec expectoration mucopurulente importante, catarrhe bronchique chronique, polype nasal (?)
  • Affections bucco-dentaires : raffermissement gingival, cicatrisation des ulcères buccaux, fluxion dentaire
  • Hydropisie, œdème généralisé, engorgement œdémateux et lymphatique, ascite
  • Scorbut
  • Asthénie, atonie générale, anémie, lymphatisme, avitaminose, rachitisme, convalescence
  • Bursite
  • Affections cutanées : ulcère (sordide, scrofuleux, scorbutique), plaie, plaie atone, abcès, phlegmon, anthrax, dartre, herpès, prurit vulvaire, eczéma, teigne, gale, tache de rousseur, éphélide, lentigo
  • Affections du cuir chevelu : gale du cuir chevelu (chez l’enfant essentiellement), soin des cheveux gras et des cuirs chevelus gras (Le cresson, étant plante de Vénus et donc de beauté, explique nombre de prescriptions présentes dans ces deux derniers points.)

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation quotidienne : quand c’est la saison, on peut consommer le cresson en salade, seul ou accompagné, nappé d’une bonne vinaigrette, ce qui a pour conséquence de stopper l’évaporation de la vitamine C qui, très volatile, se désagrège rapidement. Si l’on préconise de faire tremper le cresson, ainsi que la mâche et le pissenlit, dans une eau vinaigrée après leur récolte, ce n’est pas que pour les désinfecter, c’est aussi une manière d’aider ces végétaux à ne pas voir cette précieuse vitamine s’évanouir.
  • L’infusion (30 à 60 g de cresson frais par litre d’eau) est la méthode assurant de détruire la quasi totalité de la vitamine C. Or, si c’est elle qu’on recherche, on s’en remettra à un autre modus operandi… L’infusion à froid est aussi possible, mais l’on observe encore ce phénomène d’évaporation des vitamines, substances relativement fragiles.
  • La macération vineuse à froid et à couvert : 150 g de cresson frais dans un litre de vin blanc.
  • Le suc frais de la plante est ce qu’il y a de meilleur en interne comme en externe. D’une botte de cresson de 275 g, l’on peut tirer jusqu’à 190 g de ce suc, soit 70 % du total. Il peut être administré tel quel ou bien être mêlé à de l’eau, du bouillon, du vin, etc.
  • Avec du sucre, l’on peut faire de ce suc un sirop (500 g de suc de cresson filtré et 750 g de sucre).
  • Cataplasme : des feuilles fraîches de cresson peuvent être appliquées sur la peau en guise de cataplasme froid, mais cela n’est pas la meilleure manière d’utiliser le cresson en externe. L’on peut mixer 100 g de cresson frais que l’on réduit en pulpe fine, y ajouter 10 g de sel ou bien un blanc d’œuf battu.
  • Mâcher des feuilles de cresson fraîches est utile en cas d’affections bucco-dentaires.
  • Lotion capillaire n° 1 (inspirée du père Blaize) : teintures-mères de cresson, de sauge officinale, de romarin (50 ml de chaque), huiles essentielles de romarin, de sauge officinale, de gingembre (5 ml de chaque). A bien mélanger. En friction quotidienne du cuir chevelu.
  • Lotion capillaire n° 2 (Henri Leclerc) : suc frais de cresson (100 g), alcool à 90° (100 g), huile essentielle de géranium rosat (10 gouttes). A bien mélanger. En friction quotidienne du cuir chevelu.
  • Lotion antilentigineuse d’Anne Shirley15 : trois parties de suc de cresson dans une de miel. Mélangez bien et lotionnez avec un tampon de coton matin et soir. Laissez sécher. Lavez à l’eau claire.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le cresson dont on ferait un usage abusif est tout à fait capable de porter une action irritante par son sénévol sur les parois stomacales, l’urètre et la muqueuse vésicale. A trop fortes doses, l’on observe parfois des cas de cystalgie et de strangurie, des spasmes vésicaux et des douleurs vésicales très pénibles. Il n’est donc pas recommandé aux personnes prédisposées aux irritations et inflammations des voies digestives et urinaires, d’employer trop longuement le cresson (sauf s’il est cuit, bien entendu). Des cas de nausée, de vomissements et de refroidissement des extrémités ont été observés après absorption de cresson à un stade trop avancé. Les états fébriles, l’instabilité et l’irritabilité nerveuses sont aussi des raisons valables de se passer de cresson frais. Pour en terminer là, on s’est interrogé sur les probables vertus abortives du cresson, cela par une action sur les muscles lisses de l’utérus. Au XVIe siècle, Lonitzer prenait position dans ce sens.
  • En cuisine, du cresson, l’on peut faire une salade unique ou composée. Cisaillé, il peut remplacer la ciboulette. La cuisson du cresson permet d’obtenir de succulents potages et autres porées, comme cela se faisait régulièrement au Moyen âge. Pour celles et ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne supportent pas le cresson frais, il est toujours possible de l’employer comme l’épinard, ainsi tourtes et quiches sont à vous, de même que farces et pâtés végétaux. On peut encore mêler le cresson aux pommes de terre auxquelles il se marie effectivement bien, mais aussi aux pâtes alimentaires, etc. En Europe centrale, on prépare le cresson selon la technique de la lactofermentation. Le cresson entre dans la composition de l’eau de mélisse des carmes, ainsi que dans certaines absinthes (pour les verdir surtout).
  • Le mot cresson a donné lieu à bien des confusions. Il faut faire attention de ne pas confondre le cresson de fontaine avec le cresson alénois (c’est-à-dire d’Orléans) qui, lui, pousse les pieds bien au sec. Listons encore quelques-uns de ces faux-amis : – Cresson du Pérou, du Mexique, d’Inde, des jésuites : la capucine (Tropaeolum majus) ; – Cresson du Pará : la brède mafane (Spilanthus acmela var. oleracea) ; – Cresson sauvage : la berle (Sium latifolium) ; – Cresson amphibie : le rorippe amphibie (Rorippa amphibia) ; – Cresson des prés : la cardamine (Cardamine pratensis) ; – Cresson de terre : la barbarée du printemps (Barbarea verna).

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  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 316.
  2. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 212.
  3. Pline, Histoire naturelle, XIX, 44.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 213.
  5. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 258.
  6. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 119.
  7. Plante emblématique des séances de dépuration qu’on entamait traditionnellement le vendredi saint (généralement en avril : le 15 en 2022, le 7 en 2023), le cresson fait partie des très nombreuses herbes qui firent du XIXe un siècle très « vert » en raison de cette tendance très nette et oubliée aujourd’hui à l’« enherbage ». Cerfeuil, vélar, cochléaire, pourpier, laitue, fumeterre, roquette, pissenlit, chicorée sauvage, moutarde, crépis, etc., font partie de ce groupe de plantes prédisposées à cette fonction.
  8. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, tome 1, p. 221.
  9. Léon Binet, Cent pas autour de ma maison, p. 87.
  10. Léon Binet, ayant visité enfant les cressonnières de Provins (Seine-et-Marne), reçut cette explication de la part de son père : il poussait là une plante considérée par lui comme une véritable « santé du corps ». L’hôpital de Provins porte encore le nom du professeur.
  11. Un cresson qui pousse dans un eau riche en fer peut se charger jusqu’à six fois plus de fer qu’à la normale.
  12. Au sujet de l’iode, en affichant déjà une valeur de 1 à 3 mg par botte, soit 4 à 11 mg au kilogramme, on a tout d’abord pensé à une erreur ou une malversation de laborantin. Des chiffres plus élevés – 15 à 48 mg – sont parfois évoqués, mais comme ils concerneraient un taux non plus au kilogramme mais aux cent grammes, je ne sais trop quoi en penser…
  13. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 219.
  14. Leclerc, rappelant les travaux de Léon Binet, signalait dans le Précis de phytothérapie que l’extrait de cresson « injecté à des rats et à des souris présente un effet restrictif sur la croissance du cancer expérimental » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 179).
  15. Anne Shirley est l’adorable héroïne d’une série de romans que l’on doit à la Canadienne Lucy Maud Montgomery (1874-1942) et dont la principale et frappante caractéristique est d’arborer une flamboyante chevelure rousse ainsi que sept taches de rousseur sur le nez : ses tentatives pour s’en débarrasser, couronnées d’insuccès, m’ont forcément fait penser à elle lorsque j’ai déniché cette vieille recette cressonnée ^.^

© Books of Dante – 2022

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