Le quinquina (Cinchona sp.)

Quinquina jaune (Cinchona calisaya)

Synonymes : kinquina, quinkina, kina-kina, quina-quina.

Répertorié au Pérou au début des années 1630 par un missionnaire jésuite, le quinquina parvint en Europe une dizaine d’années plus tard, non sans y avoir été introduit par le biais d’une histoire qui tient tout de la légende, et qu’ainsi nous pouvons camper : une comtesse espagnole du nom d’Ana de Osario (1599-1625), épouse du vice-roi du Pérou Luis Jeronimo de Cabrera (1589-1647), fut, dit-on, guérie par le frère Calincha, un jésuite, d’une fièvre irréductible par tout autre moyen qu’une mystérieuse poudre tirée d’une écorce connue presque seulement des populations indigènes. Ainsi donna-t-on à ce remède le nom de « poudre de la comtesse », laquelle en fit la promotion, une fois revenue en Europe, dans les années 1638-1640 environ. C’est donc sous la houlette de la comtesse de Chinchón que le quinquina, alias « écorce des écorces », ou bien encore « palo de calinturas », comme on l’appelle vernaculairement en Amérique du Sud, allait faire une entrée fracassante en Europe, se répandant d’une cour à l’autre, par le biais de bruits de couloir. Ce fut à un autre jésuite, le cardinal de Lugo (1583-1660), d’entrer en scène. On lui attribue le miracle d’avoir rétabli la santé chancelante du jeune dauphin, le futur roi de France Louis XIV, qui souffrait d’une fièvre pernicieuse et tenace en son jeune âge, c’est-à-dire entre la date de sa naissance, 1638, et celle de son accès au trône cinq ans plus tard, ce qui correspond bien à l’introduction du quinquina en Europe. Exit la comtesse, la poudre de quinquina s’appellera désormais poudre du cardinal ou, plus fréquemment, poudre des jésuites, puisque très rapidement, cet ordre religieux devint l’unique débiteur de cette substance qui n’était alors vendue qu’à l’état pulvérisé afin d’en conserver toute la mystériosité aux yeux du profane. Malgré la santé du roi-soleil comme ambassade, la faculté de médecine de Paris tempêta contre le quinquina parce qu’il venait d’Amérique. Non, pas tant. Il n’était alors pas seulement question d’un ostracisme bête et méchant, le mal étant bien plus profond que ça. La faculté de médecine de Paris s’illustra dans ce bras de fer engagé avec le quinquina à travers la personne de Guy Patin (1601-1672), devenu doyen au moment où éclata cette vindicte organisée à l’encontre du quinquina. Patin, dont on pense qu’il aurait pu servir de modèle à Molière pour camper le Thomas Diafoirus du Malade imaginaire (ce qui, si le fait s’avère, n’est bien évidemment pas une lettre de recommandation), Patin, donc, était viscéralement attaché à la parole de ses maîtres, à savoir Hippocrate et Galien. Le quinquina vint ébranler la position du doyen de la faculté, qui, tel un basilic juché sur ses ergots, ne sut alors que persifler : ce ne furent alors plus que paroles querelleuses, diatribes médusées et regards assassins face à tout ce qui provenait de l’étranger : le kinakina n’y fit donc pas exception. C’est la croyance dur comme fer en la théorie posée par Galien (c’est-à-dire celle qu’on résume par la formule latine « contraria contrariis curantur ») qui fut à l’origine de cette levée de boucliers contre le quinquina. Selon cette théorie, la fièvre étant une affection de nature chaude et sèche, il était inconcevable, pour la guérir, d’administrer aux fébricitants une substance elle-même chaude et sèche. Folie, ignominie, hérésie ! On saisit dès lors mieux l’anathématisation du quinquina.

Ailleurs en Europe, le quinquina ne rencontra pas moins de problèmes. Ce fut le cas en Grande-Bretagne, mais pour des raisons totalement différentes : il ne s’agissait pas d’un entêtement de nature médicale mais religieuse. En 1655, une vague de paludisme affecta les îles britanniques. Or, « les Anglais ne veulent rien savoir de la poudre miraculeuse, précisément parce que ce sont les jésuites, ces papistes acharnés, qui la détiennent et l’utilisent »1. Olivier Cromwell lui-même fut victime de cette persévérance dans l’absurde : il s’éteignit « à Londres le 3 septembre 1658, victime d’une septicémie due à une infection urinaire, facilitée par la malaria »2. Autant dire que si l’on faisait usage du quinquina, on ne le criait pas sur les toits. C’est ce à quoi se livra en toute discrétion l’Anglais Robert Talbor (1642-1681) qui, dit-on, découvrit le secret des jésuites et entreprit de leur faire concurrence : c’est ainsi que cet ancien apprenti apothicaire devint guérisseur de fièvres paludéennes rebelles sans jamais révéler l’identité de sa poudre, qu’en Grande-Bretagne l’on surnommait poudre du diable. Pour sûr, un tel commerce aurait été sévèrement puni. Bref, l’histoire nous raconte qu’il parvint à guérir le roi Charles Ier (à moins qu’il ne s’agît de Charles II ; on ne sait pas, on ne sait plus ; la confusion…). Cet excès de zèle ne tarda pas à traverser la Manche. Selon Madame de Sévigné, Talbor faisait payer 400 pistoles chaque dose de son remède. A ce tarif-là, autant dire qu’il dut s’en mettre plein les poches, puisque 400 pistoles représentent pas moins que 400 louis d’or, soit une petite fortune. Mais l’on peut reprocher également cette volonté d’enrichissement aux jésuites, comme ne s’en priva pas Nicolas Lémery à la fin du XVIIe siècle : « Le trafic qu’ils en firent leur fut très avantageux et leur procura grand gain. Car cette drogue eut le sort de tous les remèdes heureux et salutaires qui commencent à paraître : on la tint rare, difficile à avoir et on la vendit au poids de l’or ; on ne la trafiquait guère dans les commencements qu’en poudre, apparemment pour la rendre plus mystérieuse et empêcher qu’on ne devinât trop tôt sa nature et d’où elle était tirée »3.

A son arrivée en France, Talbor sut à qui faire profit de ses aspirations. En effet, Louis XIV professait un grand intérêt pour le quinquina, attendu que le palais de Versailles, si l’on sait qu’il a été gagné sur d’anciens marécages asséchés, n’en demeurait pas moins infesté de moustiques. Et c’est là que le sort s’abattit sur le jeune dauphin, tout comme Louis XIV au temps de sa jeunesse. L’histoire explique que c’est Talbor lui-même qui se rendit au chevet du jeune souffrant pour y effectuer un prodige : le dauphin fut guéri en un tournemain. A l’issue de cet heureux événement, l’histoire s’emmêle encore les pinceaux. En 1679, Louis XIV acheta son secret à Talbor pour la somme de 3000 louis d’or (on évoque parfois un véritable trésor : 48 000 louis d’or !). Ce dernier accepta à la seule condition que le roi ne fasse état de ce secret qu’une fois Talbor décédé. Son décès ne tarda d’ailleurs pas, puisqu’il survint en 1681. L’année suivante, sous l’égide de Louis XIV, parut sous la plume du médecin du roi Nicolas de Blégny, Le remède anglois pour la guérison des fièvres, dans lequel on avait bien évidemment reconnu la poudre des jésuites. Malgré tout, la faculté continua de faire la fine gueule et Louis XIV fit approvisionner le royaume par du quinquina de provenance ibérique. La faculté eut beau jurer ses grands dieux, elle finit par se rendre à l’évidence, parce que « après le corps de la chrétienté, c’est le corps du roi qui va devenir le lieu de la santé. Le roi représente son royaume, la santé du roi va devenir celle du royaume. C’est ainsi que va se trouver centralisée autour du corps du roi, c’est-à-dire à Paris, toute une administration de la Santé publique […]. C’est aussi sur le roi que l’on testera les médications controversées, mettant ainsi fin à la querelle concernant le quinquina »4. Ainsi s’acheva ce XVIIe siècle, qui vit l’avènement du quinquina, l’abandon de la conservation du monopole jésuitique et l’entrée dans le rang de la faculté de médecine de Paris. Les esprits s’apaisèrent. Pragmatique, Nicolas Lémery remarqua en 1696 que le quinquina reste « le plus assuré remède qu’on ait trouvé jusqu’ici pour suspendre le ferment des fièvres intermittentes ». De même, de l’autre côté de la Manche, où Thomas Sydenham se chargea de promouvoir le quinquina auprès des sujets anglais. Tout cela, tandis que d’autres n’hésitèrent pas à parer leur dignité de la plus basse des flagorneries pour se faire bien voir : c’est l’exemple typique de Jean de la Fontaine qui, en 1682, assomma son lectorat d’un poème peu inspiré à la gloire du quinquina, espérant par là faire du pied au pouvoir royal, manœuvre aussi frauduleuse que celle des jésuites, et consistant à infléchir Colbert dans sa décision : ce dernier s’opposait en effet à l’entrée de la Fontaine à l’Académie française (il y accéda néanmoins en 1694, pas grâce à son poème, mais à la suite du décès de son ennemi survenu l’année précédente. Petite ironie : il lui échut le fauteuil n°24, celui-là même que la mort fit quitter à Colbert).

Avant de passer à la suite, dotons-nous d’un verre d’eau et d’un bon purgatif, et tentons d’expulser cet infâme gloubi-boulga qui nous entrave l’entendement. En effet, mêler dans la même salade la comtesse de Chinchón (ou de Chincon, de Cinchon, etc.), le vice-roi du Pérou, la ville de Loxa, le cardinal Juan de Lugo (ou de Luga ? Je vous charrie, c’est bien Lugo), les années 1632, 1638, 1639 ou encore 1641, permet là de broder un « joli » motif dont les versions – bien qu’elles possèdent toutes le sceau de la probabilité – diffèrent d’un ouvrage à l’autre. Cette légende passe aujourd’hui pour très douteuse et semble être bâtie sur les mêmes ressorts qui animèrent l’épopée du vinaigre des quatre voleurs. Par exemple, on peut se demander comment la comtesse put revenir en Europe en 1638 avec du quinquina dans ses bagages à la manière d’un voyageur de commerce, alors qu’elle serait morte en… 1625 !…. De plus, les jésuites sont « suspectés d’avoir mis en scène cette guérison spectaculaire pour assurer le renom de la drogue en Espagne : si l’on en croit le journal intime de la comtesse découvert en 1930, elle n’aurait jamais contracté le paludisme ! »5, « détail » que, généralement, l’on ignore, préférant se souvenir qu’au quinquina il fallut bien une ambassadrice pour pénétrer au cœur des royaumes (et des bourses par la même occasion). Autre inexactitude : on répète souvent d’un ouvrage à l’autre (le copitage, c’est mal) que ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’on sut enfin de quel arbre provenait ce remède connu jusqu’alors uniquement à l’état de poudre. Ce qui est parfaitement faux. Et pour cela il faut s’en remettre à l’ouvrage de Pierre Pomet paru en 1694, Histoire générale des drogues. Pomet ayant été apothicaire, je pense qu’il savait de quoi il parlait et confessait que « comme je n’ai jamais été au Pérou pour pouvoir parler juste des arbres qui portent le kinquina, j’ai eu recours à M. Bernard […] qui est un fort honnête homme et fort curieux pour la connaissance des simples, lequel m’a bien voulu donner une description du kinquina, qui lui a été donnée par M. Rinflans, médecin à la ville de Reims, qui l’avait eue d’un de ses amis nommé Gratien, qui avait demeuré 20 ans au Portugal et qui avait fait plusieurs voyages aux Indes et au Pérou »6. L’on pourra objecter que les informations du type poupées russes que délivre Pomet ne sont pas de première main et qu’il est bien possible qu’un biais (ou plusieurs) se soit glissé dans l’affaire. Mais à la vue de l’image qui illustre son article et au su de la description donnée, il n’y a guère de doute à avoir : « Le quinquina est l’écorce d’un arbre qui croît au Pérou, dans la province de Quito, sur des montagnes près de la ville de Loxa ; cet arbre est à peu près de la grandeur d’un cerisier, il a les feuilles rondes et dentelées, porte une fleur longue et rougeâtre, d’où naît une espèce de gousse dans laquelle se trouve une graine faite comme une amande, plate et blanche, revêtue d’une légère écorce »7. Voilà qui vient à point nommé et va m’éviter de vous rabattre les oreilles avec cette autre histoire entremêlant La Condamine à Jussieu, d’où ressurgiraient d’autres salamalecs infectes et indigestes. Ce qu’il est préférable de retenir de l’histoire thérapeutique du quinquina au XVIIIe siècle, c’est qu’on s’acharna à opposer à l’irruption du quinquina la réputation des fébrifuges indigènes qui, rappelait-on, sont nombreux. C’est ce que nous remémorait le docteur Roques dans les années 1830 : « Les toniques, les amers [NdA : gentiane jaune, petite centaurée, germandrée, marrube, absinthe…] dissipent assez souvent les fièvres intermittentes légères, et même quelquefois les fièvres réfractaires à l’action du quinquina, ce qui fait donner le nom de fébrifuges à quelques végétaux de la famille des Amantacées [NdA : aulne, chêne, hêtre et platane] et la tribu des Cynarocéphales [NdA : chausse-trape] ; mais il ne sauraient remplacer le quinquina ou ses préparations lorsque la fièvre » tient au paludisme »8. C’est là une évidence sur laquelle il importe d’insister : jusqu’à l’arrivée du quinquina en Europe, on ne sait pas guérir le paludisme. On comprend dès lors que la plupart des autres fébrifuges aient été rapidement écartés, le quinquina supplantant tous les autres, faisant même jusqu’à oublier leur existence, comme semble le soutenir Daniel Le Clerc (1652-1728) dans son Histoire de la médecine : « Peut-être avant-nous dans nos bois et dans nos jardins, d’aussi bons fébrifuges que le quinquina, mais pourquoi, jusqu’à ce que nous les connaissions, ne nous servirions-nous point de cette merveilleuse écorce que nous pouvons aisément nous procurer ? » Il y a, dans les lignes de Le Clerc, outre un soupçon de mauvaise foi, une étrange impression : l’auteur passe pour ne rien savoir des fébrifuges indigènes que l’on employait pourtant bel et bien avant la consécration du quinquina. Quant à la facilité avec laquelle s’approvisionner de quinquina, elle était toute relative, le Pérou n’étant tout de même pas la porte à côté. Cette ignorance doublée de la certitude que l’Amérique ne peut être vue autrement que pour la « terre des miracles », justifia – en raison de l’indigence supposée dans laquelle les Européens se trouvaient alors – l’envahissement des Amériques par des colons mal dégrossis… Bref. Occupons-nous maintenant de faire la synthèse de toutes ces tentatives d’opposer, en partie, une forme de résistance au quinquina, quand cela était justifié bien entendu. Chargeons-nous donc de ces succédanés, suppléants et autres substituts qui, bien qu’ils semblent posséder la même valeur, n’ont pas tous la même signification : si les deux premiers ont le sens de remplacer (autrement dit à l’identique), substitut provient du verbe latin substituere qui signifie « placer sous ». On note donc une idée d’amoindrissement, celle-là même qu’on a appliquée aux fébrifuges indigènes vs le quinquina qui « règne en despote dans notre pharmacologie. Il a fait tomber les plus belles réputations ; il a réduit au néant tous les fébrifuges fournis par les végétaux amers, astringents, toniques, aromatiques »9. Bref, le buis, le lilas, le frêne, le cornouiller mâle, le marronnier d’Inde, le bigaradier, l’arnica, l’imbricaire des murs, la camomille, etc., sont là quelques-uns de nos fébrifuges indigènes, mais sont bien plus nombreux dans la littérature, à tort ou à raison (étendue ou parfois très relative). Faisons-en le tour en compagnie du docteur Joseph Roques. Très tôt, dès 1712, un médecin de Vienne, Collin, instaura l’arnica comme succédané du quinquina, difficile à se procurer à cette époque, et de toute façon fort cher pour les petites bourses, et cela pour le traitement des fièvres et du paludisme (ainsi l’arnica devint-il le « quinquina du pauvre »). Par ailleurs, l’on rechercha dans l’écorce du saule blanc un principe similaire à celui de l’écorce de quinquina sans jamais l’y trouver, mais cet arbre réussit « dans plusieurs cas où l’écorce du Pérou avait été administrée sans aucun succès. Dans d’autres circonstances, où le saule avait seulement diminué la fièvre sans dissiper les paroxysmes, nous y avons mêlé utilement un tiers de quinquina »10. De même, le vin de genièvre fut tenu durant un temps comme parfaitement apte à damer le pion au quinquina : « Ce vin stimulant a quelquefois guéri […] des fièvres intermittentes automnales que le quinquina rendait encore plus opiniâtres »11. D’un tout autre bord, « Desbois de Rochefort a parlé avec une sorte d’enthousiasme des vertus de l’oseille. Selon lui, les fièvres intermittentes qui ont résisté aux amers et au quinquina, cèdent, comme par enchantement, à l’usage de cette plante, surtout s’il existe des symptômes scorbutiques »12. Dans les années 1795-1797, du fait de la rareté du quinquina, l’on se tourna en direction de la benoîte qui supplanta un temps le quinquina en Amérique septentrionale, cette même plante à laquelle fit appel Buchaave entre 1781 et 1784, plaidant pour les bons services qu’elle avait rendus sur des fièvres intermittentes de tous types, et dont certaines résistantes au quinquina. Enfin, proche de la benoîte, il y eut la potentille tormentille : « Au rapport de quelques pharmacologues, la tormentille aurait supprimé des fièvres intermittentes prolongées, et même rebelles au quinquina. Cela est très possible. Le quinquina ne guérit point toutes les fièvres, on le sait bien, mais alors il convient de changer de méthode »13, c’est-à-dire la méthode stimulante composée par force quinquina, valériane, camphre et vin rouge entre autres, ingrédients dont il fut autrefois tant abusé (de même que, plus tardivement, l’on surabusa de la quinine). L’omnipotence du quinquina méritait d’être nuancé, « en effet, la nature n’obéit pas toujours au même remède, quelque excellent qu’il soit. Elle s’y habitue, et n’en ressent plus l’influence »14. Pour un peu, l’on a presque l’impression que Roques entrevoyait la future résistance du paludisme à la quinine telle qu’on l’a vue se développer au XXe siècle. En attendant d’en arriver là, il est remarquable que tous les efforts prodigués au XVIIIe siècle eurent pour but non pas de faire preuve de la même obstination face au quinquina que la faculté de médecine de Paris et de son doyen, mais bien plutôt de suppléer au quinquina pour différentes raisons fort valables : cherté et difficulté d’approvisionnement du quinquina, immédiateté de la matière végétale fournissant les divers fébrifuges disponibles, volonté de s’arracher de l’influence d’un monopole, etc. Dans ces circonstances, tout cela est fort compréhensible : quelle grande sphère géographico-culturelle ne souhaiterait-elle pas posséder son « quinquina » rien que pour elle plutôt que de demeurer sous la houlette idéologique de quelque puissance étrangère ? C’est d’autant plus louable que l’on a souvent, avec raison d’ailleurs, l’impression que le quinquina constitue le bourgeon apical d’un rameau et que toutes les autres plantes fébrifuges sont tout juste assez bonnes pour figurer les bourgeons « secondaires », et à l’ombre duquel elles devraient obligatoirement se garer : le roi quinquina et sa cour, en quelque sorte, modestes sujets qui ont la prétention de posséder, soi-disant, quelque vertu contre la fièvre. Certains arbres, quelques plantes sont cependant parvenus à faire montre de leurs mérites, en égalant par la vertu l’écorce du Pérou, mais au détriment de leur nom : surnommées, elles durent abandonner ce qui les caractérisait, pour emprunter, dans ces surnoms, jusqu’au nom de l’arbre péruvien lui-même. Ainsi le frêne devint-il le « quinquina d’Europe », la grande aunée et la gentiane jaune des « quinquinas indigènes ». Au début du XIXe siècle, tout s’accéléra pour le quinquina : Gomes isola un alcaloïde de son écorce en 1811, la cinchonine. Puis, les découvreurs de la chlorophylle, Pelletier et Cavantou, firent de même avec cette autre substance qu’on appelle quinine. Ainsi, on détermina que le quinquina jaune (Cinchona calisaya) était celui à même d’offrir la plus grande fraction de quinine. Afin de répondre à une demande toujours plus croissante, des usines de traitement industriel à grande échelle de l’écorce péruvienne s’instaurèrent en Europe. Mais chacun voulut tirer son épingle du jeu. Par exemple, en 1854, Clements Robert Markham se procura des semences de Cinchona calisaya au Pérou et en Équateur, grâce auxquelles il établit des plantations en Inde et au Sri Lanka, « mettant ainsi les colons britanniques et les armées de Sa Majesté la reine Victoria à l’abri du paludisme »15. Les Hollandais tentèrent semblable aventure, mettant le quinquina en culture à Java. Mais c’était sans compter sur un caprice de l’arbre : un quinquina cultivé ne fournit que très peu de quinine. Cet écueil fut assez rapidement contourné par un Anglais, Ledger, qui apprit l’existence d’un autre quinquina tenue secrète jusque-là : Cinchona ledgeriana. Méfiance, ça sent la fable, ça encore, méfiance… Si je souligne l’hypothèse fabuleuse d’une telle anecdote, c’est parce que Cinchona ledgeriana est un synonyme de Cinchona calisaya : il n’est dès lors pas possible de découvrir un arbre dont on connaît déjà l’existence. Souvenons-nous surtout que les Britanniques s’en désintéressèrent (l’entêtement, toujours) et que les Hollandais se l’offrirent pour trois-francs-six-sous. Bien leur en prit, puisque cet arbre, également mis en culture à Java, produisit une écorce dont le rendement en quinine égala au maximum 13 %. Cela fut déterminant pour l’hégémonie que les Hollandais entendirent faire peser sur le commerce mondial du quinquina, puisqu’ils en devinrent les maîtres, tandis qu’Amsterdam, place-forte de la quinine, s’attribua le statut de capitale de quinquina, sur lequel il fallait obligatoirement compter. Après que la Première Guerre mondiale vint perturber le marché du quinquina, la Seconde fut l’occasion de bousculer gravement le monopole détenu jusqu’alors par la Hollande. Tout d’abord, les Japonais prirent possession de Java et y détruisirent quelques 20 000 ha de quinquina, tandis qu’en Europe les Allemands contrôlèrent Amsterdam, ce qui fait que la plupart des pays alliés se retrouvèrent d’un coup sans quinine (c’est ça, la vraie guerre, Manu ^.^). Ce qui est plutôt ballot, sachant que le paludisme et la guerre sont souvent copains comme cochons. Cette carence quinique contraignit les Américains à ratisser les fonds de tiroirs (et même de placards, c’est dire la misère !), et à rechercher activement quelques substituts à la quinine, substance difficile à synthétiser. On mit alors au point l’atabrine qui fut massivement produite dès 1944. On développa également une grande gamme de produits de synthèse, dont la chloroquine – eh oui ! –, nom qu’on lui octroya en février 1946 (elle portait auparavant celui de sontochine). Cette molécule fut initialement créée par le chimiste autrichien Hans Andersag en 1936, et entama dès lors une carrière comme antipaludéen, et s’illustra à merveille durant la Guerre de Corée (1950-1953). Ainsi, la chloroquine devint-elle un remède prophylactique et curatif de la malaria, avant que ne se manifestent des résistances dans les années 1959-1960 en Asie du Sud-Est (comme au Cambodge, par exemple), ainsi qu’en Amérique du Sud (Colombie). Depuis, l’on est revenu à la quinine pour l’opposer aux plasmodiums chloroquinorésistants. Ce qui va être l’occasion d’exposer un peu plus dans le détail ce qu’est le paludisme. Un article dans l’article, quelle chance vous avez ^.^

Cette maladie porte jusqu’au sein même de son nom l’origine du mal qu’elle cause : de palus, mot latin qui veut dire « marais », concurrençant son synonyme, malaria, forme contractée de « maladie du mauvais air », un mot qui explique qu’au XVIIIe siècle le quinquina entra dans le rang des substances antiseptiques atmosphériques. En effet, à l’époque, on tenait pour juste le fait que l’une des origines de la dyscrasie résidait dans les miasmes – et surtout dans la théorie du même nom –, et donc dans la corruption des airs, telle qu’elle est visible à l’abord proche des zones marécageuses où le paludisme est beaucoup plus actif, les moustiques s’en donnant à cœur joie. Sur la base de ce présupposé, le quinquina était couramment brûlé, en compagnie du romarin et de la sauge, afin d’assainir les airs.

C’est à la suite de la piqûre d’un moustique vecteur et porteur de parasites du type Plasmodium sp., que s’insinue le paludisme dans l’organisme. Ces hématozoaires prennent possession des globules rouges qu’à terme ils détruisent, provoquant à la fois une forte anémie ainsi qu’une réaction fébrile du malade. L’endémisme du paludisme est saisonnier ici, annuel là. Ce régime différent trouve une explication dans le climat : s’il est clairement établi que le paludisme exige hématozoaires et moustiques, une température élevée et de l’humidité en suffisance sont indispensables. En France, des zones comme les Dombes de l’Ain, des localités côtières du Var et de la Vendée furent, jusqu’au début du XXe siècle, des foyers récurrents du paludisme. En Europe, le paludisme est resté incurable jusqu’à l’arrivée du quinquina. On saisit mieux alors ce qu’eurent de ridiculement déplacé les pinailleries de la faculté de médecine tenue par Patin, de même que l’attitude bornée des Britanniques à la même époque. Puis vint la quinine qui prit la place du quinquina dans la thérapeutique : à partir de là, on devenait beaucoup moins dépendants des aléas de l’approvisionnement et des menaces de monopole. Ainsi la lutte contre le paludisme put-elle s’organiser selon deux axes : tout d’abord en s’attaquant au « terrain », c’est-à-dire par l’asséchement et le drainage des zones palustres. Deuxièmement, par l’utilisation systématique de la quinine et de ses produits dérivés qui tuent les hématozoaires. De ce fait, les antimalariques du type Nivaquine® (un nom derrière lequel se dissimule la chloroquine, si décriée par certains médias et les pouvoirs publics depuis plus d’un an !) « ont permis de limiter l’endémie aux zones tropicales, mais ne sont pas parvenus à l’éradiquer » (16). A ce succès en demi-teinte, s’est additionnée une double problématique : la résistance des moustiques face aux pesticides utilisés pour les détruire, ainsi que celle des hématozoaires à l’égard des antipaludéens de synthèse : on vit donc apparaître ce que l’on appelle une chloroquinorésistance. Mais la Nivaquine® ne fut pas l’unique médicament concerné, l’Halfan® et le Lariam® connurent les mêmes déboires. Ainsi, l’Asie du Sud-Est, l’Amérique du Sud et certaines régions d’Afrique se voient aujourd’hui contaminées par des souches résistantes d’hématozoaires du paludisme. C’est ce que l’on appelle l’intelligence du vivant. Comment ne pourrait-il pas en être autrement ? Qu’est censé faire un organisme vivant lorsqu’il a face à lui une molécule « morte », laquelle a, au surplus, le tort de ne pas être plus douée que la plus futée des intelligences artificielles ? Eh bien, cet organisme imagine des parades, se défend à l’aide de mécanismes dont les exemples sont légion dans la Nature. L’on sait qu’une trop grande pression exercée sur un organisme quelconque provoque son adaptation dans le but de survivre. C’est ce que nous avons pu observer avec le coronavirus en l’espace d’un an. Cette adaptation explique que le paludisme représente une menace constante pour deux milliards de personnes dans le monde, que cette affection occasionne chaque année 300 à 500 millions de malades et que dans le même temps elle cause 1 à 3 millions de décès.

Fin de la parenthèse.

La chloroquine. Ah là là. On a voulu défrayer la chronique avec ça, lui coller une infâme réputation sur le dos, à la manière de la fac de médecine du XVIIe au sujet du quinquina, mais pour des raisons tout autres, bien qu’aussi peu avouables. Mais ce qui s’est déroulé l’année dernière est identique : l’on a vu débouler un médicament étranger et fort onéreux (comme cela fut le cas du quinquina il y a trois siècles) face auquel toutes les molécules déjà disponibles et fort peu chères furent oubliées voire bannies, à la différence que le quinquina, lui, possède une réelle action dans l’affection contre laquelle on cherche à le faire agir… Je trouve cela très ironique : le quinquina est à l’origine de la naissance de la chloroquine, laquelle a soigné, guéri et sauvé des centaines de milliers de personnes dans le monde, et aujourd’hui on la diabolise pour tenter, à travers cette éviction, de placer un produit qui, outre qu’il a fait preuve de son inefficacité, a aussi fait celle de sa nocivité.

Le quinquina est aussi, de loin, mêlé à une autre tempête qui secoue le monde scientifique et médical de ces dernières décennies, c’est-à-dire la légitimité thérapeutique de l’homéopathie. Si vous ne connaissez rien à rien à l’histoire de cette méthode thérapeutique, vous risquez de ne pas comprendre ce que le quinquina vient fiche là. Pas d’inquiétude, je vous l’explique. Ne suis-je pas votre nautonier ? Influencé par l’œuvre de Paracelse, Samuel Hahnemann vit le jour en Allemagne le 14 avril 1755. En 1790, ce médecin travaillait, en tâtonnant, à la méthode qui allait le rendre célèbre et si décrié. C’est à cette occasion qu’intervint le quinquina : le docteur Hahnemann, alors parfaitement sain et non fébrile, s’administra une dose de quinquina et constata des effets inattendus : le quinquina dont on use en état de santé provoque des symptômes qui ressemblent beaucoup à ceux que cause une maladie qu’il est censé guérir, à savoir le paludisme. Fortes de ces premiers résultats, les recherches de Hahnemann sur le sujet le menèrent à forger la méthode homéopathique qui s’oppose par son principe même à la thèse galénique qui suppose que les contraires se guérissent par les contraires, un truc à faire Patin se retourner dans sa tombe ! Mais de même que ce dernier devint enragé face au quinquina, l’Académie nationale de médecine montra les crocs face à l’homéopathie. Que dis-je ? Cette dernière fit carrément sortir de ses gonds l’Académie qui, la sanctionnant durement, adressa une demande on ne peut plus claire au ministre de l’Instruction publique, François Guizot : elle exigea l’interdiction et la condamnation pure et simple de cette méthode hérétique sur l’ensemble du territoire. Pour ce faire, l’Académie expédia en avril 1835 une lettre au ministre, qui n’était autre qu’un « mélange d’affirmations gratuites et d’erreurs qu’on voudrait croire involontaires pour l’honneur de ceux qui les ont approuvées »17. Deux mois plus tard, Hahnemann s’installait discrètement à Paris (où il mourut le 2 juillet 1843) et Guizot s’interdit de remettre en cause la loi de ventôse an XI, celle assurant à tout médecin diplômé la liberté de faire l’usage des thérapeutiques de son choix. Aujourd’hui, en France, l’homéopathie est déremboursée par la Sécurité Sociale, ce qui n’est pas une preuve de progrès. C’est à cela que sert l’entêtement : abolition du discernement, négation de la curiosité intellectuelle, lissage uniforme de la pensée, etc.

Quinquina rouge (Cinchona succirubra)

Le quinquina en phytothérapie

Du temps où l’on parlait davantage de quinquina que de quinine, l’on distinguait trois principaux types de quinquinas choisis pour leurs qualités thérapeutiques : le gris, le jaune et le rouge :

  • Botaniquement, par quinquina gris, l’on entend l’espèce Cinchona officinalis, provenant de Loxa et de Huanuco. Parfois désigné par le surnom d’arbre à quinine, il n’est pas le mieux placé pour cela. Son écorce est mince, roulée, grise et extérieurement fendillée, plus ou moins jaunâtre à l’intérieur. Sa poudre fauve grisâtre pâle est plus astringente qu’amère.
  • Le quinquina rouge correspond à l’espèce Cinchona succirubra (synonyme : C. pubescens). La poudre rouge brunâtre de son écorce est aussi amère qu’astringente.
  • Enfin, le quinquina jaune vient clore cette brève liste. De couleur jaune orangé et d’aspect fibreux, son écorce possède, parmi nos trois quinquinas, la saveur la plus amère. Elle est, en revanche, beaucoup moins astringente. Le principal nom accordé à ce quinquina est Cinchona calisaya.

L’amertume de ces trois quinquinas est à mettre sur le compte de la proportion plus ou moins importante d’alcaloïdes. Le quinquina jaune, qui en est le plus riche, est très amer, au contraire du quinquina gris beaucoup moins fourni :

  • Quinquina jaune : 5 % d’alcaloïdes dont 2 à 3,50 % de quinine.
  • Quinquina rouge : 2 à 2,50 % d’alcaloïdes dont 0,15 à 0,40 % de quinine.
  • Quinquina gris : 1,50 % d’alcaloïdes dont 0,15 à 1,50 % de quinine.

La quinine, demeurée très célèbre dans l’histoire médicale et humaine, se présente sous la forme de fines aiguilles cristallisées de couleur blanche, de saveur (très) amère, mais elle n’est pas le seul alcaloïde quinoléique que comptent les quinquinas, puisque nous y croisons aussi de la quinidine, alcaloïde isomère de la quinine, ainsi que de la quinicine. Le quinquina gris se caractérise, nous l’avons vu, par une très faible proportion de quinine. En revanche, il fait état d’une grosse quantité d’un autre type d’alcaloïdes, les alcaloïdes indoliques, cinchonine en tête, accompagnée de cinchonamine et de cinchonidine. Les deux autres quinquinas en possèdent également, mais dans des proportions très différentes, ce qui marque bien la spécificité de chacun de ces trois arbres, à la manière des chémotypes du romarin officinal ou encore du thym vulgaire. Mais il n’est pas question uniquement d’alcaloïdes dans le profil biochimique des quinquinas, leur écorce recelant bien d’autres substances plus ou moins précieuses : des glucosides triterpéniques amers comme la quinovine, des acides organiques (acide quinique, acide cinchotannique, etc.), du tanin, des anthraquinones, des proanthocyanidols et des composés phénoliques à l’image des cinchonaïnes. Au registre des substances plus anodines, l’on compte des matières grasses, de l’amidon, des sels minéraux, des pigments et une essence aromatique. La quinine, étant insoluble dans l’eau, dans la pratique médicale on lui préféra ses sels dont l’arséniate de quinine, le bromhydrate de quinine, le chlorhydrate de quinine, le valérianate de quinine, le carbonate de quinine, l’éthylcarbonate de quinine et enfin, le plus connu d’entre eux, le sulfate de quinine.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amer (le gris et le rouge) à la manière de l’ail, de l’hydrastis, de l’épine-vinette ou encore de la grande gentiane jaune, reconstituant
  • Fébrifuge, antipaludéen (le jaune essentiellement), antipyrétique (l’abaissement de la température est très marqué dans le paludisme, beaucoup moins dans les autres affections fébriles), antigrippal
  • Anti-infectieux : antiseptique, antifongique (Candida sp.), antibactérien (Bartonella sp., Babesia sp., Borellia burgdoferi), antiviral (grippe), anti-amibien, antiparasitaire (protozoaire)
  • Apéritif, digestif, stimulant des sécrétions gastriques et de l’appétit chez le malade, ralentit le phénomène de désassimilation
  • Modérateur de l’activité cardiaque (abaisse l’excitabilité et régularise le rythme cardiaque, ce qui est surtout le fait de la quinidine seule), antispasmodique, hypertenseur (?)
  • Anti-inflammatoire, analgésique, antinévralgique (quinine)
  • Astringent, cicatrisant
  • Antiscorbutique
  • Diurétique : réduction de l’urée, de l’acide urique et des chlorures (effets de la quinine seule)
  • Sédatif du système nerveux (quinine à fortes doses)

Usages thérapeutiques

  • Malaria (en préventif et en curatif), toutes sortes de fièvres, maladies infectieuses d’origine bactérienne (maladie de Lyme, babésiose, tuberculose ; le paludisme représente une opportunité morbide pour cette dernière maladie), virale (grippe), parasitaire (amœbose), épisode fébrile et ses désagréments (crampes musculaires, courbatures typiques, asthénie grippale et post grippale)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, spasmes gastriques, ballonnement, gaz intestinaux, inappétence, atonie digestive, digestion difficile
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : arythmie perpétuelle, tachycardie, hypotension
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, crampe musculaire, douleur arthritique, névralgie (sciatique)
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, plaie et ulcère fétides, escarre, urticaire, eczéma, érysipèle, purpura
  • Anémie, fatigue et faiblesse générale, chlorose, convalescence
  • Irritation et infection de la gorge
  • Hydropisie
  • Dépression nerveuse

Modes d’emploi

  • Poudre d’écorce (gris, rouge, jaune) dans un véhicule adapté. Elle se délaye généralement très bien dans une quantité suffisante d’eau à température ambiante.
  • Macération aqueuse de poudre de quinquina (gris, rouge), macération vineuse de poudre de quinquina (gris).
  • Extrait alcoolique (gris, jaune), aqueux (rouge), mou (rouge), fluide (rouge).
  • Décoction miellée de poudre ou de fragments d’écorce de quinquina (se destine aux lavages, compresses, fomentations).
  • Teinture-mère (à base de quinquina rouge).
  • Vin de quinquina : voici une recette de cette spécialité pharmaceutique qui passa, durant un temps, dans la gamme des apéritifs de confort, comme tant d’autres préparations magistrales, initialement circonscrites aux monastères et aux officines pharmaceutiques. Prenez 24 g d’écorce de quinquina rouge, de la racine de gentiane jaune, de l’écorce sèche de bigarade, de la camomille allemande (attention à la camomille romaine, elle est incompatible avec le quinquina.), 16 g de chaque. Faites macérer le tout pendant quinze jours dans 1000 g de bon vin rouge bien charpenté (côtes du Rhône, Bourgogne). A l’issue, passez et exprimez.
  • Poudre dentifrice : 1/3 de poudre de quinquina + 1/3 de charbon végétal + 1/3 de kaolin.

Note : l’histoire thérapeutique du quinquina est particulièrement féconde et a laissé dans son sillage bien des préparations et recettes que la postérité n’a pas toujours reconnues. Citons-en quelques-unes : le sirop de quinquina, l’élixir antiseptique de Chaussier, le vin diurétique amer de la Charité, l’élixir antigoutteux de Villette, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Culture et récolte : aujourd’hui encore, les zones cultivées du quinquina se localisent surtout à l’Asie (Inde, Java), à l’Amérique du Sud et à certaines localités africaines, comme l’Ouganda. Pour récolter l’écorce de quinquina, il fallait tout d’abord « préparer » l’arbre, comme cela se déroulait à Java : on ôtait, sur des sujets âgés de 6 à 8 ans, de longues bandelettes longitudinales d’écorce, puis « sur la plaie, on plaçait une couche de mousse sous laquelle se formait une nouvelle écorce plus riche en quinine »18. Un an et demi plus tard, on prélevait cette écorce toute neuve, plus on la faisait sécher au soleil.
  • La haute valeur commerciale qu’on attribua au quinquina avant l’avènement de la quinine, eut pour conséquence de mettre les faussaires sur la voie d’un mauvais coup : ainsi, l’écorce de cerisier était souvent mélangée à celle de quinquina, en manière de contrefaçon. Si l’écorce de cerisier est très astringente, elle est aussi légèrement fébrifuge, ce qui ne gâte rien si l’on souhaite faire appel au quinquina comme simple antipyrétique. Mais il n’en va pas de même s’il est question de paludisme contre lequel le cerisier ne peut évidemment rien. Les faussaires avaient cependant soin de mêler cette écorce fruitière au quinquina rouge pour l’augmenter. Mais ce dernier n’étant pas antipaludéen, l’acte passe davantage criminel pour la bourse que pour la santé.
  • Du quinisme ou intoxication au quinquina : il apparaît lorsque les doses sont inadaptées, en particulier quand il ne s’agit pas du totum, c’est-à-dire de quinquina dans l’entièreté de son écorce, mais de quinine isolément. A faibles doses, l’on voit surgir des phénomènes peu graves et réversibles que l’on qualifie d’ivresse quinique, caractérisée par une titubation, des vertiges, des troubles visuels et auditifs (surdité passagère, bourdonnements d’oreilles). Nausée, vomissement et constipation sont également possibles, ainsi que des irritations des voies urinaires et de la vessie (hématurie, cystite, albuminurie, hémoglobinurie). A doses intermédiaires, survient un délire qui peut être tranquille ou bruyant, accompagné de stupeur et de prostration. Enfin, à fortes doses, de la diarrhée peut se manifester, le foie se décongestionne, la rate se rétracte ; tout cela s’accompagne d’une perte de la sensibilité ; une forme d’hypotension très prononcée s’installe, le coma y fait suite et le décès peut intervenir par arrêt du cœur. Autrefois, les ouvriers en contact régulier avec le quinquina étaient porteurs d’un phénomène éruptif à caractère érythémateux qui disparaissait dès que les ouvriers se tenaient à l’écart de la source du problème.
  • Le quinquina est déconseillé durant la grossesse.
  • Sur la question de la malaria, l’hydrastis n’est pas considéré comme un substitut du quinquina, comme cela est parfois notifié çà et là. Si l’hydrastis peut mériter ce titre, cela concerne son aspect tonique et restaurateur des forces vitales (c’est-à-dire ce que l’on demande généralement au quinquina rouge, à charge pour le jaune de se préoccuper des fièvres et du paludisme). « A cet égard, l’hydrastis est plus qu’un rival du quinquina (qui est pire qu’inutile dans la cachexie), c’est un substitut très précieux »19.

______________

  1. Wikipédia.
  2. Ibidem.
  3. Cité par Victor-Eugène Grave, État de la pharmacie en France avant la loi du 21 germinal an XI, p. 188.
  4. Olivia Langlois, Pour une histoire juridique du médicament, pp. 40-41.
  5. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 55.
  6. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 132.
  7. Ibidem.
  8. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 41.
  9. Ibidem, Tome 2, p. 27.
  10. Ibidem, Tome 3, pp. 459-460.
  11. Ibidem, Tome 4, p. 24.
  12. Ibidem, Tome 3, p. 305.
  13. Ibidem, Tome 2, p. 9.
  14. Ibidem.
  15. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 95.
  16. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 77.
  17. Voir ce lien.
  18. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 74.
  19. John Uri & Curtis Gates Lloyd, Drugs and medicine of North America, p. 164.

© Books of Dante – 2021

Quinquina gris (Cinchona officinalis)

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