La pivoine officinale (Paeonia officinalis)

Crédit photo : Franz Xav – wikimedia commons

Synonymes : rose de la Pentecôte, rose de Notre-Dame, grosse rose à la goutte, herbe de saint George (de même que la valériane, autre antispasmodique), herbe de sainte Rose, pivoine femelle, pivoine mâle, fleur de Mallet, fleur aux convulsions, herbe chaste, péone, pione, pione rose, rose pione, pimpancto, bois de chien, tourne-lune, sang de Tristan, etc.

S’il existe une plante qui se fit longtemps remarquer des hommes de l’Antiquité, c’est bien de la pivoine dont il s’agit. C’est, du moins, ce que l’on en peut déduire des informations parvenues jusqu’à notre siècle, qui, j’insiste sur ce point, ne peuvent être que partielles, à l’image de ces fragments de poterie retrouvés sur un site archéologique et dont on se sert pour recomposer l’objet initial dont ils sont issus, tout en sachant qu’il demeurera des trous qui, par leur absence, suggéreront l’idée d’un contenu que l’on ne peut qu’hypothétiser. Concernant les reliques, les vieux textes, etc., il n’est pas permis de déterminer, par la seule existence tangible d’un écrit, qu’il n’existât pas des textes similaires portant sur d’autres plantes. Ainsi, la sur-représentation dont la pivoine a fait l’objet n’est peut-être dû qu’à l’effet sournois d’un trompe-l’œil. Il est bon d’attirer l’attention sur le fait qu’elle soit l’une des plantes traitées par de rares mais opulents opuscules mêlant autant des aspects religieux, magiques, astrologiques que médicaux, en des textes marqués d’un caractère particulièrement confusif. S’y distinguent donc des informations médicales aussi bien préventives que curatives, des considérations purement astrologiques, enfin une bonne quantité d’éléments ayant trait à la magie sympathique.

A l’instar de la bétoine, la pivoine antique est une plante héroïque ainsi qu’une panacée, bien que les traces écrites soient restées discrètes sur les caractéristiques botaniques de cette pivoine. Quid de son exacte identification ? N’apparaît-elle pas dans ces textes comme ces mystérieuses plantes dont d’anciens contes narrent l’existence et les fabuleuses propriétés ? Qu’importe, puisque c’est une plante divine on vous dit ! C’est même inscrit dans son nom. Alors, de quoi se plaint-on ? Le mot pivoine, autrefois orthographié peone (XIIe siècle), puis pyone (XIVe siècle), s’écrivait ainsi chez les Grecs : paiônia, signifiant, stricto sensu, « plante de Paeon » (ou Paion, Paiôn, Péan). Pline nous indique que la pivoine est l’herbe la plus anciennement découverte et qu’elle conserve le nom même de son inventeur, c’est-à-dire ce fameux Paiôn, qui n’est autre qu’une épiclèse d’Apollon. Et, d’ailleurs, le mot paiônios signifie « médecin, guérisseur », ce qui n’est pas sans rappeler l’un des statuts du frère d’Artémis, parmi les premiers à posséder la connaissance des plantes médicinales. Dans l’Iliade du poète Homère, Péan n’est autre que cet olympien médecin des dieux qui guérissait leurs blessures durant la guerre de Troie, en l’image d’Hadès blessé par Héraclès par exemple. C’est pourquoi un péan est un chant de gratitude ou de triomphe adressé à Apollon en tant que guérisseur. Voilà qui place déjà quelques bases : la pivoine, d’origine divine, est une plante médicinale majeure, astrologiquement liée au Soleil de par cette accointance apollinienne que nous venons de souligner. On en distingue un spécimen femelle d’un autre mâle (on a cru reconnaître P. peregrina dans la première, P. mascula dans la seconde), auquel on a accordé des noms fort divers comme glukusidê (de glukus, « doux, agréable » au goût ou à l’odorat – ce n’est sans doute pas de la pivoine officinale dont on parle là), pentorobos, selênion, selênegonon, mênion, etc. Si dans les textes anciens cette plante est ainsi variablement nommée, c’est en raison, explique-t-on, de ses nombreuses propriétés qui ne pourraient pas être recouvertes par un seul substantif. Comme si chacun de ses noms évoquait à lui seul une propriété majeure ! Mais, de cela, même Pline vint à se plaindre, écrivant que « c’est encore une difficulté qu’une même plante porte des noms différents dans les différents pays ». En attendant, il y a, dissimulé dans cette liste de noms, un indice bien intéressant : le dernier, mênion, que l’on explique par le grec mên qui désigne le mois lunaire, fait, lui, référence à la Lune, de même que les deux précédents, selênion et selênegonon, dans lesquels on lit parfaitement le nom de la déesse de la Lune, Séléné. Ainsi, la pivoine serait également une plante consacrée au petit luminaire. Cela explique peut-être un autre nom qu’on lui a attribué, aglaophotis (de aglaos, « brillant » et phôs, « lumière ») dont voici ce que l’historien Claude Élien (175-235) en disait : « La nuit, elle se révèle et brille comme une étoile. Elle flamboie et ressemble à un feu ». Cette relation de la pivoine à la Lune débutait par sa cueillette même « qui exige le plus de précautions, puisque l’opération s’étend sur une semaine entière : étant plante de la Lune, la récolte de la pivoine doit débuter un lundi (jour de la Lune) et se terminer le lundi suivant. D’après le Codex Matritensis cité par Delatte, pendant les trois premiers jours, l’herboriste se prépare à l’opération en se purifiant »1, c’est-à-dire en veillant à se présenter devant la plante en état de sainteté, autrement dit non souillé par le commerce d’une femme ou tout autre acte rédhibitoire en la circonstance. Au cours des trois jours suivants, il se rend auprès de la plante à l’aurore et la salue en ces termes : « Bonjour sainte Pivoine, tu es la reine des plantes ». Et c’est seulement au bout du septième jour qu’il peut procéder à l’arrachage, de nuit, non sans avoir tracé un cercle autour de la plante, en se positionnant face à l’est, tout en prononçant les prières et invocations rituelles, et si besoin en enflammant les fumigations préalables. Ceci fait, l’herboriste sépare soigneusement par la suite les tiges, les feuilles, les racines et les semences de la plante. « Généralement, les différentes parties de la plante seront d’autant plus efficaces qu’elles auront été marquées de signes magiques et de caractères qu’il est prescrit d’inscrire au jour et à l’heure du Soleil. Certains mots magiques doivent aussi être prononcés à différentes occasions et sont souvent insérés dans les prières adressées aux divinités pour qu’elles rendent particulièrement actives les propriétés de la plante »2.

Bien entendu, pour toute plante, en fonction de la période à laquelle se déroulait la récolte, l’on était contraint par les influences planétaires. En ce qui concerne la pivoine, l’on insistait donc pour qu’elle se déroulât en période de pleine Lune, ou mieux, lors d’une Lune décroissante et descendante, car « la pivoine croît et décroît en sympathie avec la Lune ». L’arracher à son déclin permettait donc aux vertus de descendre dans les racines.

Durant l’Antiquité grecque, nous n’observons pas toujours de séparation bien nette entre la magie et la médecine (puisque la société grecque hérite des usages égyptiens et assyro-babyloniens), certaines propriétés médicinales de la pivoine tirant une force supplémentaire de rituels incantatoires, ainsi que des mélothésies planétaires, c’est-à-dire les influences astrales sur les différentes parties du corps humain. Par exemple, l’on pensait que la rate, les reins et le bas-ventre étaient gouvernés par la Lune. On employait donc la pivoine, récoltée selon les rites magico-astrologiques décrits plus haut, pour soulager les affections propres à ces zones précises du corps humain. Il s’agit ni plus ni moins que de préparer la plante, de même qu’on le ferait d’un sportif afin d’en augmenter les forces et l’endurance. Et s’il est né sous une bonne étoile, qu’il n’est pas un malotru3, c’est encore mieux !

Ainsi, la connivence de la pivoine à la Lune a été justifiée par les Anciens : « Il leur était d’autant plus aisé d’expliquer leur sélection que la pivoine avait la réputation d’être efficace pour soigner des maladies dont les symptômes paraissaient en relation privilégiée avec les principaux caractères attribués à la Lune »4. Parmi ces maladies aux manifestions cycliques dépendant des phases de la Lune, se trouvait le haut mal ou mal caduc, c’est-à-dire l’épilepsie, et l’on reconnaissait à la pivoine une efficacité sur cette maladie depuis au moins l’époque de Hippocrate, et cette action contre l’épilepsie était d’autant plus efficiente qu’on l’administrait durant la phase décroissante de la Lune, non seulement parce que la pivoine entretient une aversion pour le mal caduc, mais parce que, par le biais de la magie sympathique, cela éloignait, amoindrissait, diminuait la portée de cette affection qui touchait autant les adultes que les enfants. Pour ces derniers, l’on taillait la racine de pivoine sous forme de petites billes qu’on leur donnait afin qu’ils y fassent leurs dents, mais aussi pour qu’ils en absorbent la divine liqueur prophylactique censée les placer à l’abri des convulsions. Mais il était plus pratique de leur faire porter cette racine suspendue au cou, comme le relata avec enthousiasme Galien, qui « a beaucoup trop loué les vertus de cette plante, et l’on ne croit point à la guérison qu’il dit avoir opérée sur un enfant sujet à des mouvements convulsifs, en lui faisant porter un collier de racines de pivoine »5. Un autre de ces artefacts magiques consistait en un sachet empli de graines de pivoine que l’on suspendait au cou des enfants, qui fonctionnait d’autant mieux qu’on y avait adjoint des graines de verveine et de la racine de valériane. D’autres pratiques encore avaient cours : par exemple, lorsqu’une personne sujette à l’épilepsie pressentait venir une crise, il fallait promptement lui placer un morceau de racine dans la bouche. Si elle parvenait à le mâcher, la crise était censée s’estomper puis disparaître. Preuve en est que les propriétés magiques de la pivoine perdurèrent longtemps, on trouve dans un ouvrage de Paul Sédir daté de 1902, Les plantes magiques, l’indication suivante : « L’eau distillée [de la racine de pivoine est] bonne pour épilepsie et crises menstruelles »6. Ici, il est intéressant de noter l’interrelation entre pivoine, épilepsie et sphère féminine. Et c’est le cas depuis… Hippocrate : ce dernier prescrivait la pivoine, de même que Théophraste et Galien, contre des affections nerveuses ayant leur siège dans l’utérus. « Hippocrate, explique Cazin, lui reconnaît une action spéciale sur l’utérus, sans doute par suite de celle qu’elle exerce comme antispasmodique sur le système nerveux, avec lequel l’appareil utérin est si intimement lié »7. Ce qui renforce le caractère lunaire de la pivoine, puisqu’on voit surgir au chevet de la parturiente la sœur jumelle d’Apollon, Artémis. De fait, la pivoine, également dominée par Vénus, s’avoue être une plante de la sphère gynécologique : elle peut favoriser ou réduire l’abondance des règles, donner du lait aux nourrices, intervenir auprès de la femme ménopausée. Si l’on use de sa semence non incisée8, elle se place en sympathie avec la grossesse, forme symbolisée de la plénitude, et l’accouchement ; ses vertus suffisent également à évacuer les lochies. On pensait même que le sang cataménial mêlé à de la racine de pivoine et à du castoréum pouvait former là un remède à même de guérir l’épilepsie, d’où, sans doute, la confusion qui perdura longtemps entre hystérie et épilepsie. Au-delà de ces deux domaines d’élection, l’on a convié la pivoine médicale pour bien des raisons durant les temps antiques. Tout d’abord, l’on fit la part belle entre la pivoine mâle et la pivoine femelle que l’on distinguait par leurs feuillages et par la couleur de leurs semences, puisqu’on en discerne d’une part des rouges, d’autre part des noires.

La pivoine désengorge les viscères abdominaux, nettoie le foie, les reins et l’intestin, applique ses bons soins à la rate (douleurs aiguës), au système gastro-intestinal (diarrhée, tranchée, dysenterie, vomissement, ulcération gastrique), hépatique (jaunisse), vésicale (difficulté d’uriner chez l’enfant). A cela, on peut lui accorder une efficacité sur les suppurations, purulences et autres écoulements, les plaies de cicatrisation difficile, les états fébriles avec maux de tête, les troubles oculaires (douleur, obscurcissement de la vue), l’angine, la goutte, les étourdissements, et jusqu’à la folie, point d’orgue des données d’ordre médical qui, en ce qui concerne la pivoine, s’explique très facilement : les plantes héroïques comme la pivoine « étaient notamment utilisées pour soigner des maladies nerveuses et mentales dont on craignait qu’elles n’aient été envoyées par des divinités malveillantes. La pivoine était considérée comme un don fait aux hommes par les dieux, elle passait pour une panacée efficace à travers toute l’étendue illimitée de la Terre. Rien d’étonnant à ce qu’on ait cru que ces panacées pouvaient aussi avoir des propriétés prophylactiques et même celles de protéger de tous dangers et toutes menaces, réelles ou purement imaginaires »9. Ce qui va nous amener à explorer toute l’étendue des pouvoirs magiques qu’on accordait à la pivoine durant l’Antiquité.

Parfaite garante des activités nocturnes, la pivoine « préserve aussi des taquineries des faunes pendant le sommeil », expliquait Pline, des peurs et frayeurs nocturnes, des cauchemars et des mauvais rêves. Mais rappelons cette réputation qu’elle avait d’être lumineuse, d’éclairer dans l’obscurité, donc de dissiper les ténèbres et, par extension, de faire fuir les forces malveillantes qui s’y terrent telles que les apparitions monstrueuses, les fantômes et surtout les démons responsables de maints malheurs. En effet, les chasser était l’une des nombreuses prérogatives magiques de la pivoine. Le Livre des Cyranides nous explique même que « les fumigations ou les boissons de racine de pivoine écartent les démons ». Il en va de même des sorts, des maléfices, du phtonos (le mauvais œil) et de la baskania (la malveillance). Elle offrait aussi un pouvoir protecteur face aux venins et aux poisons. Socialement, elle permettait la réussite dans les affaires, protégeait des voleurs durant les voyages d’affaires, assurait bonne fortune en transformant le métal vil en or et faisait éprouver à celui qui la portait sur soi l’admiration et la considération de ses pairs. Elle ne permettait pas seulement la conservation de la santé des hommes, mais garantissait aussi celle des habitations, des étables (protection du bétail), des dépendances et des terres cultivées (fertilité des vignes, des champs et des jardins), qu’elle tenait hors de portée de la violence des météores (foudre, orage de pluie torrentielle ou de grêle, tempête, gel) et des animaux généralement nuisibles aux cultures (chenilles et autres vermines).

Sentimentalement, parce que c’est une plante du Soleil, et donc du Lion qui gouverne le cœur, elle provoquait l’amour durable de la femme convoitée, accordait la fertilité à la femme stérile, la stérilité à la femme fertile (le pouvoir contraceptif de la pivoine a été conservé vivace jusqu’à peu, puisqu’au XIXe siècle, « si l’on en croit la tradition flamande, jamais une jeune fille soucieuse de sa vertu n’aurait été à la kermesse sans placer dans ses souliers et dans ses bas des feuilles de pivoines »10, le soulier figurant ici symboliquement le vagin).

Les modernes, qui se sont plus intéressés à la beauté de la pivoine qu’à ses présupposés pouvoirs magiques, sont parvenus, dans le temps où ils ont réussi à doubler les fleurs de cette plante, a drastiquement essarter le bouquet de ses propriétés magico-astrologico-religiosio-thérapeutiques, tant et si bien que même au Moyen-âge elles ne sont plus guère mentionnées. En revanche, l’on continue à beaucoup utiliser la pivoine en médecine, en particulier la pivoine à semences noirâtres, c’est-à-dire la pivoine mâle (la femelle étant celle qui présente des semences rougeâtres). Au XIIe siècle, elle apparaît dans le Physica de Hildegarde de Bingen sous le nom de Beonia. Cette plante, de nature ignée, est recommandée par l’abbesse en cas de fièvres intermittentes (tierces et quartes), de goutte, de fétidité de l’haleine (sa racine sèche râpée réconforte l’estomac), de paralysie, de stomatite, de teigne, ainsi que d’épilepsie, l’antique prescription principale n’ayant pas été discréditée entre-temps, répétée au siècle suivant par Albert le Grand qui préconisait l’absorption d’une décoction de pivoine durant quarante jours pour guérir le haut mal. D’ailleurs, la coutume de la porter en collier, en guise de talisman, reste bien vivace comme préventif des convulsions chez les jeunes enfants. Mais Albert le Grand faisait aussi de la pivoine un remède de l’ictère et de l’engorgement hépatique, fonction qu’on lui a longtemps reconnue par après. Moins magiques que psychologiques, quelques données rappellent néanmoins les anciennes vertus de la pivoine. Par exemple, Hildegarde vante son utilité « si quelqu’un perd l’esprit au point de ne plus rien savoir et d’être comme en extase »11. Peut-on appeler cela de la stupeur ? Enfin, au XIVe siècle, les graines de pivoine furent utilisées comme épice en infusion avec de l’hydromel car l’on imaginait qu’elles avaient ainsi comme vertu d’éloigner les pénibles cauchemars nocturnes.

Plante vivace à racine tubéreuse et noueuse, charnue, de couleur jaune orangé à l’extérieur et blanche à l’intérieur, la pivoine fait émerger du sol des tiges simples un peu rameuses, finement striées dans le sens de la longueur. Ce sont elles qui déploient de grandes feuilles formées de plusieurs folioles dentées et divisées en étroits segments. De plus, ces feuilles alternes sont charnues, glabres, de couleur vert soutenu au-dessus, plus blanchâtres sur leur face inférieure. De très grandes fleurs hermaphrodites composées de cinq sépales verts supportant une corolle de cinq à dix pétales rose cramoisi (mais aussi rose, rouge vif, rouge pourpre, voire blanc) s’ornent, solitaires, chaque année de main à juin, d’une myriade centrale d’étamines d’or et d’une grande quantité de pollen. La fructification très originale de la pivoine donne lieu à deux ou trois follicules ovales, ventrus et duveteux, dont la déhiscence laisse entrevoir, une fois qu’ils sont parvenus à maturité, des graines rondes et brillantes comme des olives, de couleur brune aux reflets quelques peu rougeâtres.

La pivoine officinale se cantonne essentiellement aux zones du sud de l’Europe. En France, on ne la trouve qu’en de rares points du Midi, tels que forêts et bois montagneux des Alpes du sud et du Vercors, de même qu’au centre de la France.

La pivoine officinale en phytothérapie

Après ce glorieux passé, la pivoine est tombée en disgrâce, sinon en désuétude. Anne Osmont écrivait que « la pivoine a cessé d’être employée, et je crois que c’est à tort »12, regret qu’elle formule en réquisitionnant des informations qu’on dirait tout droit sorties de notre traité sur la pivoine. Les voici : « Sa racine, arrachée au printemps, trois jours avant la nouvelle Lune, la Lune se trouvant dans le Lion, ou dans le signe du Lion quand le Soleil y est aussi, écarte les songes funestes, et l’incubât et guérit de l’épilepsie »13. Inutile de décortiquer tout cela, ce que nous avons explicité plus haut y suffit amplement. Je n’ai rien contre et j’apprécie beaucoup cette auteure. Je pose juste la question : pourquoi ? Après tout ce que l’on a exigé d’elle, pourquoi ne pas lui accorder, sur l’unique question magico-astrologique, un peu de répit ? Ignore-t-on qu’une forme doit être placée au bain de Juventas puis à la décantation un temps suffisant pour qu’elle régénère ses forces ? Sans quoi elle s’épuise, se délite et finit par se dégénérer. Nous aimerions, après avoir passé en revue une très grande partie de sa sphère d’action aux temps antiques, exposer, de façon exhaustive, un portrait de ses qualités thérapeutiques telles que les considère la phytothérapie moderne. Nous pouvons nous y essayer. Mais je vous préviens dès l’abord : cet exposé ne sera pas aussi étendu que ce que nous avons pu rencontrer dans la précédente partie. Du moins, ça n’est pas l’impression que j’en ai.

Commençons tout premièrement par dresser la liste des principales fractions végétales qu’offre la pivoine au thérapeute : sa racine prioritairement, ses pétales, ses semences (je n’ai jamais vu les feuilles être mentionnées dans le moindre réceptuaire). Pour tout cela, l’on préfère l’espèce sauvage, plutôt que celle à fleurs doubles, cultivée, en raison de sa plus forte activité. En effet, une espèce cultivée d’une plante sauvage en est toujours la version amollie.

La racine fraîche de la pivoine n’a pas, comme on peut le lire parfois, une « odeur agréable » (le soutenir n’est qu’une aimable plaisanterie). Elle est aromatique certes, mais forte également, ainsi que pénétrante, vireuse et nauséeuse. C’est du moins ce qu’elle exhale dès lors qu’on la coupe, et il n’y a pas là de quoi se réjouir, d’autant que sous la dent, le florilège des adjectifs peu élégants se poursuit : la saveur de cette racine est amère, âcre, acerbe et nauséabonde. La dessiccation de la racine de pivoine lui enlève cette odeur peu amène, mais lui conserve cependant toute son amertume. Quant aux fleurs, cela n’est guère plaisant non plus : leur parfum assez fort, nauséeux lui aussi, aurait été responsable, au rapport de Joseph Roques, d’une activité bien particulière : il est en effet relaté dans la littérature l’exemple d’un jeune militaire incapable de soutenir l’odeur de la pivoine sans être affecté de syncope et de sueurs froides (n’y aurait-il pas là plus qu’une « simple » activité physico-chimique ?) La saveur est à l’avenant et rappelle celle de la racine (acerbe, amère, un peu âcre). Seules les semences sont inodores et presque insipides, de saveur un peu huileuse. On les trouvait enfilées sur des fils comme des chapelets chez les herboristes d’autrefois.

Donnons maintenant quelques précisions chiffrées au sujet de la composition biochimique moyenne de la racine de pivoine officinale :

  • Eau : 68 %
  • Amidon (analogue à celui de la pomme de terre) : 7 à 13 %
  • Fibres : 12 %
  • Sucres : 3 %
  • Sels minéraux : 1 à 2 %
  • Tanin : 0,20 %
  • Gomme : traces

On y trouve encore un alcaloïde (auquel il fut donné le nom de pérégrine : qu’est-il devenu, puisqu’on n’en trouve pratiquement plus trace ?), des anthocyanosides, un glucoside monoterpénique, la paeniflorine, une essence aromatique dont est sans doute responsable ce composé phénolique dont le nom est aussi inspiré de celui de la pivoine, le paéonol.

Dans la semence, on est aussi allé faire un tour, puisque quelques analyses établissent la présence d’huile (24 %), de fécule, de tanin, de résine, d’au moins un alcaloïde, et d’un colorant, de même que dans les pétales desquels nous ne dirons pas davantage, les données manquant cruellement (ce qui s’explique par le peu de cas dont en a fait la pratique phytothérapeutique).

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique, anti-épileptique14, sédative
  • Tonique
  • Antibactérienne
  • Diurétique
  • Anaphrodisiaque (?), emménagogue
  • Purgative, émétique (les semences)
  • Antitussive (la fleur)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : tachycardie, varice, hémorroïdes (avec fissure anale), éclampsie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles digestifs, douleur intestinale et anale (douleur pendant et après les selles)
  • Troubles du système nerveux : sympathicotonie, excitabilité nerveuse, émotivité, irritabilité, épilepsie, convulsions, danse de Saint-Guy (ou chorée de Sydenham)
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux nerveuse et rebelle, coqueluche
  • Troubles locomoteurs : goutte, rhumatismes
  • Affections cutanées : maladies de la peau et des muqueuses, ulcère, ulcère variqueux
  • Troubles menstruels
  • Crise de migraine
  • Hydropisie

Note : la pivoine freine les excès du système sympathique qui prépare l’organisme à faire face aux situations d’urgence et fait s’élever les fréquences cardiaques et respiratoires, la pression artérielle et le taux de glucose sanguin, c’est pourquoi elle est recommandable « chez les petits anxieux dont le cœur s’affole aux moindres excitations réflexes »15.

Malgré les tentatives de débarbouillage auxquelles on a livré la pivoine, l’on constatera aisément qu’aujourd’hui cette plante n’a plus rien des fastes dont on fourbissait la panacée d’hier et même d’avant-hier.

Modes d’emploi

  • Décoction de racine de pivoine (brouet fort nauséabond).
  • Infusion de racine de pivoine (même chose, bon courage).
  • Sirop de racine de pivoine.
  • Poudre de racine de pivoine délayée dans un véhicule adéquat.
  • Teinture-mère de racine de pivoine (sans doute le meilleur rapport qualité/prix à payer pour absorber le moins de substance nausée-abonde ^.^).
  • Suc de racine de pivoine.
  • Sirop de pétales de pivoine.
  • Infusion de pétales de pivoine secs.
  • Poudre de semences de pivoine.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : si l’on souhaite employer la pivoine immédiatement, on peut, aux dires de Cazin, déchausser sa racine à tout moment de l’année qui soit, mais si jamais l’on en veut faire une réserve pour plus tard, il est préférable de prélever les racines à l’automne, de les laver, de les découper en rondelles avant de les passer sur un fil, puis de les exposer au séchage. Cette dessiccation lui fait malheureusement perdre bonne part de ses propriétés. S’il est besoin des pétales, on les ôtera de la plante aux mois de mai et de juin.
  • Toxicité : « En fait, on est très peu fixé sur la toxicité, réelle ou supposée, de la pivoine ; ce qui peut la rendre surtout suspecte, c’est d’appartenir à une famille où abondent les plantes vénéneuses »16. Contiguë aux aconit, renoncule sylvestre et autre hellébore noir, la pivoine doit être administrée par une personne compétente. On l’utilise souvent sous la forme de teinture-mère à l’heure actuelle. Son usage reste déconseillé durant la grossesse.
  • La pivoine est une espèce ornementale reconnue dont nous n’établirons pas la liste des cultivars, au demeurant trop nombreux. Remarquons seulement que l’horticulture en fait doubler les fleurs. C’est une plante qui supporte bien la sécheresse, mais qui fleurit mal à l’ombre. Il est important de déterminer une place adéquate pour planter une pivoine, d’autant plus que si elle se plaît en un endroit, elle y fleurira durant de nombreuses années. En revanche, il ne faut la changer de place sous aucun prétexte, sans quoi sa floraison se verrait interrompue pour longtemps.

_______________

  1. Michel Botineau, Les plantes du jardin médiéval, p. 156.
  2. Guy Ducourthial, Plantes magiques et astrologiques de l’Antiquité, p. 309.
  3. Du latin malus astrosus, « mal né, né sous une mauvaise étoile » ; ce terme a depuis lors perdu ce sens premier, un malotru n’étant pas autre chose qu’un grossier personnage.
  4. Guy Ducourthial, Plantes magiques et astrologiques de l’Antiquité, p. 295.
  5. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, p. 493.
  6. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 164.
  7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 775.
  8. Préserver l’intégrité de la graine de pivoine est symbole de conservation ; si on l’entaille, ses pouvoirs s’en échappent.
  9. Guy Ducourthial, Plantes magiques et astrologiques de l’Antiquité, pp. 224 et 308.
  10. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 99.
  11. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 77.
  12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 49.
  13. Ibidem.
  14. Du temps de Desbois de Rochefort (seconde moitié du XVIIIe siècle), la pivoine n’a pas encore démérité sur la question de ses vertus anti-épileptiques, pour lesquelles elle reste fort usitée par ce praticien, de même que par Gilibert, Tissot, Hume, Peyrilhe et tant d’autres. Il s’est donc formé un consensus autour de la tisane antispasmodique de pivoine et de valériane, raison pour laquelle « la pivoine se donne dans les convulsions générales et particulières qui ont lieu par l’irritabilité augmentée, dans les accès hystériques, hypocondriaques, épileptiques, et dans ces cas, elle mérite vraiment de la confiance, tant pour arrêter ces accès que pour les prévenir » (Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, pp. 79-80).
  15. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 222.
  16. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 711.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : H. Zell – wikimedia commons

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