L’aunée officinale (Inula helenium)

Crédit photo : Lukas Riebling (wikimedia commons).

Synonymes : aunée commune, grande aunée, aulnée, inule aulnée, inule héléniaire, hélénine, hélénne, hélénium, alliaume, aillaume, soleil vivace, lionne, astre-de-chien, oeil-de-cheval, laser de Chiron, panacée de Chiron, plante à escarres, quinquina indigène, aromate germain (ou germanique), canada (?). Ceci dit, sachons que son nom vernaculaire le plus répandu me semble être enule campane (parfois transmué en enucampane et elecampane), c’est-à-dire de Campanie, une région italienne méridionale, et non « de campagne » ! ^.^

L’aunée est de ces plantes qu’on appelle aussi bien par son nom français usuel que par son nom latin francisé, en l’occurrence inule, venant un tout petit peu modifier l’Inula institué par Linné en 1753. Pour autant que cela soit là son principal nom, aunée n’est pas le plus connu des deux. Il faut dire qu’il ne renvoie à rien de bien glorieux, si l’on en juge par l’étymologie, qui, benoîtement, nous explique que l’aunée tire ce nom du fait de sa fréquentation des aulnaies (c’est-à-dire des bois d’aulnes) où elle se plaît plus que partout ailleurs. Parfois, l’on complexifie à tort l’étymologie, mais cette explication simpliste est parfaitement inacceptable. En effet, la réalité est davantage compliquée. Nous allons néanmoins la rendre accessible : aunée ne serait pas autre chose que la créature chimérique née de l’union du nom inula et de l’adjectif helenium. Ne me demandez pas comment cela s’est fait, je n’en ai strictement aucune idée : sans doute a-t-on découpé ces mots, mélangé leurs syllabes dans un chapeau, supprimé et rajouté des lettres, mis le tout dans un shaker et hop !… Non, ça n’est là qu’une bête plaisanterie qui n’a pas d’autre but que de détourner votre attention en direction de la suite ! Quitte de l’aunée ! Attachons-nous plutôt aux deux mamelles fondatrices que sont inula et helenium. Le premier de ces deux mots latins provient d’un verbe grec, hinaein, qui fait référence aux capacités purificatrices et évacuantes de l’aunée. Quant à helenium, il n’est pas trop difficile d’y reconnaître un prénom féminin dont on peut se demander ce qu’il vient fiche là. Pour cela, vous vous en doutez, il va falloir se farcir une explication à la hauteur de la tâche. En effet, qui est donc cette Hélène ? Plus facile d’identifier Vulcain dans le nom magique qu’on donnait il y a bien longtemps à l’aunée, à savoir gonos hephaistou (« semence d’Héphaïstos »). En quoi donc le mari d’Aphrodite peut-il bien nous donner un indice ? Eh bien, sachant qu’on accorde à l’aunée le patronage de Zeus son père, l’on se rapproche à petits pas de la solution, puisque cela tourne autour du dieu de l’Olympe, mais surtout au sujet de sa progéniture qu’il a nombreuse : en l’occurrence une Hélène, aussi femelle qu’Héphaïstos est mâle, aussi belle qu’il peut être effroyablement laid. Nous parlons bien évidemment d’Hélène de Sparte, fille de Zeus et de Léda. L’aunée prend place dans sa destinée peu après le jugement de Pâris : Aphrodite, en échange de la pomme de discorde, avait accordé au jeune homme le pouvoir de faire succomber à son charme la plus belle femme connue au monde. Son entêtement l’amena à ravir Hélène à son mari, Ménélas le roi de Sparte. Mais avant que d’y réussir, Hermès parvint à la soustraire à cette première tentative : il l’enleva et la déposa sur une île déserte de la côte orientale de l’Attique. En pleurs, la pauvre Hélène répandit des larmes qui, en touchant le sol, donnèrent naissance à cette plante – l’aunée – qu’on appela helenium en la circonstance. (A cette île d’Hélène, on a donné le nom de Makronissos. Faisant partie des Cyclades, elle est aujourd’hui inhabitée.) Il existe bien des variations du mythe unissant Hélène à l’aunée, parfois de façon si absurde qu’on ne semble pas se rendre compte de l’invraisemblance du propos : la plante serait née de ce que Hélène aurait versé une larme au moment de l’enlèvement de Pâris, alors qu’elle était justement en train de cueillir cette même plante (nœud au cerveau ; sic). Dire, comme Pline, qu’elle en tenait un bouquet ou simplement une fleur à la main lors de l’enlèvement était bien suffisant et surtout parfaitement logique, sans avoir besoin de tomber dans une ânerie plus grosse qu’une maison. L’on raconte encore qu’Hélène aurait été la première à mettre en usage cette plante contre les morsures de serpents. Mais cela, c’est ce que disaient les Anciens, Dioscoride par exemple. Bref, encore et toujours cette phytogonie dont l’objectif cherche avant tout à mieux (s’)expliquer le monde végétal. En effet, « dans tous les mythes, les propriétés prêtées à l’helenium font référence de façon plus ou moins explicite à la beauté légendaire de l’héroïne et à la guérison des morsures de serpents »1. C’est, peu ou prou, ce qu’écrit Pline dans l’Histoire naturelle au sujet de l’helenium, plante qui « passe pour favorable à la beauté et pour conserver intact chez les femmes la peau du visage aussi bien que du reste du corps […]. On prend aussi la racine dans du vin contre les blessures causées par les serpents ». La plante d’Hélène serait donc une « herbe aux blessures », en plus d’être fréquemment présentée comme liée à la faculté de protéger des morsures de serpents, à défaut de les guérir. L’étymologie semble vouloir apporter une preuve de cela : helenium proviendrait selon certaines sources du latin vulnus, terme faisant clairement référence au soi-disant propriétés vulnéraires de l’aunée.

Aujourd’hui, si l’on est d’accord pour affirmer sans risque de trop d’erreurs que l’helenium des Anciens porte ce nom en rapport à Hélène de Sparte, la naïveté porterait à croire qu’il n’existe derrière ce nom qu’une seule et même plante. Or ce n’est pas le cas : on y imagine bien la grande aunée, mais aussi d’autres plantes fort différentes, comme par exemple une sorte de serpolet (Thymus hirsutus) ou encore l’ivette musquée, etc. Un autre problème se profile : s’il s’avère que l’inula décrite par le poète Horace est bel et bien l’aunée, chez bien des botanistes et naturalistes de l’Antiquité, l’on peut dire que la confusion est reine. Par exemple, Théophraste, selon une mode qui n’était pas rare à son époque, distinguait une inule mâle d’une autre femelle. D’après les descriptions accordées, la première pourrait être Inula viscosa, la seconde Inula graveolens. D’un autre bord, si l’helenion de Dioscoride semble bien être une aunée indifférenciée, qu’en est-il de l’helenion de Théophraste et des hippocratiques ? (Rappelons qu’à la naissance de Dioscoride trois siècles se sont écoulés depuis le décès de Théophraste, soit environ une durée identique qui sépare ce moment où nous parlons du décès de – prenons Pierre Pomet. A la lecture de l’unique ouvrage du droguiste parisien, eh bien on se rend compte qu’il n’écrit pas exactement comme nous. L’on peut donc émettre l’hypothèse qu’au temps de Dioscoride, les choses avaient elles aussi quelque peu évolué.) Ainsi, grande question : parce que ces plantes portent le même nom, cela en ferait des plantes identiques, du moins semblables ? Pour répondre à cette judicieuse interrogation, je décide ici de faire appel à un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Voici ce que l’on peut y lire à l’article « helenium » : « Il est bien étrange que Théophraste et Dioscoride, tous deux Grecs, aient nommé helenium des plantes entièrement différentes. Théophraste met son helenium au rang des herbes dont on faisait des couronnes ou des bouquets, et cet auteur remarque qu’elle approchait du serpolet. Dioscoride, au contraire, donne à son helenium une racine d’odeur aromatique, et des feuilles semblables à celles de notre bouillon-blanc ; de sorte que par-là sa description convient du moins à notre aunée pour la racine, et pour les feuilles, qui sont molles, velues en dessous, larges dans le milieu, et pointues à l’extrémité. Je crois volontiers que l’inula d’Horace peut être l’aunée des modernes ; mais, dira-t-on, la racine de l’aunée des modernes est amère, et Horace appelle la sienne aigre […]. La raison de cette différence viendrait de ce que ce poète parle de l’aunée préparée, ou confite avec du vinaigre et d’autres ingrédients, de la manière apparemment que Columelle l’enseigne […]. Pour ce qui regarde Pline, il a rejeté dans sa description de l’helenium celle de Dioscoride, a emprunté la sienne de Théophraste, et autres auteurs grecs, et en même temps il a adopté les vertus et les qualités que Dioscoride donne à la plante qu’il décrit sous le nom d’helenium ; ainsi faisant erreurs sur erreurs, il a encore donné lieu à plusieurs autres de les renouveler après lui. Il importe de se ressouvenir dans l’occasion de cette remarque critique, car elle peut être utile plus d’une fois »2. Ainsi, lorsque Pline indique, dans son Histoire Naturelle, que « l’aunée est surtout très fameuse contre les faiblesses d’estomac », il n’y a pas lieu de se méfier des paroles du naturaliste romain, quand l’on connaît les exactes propriétés thérapeutiques de l’aunée. D’autant qu’il ajoute, en guise de lettre de recommandation, que celle plante demeure fort célèbre « parce que la fille d’Auguste, Julia, en prenait tous les jours ». Est-ce que tout cela est bien pertinent ? Tout à l’inverse, si les hippocratiques parlent bien d’aunée, nous pouvons affirmer qu’ils la recommandaient dans les affections des voies respiratoires, urinaires et gynécologiques. Parachevons ce portrait avec ce que raconte Dioscoride de l’aunée : selon lui, l’helenion permet de guérir la toux et l’asthme, et de débarrasser les poumons des humeurs qui les encombrent. Il la donne comme échauffante, diurétique et stomachique, indique ses bons offices en cas de crachements de sang, de sciatique, de ventosité, de spasmes et de fracture.

En 512 de notre ère, l’on vit paraître pour la première fois une représentation picturale fidèle de l’aunée dans un manuscrit byzantin de la Materia medica de Dioscoride : à sa seule vue, nul doute que les nombreuses erreurs commises par Pline auront été dépassées.

L’aunée du « Dioscoride de Vienne ».
L’inule de l’Herbarius Moguntinus (1484). Plus naïve, bien qu’elle soit plus tardive que l’illustration précédente.

Au Moyen âge, un dicton avance que « l’aunée entretient la vie des esprits », ce qui, ma foi, demeure pour moi du domaine du mystère. Je me suis laissé dire que cela pouvait, peut-être, avoir quelque rapport avec la notion d’esprits animaux que l’on maîtrisait parfaitement encore à cette époque. Les esprits animaux (non, aucun rapport avec les totems !), c’est une façon de désigner le « prāna », le souffle vital supra humain inhérent à toute velléité d’existence, ce qui fait que – agent de liaison puissant – le corps, l’âme et l’esprit tiennent ensemble. Or, donc, l’aunée n’est-elle pas une plante de vie ? Cela, chère lectrice, cher lecteur, tu n’en sais encore rien, mais cela te sautera aux yeux à la lecture de la seconde partie du présent article. Tout ce que je puis maintenant te dire, c’est que l’aunée n’échappe à aucun des grands thérapeutes médiévaux. Commençons tout d’abord par Macer Floridus : selon lui l’enula est réputée comme emménagogue quand elle est absorbée en décoction. De plus, elle est diurétique, elle relâche le ventre, calme les douleurs de la sciatique et de la néphralgie, apaise la toux et l’orthopnée. Bref, du Dioscoride tout mâché et recraché. Du côté de Salerne, on compose des vers à la gloire de la grande aunée : « Aux entrailles, l’aulnée est saine et bienfaisante : à bien des maux elle a remédié. » Précisons au passage que pour les Anciens, la poésie n’a pas pour seule fonction de faire joli, c’est aussi un excellent moyen mnémotechnique ;-) Plus au nord, on retrouve l’aunée entre les mains expertes de Hildegarde qui lui attribue Alant comme nom. A l’heure actuelle, la grande aunée porte le nom allemand d’echter alant (c’est aussi un mot gallo qui veut dire « bien portant, vif, dynamique », autant de bons points pour l’aunée ; c’est aussi à ce nom que ceux de différentes molécules contenues dans la racine d’aunée ont emprunté les leurs : l’alantol, l’alantolactone et l’isoalantolactone). Chaude et sèche, l’aunée de Hildegarde remédie aux problèmes respiratoires, aux plaies , aux démangeaisons cutanées, chasserait la migraine et éclaircirait la vue. Mais attention toutefois « si on en prenait ainsi trop souvent, sa force pourrait faire du mal »3, ce qui semble être une préfiguration de ce que l’on appelle aujourd’hui le « choc à l’inule » et dont Pierre Franchomme a été l’un des premiers à parler, si je ne m’abuse.

Au Moyen âge, outre que le vin d’aunée conserve une grande réputation, des praticiens plus tardifs dont Albert le Grand (1200-1280) et Bartholomeus de Glanvilla (XIVe siècle) surent tirer parti de l’aunée dans plusieurs manifestations morbifiques dont diverses affections pulmonaires (asthme, bronchite, coqueluche) et cutanées avant tout, ce qui dessine parfaitement le profil thérapeutique de l’aunée, que les auteurs de la Renaissance (Matthiole, Bauhin, Bock…) se firent un honneur de perpétuer. A la suite de quoi sa popularité fut loin de faiblir, puisque, de siècle en siècle, elle fut étayée et renforcée par la pratique et la réflexion de nombreux auteurs : Nicolas Lémery, Pierre Pomet, Jean-Baptiste Chomel, Louis Desbois de Rochefort, Joseph Roques, François-Joseph Cazin, etc. affirment ou réaffirment, élaborent, conçoivent, imaginent, enfin procèdent à toutes actions qui montreraient, d’une manière ou d’une autre, que l’aunée est une respectable grande dame. Et on lira noir sur blanc, bien plus tard, toute l’utilité dont l’aunée peut se prévaloir en thérapeutique. Par exemple, au XXe siècle, Jean Valnet débute la notice qu’il lui consacre par cette phrase : « Une des plantes les plus précieuses ». Alexandre Yersin, le « découvreur » du bacille de la peste, en remarqua les propriétés évidemment antibactériennes, tandis que le médecin italien Carlo Inverna n’hésita pas à considérer, dans les années 1930, l’aunée comme un spécifique de la tuberculose pulmonaire, après qu’il fut remarqué que cette plante agissait aussi face à un autre bacille en l’inhibant, le bacille de Koch. Tout cela explique que, fort plébiscitée, l’aunée entra dans une kyrielle de préparations pharmaceutiques à travers les âges (opiat de Salomon de Joubert, catholicon double de Fernel, onguent martiatum, looch pectoral, sirop hydragogue de Charas, diabotanum de Blondel, emplâtre de Vigo, sirop d’armoise composé, etc.).

Très grande plante vivace originaire du sud-est de l’Europe ainsi que de la frange occidentale de l’Asie, l’aunée peut effectivement se percher à pas loin de trois mètres de haut ! C’est qu’il faut un sacré système racinaire pour maintenir ses fortes tiges velues : en effet, d’apparence rhizomateuse, la racine d’aunée peut atteindre 5 cm d’épaisseur. Grosse et charnue – c’est bien nécessaire pour ancrer l’aunée à la terre –, cette masse racinaire adopte une teinte brun rouge roussâtre à l’extérieur, blanc jaunâtre quand on vient à la rompre.

Le gigantisme de l’aunée s’applique aussi aux feuilles, les inférieures en particulier : de l’extrémité de leur pointe jusqu’au point d’attache sur la tige, on mesure parfois 80 cm ! Longuement pétiolées (ce qui est une illusion : la feuille est resserrée à la manière d’une canule), ces feuilles de forme plus ou moins ovale et lancéolée, sont un peu dentées, et ondulées à leur surface. Sur le dessus, elles affichent un beau vert ridé, sur leur face inférieure une texture duveteuse qui les fait passer pour quelque peu grisâtres. Quant aux plus hautes feuilles, beaucoup plus petites, étroites et cordiformes, elles sont sessiles et légèrement amplexicaules (c’est-à-dire qu’elles engainent la tige, mais pas totalement dans leur cas). En été (de mai à septembre, plus justement), comme il sied aux Astéracées, l’aunée rameuse dans ses hauteurs, développe de grands capitules, étoiles solitaires de 6 à 8 cm de diamètre : au centre se trouvent des tubes jaunes hermaphrodites qu’enserrent de nombreuses et longues fleurs ligulées femelles.

En France, où l’aunée s’est finalement naturalisée, on la trouve sur des sols humides assez ombragés, surtout s’ils sont à dominante marneuse et siliceuse. Elle est pourtant peu fréquente et très localisée. Par exemple, inexistante en Provence et dans les Pyrénées, on la croise quelquefois dans nord et l’est du pays. Partout ailleurs, on peut la dire assez (ce qui est relatif) fréquente, surtout à l’abord des villages, souvent près d’anciennes habitations (ce qui peut laisser suspecter des cultures abandonnées). Autrefois cantonnée aux jardins botaniques et monacaux, elle a pu s’en échapper pour frayer à l’abord des cultures, à la lisière des forêts (sans jamais y mettre le nez), dans les haies, fossés et prairies, pourvu que ces lieux soient humides suffisamment.

L’aunée officinale en phytothérapie

Cette plante a beau s’ingénier à placer ses fleurs à hauteur de regard d’homme, et même plus haut (je souris à l’évocation de la taille du vase dans lequel Hélène envisageait de plonger les tiges d’aunée qu’elle était en train de cueillir au moment de son rapt…), c’est à ses pieds qu’il faut chercher la matière médicale que l’homme s’est toujours entiché à déterrer, pour la découper, disséquer, étudier sous toutes les coutures, etc. : une belle et grosse racine à l’avenant des parties aériennes (pour garder la tête sur les épaules, mieux avoir des semelles plombées). Cette racine, d’odeur forte et pénétrante à l’état frais (un arôme de banane (?) ai-je écrit naguère), possède une saveur un peu âcre et amère, aromatique et piquante lorsqu’on la mâche durant un moment. D’aucuns l’ont trouvée agréable au goût, dans lequel on prétend déceler parfois une touche camphrée qu’il va falloir définitivement mettre en bière : autrefois, l’on disait que la racine d’aunée contenait un camphre qui lui était spécifique, l’hélénine. Or, de camphre, je n’en connais qu’un seul, c’est le bornéone. Alors, c’est vrai que « ça » sent un peu le camphre, mais de la même manière que l’on pourrait dire que « ça » sniffe un peu le menthol ou l’eucalyptol (ce qui n’est pas faux, mais n’est pas vrai non plus !). « Ça » sent tout comme, même si l’on sait bien que ce n’est pas exactement le cas. En revanche, une fois sèche et conservée dans de bonnes conditions, la racine d’aunée exhale un suave parfum d’iris ou de violette, et conserve toujours une saveur épicée, celle-là même qui lui a fait mériter ce surnom d’aromate germain.

Avant de filer dans le détail, nous allons tout d’abord nous attarder sur la plus grosse des évidences : du nom latin de l’aunée – inula – Thomas Thomson a forgé en 1811 le nom d’une substance qu’isola Valentin Rose en 1804, l’inuline. Elle n’est sans doute pas le plus actif des principes qu’on trouve dans l’aunée, mais elle s’y présente surtout massivement (jusqu’à 45 % du poids de la racine), puisqu’elle constitue une substance de stockage énergétique que la plante emmagasine pour plus tard : c’est son caractère « fourmi ». D’autres astéracées font de même : topinambour (90 %), chicorée (55 à 80 %), grande bardane (50 à 70 %), dahlia (40 à 60 %), pissenlit (40 %), arnica (5 %), etc. Glucoside (polysaccharide) ayant une composition proche de celle de l’amidon, l’inuline n’en est pourtant pas, puisque cette fécule particulière ne forme pas une sorte de gelée mucilagineuse au contact de l’eau, ni ne bleuit à celui de l’iode. L’inuline, qui confère sa saveur douce au topinambour et au fond d’artichaut, « n’est pas digérée mais utilisée par les bactéries intestinales comme source d’énergie. La fermentation bactérienne qui en résulte va avoir plusieurs conséquences. Elle produit des acides gras à courte chaîne qui augmentent l’acidité du milieu intestinal et, par la même occasion, la solubilité du fer ; la fermentation de l’inuline active la multiplication des cellules de la paroi intestinale et augmente ainsi la surface d’absorption ; elle active aussi le gène responsable de la synthèse des transporteurs nécessaires à l’entrée du fer dans les cellules intestinales »4. Ainsi, l’inuline, favorisant l’assimilation du fer organique, est-elle tout indiquée pour lutter contre l’anémie, d’autant qu’elle promeut les bactéries intestinales bénéfiques à l’organisme. Chez les Anciens, l’on avait déjà remarqué ce fait, non explicité alors, mais qui recherchait, empiriquement, à administrer conjointement l’aunée avec le fer. Ainsi, Desbois de Rochefort, auquel fit suite Cazin : « Je donne, dit-il, l’infusion aqueuse coupée avec autant d’eau de clous rouillés »5. Mais refrénons-nous, nous empiétons sur les deux paragraphes qui vont suivre tout à l’heure. Plutôt, poursuivons l’inventaire des substances dignes de notre intérêt phytothérapeutique. J’ai recensé quelques sels minéraux (calcium, potassium, magnésium, soufre…), une résine qui donne son âcreté à la racine d’aunée, de l’albumine, une gomme, mais surtout :

  • Des stérols : β-sitostérol, stigmastérol ;
  • Des acides phénols : acétique, caféique, chlorogénique, hydrobenzoïque, dicaféylquinique ;
  • Des acides aminés : sérine, thréonine, acide aspartique, acide glutamique ;
  • Des flavonoïdes : épicatéchine, gallate de catéchine, dihydroquercétine, rutoside de pentosyle, kaempférol ;
  • Une essence aromatique dont on tire une huile essentielle composée de sesquiterpènes (azulène, β-élémène, α et β-bergamotène), de monoterpènes (α et β-pinène), de triterpènols (dammaradiénol), de lactones sesquiterpéniques (alantolactone, isoalantolactone, santamarine), d’alantol et d’anéthol.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne et bactériostatique (staphylocoque doré, babesia, bacille de Koch), antifongique et fongistatique, antiparasitaire, antiprotozoaire, larvicide (Aedes aegypti)
  • Antiseptique, sédative et antispasmodique des voies respiratoires, béchique, expectorante, mucolytique, asséchante des muqueuses respiratoires, stimulante des muqueuses bronchiques, cicatrisante des muqueuses bronchiques, anti-inflammatoire bronchique
  • Antiseptique et sédative des voies urinaires, diurétique, éliminatrice de l’urée et des chlorures
  • Dépurative, sudorifique, diaphorétique, détoxifiante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique de l’intestin grêle, vermifuge
  • Cholagogue, hépatoprotectrice (c’est une « hépatique » : cf. la couleur de ses fleurs et la forme de ses feuilles)
  • Tonique amère, stimulante générale, fortifiante
  • Cicatrisante, détersive, résolutive, antiprurigineuse
  • Emménagogue, utérotonique
  • Hypotensive
  • Fébrifuge
  • Antitumorale, cytotoxique
  • Neuroprotectrice, anti-oxydante
  • Améliore la vigilance

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite catarrhale, spasmes bronchiques, asthme humide, toux quinteuse, toux des tuberculeux (l’aunée leur est grandement profitable), coqueluche, engorgement des voies respiratoires, maux de gorge, amygdalite, angine, irritation du larynx, trachéite chronique, grippe accompagnée de fièvre
  • Troubles de la sphère digestive : inappétence, atonie gastro-intestinale, aigreur et brûlure d’estomac, tiraillement gastrique, nausée, vomissement, diarrhée (chronique, séreuse), fermentation intestinale, entérite, ulcère gastrique, colique de plomb, parasites intestinaux (ascaris, ankylostomes, nématodes, trichures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, urémie, atonie vésicale, catarrhe vésical, cystite, néphrite, pyélonéphrite, colique néphrétique, hydropisie, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, ictère, cholémie, engorgement lent du foie
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, règles insuffisantes et/ou douloureuses, provoquer et régulariser les règles chez la jeune fille, leucorrhée (par endométrite catarrhale), engorgement lent de la matrice
  • Affections cutanées : scrofule, dartre, gale, eczéma, prurit, démangeaisons herpétiques, peau croûteuse, plaie, plaie d’allure douteuse, blessure, ulcère (atone, indolent, ancien), coupure, escarres
  • Faiblesse et fatigue générale, asthénie, anémie, chlorose (les « pâles couleurs », comme l’on disait dans l’ancien temps), convalescence, fatigue après infection grippale
  • Hémorroïdes
  • Hypertension
  • Engorgement lent de la rate
  • Scorbut (en compagnie du raifort)
  • Cure de démorphinisation

L’aunée en médecine traditionnelle chinoise

L’aunée entre particulièrement en correspondance avec les deux grands méridiens associés à l’élément Terre : Rate/Pancréas (Yin) et Estomac (Yang). De plus, elle apporte une action bienfaisante sur quatre méridiens Yin appartenant chacun aux quatre autres éléments propres à la médecine traditionnelle chinoise, ceux du Foie (Bois), du Poumon (Métal), des Reins (Eau) et du Cœur (Feu). D’une manière générale, l’aunée tonifie l’énergie de ces six méridiens, dont l’action sur la sphère physique reprend peu ou prou ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent : fragilité immunitaire, asthénie, anémie, infection bactérienne et virale, fatigue après infection, aménorrhée, dysménorrhée, difficultés digestives, acidité gastrique, néphrite, bronchite, toux, eczéma, dermatoses, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’aunée à destination interne : compter 15 à 30 g par litre d’eau. Tisane très aromatique et agréable au contraire de la préparation suivante :
  • Décoction de racine d’aunée à destination interne : compter 10 à 30 g par litre d’eau. Une extrême coction dissout plus facilement la résine très âcre de l’aunée ce qui, in fine, rend cette décoction particulièrement imbuvable. De plus, les principes aromatiques de la racine d’aunée sont littéralement vaporisés par ce procédé. Donc, mieux vaut préconiser une plus petite quantité (maximum 20 g) en décoction pendant pas plus d’une trentaine de minutes (ce qui, me concernant, m’apparaît déjà trop long). Si l’on destine cette décoction à un usage externe, cette précaution n’a plus lieu d’être, l’on peut même forcer la dose jusqu’à 60, voir 100 g par litre d’eau.
  • Macération vineuse de racine pilée : 40 g de racine en macération durant deux semaines dans un mélange d’eau-de-vie (50 cl) et de vin blanc (100 cl). Autre recette : 60 g de racine concassée dans un litre de vin rouge (ou blanc) en macération durant une dizaine de jours. A l’issue, on filtre puis on édulcore au miel ou au sirop de sucre de canne.
  • Teinture-mère : 10 à 20 gouttes par prise trois fois par jour.
  • Inhalation : une cuillère à café de teinture-mère dans un bol d’eau chaude (on ferait de même avec son huile essentielle si nous en disposions).
  • Sirop de racine d’aunée.
  • Poudre de racine : 2 à 10 g par jour dans un véhicule liquide adapté (miel, sirop, jaune d’œuf).
  • Pommade : 10 g d’axonge auxquels on mêle 20 g de poudre de racine d’aunée (on peut aller jusqu’à 50/50).
  • Racine confite au sucre (comme les pétioles d’angélique) : on lui fait prendre la fonction de « bonbons » à suçoter lors des désagréments qui affectent les voies respiratoires hautes.

Voici quelques recettes composées histoire de s’égarer sur des sentiers peu débattus :

  • Infusion contre la coqueluche : racine d’aunée, thym, serpolet, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Infusion contre l’asthme : racine d’aunée, racine de primevère, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Tisane anticatarrhale de Théodore Tronchin (1709-1781), médecin de Voltaire : placez 130 g de miel blond dans un litre d’eau que vous porterez à ébullition jusqu’à ce que le tout frémisse à peine. Aux premiers bouillons, coupez le feu, ajoutez 16 g de racine d’aunée débitée en petits morceaux et 8 g de badiane (ou d’anis vert si vous n’en disposez pas). Laissez infuser hors du feu et à couvert durant ¾ d’heure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès l’automne (septembre, octobre) et peut s’étaler tout l’hiver durant (des prélèvements printaniers ne sont pas impossibles) et concerne les plants de 2 à 4 ans. Une fois déchaussée, on brosse bien la racine, on la découpe en tronçons et puis on les fait sécher au soleil ou à l’étuve (à une température de 35 à 45° C). On peut cueillir les jeunes feuilles au mois de juin pour en user immédiatement.
  • Comme cela est typique des Astéracées, l’aunée n’échappe pas à un potentiel pouvoir allergisant qui se manifeste surtout via des dermatites de contact. Consommée par voie interne et à dose inadaptée, l’aunée peut provoquer nausée, vomissement, diarrhée et crampes, plus rarement des spasmes et des symptômes de paralysie. On ne l’administrera pas en cas de grossesse (utérotonie) et d’allaitement.
  • Comestible, la racine de l’aunée est parfois surnommée, comme nous l’avons déjà relevé, aromate germain, puisqu’en Allemagne on la râpait comme on le fait du gingembre, afin d’aromatiser les gâteaux et les salades de fruits. Elle était également confite. Autrefois, en Suisse romande, la racine d’aunée tenait bonne compagnie à l’absinthe dans la liqueur du même nom. En Alsace, on mettait à macérer la racine d’aunée dans du moût de raisin rouge : cela formait un vin aromatique, le reps. Enfin, sachons que les jeunes feuilles cueillies en juin sont comestibles aussi bien crues que cuites.
  • Récemment, j’ai appris qu’on vendait du bois de gaïac comme encens à brûler sur une pastille de charbon : l’on peut faire de même avec la racine d’aunée afin de parfumer les habitations de son arôme particulier.
  • Faux ami : une autre plante de la famille des Astéracées en est un : Telekia speciosa. Attention de ne pas confondre ces deux plantes.
  • Autres espèces : l’inule des montagnes (I. montana), l’inule conyze (I. conyza), l’aunée à feuilles de saule (I. salicina), la conyze des prés (I. britannica), l’inule fausse-aunée (I. helenioides), l’aunée visqueuse (I. viscosa), l’aunée faux perce-pierre (I. crythmoides), l’aunée des prairies (I. japonica) et enfin l’inule odorante ou petite inule (I. graveolens), qu’on honorera d’un petit article à sa mesure la semaine prochaine, puisqu’il est impératif de dire deux mots de son huile essentielle, certes hors de prix, mais particulièrement intéressante.
  • La teinturerie a su tirer de la racine d’aunée un pigment bleu.

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  1. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 89.
  2. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article « helenium » rédigé par Louis de Jaucourt (1704-1780).
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 62.
  4. La Garance voyageuse, n° 82, p. 3.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 104.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Stefan Lefnaer (wikimedia commons).

Une réflexion sur “L’aunée officinale (Inula helenium)

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