La brunelle (Prunella vulgaris)

Synonymes : prunelle, brunette, bonnette, bonnelle, herbe aux charpentiers, petite consoude, charbonnière.

Avec la brunelle, il n’est pas utile de remonter au Moyen-Âge et encore moins à l’Antiquité pour savoir ce que faisaient les Anciens de cette plante qui ne semble pas émerger comme médicinale avant le XVIe siècle, et encore à condition de ne pas la confondre avec la bugle rampante (Ajuga reptans) avec laquelle elle offre quelques éléments de rapprochement. C’est donc au XVIe siècle qu’apparurent les premières traces d’un usage thérapeutique de cette plante, et en particulier chez les Anglais qui la créditaient d’une forte valeur astringente et vulnéraire, comme l’atteste le nom vernaculaire qu’ils lui octroient, à savoir woundwort. C’est ainsi qu’elle fit son apparition dans la version de 1597 de The Herball or Generall histories of plantes de John Gerard, qui proclame qu’« il n’existe pas dans le monde de meilleure plante pour les blessures que la brunelle commune », ce qui peut passer pour quelque peu nombriliste. Du moins, l’on peut légitimement s’interroger : Gerard a-t-il posé le pied hors d’Angleterre avant de proférer une telle affirmation gratuite ? Bref, en attendant, la brunelle était tenue comme une panacée par les Anglais, et même par leurs ennemis héréditaires que sont les Irlandais. En effet, John K’Eogh (1681-1754) lui reconnaissait de semblables vertus. Ainsi, il écrivait en 1735 que cette plante « cicatrise toutes les blessures internes et externes ». Dépassant ce seul cadre, il ajoutait encore qu’elle peut dissoudre les lithiases biliaires et hépatiques. Ces conceptions semblent avoir traversé la Manche durant le XVIIIe siècle, puisque Joseph Roques expliquait que « Chomel la regarde comme un vulnéraire précieux. C’est, dit-il, un baume naturel qui arrête le sang et réunit les plaies. » Roques poursuit son propos : « Jean Bauhin, autre botaniste non moins crédule, donne le suc de brunelle aux personnes mordues par des bêtes venimeuses. Césalpin préparait avec ce même suc […] un topique qu’il croyait propre à calmer les violentes douleurs de tête. Mais tout cela est très vague, et ne saurait nous faire connaître les propriétés de la brunelle […]. On peut également révoquer en doute son efficacité dans les pertes de sang, la leucorrhée, les flux intestinaux, etc. »1. Roques n’était pas de ceux qui croyaient que la brunelle possède quelque valeur d’un point de vue thérapeutique. Que, dans le même temps et le même espace, on se chipote ou on s’écharpe quant aux résultats obtenus par telle plante contre telle affection, c’est monnaie courante, la littérature du fait médical regorge d’exemples de ce type. Mais que penser du fait que dans un temps plus lointain, ou bien dans une contrée qui n’est pas la porte à côté, on ait eu l’audace prodigieuse de conférer à la brunelle des pouvoirs qui feraient pâlir n’importe laquelle des plantes que tenaient en haute estime Joseph Roques ou je ne sais quel Cullen, revêche aussi aimable qu’une fosse sceptique ? Bien que pour la médecine traditionnelle chinoise la brunelle porte le nom de Xia Ku Cao, aucun doute n’est permis : derrière ce nom, c’est bel et bien la Prunella vulgaris qui se dissimule, et non pas une tout autre brunelle inconnue, passée invisible sous les radars occidentaux. Suite à la lecture de quelques traités de phytothérapie chinoise dans lesquels une rubrique est dédiée à cette plante, l’on est surpris de mesurer la disproportion qui existe entre l’Europe et la Chine, surtout en terme de ce qui en est dit. Apprenons donc que cette plante de saveur amère et piquante agit sur les méridiens de la Vésicule biliaire et du Foie dont elle élimine la chaleur de par sa nature froide. Drainant le feu hors du foie, elle éclaircit la vue : c’est parfait, nous y verrons beaucoup plus clair ! C’est ainsi que nous pouvons jeter un œil au-delà de ce que nous réserve la littérature occidentale au sujet de la brunelle. Aussi, la seconde partie de cet article inclura-t-elle des observations relatives à ce que l’on énonce à propos de cette plante en médecine traditionnelle chinoise. En Europe occidentale, où l’on n’a pas posé les bonnes questions à la brunelle, celle-ci est demeurée pratiquement coite. Et lorsqu’il est arrivé à tel ou tel d’obtenir quelques éléments de réponse, ils ont été tournés en dérision. Dans ces cas-là, ayons le courage de sortir des sentiers battus, abandonnons cette suffisance au risque de passer pour de parfaits imbéciles, et faisons nôtre cette maxime que l’on doit à ce botaniste lyonnais par trop méconnu qu’était Marc-Antoine de la Tourrette (1729-1793) : « L’ordre de la Nature est lui seul sans imperfection ; mais il est voilé à nos yeux qui sont à peine ouverts »2. Ainsi, un regard morne et peu amène ne verra-t-il en la brunelle – outre que ce qu’il a envie d’en seulement voir – qu’une modeste fleurette dont les épis floraux, une fois défleuris et dégarnis de leur humble gloire passagère, s’apparentent à des écouvillons tout bruns. De ces épis secs fait-on ainsi provenir le nom de la plante, brunelle s’expliquant, imagine-t-on, par un latin brunus. A moins que cela ne renvoie à quelque autre origine étymologique : en effet, le mot germanique brunus signifie « protection », « bouclier ». Contre la maladie ? Si l’on considère le plus largement possible la brunelle, cette explication est parfaitement plausible.

Plante vivace glabre à très légèrement velue, la brunelle couche tout d’abord ses tiges avant de les redresser, ce qui en fait une espèce semi-ascendante, mais en réalité sa conformation dépend essentiellement de son environnement proche : sur un pâturage ras, elle sera généralement moins élevée qu’en plaine prairie où elle peut se permettre de grimper jusqu’à 30 à 40 cm de hauteur ! Brun rougeâtre, les tiges quadrangulaires de la brunelle portent peu de feuilles : celles-ci sont de forme ovale ou oblongue, à bordure lisse ou très légèrement dentée en scie, opposées et pétiolées. La plus haute paire de feuilles porte, en quelque sorte, l’épi floral de la brunelle, lequel est courtaud et formé de fleurs compactées de couleur généralement bleu violacé (mais également mauves, purpurines, blanc jaunâtre voire ocres), apparaissant de mai à octobre.

Fréquente à très commune partout en France, la brunelle s’épand aussi à une bonne partie de l’Europe tempérée, à l’Asie occidentale, à l’Amérique septentrionale et à l’Afrique du Nord. Ses expositions favorites privilégient le plein soleil (pré sec, pâturage, prairie, pelouse rase, berge de rivière, bordure de route) ou l’ombre mitigée (clairière forestière, bois clair, broussailles), que ces stations soient situées en plaine comme en moyenne montagne, tant qu’elles occupent des terrains calcaires et non acides.

La brunelle est une plante vivant en colonie, plaisant aux abeilles (elle est très mellifère) et aisément consommée par le bétail.

La brunelle commune en phytothérapie

En phytothérapie, la plante est préférablement employée fraîche, du sommet des épis floraux jusqu’aux extrêmes radicelles. Plante de guère d’odeur, de saveur un peu amère et astringente, la brunelle n’est pas de ces lamiacées qui embaument au premier froissement de leur feuillage entre les doigts. C’est sans doute ce qui l’a tenue à l’écart de la grand-route empruntée par ces plantes médicinales majeures que sont la sauge et la menthe. A lire certains auteurs anciens, il passe pour parfaitement justifié de ne pas s’attarder sur une plante dont l’odeur est quasi nulle, attendu qu’un parfum prononcé est le gage d’une efficacité accrue. Partant de ce principe, l’on ne peut déduire que les quelques traces d’essence aromatique qui occupent les tissus de cette plante fassent d’elle une panacée, contrairement à la façon dont les Anglais la nomment, c’est-à-dire heal-all, autrement dit « guérit-tout ». Bien évidemment non, une seule fraction aromatique, aussi infime soit-elle, ne peut expliquer complètement l’activité thérapeutique de la brunelle3. Pour cela, elle met à profit certaines des substances suivantes : des triterpènes entacycliques, des saponosides triterpéniques, divers acides (caféique, rosmarinique, ursolique), des principes amers, de la résine, des matières grasses, du tanin, des vitamines (B1, C et K), des sels minéraux et des oligo-éléments (potassium, magnésium, manganèse, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique générale (améliore l’état général), fortifiante
  • Anti-infectieuse : antiseptique, antivirale, antibactérienne (Staphylococcus sp., Salmonella enterica, Escherichia coli, etc.)
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire
  • Anti-oxydante, antiradicalaire, protectrice tissulaire
  • Hypotensive, hypoglycémiante, inhibe l’oxydation du cholestérol LDL
  • Astringente légère, vulnéraire, cicatrisante, détersive
  • Carminative, vermifuge, améliore le péristaltisme intestinal
  • Diurétique

Usages thérapeutiques

  • Affections buccales : inflammation de la bouche (glossite, stomatite), herpès labial, oreillons
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : inflammation rouge et enflée de la gorge, angine, toux, crachement de sang, pneumonie, inflammation des amygdales, tuberculose pulmonaire (adjuvant), affections fébriles
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, crampe et aigreur d’estomac, vomissement, infection intestinale
  • Troubles de la sphère hépatique : obstruction du foie, hépatite aiguë, diabète
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, métrorragie
  • Affections cutanées : plaie, plaie enflée, chaude et rouge, blessure, coup, contusion, gerçure
  • Affections oculaires : yeux enflés, douloureux, larmoyants, sensibles à la lumière, douleur oculaire qui s’accroît en soirée
  • Hypertrophie thyroïdienne, adénome thyroïdien, adénite
  • Maux de tête, migraine, vertige, étourdissement
  • Troubles locomoteurs : crampe, fatigue et douleur tendineuses, articulation douloureuse
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hémorroïde
  • Scorbut
  • Abcès du sein, implication dans le traitement du cancer du sein4, hyperplasie mammaire, mastite

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante fraîche (30 à 50 g par litre d’eau).
  • Décoction de la plante fraîche (40 à 60 g par litre d’eau) ; pour lavements, compresses.
  • Eau distillée de brunelle.
  • Suc frais.
  • Poudre.
  • Teinture-mère.
  • Cataplasme de la plante fraîche contuse.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : bien que la floraison de la brunelle s’étale sur plusieurs mois, il est préférable de ne prélever les plantes entières dont on a besoin qu’au début de la floraison, en particulier aux mois d’été. L’usage frais est privilégié. Il est toujours possible de faire subir une dessiccation à la plante, mais celle-ci s’accompagne d’une très nette déperdition de ses qualités thérapeutiques.
  • La brunelle fraîche est une plante comestible agréable crue en salade. Prenez soin de bien considérer les lieux avant toute récolte, en particulier eu égard aux zones polluées ou souillées.
  • L’usage interne de la brunelle ne convient pas aux personnes qui font état d’un faiblesse de la rate et de l’estomac. En cas d’ingestion, des réactions allergiques peuvent survenir, de même que divers désordres gastro-intestinaux, des palpitations, de la congestion oculaire. Parfois, un usage au long cours entraîne des effets immunosuppresseurs. On l’interdira chez la femme enceinte, de même que chez l’enfant.
  • Autres espèces : – la brunelle à grandes fleurs (Prunella grandiflora), que l’on peut confondre avec la bugle rampante, manque dans le nord de la France, ainsi que dans les régions siliceuses. Elle se distingue de la brunelle commune par la taille de ses fleurs ; – la brunelle laciniée (Prunella laciniata) s’écarte de la précédente de par la blancheur immaculée de sa floraison. Par ailleurs, ses feuilles n’ont rien de commun avec celles des deux autres brunelles. L’adjectif lacinié donne un indice : ce mot provient du latin laciniatus qui signifie « en lambeau, découpé irrégulièrement ». En effet, la forme des feuilles de cette brunelle n’est pas simple et entière comme chez les deux autres espèces.

_______________

  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, pp. 186-187.
  2. Marc-Antoine de la Tourrette, Démonstrations élémentaires de botanique, Tome 1, p. 17.
  3. Peu produite et donc quasiment pas étudiée, l’huile essentielle de brunelle a au moins le mérite d’exister. Extraite des sommités fleuries sèches, elle s’avère être très complexe. Selon les lots, apparaît un chémotype à acide hexadécanoïque (acide gras saturé) ou bien à selin-1 1-en-4-a-ol (je vous laisse le soin de le prononcer correctement sans l’écorcher au passage ^.^).
  4. « Les mécanismes anticancéreux de la brunelle commune comprennent un effet retardateur direct sur la croissance et la prolifération des cellules tumorales, induisant leur apoptose et leur différenciation, et inversant la tolérance multimédicamenteuse des cellules tumorales. Cet article étudie les progrès de la recherche sur ces mécanismes anticancéreux de la brunelle commune. Elle aura de nombreuses perspectives d’application, en tant que remède de la médecine traditionnelle chinoise peu coûteux, efficace et dénué de toxicité. » Cf. lien.

Photos : n° 1 – userteunspaans (wikimedia commons) ; n° 3 – Philipp Weigell (wikimedia commons).

© Books of Dante – 2021

3 réflexions sur “La brunelle (Prunella vulgaris)

  1. J’avais lu quelque part qu’en médecine traditionnelle chinoise, on attendait que les fleurs soient complètement sèches (et grisâtres) pour les utiliser. As-tu entendu parler de cela dans tes lectures?

    Aussi, j’avais trouvé un article scientifique de son efficacité contre les infections à virus. C’était dans un article sur les probables plantes actives contre les coronavirus. En fait, ces polysaccharides ont la capacité de se lier aux protéines virales, ce qui finalement empêche le virus d’entrer dans les cellules et prévient l’infection. Les effets de cette plante sont avérés contre certains virus, comme Ebola et l’Herpes. Je ne sais pas non plus si tu en as entendu parler quelque part d’autre.
    Je pose ça là.

    Bhuiyan et al. – 2020 – Plants Metabolites: Possibility of Natural Therapeutics Against the COVID-19 Pandemic. Frontiers in Medecine.

    Merci pour tes magnifiques articles.
    Camille, la Matricaria.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    Oui, en effet, en mtc est préconisé l’épi floral sec et tout gris. Cf. image sur le lien ci-après :

    Au sujet des vertus antivirales de la brunelle, je n’ai pas eu d’informations dans ce sens, j’ai lu cependant des choses analogues mais au sujet d’autres plantes.
    Mais tout cela est très bien ; cela prouve bien qu’il ne faut pas désespérer d’une plante ; elle peut agir contre telle affection, être remplacée par telle autre plus efficace et revenir sur le devant de la scène parce qu’elle s’avère profitable face à une maladie émergeant. Beaucoup de plantes n’ont pas encore tout dit, certaines parlent mais on ne les écoute pas ou qu’à moitié.

    Merci beaucoup pour ton message, je te souhaite un beau week-end,
    Gilles

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    • Je suis bien d’accord.

      Les plantes ont un langage que seules les oreilles curieuses peuvent entendre.

      Bon week-end également,
      Camille

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