Le gui blanc (Viscum album)

Crédit photo : K. Ziarnek – wikimedia commons

Synonymes : gui commun, gui parasite, verguet, vert de pommier, gillon, blondeau, bouchon, bois de sainte Croix, balai de tonnerre, gu, glu, mistel.

Le gui est indissociable de l’arbre et dans une plus large mesure de la forêt. Indissociable et réductible, car sans arbre, pas de gui. Actuellement, les zones forestières françaises sont évaluées à 30 % du territoire, contre environ 75 % lorsque Jules César posa le pied en Gaule pour la première fois il y a environ 2000 ans. La grande masse d’arbres qu’elle portait alors justifie qu’« un écureuil aurait pu, d’arbre en arbre, aller de l’Auvergne à l’Atlantique sans dessiner sur le sol l’empreinte de ses petites pattes griffues »1, raison pour laquelle on l’a qualifiée de « chevelue ».

Quantitativement, peut-être rencontrait-on alors davantage le gui dit de chêne qu’aujourd’hui, arbre avec lequel, symboliquement, le gui reste fort attaché. A l’heure actuelle, le gui n’existe que de façon très anecdotique sur cet arbre (au contraire des peupliers, des saules ou encore des aubépines). Autrement dit, l’union de ces deux végétaux peuple plus facilement l’imaginaire collectif qu’elle n’est effective dans la nature. La raréfaction du chêne (?) depuis César pourrait-elle expliquer celle du gui de chêne ? Dans les années 1940, Paul-Victor Fournier signalait qu’il n’existait en France que douze à quinze localités où l’on pouvait voir du gui pousser sur des chênes. Aujourd’hui, on compterait une cinquantaine de ces chênes sur le sol français et seulement un en Suisse. Aussi, comment expliquer cette insistante prédominance de la formule « gui de chêne » ? Fournier propose une explication : « Sous le nom de ‘gui de chêne’, les Anciens désignaient le Loranthus europaeus à feuilles caduques du Midi de l’Europe »2, à écorce gris noirâtre et aux baies de couleur jaune, très distinguable du gui blanc. Mais quid de ce gui jaune puisqu’il ne vit pas en France ? Qu’importe la France, puisque les Anciens qu’évoque Fournier, ça devait sans doute être les antiques Grecs et Romains qui, eux, connaissaient bien ce gui jaune. Peut-on imaginer que César l’ait ignoré ? Peut-être. Mais Pline ? Certainement pas. Et ce qui est marquant – je n’inviterais pas le gui jaune ici si ce n’était pas pour une excellente raison – c’est que si l’on sait que le gui blanc pousse rarement sur le chêne, le jaune s’avère être un courant parasite des Fagacées, c’est-à-dire ces arbres sur lesquels le blanc s’installe très rarement : châtaignier, hêtre et chêne. Lorsque Pline décrit le rituel de cueillette du gui telle qu’elle était réalisée en Gaule par les druides, il ne souffle mot de l’identité précise de la plante. On ignore donc s’il s’agit du blanc ou du jaune, mais on se laisse tenter par l’idée qu’il pourrait être question du blanc, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, le gui jaune est inexistant en France, et tout porte à croire que cela devait être également le cas au temps de la Gaule conquise par César. Remémorons-nous le célèbre passage de l’Histoire naturelle (dont il nous faudra bien nous satisfaire, car c’est l’unique témoignage disponible sur ce point) : « Les druides – c’est le nom que les Gaulois donnent à leurs mages – n’ont rien de plus sacré que le gui et l’arbre qui le porte, pourvu que ce soit un robur [id est : Quercus robur, le chêne pédonculé]. Le robur est déjà par lui-même l’arbre qu’ils choisissent pour les bois sacrés, et ils n’accomplissent aucune cérémonie religieuse sans son feuillage, au point que l’étymologie de leur nom de druides pourrait passer pour grecque. C’est un fait qu’ils regardent tout ce qui pousse sur ces arbres comme envoyé du ciel, et y voient un signe de l’élection de l’arbre par le dieu lui-même. On trouve très rarement du gui (sur le chêne) et, quand on en a découvert, on le cueille en grande pompe religieuse ; ce doit être avant tout le sixième jour de la Lune, qui marque chez eux le début des mois, des années et des siècles, qui durent trente ans, jour choisi parce que la Lune est déjà dans toute sa force sans être à mi-cours. Ils l’appellent en leur langue ‘celui qui guérit tout’ [NdA : Pline ne fournit que l’expression latine – omnia sanans – correspondant au terme panacée ; les mots olliach (gallois), uile-ic (gaélique irlandais) et uil-oc (gaélique écossais) possèdent le même sens, c’est-à-dire celui de panacée permettant de surmonter toutes les difficultés.]. Ils préparent selon les rites au pied de l’arbre un sacrifice et un festin religieux et amènent deux taureaux blancs dont les cornes sont liées alors pour la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte dans l’arbre, coupe le gui avec une serpe d’or et le reçoit sur un sayon blanc. Ils immolent ensuite les victimes en priant le dieu de rendre son présent (le gui) propice à ceux auxquels il l’a accordé. Ils croient que le gui, pris en boisson, donne la fécondité à tout animal stérile, qu’il est un remède contre tous les poisons »3. Pour que tout cela ne demeure pas au stade de la jolie image d’Épinal, il importe de creuser un peu et d’expliciter les paroles de Pline. La rareté du gui blanc s’épanouissant sur le chêne en Gaule dut renforcer sa préciosité, le caractère sacré du chêne accroissant de fait les pouvoirs du gui, susceptible d’en détenir bien davantage encore s’il est frappé par la foudre. Mais n’allons pas compliquer notre affaire au risque de devoir chercher une aiguille dans une meule de foin.

Une plante poussant entre Ciel et Terre a nécessairement dû frapper les esprits. Ne prenant ses racines dans le sol, le gui est libéré de ce substrat. En effet, « la graine de gui ne pousse pas dans l’humus », explique Guy Fuinel, qui poursuit : « c’est-à-dire près de l’humain »4, mais sur l’arbre duquel découlent, partout sur Terre, les hommes primitifs que nous dépeignent de nombreux mythes anthropogoniques. Bénéficiant d’une relation privilégiée avec le Ciel, le gui semble être l’incarnation d’une vie supérieure quasi divine. Il « pousse dans toutes les directions comme s’il était indifférent à l’attrait du soleil [NdA : quand bien même il cherche à se défaire de l’obscurité] et à la loi de la pesanteur […]. Il se veut hors de l’espace, hors du temps. Les druides le considéraient comme la plante symbolisant l’éternité du monde et l’immortalité de l’âme5.

Avant de poursuivre, attardons-nous sur quelques points de détail importants. Tout d’abord, on laisse entendre que le gui, lors de sa cueillette, ne devait pas toucher terre. En effet, peut-on imaginer le druide sectionner les rameaux de gui et les laisser choir jusqu’au sol, sans que ceux-ci ne se détériorent du fait du point élevé duquel ils ont été abandonnés dans le vide ? Non, il était bien plus pratique de tendre un drap blanc, de même nature que ceux qu’on utilise pour la récolte des olives. Que dit Pline ? Il parle d’un sayon. Qu’est-ce donc ? Un vêtement, plus précisément une pelisse ouverte, attachée par une fibule. Le druide plaçait donc les rameaux dans son giron au fur et à mesure qu’il les cueillait à l’aide de sa célèbre serpe qu’on dit d’or. Peut-être s’agit-il d’une équivoque de la part de Pline, qui aurait, pense-t-on parfois, confondu l’aurea de l’or avec l’area de l’airain. Ne s’agissait-il pas d’un outil de bronze plus que d’or ? Ou bien forgé dans du fer puis recouvert d’une feuille d’or, ce à quoi les Gaulois s’entendaient très bien, mais certainement pas en fer seulement, car ce métal avait la réputation de faire fuir les esprits. Sectionner un rameau de gui avec un instrument ferreux, c’était s’assurer la fuite des esprits du gui et le meilleur moyen de se garantir l’amenuisement de ses pouvoirs. Après, pourquoi ne pas imaginer une serpe intégralement faite d’or ? La Gaule opulente n’en avait-elle pas les moyens ? A une époque, j’ai argumenté en défaveur, avançant l’argument de la ductilité de ce métal. Mais le poids d’un tel objet allié à la fragilité des rameaux du gui aurait sans doute autorisé une récolte plus aisée qu’on ne l’imagine. Une fois que le druide avait achevé son office, le gui récolté était parfois déposé dans une bassine d’or (ou dorée ? Même question…) emplie d’eau : on obtenait ainsi une eau lustrale censée guérir toutes sortes de maux (toux, coqueluche, autres maladies pectorales, convulsions, fièvre, etc.), de prévenir les sortilèges et les maléfices, de donner des forces et d’accorder l’invincibilité6. « Certains croyaient […] que le gui faisait concevoir les femmes qui en portaient sur elles »7 ou qui absorbaient la potion de fertilité et de fécondité concoctée par les druides. « Sa provenance céleste et le fait qu’il soit disséminé par les oiseaux expliquent que […] la consommation de gui ait permis de communiquer avec les esprits. Or, dans la mentalité archaïque, ce sont les esprits […] qui fécondent les femmes et les femelles du troupeau, fonction à quoi semble prédestiné le gui dont le suc [des baies] a la consistance du sperme »8, rappelant par là que couper le gui, c’était aussi procéder à une émasculation symbolique.

Que le gui de chêne, aussi rare soit-il, ait eu la préférence des druides ne doit rien au hasard, car consommer du gui, c’est boire le deur derhue, c’est-à-dire « l’eau du chêne », sa sève, son sang, son essence même, une eau séminale descendue du Ciel avec la foudre dont les éclairs sont symbole de révélation. Et l’on sait à quel point le chêne attire la foudre, ainsi qu’un important contingent de divinités auxquelles cet arbre est consacré : Zeus, Odin, Perkunas, Taranis, etc. Ainsi, le gui émanant du chêne était-il davantage révéré, puisqu’il jouait le rôle d’émissaire de la puissance de l’arbre et, par voie de conséquence, de celle du dieu auquel il était attribué.

Divinité > foudre > chêne > gui > homme

De plus, son caractère semper virens fait qu’il s’affranchit de la caducité (à l’inverse du gui jaune qui perd ses feuilles chaque année). Au contraire, il incarne la puissante constance de fertilité de la Nature, et donc l’immortalité et la régénération physique et spirituelle, eu égard à l’aura sacrée qui le nimbe, ce en quoi sa forme solaire et rayonnante n’est que la figuration de la plus haute forme de sagesse.

Celtes et Germains considéraient aussi le gui comme étant apte à ouvrir le monde souterrain. Les Celtes « voyaient dans ce ‘rameau d’or’, capable de conduire à la fois à l’obscurité et au renouveau, un signe envoyé du ciel »9, un « rameau d’or » qui fait écho à celui dont parle Virgile dans le sixième livre de l’Énéide : « Un rameau, dont la souple baguette et les feuilles sont d’or, se cache dans un arbre touffu, consacré à la Junon infernale. Tout un bouquet de bois le protège, et l’obscur vallon l’enveloppe de son ombre. Mais il est impossible de pénétrer sous les profondeurs de la terre avant d’avoir détaché de l’arbre la branche au feuillage d’or… Énée, guidé par deux colombes, se met à la recherche de l’arbre au rameau d’or dans les grands bois et soudain le découvre dans des ravins profonds… Arrivées aux gorges empestées de l’Arverne, les colombes s’élèvent d’un coup d’aile et, glissant dans l’air limpide, elles se posent toutes deux à l’endroit rêvé, dans l’arbre où le reflet de l’or éclate et tranche sur le feuillage. Comme sous les brumes de l’hiver, au fond des bois, le gui, étranger aux arbres qui le portent, renaît avec ses nouvelles feuilles et entoure leurs troncs arrondis de ses fruits couleur de safran, la frondaison d’or apparaissant dans l’yeuse touffue, et ses feuilles brillantes crépitaient au vent léger »10. Outre le fait qu’il faut ici voir davantage le gui jaune que le blanc (« renaît avec ses nouvelles feuilles », « ses fruits couleur de safran »), ce rameau « est le symbole de la lumière initiatique qui permet de triompher des ombres du royaume de Pluton et d’en resurgir, donc de ressusciter »11.

Qu’un végétal ait tant cristallisé le sacré chez les Anciens ne doit pas nous surprendre. Ce qui le doit, c’est le « fil d’Ariane » que le gui a laissé derrière lui. En effet, le gui à la verte parure, présent en nos demeures à certaine date de l’année, témoigne de sa grandeur passée. La première image qui nous viendra à l’esprit est sans doute celle du gui suspendu – qui ne touche pas terre, donc ! –, et au-dessous duquel l’on s’embrasse le premier de l’an en signe propitiatoire (bons auspices, vœux de prospérité, de bonheur et de longue vie) et annonciateur d’une future bonne nouvelle (mariage, naissance, etc.). Non seulement ces embrassades cherchent à accueillir la joie, mais la simple présence de rameaux de gui, par leurs effluves bienveillants, agissent comme porte-bonheur qui chassent le mal. C’était même l’occasion de suspendre les hostilités ! D’après Didier Roguet, « lorsque des ennemis se rencontraient sous une branche à gui en forêt dans la Gaule ancienne celtique, ils devaient déposer les armes et observer une trêve jusqu’au lendemain »12. La valeur talismanique du gui est donc bel et bien présente, procédant tant par attraction que par répulsion. Par ailleurs, « si l’on fait brûler une branche de gui la nuit de Noël dans la cheminée d’une maison, cette dernière est protégée toute l’année à venir du mauvais sort »13, de même que si l’on en dépose quelques bouquets dans les étables, pratique qui avait déjà cours au Moyen-âge.

L’on constate donc que le gui n’a rien perdu de sa verdeur, d’autant plus si l’on sait qu’un pape du IVe siècle a donné son nom au dernier jour de l’année, Sylvestre. Par la fête qui lui est consacrée, par son nom même, il rappelle, même si on ne l’entend pas toujours, qu’il célèbre la survie de l’esprit de la forêt. C’est à la suite de ces festivités que prend place un événement particulier sur lequel nous allons nous attarder un moment afin de débrouiller un peu l’écheveau de données qui nous attendent. Autrefois, bien plus qu’aujourd’hui, les débuts de chaque année résonnaient au cri de l’étrange formule que voici : « Au gui l’an neuf ! » Il était poussé par des enfants qui réclamaient des étrennes (si le latin strena d’origine renvoie à l’idée de « présage », c’est celle de « cadeau » qui s’est finalement imposée), ce qui « renforça le prestige de ce végétal symbolique du Nouvel An, bien que la véritable origine du vœu des enfants tienne de l’aguilaneu ou aguilanneu, baguette de coudrier que les petits quêteurs tenaient à la main en allant de maison en maison »14. Or, cette branche coupée, la « hague » en patois normand, c’est le même mot que l’on devine facilement dans les termes haguignettes et aguignettes qui sont d’autres manières de désigner la même chose, de même qu’aguilanneuf et anguilanneuf, c’est-à-dire le terme, variablement exprimé, d’un même souhait. Cette coutume, que l’on relevait encore ici et là au XXe siècle, existait déjà dans les siècles passés, se déroulant en début d’année, et portant les noms de guilanleu, aguilanneuf, etc. Elle occasionnait, dit-on, des pratiques si scandaleuses qu’un synode, promulgué en la ville d’Angers en 1595, menaçait en ces termes : « Nous défendons très expressément à toutes personnes, tant de l’un que de l’autre sexe, et, de quelque qualité et condition qu’elles soient, sur peine d’excommunication, de faire dorénavant la dite quête de l’aguilanneuf ». Vachement sévère ! Imagine-t-on les petits quêteurs d’Halloween être coffrés par la police un 31 octobre ? Pour les types qui ont rédigé ce synode ? Oui ! Déjà, parce que Halloween c’est païen, secundo parce que le péché de gourmandise c’est mal, enfin, le « trick or treat » est quand même limite ! Bref. Bien inutile, ce premier synode fut suivi d’un autre, en 1666, dans la même ville, afin de dénoncer d’identiques débauches. « Les synodes parvinrent enfin à détruire les abus, entés sur le paganisme, qui s’étaient perpétués avec une si tenace obstination ; mais ils n’ont pu effacer les derniers vestiges de ces cérémonies druidiques », nous explique l’historien français Adolphe Chéruel (1809-1891) dans le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France (1855). Entés sur le paganisme ! Rien que ça ! En effet, il paraît qu’en France, entre les XVe et XVIIe siècles, « on se livrait encore dans les campagnes à des fêtes qui rappellent la cérémonie du gui sacré »15. Qu’est-ce que c’est que ce gloubi-boulga ? Pour mieux le comprendre, il est utile de savoir que la formule criée par les druides lors de la récolte du gui se libellait ainsi : O ghel an heu !, ce qui signifie : « Que lève le blé maintenant ! » Cette phrase, qui ressemble bien évidemment beaucoup à cette autre – A gui lan leu ! – n’est pas autre chose qu’une requête/injonction propitiatoire recherchant non pas l’extrême prodigalité attendue et espérée du gui mais celle du blé (par le truchement du gui, certes). Les pratiques de la quête se déroulant de maison en maison pour obtenir des étrennes est tout de même fort éloignée en substance des cérémonies sacrées qui se déroulaient dans la forêt des Carnutes ou ailleurs (c’est-à-dire dans presque toute la Gaule, à l’exception du Midi, des points élevés à plus de 1500 m et de la Bretagne – ce qui peut paraître fort étonnant –, toutes localités où le gui se fait très rare). Cette pratique se superposa, sans complexe, avec l’idée que l’on se faisait, tout au long du XIXe siècle, du druide perché dans le chêne, serpe d’or en main, taillant, aux frimas hivernaux du 1er janvier, le haut buisson vert, une parfaite sottise qui confinera à la bêtise à travers ces quelques lignes que l’on doit encore à Chéruel : « La coutume des Gaulois fut adoptée avec d’autant plus de facilité, que le 1er janvier était consacré chez eux par une ancienne cérémonie religieuse »16, ce qui est tout à fait absurde : en effet, l’on nous raconte que l’on pu s’accoutumer aux « étrennes » héritées des Gaulois, mais qu’on les condamna 1500 ans plus tard parce que cela était une persistance de leurs pratiques archaïques déplaisant fortement à l’Église. N’y a-t-il pas quelque chose qui cloche dans tout cela ? Non, non, c’est juste que l’aguilanneuf tardif n’est qu’une déformation d’un rite beaucoup plus ancien et mal compris, parce que son sens primitif s’est érodé avec les siècles passant. Ce qui renforce encore la parenté entre ces deux manières d’opérer, c’est la focalisation qui a été faite sur le début d’année, c’est-à-dire le 1er janvier, date à laquelle se déroulaient les étrennes, mais qui n’était qu’une date parmi tant d’autres pour les druides et donc les Celtes pour lesquels l’année n’entamait pas sa course à cette date-là, mais au moment des festivités de Samain. Ce qui peut s’avérer encore trompeur, c’est l’information libellée par Pline lorsqu’il décrit la cueillette du gui par les druides : « On le cueille en grande pompe religieuse ; ce doit être avant tout le sixième jour de la Lune, qui marque chez eux le début des mois, des années et des siècles ». Qui dit que les druides récoltaient le gui qu’une fois l’an ? Certains auteurs contemporains semblent le croire. Ainsi Lieutaghi : « La grande fête gauloise du gui avait lieu chaque année au sixième jour de la Lune qui succède au solstice d’hiver ». Qui dit ça ? Où voit-on cela dans Pline ? Ils procédaient ainsi, le sixième jour, soit, mais de chaque lunaison !, contrairement à ce que l’on peut aussi lire dans le dictionnaire de Chéruel, parfait reflet de son époque, le XIXe siècle, où l’on croyait que la Gaule n’était peuplée uniquement que de Gaulois qui portaient de longues moustaches et des casques ailés, image qui inspira une célèbre bande dessinée et une non moins célèbre marque de cigarettes…

Abandonnons là ces fables et dirigeons nos regards vers la Grèce ancienne où Coronis la Thessalienne, « mère d’Asclépios par Apollon et sœur d’Ixion (ixia qui veut dire gui), était une demi déesse qui guérissait en utilisant le gui de chêne »17. Coronis, donc, la corneille, sœur du roi du chêne Ixion que, pour abattre, il fallait en arracher le gui, non pas le blanc comme on pourrait s’y attendre, mais très certainement le loranthus auquel on donnait le nom d’ixos dans la partie est de l’Europe, hypear étant réservé au gui d’Europe occidentale, autrement dit le gui blanc, qu’en Arcadie l’on appelait huphear. Ce fragment mythologique est peu clair. Parfois, Coronis, humaine dont s’est épris Apollon, est sacrifiée par lui quand il apprend, par le biais d’un corbeau blanc, qu’elle lui a été infidèle. La tragédie d’Ixion, qui achève son existence dans le Hadès, tournoyant pour l’éternité attaché à une roue enflammée, n’est pas moins douloureuse. Par la violence dont s’animent ces fragments, tout cela ne manque pas de rappeler cet épisode de la mythologie nordique durant lequel le dieu Balder perd la vie. « Balder, le bon, fit de grands et funestes rêves où il allait de sa vie. Quand il raconta aux Ases ce qu’il avait rêvé, ils prirent mutuellement conseil et il fut convenu qu’on irait demander grâce pour Balder pour toutes sortes de périls ; Frigg (sa mère) reçut le serment que Balder serait épargné par le feu et l’eau, le fer et toutes les espèces de métaux, les pierres, la terre, le bois, les maladies, les quadrupèdes, les oiseaux, le poison et les serpents. Quand tout cela fut fait et ratifié, les Ases décidèrent, pour s’amuser, que Balder se placerait en un endroit surélevé du thing [NdA : assemblée parlementaire] et que les autres lui lanceraient des traits, ou le frapperaient, ou lui jetteraient des pierres ; mais quoi que l’on fît, cela ne lui faisait pas de mal et tous tinrent la chose pour un grand honneur. Quand Loki, fils de Laufey, vit cela, il lui parut mauvais que Balder n’eût aucun mal. Il alla chez Frigg à Fensalir, sous la forme d’une femme. Frigg demanda à cette femme si elle savait ce que faisaient les Ases. Elle dit qu’ils tiraient tous sur Balder et qu’il n’en recevait aucun mal. Alors Frigg dit : ‘Nulle arme ou flèche ne saurait nuire à Balder, j’ai reçu le serment d’eux tous.’ La femme demande : ‘Est-ce que toutes les choses ont juré d’épargner Balder ?’ Frigg répond :’Il pousse un surgeon à l’ouest de Valhöll qui s’appelle gui ; celui-là m’a semblé trop jeune pour que j’en exige un serment.’ Ensuite, la femme s’en alla. Loki prit le gui, l’arracha et alla à l’emplacement du thing. Hödr (le propre frère de Balder) se tenait à l’extérieur du cercle, car il était aveugle. Loki lui dit : ‘Pourquoi ne tires-tu pas sur Balder ?’ Il répond : ‘Parce que je ne sais pas où il se tient, et de plus je n’ai pas d’arme.’ Alors Loki dit : ‘Fais donc comme tout le monde, et honore Balder comme les autres ! Je vais te montrer où il se tient. Tire sur lui avec cette baguette.’ Hödr prit le gui et tira sur Balder suivant les indications de Loki ; le trait transperça Balder qui tomba mort à terre. Et c’est le plus grand malheur qui soit arrivé aux dieux et aux hommes »18. Qu’elle soit flèche en bois de gui, lance frottée de suc de gui ou simple rameau taillé en pointe, cette arme qui détruit le dieu nordique de la beauté et de la lumière (il ressemble beaucoup à Apollon en ce sens) cherche à mettre ceci en évidence : « L’arrachage du gui [NdA : ici le geste qu’effectue Loki] était […] une opération préalable nécessaire, si l’on voulait abattre l’arbre sacré, autrement invulnérable, comme Balder »19. Un rameau ici, une paille ailleurs, dès lors qu’ils se transforment en arme ou en massue, ces objets font remarquer que se joue, dans les épisodes mythologiques dans lesquels ils apparaissent, une lutte céleste.

Perché où il l’est, comment le gui ne donnerait-il pas le vertige, hein ? N’est-ce pas d’ailleurs là une de ses signatures ? En voici une autre : le gui, dont le feuillage jamais ne choit, n’est pas, au contraire de son cousin gui jaune, affecté par la caducité. Il n’en fallut pas davantage pour faire du gui un remède contre ce que l’on nommait le mal caduc, c’est-à-dire l’épilepsie, affection qui fait chuter ! Il n’est donc guère surprenant que le gui ait représenté un remède antispasmodique des affections convulsives depuis plus de deux millénaires et demi, puisqu’on trouve trace de cet usage depuis Hippocrate au moins. Il sera suivi sur cette voie par Théophraste, Pline, puis, plus tard au Moyen-âge, par Bernard de Gordon (1270-1330). Paracelse et Matthiole vinrent confirmer cette utile propriété du gui, de même que Jacques Daléchamp, Johann Friedrich Cartheuser (1704-1777), Gerard van Swieten (1700-1772), qui assuraient que le gui réduit la fréquence des accès et peut les faire disparaître, croyance qui restera vivace surtout en Allemagne, en Suède et en Angleterre, tandis qu’en France, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle fut carrément abandonnée. Il faut dire qu’on faisait apparaître le gui dans un tel accoutrement que cela valut sans doute mieux. Par exemple, 60 ans après que Desbois de Rochefort fit complètement l’impasse sur la propriété anti-épileptique du gui, ne vit-on pas Cazin proposer, apparemment sans sourciller, la recette d’une poudre anti-épileptique contenant divers extraits végétaux dont ceux de pivoine et de gui, mais aussi des ingrédients d’origine animale (corail, musc, sabot d’élan…) et minérale (feuille d’or), et jusqu’à de la poudre de crâne humain ! « On l’administre à la dose de 10 cg à 2g », nous explique-t-il le plus sérieusement du monde20. On se rapproche là de la recette de sorcière stéréotypée et des usages plus superstitieux que l’on peut faire du gui. Tenez, par exemple, en vieux germain, le mot wid désigne la forêt et vit l’ancienne manière de nommer le gui. On se rendait à Ulm (ville située au sud de l’actuelle Allemagne) où un sanctuaire était fréquenté par des personnes atteintes d’un mal que l’on appelle chorée aujourd’hui. Mais en quoi l’épilepsie est-elle concernée, puisque les chorées sont des troubles bien distincts ? En effet, la chorée de Huntington, héréditaire et rare, consiste en une dégénérescence du système nerveux, tandis que la chorée de Sydenham, de nature infectieuse et plus fréquente, présente l’avantage d’être curable. C’est à cette dernière que l’on a donné le nom de danse de Saint-Guy (Saint Vitus dance en anglais). Or comme saint Guy et saint Vit étaient considérés comme les protecteurs des épileptiques, on en a déduit un peu vite que la chorée en général valait comme synonyme d’épilepsie alors que pas du tout ! L’épilepsie, morbus sacer – le mal sacré – requérait, elle, une plante également sacrée, le gui. Mais telle n’était pas son unique prérogative, puisque si on se fie au Corpus hippocraticum, le gui est donné comme remède des maladies de la rate. Mais ce qui fait l’objet d’une unanimité, c’est le caractère résolutif de la glu extraite des baies de gui : « La glu ramollit, résout et attire », explique Dioscoride, qui ajoute à son propos que « appliquée avec de l’encens, elle ramollit les vieux ulcères et les autres tumeurs malignes de guérison difficile ». Ainsi, en plus d’être cicatrisant et vulnéraire (abcès, affections cutanées avec ardeur et démangeaison, etc.), avoir insister sur le rôle du gui sur les tumeurs (Théophraste, Pline, Dioscoride, etc.) a pu laisser penser que cette plante était anticancéreuse. Pourtant… « le gui est également devenu une espèce phare de la recherche en oncologie, car des principes actifs anticancéreux ont été mis en évidence dans ses feuilles, en particulier chez celles fort rares du gui de chêne »21, ce qui accrédite encore davantage le choix des anciens druides. Le fondateur de la médecine anthroposophique, Rudolf Steiner (1861-1925) évoqua au début du siècle dernier les vertus anticancéreuses du gui de pommier, ce qui conduisit à l’élaboration d’un médicament, l’Iscador®, aux extraits de gui d’hiver et de gui d’été, stimulant des cellules du système immunitaire qui peuvent ralentir la croissance des cellules tumorales et qui améliore considérablement le taux de survie chez des personnes affectées par une grande variété de cancers.

Plante hémiparasite, une fois que germe le gui, il enfonce ses pseudo-racines, des suçoirs coniques en réalité, dans le bois de son hôte afin d’y ponctionner une partie de sa sève. S’il n’est pas intégralement dit parasite, c’est parce que, par le biais de son feuillage persistant, il peut se permettre de faire la photosynthèse chlorophyllienne d’éléments nutritifs durant toute l’année. Même s’il ralentit cette activité lors des périodes de rare ensoleillement (ce qui correspond au moment où l’hôte feuillu défeuillé est en dormance), il peut se maintenir vert, non seulement toute l’année, mais aussi dans la pénombre, trait de caractère marquant face auquel on ne peut qu’être émerveillé, à la condition de lever le nez, puisque, en général, le gui se perche au sommet des arbres afin d’y recevoir le maximum de lumière et de chaleur.

Le gui se présente sous la forme d’un arbrisseau sphérique et touffu, dont le diamètre peut atteindre trois mètres (c’est ce qui peut lui arriver au terme d’une vie maximale de 70 ans). Ses rameaux articulés en Y, flexibles et diffus, n’en demeurent pas moins très cassants à leur jonction. Ils portent des feuilles spatulées marquées de trois à sept nervures longitudinales très nettes après séchage, opposées, sessiles, épaisses et coriaces. Leur couleur vert jaunâtre est particulièrement saisissante et dissimule, à la bifurcation des rameaux supérieurs, entre février et avril, de petites fleurs verdâtres formées de quatre pétales courts réunis à leur base. L’espèce étant dioïque, on distingue des pieds aux fleurs mâles comptant quatre étamines et des anthères sessiles, et des pieds femelles dont les fleurs exposent un ovaire couronné par le bord du calice. Neuf mois plus tard apparaissent des fruits diaphanes pas plus gros qu’un pois. De couleur blanchâtre, ils laissent transparaître une ombre intérieure : une graine verte, solitaire et aplatie. Chacun renferme aussi une substance glutineuse, visqueuse (d’où le nom latin du gui, Viscum) et collante dont on a fait la glu. Ces baies, comme celles du houx, représentent une appréciable nourriture quand les oiseaux n’ont plus grand-chose à se mettre dans le bec une fois l’hiver installé. C’est le cas pour la grive draine (Turdus viscivorus). Elle se perche sur un arbre, près d’une boule de gui, gobe quelques baies puis quitte son perchoir. La grive est rassasiée et emporte dans son ventre les semences du gui qui, cramponné comme il l’est, reste piégé sur son support. Si notre grive vient à se poser sur un autre arbre plus ou moins proche, et qu’elle défèque, les graines de gui rejetées dans ses déjections auront peut-être la chance de s’épanouir sur ce nouvel hôte. C’est ce qu’il peut lui arriver dans le meilleur des cas. Mais si la grive se déleste de ses encombrants en plein vol comme cela lui arrive fréquemment, les chapelets de graines enrobées de viscine collante peuvent rater leur cible et choir au sol. Cependant, il est tout à fait possible d’en apercevoir sur les arbres, formant alors d’improbables guirlandes qui, si elles ne sont pas très décoratives, ont au moins le mérite d’assurer la prolifération du gui par voie aérienne, en mode zoochorie, à l’instar des teignes de la bardane ou encore de l’aigremoine qui s’accrochent farouchement au pelage des animaux de passage. Il a été remarqué qu’il y a plus d’arbres à gui près des points d’eau, car ce sont ces lieux que fréquentent préférablement les grives pour s’y désaltérer. De l’eau et du gui sont donc deux indices de la présence de grives, mais pas seulement de ces seuls oiseaux, puisque l’on compte d’autres amateurs des baies du gui : le ramier, le merle ou encore la fauvette à tête noire qui pratique le dépulpage, c’est-à-dire qu’elle ôte la graine de la baie sans s’en mettre plein le museau, la colle sur une branche et mange la pulpe. Ces indices ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd, hélas. C’est ce qui a fait dire à Plaute que turdus sibi ipse cacat malum, « la grive chie son propre malheur », non seulement parce qu’elle révèle sa présence à celui qui voudrait bien la capturer mais le renseigne également sur la manière de s’y prendre sans trop se fatiguer : en piégeant des arbres à gui avec de la glu de gui dans laquelle la grive et d’autres oiseaux viendront s’empêtrer les pattes, s’y engluer, littéralement. Cette relation du gui à la grive est si marquée qu’en anglais, on donne au gui le nom de mistletoe, mistle désignant la grive (en allemand, mistel correspond au mot « gui »), et toe « petit orteil », eu égard à l’allure spatulée des feuilles de gui.

Crédit photo : K. Ziarnek – wikimedia commons. Graine de gui collée à une branche et enfonçant son suçoir dans l’écorce de l’arbre.

Le chasseur à la glu, j’en ai déjà parlé dans mon article consacré au houx, porte le nom de macaire, provenant d’un verbe languedocien, macar, qui veut dire « chasser à la glu ». Il a pour synonyme le verbe enviscar qui pourrait donner comme substantif le mot enviscaire, c’est-à-dire un « englueur d’oiseaux à la glu de gui », mais enviscaire c’est bien plus court à dire et résume parfaitement l’idée sordide d’attraper ainsi les petits oiseaux, chasse aveugle s’il en est, puisque n’importe quel passereau peut en faire les frais.

J’ai également pu dire par ailleurs que saint Macaire le bienheureux (du latin macarius) était, entre autres, le patron des serrures récalcitrantes, fonction bien éloignée de la perversité et de la friponnerie dont sait faire preuve le macaire vulgaire, veule, sale et laid. Cela explique pourquoi, peut-être, on lit dans un ouvrage attribué à Albert le Grand que le gui est réputé ouvrir toutes espèces de serrures (une acception à prendre au sens très large, bien entendu, puisque le gui ouvre à la clairvoyance et fait accéder l’esprit à une dimension sacrée qu’il ne soupçonnait pas jusque là ; rappelons-nous aussi d’Énée : sans gui, pas de descente aux Enfers). Saint Macaire va ouvrir devant nous une autre voie, celle dont je vais maintenant vous parler, en guise de conclusion à cette déjà longue première partie. Au XIXe siècle, un chimiste et professeur de chimie médicale à l’université de Genève désigna par le nom de viscine un des principes contenus dans la glu du gui. Voulez-vous que je vous dise comment s’appelait ce brave homme ? Macaire, Isaac-François Macaire (1796-1869) ! J’en reste coi et d’ailleurs cette « anecdote » se passe de commentaire tant elle est délicieusement suave.

Le gui blanc en phytothérapie

« Les chimistes n’ont pu lui trouver quelque vertu curative que ce soit, bien que cela ne prouve pas définitivement l’absence de vertu médicinale chez le gui »22. Eh bien, voilà qui débute bien, dites donc ! Pfiouuu !… C’est ce que l’on appelle là une sottise intégrale rapportée par Robert Graves, l’auteur de La déesse blanche (qui date tout de même de 1948 !), qui se rattrape un peu dans la suite qu’il donne à son propos : « Or une plante se voit rarement attribuer une vertu mystique, lorsqu’elle ne possède pas quelque propriété bénéfique pour l’homme »23. C’est être bien peu informé au sujet du gui, et c’est d’autant plus regrettable que La déesse blanche aborde justement la mythologie celte, dans laquelle il n’est pas imaginable que Graves n’ait pas pu rencontrer, à un moment ou à un autre, la moindre allusion au statut de panacée de ce guérit-tout comme le considéraient les Celtes. Qu’il ait été oublié, comme cela fut le cas à l’époque de Roques, passe encore, ou carrément répudié, cela s’est vu aussi : Desbois de Rochefort, fin XVIIIe, n’écrivit-il pas que « l’on pourrait exclure sans regret de la matière médicale » le gui de chêne ? Lui réserver une place de grand absent ne signifie pas qu’il est parfaitement inopérant dans le champ duquel on cherche à l’écarter. Bien au contraire : « Il était relégué parmi les accessoires les plus désuets de la thérapeutique, lorsque René Gaultier, ayant vu une commère de la Sologne employer avec succès contre les hémoptysies tenaces sa macération dans le rhum, mit en évidence son rôle comme hypotenseur »24. C’est ainsi, de grands médecins se font les fossoyeurs d’une partie de la matière médicale qu’une frange rurale et roturière, par le biais de l’empirisme, se charge de maintenir dans les usages courants, et parfois, ces deux mondes parviennent à se rencontrer de manière heureuse, comme nous le narre Henri Leclerc dans cet extrait de son Précis. L’opposition entre la médecine empirique et celle officielle ne fut pas la seule qui émergea à l’endroit du gui, puisque même chez les « spécialistes » des divisions se firent jour. Par exemple, l’on ne s’entendit pas forcément sur la question de la composition biochimique du gui : cette plante contient-elle oui ou non des saponines ? On put s’interroger de même pour ces soi-disant glucosides, alcaloïdes ou encore essence aromatique. Un jour on les y trouvait (en tous les cas, on le croit), le lendemain plus du tout. Mais c’est oublier un peu vite la position particulière du gui, bien unique en son genre en France, que l’on pourrait difficilement confondre avec les sous-variétés abietis et austriacum. Tout cela fait que l’on est assez peu au fait du profil biochimique du gui blanc. Cependant, l’on sait des données suffisamment sûres pour ne pas risquer de dire une quelconque ânerie : on y connaît donc la présence de résine (visciflavine ?), d’acides (caféique, acétique, etc.), de stérols, de triterpènes, de sucres (inositol, mannitol), de flavonoïdes (quercitrine), de choline, de lignanes et de viscine, c’est-à-dire le principal ingrédient de la glu du gui. N’oublions pas ces substances protéiniques que sont la viscotoxine et une lectine du nom de viscumine présente à hauteur de 7 à 40 mg aux 100 g de feuilles. La dernière chose que l’on peut mentionner, c’est l’extrême richesse du gui en éléments minéraux, fer, nickel et manganèse surtout, mais il en recèle beaucoup d’autres : aluminium, argent, barium, bore, calcium, cuivre, phosphore, plomb, potassium, silicium, sodium, titanium… Ce qui marque aussi, c’est la suprême puissance d’assimilation du gui, puisqu’il peut contenir, à poids égal, deux fois plus de potassium que son hôte, et jusqu’à cinq fois plus de phosphore.

Autrefois, la matière médicale incluait autant les feuilles du gui que ses baies. Aujourd’hui, ces dernières sont écartées (hormis en homéopathie) au profit des parties vertes que sont les feuilles et les jeunes rameaux (de ceux-ci Cazin ne conservait que l’écorce, bien plus active selon lui).

A l’état frais, le gui n’a pas d’odeur marquée, il faut le triturer un peu avant qu’elle ne se révèle. Ce n’est qu’une fois sec qu’il adopte une odeur franchement désagréable, à la limite du nauséabond. Quand on mâche les feuilles fraîches, on peut leur trouver une saveur visqueuse un peu austère. En revanche, lorsque le feuillage est sec, son goût devient un peu plus âcre et amer.

Propriétés thérapeutiques

  • Hypotenseur par vasodilatation (y compris des artérioles et des capillaires), améliore la perméabilité artérielle, cardiotonique, régulateur du rythme cardiaque et du système circulatoire
  • Hémostatique, antihémorragique
  • Antispasmodique, tranquillisant du système nerveux, sédatif, anxiolytique, hypnotique, anti-épileptique
  • Diurétique, éliminateur de l’urée et de l’azote
  • Laxatif, vermifuge
  • Tonique utérin
  • Immunostimulant
  • Anticancéreux, cytotoxique, cytostatique, antimitotique, ralentit le développement tumoral, hémagglutinant
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose (+++), hypertension (+++), ainsi que la plupart des manifestations liées à ces cardiopathies artérielles (céphalée, migraine, crampe, vertige, nausée, oppression thoracique avec sensation de gêne cardiaque, bourdonnements d’oreilles, trouble de la vue…), varice, écoulement hémorroïdal, engelure, engorgement lymphatique, œdème
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite chronique (mal de Bright), néphrite interstitielle avec rétention azotée, albuminurie, albuminurie gravidique, prostatisme
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, hoquet, toux spasmodique et rebelle, coqueluche, catarrhe pulmonaire, hémoptysie tuberculeuse, crachement de sang, dyspnée toxo-alimentaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, hémorragie intestinale
  • Troubles de la sphère gynécologique : dysménorrhée, ménorragie, leucorrhée, perte utérine anormale, ménopause et ses manifestations (palpitations, tachycardie, dyspnée, troubles circulatoires périphériques)
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatisme, maladies articulaires inflammatoires et dégénératives, goutte, névrite (sciatique)
  • Troubles du système nerveux : crise nerveuse, angoisse, état dépressif, hyperactivité, convulsions, hystérie, paralysie hystérique, chorée (danse de Saint-Guy), épilepsie (il ne faut pas en douter, la médication est juste longue, puisqu’il faut parfois compter jusqu’à six mois avant de constater une amélioration)
  • Saignement de nez intempestif
  • Affections cutanées : crevasse des mains, ulcère de jambe (variqueux ?), psoriasis
  • Ralentissement du développement tumoral

Modes d’emploi

  • Infusion des parties vertes : bouillir durant 3 mn, infuser 10 à 15 mn. A édulcorer.
  • Infusion composée (¼ de prêle, ¼ de potentille tormentille, ¼ de mélisse et ¼ de bourse-à-pasteur) dans laquelle on ajoute dix gouttes de teinture-mère de gui.
  • Teinture-mère.
  • Décoction (pour usage externe) : faire bouillir durant 20 mn. Pour injection, fomentation.
  • Macération vineuse de feuilles de gui : compter 30 à 40 g de feuilles fraîches dans un litre de vin blanc pendant 48 heures à 10 jours.
  • Extrait aqueux.
  • Poudre de feuilles : 1 à 1,5 g dans un véhicule adapté. On peut laisser macérer cette quantité une nuit entière dans un verre d’eau dont on absorbera le contenu en trois prises étalées sur la journée du lendemain.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.

Note : j’ai remarqué la contre-indication qui veut de ne jamais faire bouillir le gui, ce qui supprimerait quelques modes d’emploi ici présents.

Précautions d’emploi, contre-indications, autre informations

  • Récolte : les feuilles du gui se récoltent de préférence à l’automne, jusqu’au mois de janvier, c’est-à-dire au moment même où les baies parfaitement mûres apparaissent. Après un séchage soigneux, on pulvérise le gui que l’on enserre en quelque vase bien hermétique placé à l’abri de la lumière.
  • Mais l’arbre hôte semble détenir une incidence nette sur la qualité du gui récolté. Par exemple, le docteur Valnet tenait en haute estime le gui de pommier et de poirier, alors qu’avant lui Fournier indiquait que ce dernier est encore plus actif que celui de pommier et même de sorbier, ce qui n’empêche pas le gui de pommier d’avoir ses aficionado, comme dans les pays de la Loire où l’on en use contre l’hypertension, tandis que le gui d’aubépine s’avère particulièrement diurétique et éliminateur de l’urée et des déchets azotés. L’on peut donc affirmer que les propriétés du gui dépendent en partie de l’arbre qui le porte, bien qu’il ne soit pas toujours aisé d’en bien mesurer la portée, chose qui avait apparemment échappée à Cazin qui soutenait que « le gui de chêne ne jouit pas de propriétés plus remarquables que les autres »25. Que penserait-il des précieuses vertus anticancéreuses du gui de chêne vantée par la médecine anthroposophique ? De plus, la place privilégiée qu’occupait le gui de chêne pour les Celtes incite à prêter plus qu’une oreille attentive à cette préférence. S’entêter à cueillir un gui plus rare que tous les autres doit s’expliquer par une excellente raison, que l’on ne peut rejeter du plat de la main, en invoquant le fait que tout cela remonte aux calendes grecques et qu’il y a prescription, etc. Bien évidemment qu’il existe des différence entre le gui de chêne et celui de peuplier, pour prendre un exemple, que l’on donne d’ailleurs comme étant l’un des plus toxiques. Cela semble tomber sous le plus élémentaire bon sens. Une plante x ou y, selon le substrat sur lequel elle pousse, ne développe-t-elle pas quelques spécificités qui lui sont propres (à l’image des chémotypes en aromathérapie) ? En attendant, le gui peut prendre racine sur des arbres ne contenant pas de suc laiteux ou caustique, tels que peuplier noir, saule, poirier, pommier, bouleau, tremble, mûrier, tilleul, noyer, orme, frêne, pin, sapin, robinier, aubépine, beaucoup plus rarement sur le chêne, comme cela a déjà été souligné. Il peut même parvenir à se parasiter lui-même !
  • Si l’on sait que la baie du gui est toxique (Cazin avoue en avoir avalé une quinzaine sans en être incommodé), il en va de même pour les feuilles, bien qu’elles soient beaucoup moins purgatives et drastiques que les baies, seulement à fortes doses. Face à ce potentiel danger, il est prescrit de ne pas faire du gui l’objet d’une cure trop étendue dans le temps. On estime celle-ci à une durée de quinze jours, après quoi il est bon de patienter le même temps avant de la réitérer. Les doses quotidiennes devront elles aussi être limitées. Si ces recommandations élémentaires ne sont pas suivies, il va de soi que des désordres peuvent apparaître, selon que ce sont les baies qui auront été consommées par mégarde ou bien les feuilles administrées à outrance. La consommation des premières par des enfants occasionne surtout des perturbations gastro-intestinales (vomissement, diarrhée, selles sanglantes, ténesme), désagréments accompagnés d’asthénie, de déshydratation, d’hyperthermie avec sensation de soif, alors que les parties vertes agissent essentiellement sur la sphère cardiovasculaire (bradycardie, tachycardie, hypotension), suscitant divers types de paralysie et d’insensibilité, ce qui peut mener à un arrêt progressif du centre respiratoire et du cœur, une congestion des organes abdominaux, le tout pouvant aboutir au décès par asphyxie. Un cas d’hallucination suivi de coma a été recensé, ainsi que, parfois, des dermatoses de contact. Enfin, l’on a pu se demander si la vertu utérotonique du gui ne pouvait pas justifier une certaine tendance abortive de cette plante (à moins qu’elle ne soit à mettre sur le compte d’une autre substance concomitante à son absorption).
  • La glu du gui ne fait plus parler d’elle depuis belle lurette, d’autant que ce n’est plus grâce à son aide que les macaires sinistres piègent les oiseaux (comme si nos campagnes n’en manquaient déjà pas assez, tout au contraire de ces gros gibiers infestés de tiques qui propagent partout la maladie de Lyme…). Cette vertu adhésive était néanmoins utilisée dans le domaine de la viticulture, puisqu’elle empêchait les parasites d’envahir les vignes et protégeait aussi les arbres fruitiers des chenilles voraces. On allait même jusqu’à louer des forêts riches en gui aux producteurs de glu, afin qu’ils l’extraient de la manière que nous conte Cazin : « Toutes les parties vertes du gui, tiges et feuilles, contiennent beaucoup de glu. Pour l’extraire, on met une certaine quantité de cette plante pendant huit à dix jours dans un lieu humide ; quand elle est pourrie, on la pile jusqu’à la réduire en bouillie ; on la place ensuite dans une terrine avec de l’eau fraîche, et on l’agite fortement jusqu’à ce que la glu s’attache à la spatule. On lave alors cette substance dans un autre vase avec de la nouvelle eau, et on la conserve pour l’usage »26.
  • Si jamais l’on n’avait nul besoin utile de la glu, l’on pouvait tout aussi bien donner le feuillage du gui à brouter aux vaches, paraît-il que cela est censé augmenter tant la quantité que la qualité de leur lait. Mais ces ruminants qui mâchouillent à longueur de temps n’ont peut-être pas besoin d’un chewing-gum supplémentaire, surtout que l’on ignore à peu près tout de la toxicité du gui sur ces animaux.
  • Autre espèce européenne : le gui en croix (Viscum cruciatum) du sud de la péninsule ibérique. Fort semblable au gui blanc, il s’en distingue néanmoins pas ses baies de couleur rouge vineux du plus bel effet.

_______________

  1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 118.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 491.
  3. Pline, Histoire naturelle XVI, 95.
  4. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 22.
  5. Ibidem, pp. 22-23.
  6. On se pose la question de savoir si le gui n’aurait pas une préférence pour les arbres affaiblis, ce qui mettrait un coup dans l’aile de cette belle symbolique.
  7. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 232.
  8. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 234-235.
  9. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & belles de mai. Une histoire du calendrier, p. 322.
  10. Virgile, L’Énéide, Chant VI.
  11. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 124.
  12. Didier Roguet, Symboles et sentiments. Secrets de plantes, p. 132.
  13. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 117.
  14. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & belles de mai. Une histoire du calendrier, p. 322.
  15. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 72.
  16. Adolphe Chéruel, Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, p. 384.
  17. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 100-101.
  18. Snorri Sturluson, L’Edda, pp. 89-90.
  19. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 126.
  20. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 465.
  21. Didier Roguet, Symboles et sentiments. Secrets de plantes, p. 143.
  22. Robert Graves, Les mythes celtes. La déesse blanche, p. 291.
  23. Ibidem.
  24. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 201.
  25. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 464.
  26. Ibidem, p. 465.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Lamiot – wikimedia commons

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s