La lobélie enflée (Lobelia inflata)

Lobelia cardinalis (Wikimedia commons : domaine public).

Synonymes : herbe à l’asthme, tabac indien.

La lobélie porte un nom qu’elle a emprunté à Matthias de l’Obel, médecin flamand au service du roi d’Angleterre Jacques 1er, et cela grâce au français Charles Plumier, botaniste de talent qui se rendit à plusieurs reprises aux Amériques où il fit peut-être la rencontre de l’une des nombreuses lobélies que compte cet immense territoire. Nous-mêmes connaissons un peu ces plantes, puisque lorsque les colons européens, installés en Amérique du Nord, apprirent à estimer ces plantes, ils s’inspirèrent du savoir emmagasiné par diverses tribus amérindiennes au sujet de leurs qualités thérapeutiques. Par exemple, les racines de la cardinale bleue (Lobelia siphilitica) passaient, au témoignage de tribus iroquoises, pour un remède des maladies vénériennes et de l’asthme. D’autres tribus canadiennes faisaient usage des feuilles de la lobélie enflée comme celles du tabac, en raison de leurs propriétés magiques (il s’agit d’une plante enthéogène), mais également en tant qu’herbe vomitive, capable de libérer les poumons, d’expulser les vers et de guérir, elle aussi, les maladies vénériennes.

Ainsi, après avoir appris l’usage de ces différentes plantes auprès des peuples autochtones, les colons s’empressèrent d’exporter ces plantes en direction de leur pays d’origine. C’est cela qui fit dire à Cazin qu’en son temps la cardinale bleue étaient cultivée depuis longtemps dans les jardins. D’autres, héritant du savoir-faire amérindien, firent grand usage de ces plantes au sein de leurs pratiques, comme cela fut le cas de « l’herboriste américain Samuel Thomson » (1769-1843) [qui] a fait l’éloge de cette plante au point d’en faire l’élément principal de sa thérapeutique » (1).

Ceux qui les remportèrent avec eux, en particulier la cardinale bleue et la lobélie enflée, firent la publicité de ces plantes. Par exemple la première des deux fut clairement positionnée comme un spécifique de la syphilis. On assurait que « les symptômes les plus graves de la syphilis cèdent à son usage, et une guérison parfaite en est toujours le résultat » (2). A ces effets prompts et heureux, certains rétorquèrent que la décoction de la racine de cette plante, absorbée en interne et fomentée par voie externe, était tout juste convenable pour déterger les ulcères cutanés que cette maladie sexuellement transmissible ne manque pas d’occasionner la plupart du temps. Ce qui n’est déjà pas si mal, tant sont laids ces ulcères (ceci dit, les ulcères jolis, ça n’existe pas). Malheureusement, en France, « cette plante n’a pas répondu aux espérances qu’elle avait fait concevoir » (3). Même écho désabusé du côté de la lobélie brûlante que Bodart, durant un temps, montra comme le moyen indigène de substituer certaines productions végétales exotiques dont la cardinale bleue (et le gaïac, en particulier comme remède antisyphilitique). « Nous avons déjà remarqué, explique-t-il, que nous nous plaignons du trop peu d’énergie de nos productions indigènes (sic) ; nous nous croyons obligés d’aller chercher au-delà des mers des moyens de guérison : la lobélie brûlante offre l’un des plus forts arguments que l’on puisse opposer à cette erreur. Loin d’être trop peu active, nous sommes persuadé qu’elle ne le cède en rien à la lobélie de la Virginie, et qu’on doit plutôt s’occuper d’enchaîner sa virulence que des moyens de l’augmenter ». Pour cela, Bodart suggérait de bien préparer la plante et de la correctement doser, tout à fait conscient de « l’influence des climats sur les constitutions humaines et sur celles des végétaux ». Quand l’on considère qu’au temps de Fournier cette plante était à peu près abandonnée, il est clair que cet appel est resté lettre morte.

Aujourd’hui, que reste-t-il de ce passé médicinal et pharmaceutique ? Peu de choses. Vers quelle destinée cette plante peut-elle espérer se diriger ? Je ne crois pas qu’on puise faire un autre usage de la lobélie qu’homéopathique : il y a fort à parier qu’une teinture-mère de cette plante – qui existe – administrée dans des doses plus qu’infimes, permettrait de venir à bout de certains « patterns » et autres vécus psycho-émotionnels pénibles sur lesquels il reste à se pencher. L’on a bien, du côté du bush australien, un élixir floral d’Angelsword (Lobelia gibbosa), mais cela nous éloigne de notre propos…

Ex campanulacée, la lobélie appartient désormais à la famille des Lobéliacées. Rien de plus simple. Composée d’une tige rameuse et poilue de 30 à 60 cm de hauteur, la lobélie enflée est garnie de feuilles dès sa base : celles-ci, épaisses et charnues, pubescentes, adoptent une forme plus ou moins lancéolée, arborant des crénelures-dentures en leur pourtour. Enchâssées à l’aisselle des feuilles, les fleurs de lobélie enflée sont typiques du genre : la corolle est formée d’une seule pièce constituée de cinq lobes inégaux, formant comme deux lèvres par leurs cinq étamines complètement soudées les unes aux autres de façon à former une sorte de tube. Ces fleurs petites, organisées en grappes terminales lâches, arborent une belle couleur bleu lavande pâle parfois nuancée de rose. C’est la fructification de la lobélie qui lui vaut le qualificatif d’enflée. En effet, les fruits verts de lobélie, une fois bien ventrus, prennent l’allure d’un ballon de basket.

Plante annuelle voire bisannuelle, la lobélie enflée se rencontre naturellement sur la portion est des États-Unis, ainsi qu’au Québec. Elle apprécie plusieurs milieux très communs tels que les abords de champs cultivés, les prairies, les zones boisées, les friches, les talus bordant les routes, le tout sur des sols principalement acides.

Lobelia inflata

La lobélie enflée en phytothérapie

Comme la plupart des lobélies, la lobélie dite enflée est une plante qui ne sent pas très bon, exhalant des relents vireux. On la rapproche du tabac sur ce point. Du côté du goût, ça n’est guère mieux puisque les sommités fleuries de saveur âcre et amère n’ont rien à envier à la racine : tout d’abord sucrée (le piège !), cette dernière se révèle in fine également âcre, ainsi que nauséeuse. Il faut dire que cette plante est emplie, à la manière des euphorbes, d’un suc caustique, valant à certaines lobélies d’avoir été qualifiées de « brûlantes » (Lobelia urens).

La lobélie, d’un point de vie biochimique, est surtout connue pour receler divers alcaloïdes de nature identique à la pipérine, dont la lobéline, alcaloïde de structure voisine de la nicotine, à laquelle l’on peut ajouter la lobélarine, la lobélanine, découverte en 1925, de même que la lobélanidine dont on signale que l’action est similaire à celle du curare, c’est-à-dire qu’à faible dose, elle stimule le centre respiratoire et le système nerveux, mais à forte dose, elle les déprime et les paralyse. Enfin, l’on découvrit la lobénine, autre alcaloïde, en 1931. A cela, ajoutons pour finir de l’acide lobélique, des acides carboxyliques, des matières grasses et résineuses, du tanin, une sorte de cire végétale, enfin une faible fraction d’essence aromatique.

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique respiratoire puissante, relaxante et décontractante des petits muscles striés des bronches et des bronchioles (ce qui rend meilleure l’oxygénation, facilite la respiration et expulse le mucus plus facilement), bronchodilatatrice, analeptique respiratoire, expectorante, stimulante respiratoire, anti-asthmatique
  • Sédative, calmante du système nerveux autonome
  • Tonique circulatoire, vasoconstrictrice
  • Diaphorétique
  • Sialagogue
  • Astringente, cicatrisante (L. chinensis ou Ban Bian Lian)
  • Diurétique (L. siphilitica)
  • Vermifuge (L. cardinalis)
  • Antidépressive (?), euphorisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, asthme, asthme bronchique, dyspnée, suffocation et autres difficultés respiratoires (surtout si elles s’accompagnent d’une fatigue cardiaque), emphysème, rhume des foins, coqueluche, croup (diphtérie laryngée)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : crampe stomacale, vomissements incoercibles
  • Troubles locomoteurs : entorse, dorsalgie musculaire et autres troubles musculaires du même ordre, crampe nocturne
  • Strangurie
  • Dysménorrhée
  • Angor

Note 1 : la lobélie demeure surtout connue pour la réputation qu’on lui a faite concernant sa propension à « enlever le goût du tabac et qu’elle serait utile dans ce cas pour guérir les fumeurs d’une passion souvent trop peu dominée (4). Cet usage signalé par Botan, valait surtout pour la lobéline seule. Mais tout cela s’est avéré bien discuté, du moins discutable : si Jean-Marie Pelt consigne le peu d’effet de cette plante dans le sevrage tabagique, Paul-Victor Fournier avant lui alertait sur le risque « de tomber d’un mal dans un pire » (5), relativement à l’évidente toxicité de la lobélie et dont nous parlerons plus loin des principales manifestations. A l’heure actuelle, la teinture-mère de lobélie enflée est encore usitée ici et là pour accompagnée le sevrage tabagique, en compagnie d’autres préparations homéopathiques comme Caladium seguinum, Tabacum et Staphysagria.

Note 2 : au début du XXe siècle, la firme pharmaceutique Boehringer Ingelheim propose au commerce une lobéline cristallisée, spécifique des situations désespérées que cite le Larousse médical : « Le chlorhydrate de lobéline est employé contre la dyspnée, les accidents d’intoxications causés par les hypnotiques, les anesthésiques, la morphine, l’asphyxie par l’oxyde de carbone, le gaz d’éclairage » (6), auxquelles on peut ajouter le narcotisme, la paralysie respiratoire, l’asphyxie des nouveaux-nés, etc. Cette substance, que l’on injectait par voie intraveineuse ou intramusculaire par dose de 5 à 30 cg, a été abandonnée au même titre que le pentylènetétrazole ou le nicéthamide. Cette substance a été également impliquée dans le traitement de l’addiction au tabac, sans faire montre d’une quelconque efficacité. On l’a appliquée de même à d’autres types d’addictions (cocaïne, alcool, amphétamine et méthamphétamine).

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante sèche.
  • Poudre.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se réalise au début de l’automne. On coupe les tiges au-dessus du sol, que l’on ébarbe ensuite des feuilles basales jaunies, avant de les placer au séchage (sur claie ou suspendues à un fil).
  • Toxicité : sans compter que la lobéline est un toxique difficile à manier, il ressort de l’usage global de la plante une propriété éméto-cathartique à dose inadaptée. Ces vomissements s’accompagnent de nausée et de la plupart des symptômes typiques d’un empoisonnement à la nicotine : ralentissement du pouls, abaissement de la pression sanguine, colique, diarrhée, douleurs intestinales plus ou moins violentes, superpurgation, sensation de brûlure dans les voies urinaires, prostration avec anxiété intolérable, vertige, convulsions et spasmes, paralysie du cœur. A l’état frais, le suc caustique de la lobélie est à même de provoquer des dermatites de contact. Les précautions seront de rigueur avec la teinture-mère homéopathique : elle ne s’emploiera pas en cas de grossesse, d’allaitement, chez les enfants de moins de six ans, en cas de maladie de Parkinson.
  • Autres espèces : – la cardinale rouge (Lobelia cardinalis) est une lobélie vivace, au port beaucoup plus élevé que la lobélie enflée, portant des fleurs tubulaires de couleur rouge étincelant. Elle ressemble beaucoup à la suivante : – la cardinale bleue (Lobelia siphilitica) : de même stature que la précédente, elle porte cependant des fleurs bleu vif ; – la lobélie chinoise (Lobelia chinensis), dont les fleurs ont un faux air de cyclamen ; – la lobélie brûlante (Lobelia urens) ; – la lobélie de Dortmann (Lobelia dortmanna) : avec la précédente, ce sont les seules lobélies spontanées en France. La lobélie brûlante, qu’on appelle aussi cardinale des marais, apprécie effectivement beaucoup les lieux humides, de même que sa cousine qui, elle, peut parfois vivre à l’aise les pieds dans l’eau.

_______________

  1. Larousse des plantes médicinales, p. 112.
  2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 551.
  3. Ibidem.
  4. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 123.
  5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 585.
  6. Larousse médical, p. 690.

© Books of Dante – 2021

Lobelia siphilitica (Wikimedia commons : © H. Zell).

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