Le tamarinier (Tamarinus indicus)

Crédit photo : Dinesh Valke – wikimedia commons

Quel que soit la manière dont on le nomme – Tamarinus indicus, tamar hindi, tamarindi, tamer hindy –, il ressort de tout cela une seule signification que voici : « dattier de l’Inde ». Le tamarinier y est depuis si longtemps installé qu’on l’en a cru originaire, alors que là n’est pas sa réelle provenance, son fief natal se situant plutôt du côté des régions sèches d’Afrique de l’est (ou de Madagascar, entend-on parfois être avancé).

Son intégration à la flore asiatique est donc déjà fort ancienne, si l’on en juge par la forte prégnance du tamarinier dans des pays comme le Laos, la Thaïlande, l’Inde ou encore Sri Lanka. Là-bas, l’on dit que l’odeur qui se dégage de son bois très dur ainsi que l’ombre épaisse fournie par cet arbre tout ce qu’il y a de plus ornemental, ne seraient pas sans danger, puisque l’on considère le tamarinier comme la demeure d’influences malfaisantes, comme semble l’attester l’un de ses noms sanskrits – yamadūtaka, c’est-à-dire « messager du dieu de la mort », ce qui n’est pas exactement anodin, non plus que ce qui se dessine dans l’extrait suivant : « Les bâtons de tamarinier, les armes blanches dotées d’un fourreau de tamarinier sont efficaces même contre ceux qui se sont rendus invulnérables : c’est que ce bois hérite des dangereux pouvoirs des esprits qui l’habitent »1. A côté de ces frémissantes évocations, le tamarinier apparaît parfois comme plus propitiatoire que clairement ombrageux, ne serait-ce qu’en cernant le tronc de l’un de ces arbres avec un vêtement féminin, manière d’attirer à soi la fécondité de l’arbre, et peut-être même aussi celle de la femme…

Bien sûr, lorsque les Européens décidèrent d’emporter un peu de tamarins dans leurs bagages, ils laissèrent sur place le chapitre des mythes et légendes, et c’est bien regrettable, puisque cela m’empêche de vous en narrer davantage sur ce sujet.

Redescendons sur terre. Par chance, quand le tamarin débarquait dans les ports d’Europe, il y était expédié en gousses entières, ce qui permit de se rendre un peu compte de l’allure de la bête, chose tout à fait différente lorsque c’était la pulpe toute prête qui arrivait dans les cales des navires, surtout qu’en cet état, elle pouvait être l’objet de quelques falsifications, pratique fâcheuse sachant qu’on la réservait à la pharmacie. Du temps de Pomet et Lémery, on avait déjà levé un lièvre. Dressant les caractéristiques majeures que doit montrer la pulpe de tamarin pour être acceptée, Jean-Baptiste Chomel indiquait qu’elle doit avoir au goût une saveur vineuse et aigrelette, tandis que Lémery conseillait de se méfier de la pâte de tamarin trop noire, par possible sophistication au cuivre, et d’accorder toute sa confiance à celle qui est brun rougeâtre, laquelle a plus de chance d’être proche de l’état de nature. Et par-dessus tout, il faut s’aviser « qu’ils n’aient point été encavés, ce qui se connaîtra à leur trop grande humidité, à l’odeur de cave qu’ils ont, et à leurs noyaux qui se gonflent, et qu’il n’ait point été goussé, c’est-à-dire falsifié avec de la mélasse, du sucre et du vinaigre »2. Cette frauduleuse imitation prend compte du fait que « cette pulpe contient un principe gommeux très abondant, une huile douce, un principe sucré, et un sel absolument analogue à la crème de tartre »3, duquel, en grande partie, le tamarinier tire cet agréable goût suret qui fait de lui, par ses feuilles et sa pulpe, une matière médicale efficacement rafraîchissante et désaltérante, ce qui en cas de fièvre ardente convient fort à propos. Fort usité comme la casse et le séné, le tamarin fut l’un des purgatifs doux à la mode durant les XVIIe et XVIIIe siècles, avant que de tomber dans l’oubli.

Le tamarinier est un bel et grand arbre (10 à 25 m) à croissance lente, dont les sujets les plus vieux peuvent approcher un âge vénérable, ce qui le rend remarquable « par la grosseur de sa tige qui est telle que trois ou quatre hommes peuvent à peine l’embrasser, lorsqu’il est parvenu à son entier accroissement »4. Son écorce brune, épaisse, gercée, contraste nettement avec la verdeur candide et luisante de ses feuilles paripennées longues comme la main, composées d’un pétiole d’une quinzaine de centimètres de long, duquel s’égrènent dix à vingt paires de folioles un peu velues en-dessous, épaisses, quelque peu charnues et persistantes. Si les feuilles de la sensitive (Mimosa pudica) se referment lorsqu’on les touche, celles du tamarinier font de même une fois que la nuit tombée les étreint. A l’aisselle de ces mêmes feuilles ainsi qu’à l’extrémité des rameaux, apparaissent au printemps des racèmes de fleurs groupées par huit à dix. Ce n’est pas le tout que de s’extasier sur le tamarin si l’on n’est pas même capable de s’autoriser à prendre connaissance de la fleur qui peut bien le fabriquer : tout d’abord bouton floral d’un rouge luisant et éclatant (de loin, l’effet est saisissant), il s’ouvre sur trois pétales ondulés, à peu près d’égale longueur, d’une couleur allant du jaune clair au jaune orangé, le tout finement veinulé de rouge sang. Au cœur de la corolle émergent un pistil et trois grosses étamines recourbées en direction des pétales. Le tout élabore, au final, une fleur des plus somptueuses que l’allure boudinée du tamarin ne permet qu’à grand-peine de soupçonner : premièrement verte, la gousse incurvée du tamarinier dessine une à trois loges renfermant chacune jusqu’à trois semences épaisses, coriaces, brillantes. Presque carrées , elles sont empilées les unes sur les autres au point de paraître comprimées par une invisible pression. A cela s’ajoute un filet de filaments durs et fibreux qui emprisonne ces graines, qu’une pulpe brun rougeâtre vient dissimuler. L’on n’a aucunement conscience de la lutte qui se joue là, lorsque l’on considère le tamarin de l’extérieur : une surface pelucheuse finement veloutée et fragile qui se brise facilement sous la pression des doigts. Longs de 10 à 15 cm, les tamarins se ramassent par grappes fournies quand vient le mois d’octobre, et cela dans bien des pays d’Asie (Inde, Chine, Asie du sud-est…), d’Afrique (Madagascar, Égypte) ou encore d’Amérique, puisqu’on l’y a amené au XVIe siècle. Cela fait qu’aujourd’hui le tamarinier est très présent non seulement dans les Antilles mais aussi au Mexique et en Amérique centrale (Honduras, Guatemala).

Le tamarinier en phytothérapie

De même que la pomme est fruit du pommier, le tamarin est celui du tamarinier. Jusqu’à présent, et pour le peu de cas que la thérapeutique a fait du tamarinier, elle ne s’est jamais concentrée que sur le fruit de cet arbre, plus précisément sa pulpe. C’est pourquoi il est plus fréquent de dénicher des informations à ce seul sujet plutôt que sur les feuilles ou encore les graines qu’abrite la pulpe du fruit. Nous pouvons cependant apporter un peu d’eau à notre moulin sur ces deux derniers points : les feuilles recèlent des flavonoïdes et deux triterpènes, le lupanone et le lupéol, dont l’un semble doué d’intéressantes propriétés anti-inflammatoires et anticancéreuses. Quant aux graines, elles sont bourrées de sucres (polysaccharides : 65 à 70 %), de protéines (15 à 20 %) et de lipides (3 à 7 %). A propos de la pulpe, on y trouve aussi une forte proportion de sucres, plus précisément des monosaccharides comme le fructose (20 à 40 %) et presque la moitié moins d’acides organiques variés (10 à 18 %), ce qui confère à cette pulpe un goût mêlant le doux à l’acide. Voici quels sont ces acides : lactique, formique, acétique, malique, tartrique, citrique, nicotinique, succinique… A de l’amidon et de la pectine, il est bon d’ajouter encore des sels minéraux (dont pas loin d’1 % de potassium), de grosses quantités de vitamine C, et enfin quelques traces d’essence, avec des molécules aromatiques telles que la pyrazine et le cinnamate d’éthyle.

Propriétés thérapeutiques

  • Rafraîchissant, calmant de la soif, tempérant de la chaleur fébrile
  • Purgatif doux, laxatif léger, stimulant de l’appétit, améliore la digestion, cholérétique, tonifiant de l’estomac, antiputride intestinal
  • Expectorant
  • Favorable au foie et aux reins

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, constipation des hépatobiliaires, dysenterie, flatulences, nausée et vomissement (y compris lors de la grossesse)
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, rhume, bronchite, affections pulmonaires muqueuses et séreuses
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, inflammation bilieuse
  • Fièvre, ardeur de la fièvre

Modes d’emploi

  • Pulpe telle quelle, c’est-à-dire sans cosse, mondée de ses semences et du réseau fibreux qui emprisonne le tout. On peut en avaler 10 à 50 g par jour.
  • Infusion aqueuse de pulpe : compter 20 à 50 g pour un litre d’eau.
  • Extrait : 3 à 15 g dans un demi verre d’eau sucrée.
  • Décoction de pulpe dans l’eau, le petit lait, le lait.

Note : l’ancienne pharmacopée avait intégré la pulpe de tamarin dans certaines compositions comme l’électuaire lénitif, dont « la vertu de cette composition réside dans le séné, qui en est le seul ingrédient réellement purgatif : toutes les autres drogues ne servent qu’à en masquer le goût et à en corriger l’activité »5. Que disais-je pas plus tard que la semaine dernière ? Le roi Séné et ses pitoyables sujets ! Sachons, tout de même, qui sont ces derniers : orge, polypode, raisins secs, jujube, sébeste, pruneau, scolopendre, mercuriale, violette, réglisse, casse, fenouil. Pas sûr que dans cette liste-là il ne s’en trouve pas un, au moins, qui puisse tenir la comparaison avec le seul séné !… En tous les cas, c’est un avis tout à fait représentatif de son siècle et surtout du précédent, durant lequel, rappelez-vous, l’on ne jurait (presque) que par le séné.

On trouve encore la pulpe de tamarin dans le catholicon double de rhubarbe, qui ressemble beaucoup au précédent, et dont le nom nous renseigne sur l’entière confiance qu’avaient en lui les Anciens : si l’on considère que le mot électuaire provient du latin electus, « excellent », s’y ajoute le caractère universel de la dite panacée à travers ce terme même de catholicon.

Enfin, il en existait bien d’autres ayant pour ingrédient le tamarin dont l’électuaire hydragogue de François Sylvius, l’électuaire de tamarin d’Horstius, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : lorsque la fructification est complète, c’est-à-dire au mois d’octobre (cela reste relatif selon la région bien entendu). On sèche ensuite les gousses entières (qu’on découvre parfois parmi les fruits exotiques dans des boîtes cartonnées souvent d’½ kg, ce qui est tout à fait typique des épiceries asiatiques). Il est possible d’enlever les coques, la résille et les semences, et de compacter la pulpe sous forme de pain, comme on le fait des dattes. Parfois, le tamarin est vendu sous la forme d’une sorte de mélasse, pâte épaisse et collante, ou bien confit. Enfin, les modes d’apprêt ne manquent pas.
  • Cuisine : comme nous venons de le souligner, partout où le tamarinier s’est implanté, il a suscité bien des vocations culinaires : l’on a bien remarqué l’agréable saveur acidulée de ses feuilles (que l’on consomme comme légume à l’occasion dans plusieurs pays d’Asie du sud-est), mais c’est surtout sur la gousse, le tamarin, que toute l’attention s’est portée, lequel entre dans de nombreuses préparations, parmi lesquelles nous pouvons lister celles-ci (procédons pays par pays, ce sera plus simple) : – Inde : curries, ragoûts de légumes épicés, chutneys, tamar (pulpe à laquelle on ajoute du séné et du chocolat) ; – Thaïlande : soupes ; – Chine : tamarin confit ; – Moyen-Orient : confitures, confiseries, sorbets ; – Afrique : boissons rafraîchissantes ; – Antilles : plats de riz, desserts, boissons rafraîchissantes. En souvenir de la domination séculaire qu’ils imprimèrent au sous-continent indien, les Anglais conservent le tamarin sous la forme d’un condiment que les amateurs de brunch connaissent bien, la worcestershire sauce.
  • Enfin, sachez toujours que si jamais vous n’appréciez guère le goût aigrelet du tamarin, vous pouvez toujours vous servir de sa pulpe, à condition qu’elle soit bien mûre, pour fourbir l’argenterie et surtout les objets en cuivre !

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 919.
  2. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 253.
  3. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 382.
  4. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 507.
  5. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Tome 9, p. 385.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : J.-M. Garg

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