Le lotus sacré (Nelumbo nucifera)

Il est de ces plantes dont on ne s’approche pas sans frémir, tant est prodigieusement nourrie l’aura sacrée qui les habille, et qu’il serait malséant de les aborder à la légère, c’est-à-dire dans un cadre peu propice à rendre compte de cette sacralité et de cette religiosité. De même que les sujets de l’empereur de Chine ne lui adressaient jamais la parole en ne s’étant pas purifiés l’haleine à l’aide d’un ou deux clous de girofle qu’ils conservaient en bouche, je sens depuis longtemps que le lotus est bel et bien le type de plantes que les soins dont on les entoure doivent être scellés du plus profond respect, par une humilité qui n’est cependant pas marquée et enlaidie des singeries grotesques qu’on s’attache à observer, en Occident, dès lors qu’on accoste sur les rivages indistincts où croît cette plante mystérieuse qui, je l’ai depuis longtemps remarqué, cause en moi un effet assez similaire à celui que déclenche la rose, une plante qu’à ce jour je n’ai fait qu’effleurer, et qui occasionné en l’espace de plus d’une dizaine d’années de multiples sessions de prises de notes (et de tête, aussi !), et dont je n’ai jamais rien fait, finalement, tant la tâche me semble immense et minuscule ma capacité d’exprimer en quelques pages – bien insatisfaisantes et dérisoires – ce qu’est la Rose. Il n’est pas étonnant qu’une reine de son rang ne souhaite pas être approchée d’aussi près. Bien malin celui qui prétendra tout savoir et tout dire sur la rose ! Mais revenons-en au lotus, qui apparaît un peu comme le pendant oriental de cette fleur.

L’Europe occidentale ne connaît pas directement le lotus. Si, à un quelconque moment de son histoire, elle a été de façon plus ou moins subreptice mise en contact avec cette plante, c’est bien indirectement, et principalement par le biais des Grecs antiques, qui puisèrent largement en dehors du monde hellène, à la recherche et à la découverte des splendeurs que le monde connu d’alors pouvait bien recéler. L’épopée d’Alexandre le Grand est exemplaire à cet égard. C’est donc parce que le lotus n’est en aucun cas natif en Grèce qu’on l’y appelait « fève d’Égypte », afin de bien signaler sa nette appartenance à cette partie méridionale du monde. Produit d’importation, le lotus est devenu, en Grèce, ce à quoi on a bien voulu le réduire, c’est-à-dire une plante ornementale avec laquelle on confectionnait des guirlandes dont s’affublaient les convives lors des banquets. C’était aussi une fleur symbole de beauté, d’éloquence et capable du tour de force d’incarner tout à la fois l’amour (ne sont-ce point des lotus que tressent des jeunes filles à l’attention d’Hélène à l’occasion de son mariage avec Ménélas ?) et apte à diminuer les forces sexuelles. C’est du moins la réputation qu’on lui a taillé. En tous les cas, l’on n’a pas importé en Grèce ce en quoi le lotus est sacré en Égypte. Si l’on s’en réfère au seul Dioscoride, l’on n’apprend rien de cette dimension. Voici ce qu’il écrit au chapitre 99 du quatrième livre de la Materia medica : « Du lotus d’Égypte : il y a encore un lotus en Égypte, qui naît dans les champs où les rivières viennent à déborder. Ce lotus produit une tige pareille à celle des fèves, la fleur petite et blanche, semblable au lis, que l’on dit s’ouvrir au lever du soleil et à son coucher se resserrer, avec toute la tête sous l’eau, dont par après il ressort dehors. Sa tête est comme celle des pavots, mais plus grosse, au dedans de laquelle la graine y est semblable à celle du millet. Les Égyptiens la sèchent et en font du pain. Ce lotus a sa racine semblable à une pomme de coing, qui se mange en viande, crue comme cuite ». Hormis la propension à l’héliotropisme de cette plante, l’on n’a pas grand-chose à se glisser sous la dent, comme, par exemple, au sujet des raisons qui poussèrent les Égyptiens de l’Antiquité à classer cette plante dans le groupe des végétaux sacrés. Nous apprend-il pourquoi le dieu Néfertoum était-il très fréquemment figuré sous l’apparence d’un jeune homme coiffé d’une fleur de lotus stylisée ? Non, mais venons-y. J’ai bien conscience que le texte établi par Dioscoride – du moins son traducteur du XVI ème siècle – est bancal, aussi, convions un personnage pour qui la botanique n’a plus de secret, j’ai nommé le docteur Joseph Roques : « La fleur du Nymphaea commence à sortir de l’eau lorsque le soleil paraît à l’horizon ; à midi, elle est élevée d’environ trois pouces au-dessus de sa surface. Sur les quatre heures du soir elle fait ses préparatifs pour la nuit, se ferme peu à peu, et rentre au coucher du soleil dans son habitation aquatique, où elle demeure jusqu’au lendemain » (1). Il n’en fallait pas davantage pour faire du lotus une plante éminemment solaire : en effet, dans la nature, les plantes associées à l’astre diurne sont celles qui donnent l’impression de suivre la course du soleil (tournesol, héliotrope, calendula) et ces autres qui s’ouvrent et se ferment selon un rythme circadien, l’ouverture de la fleur s’accompagnant généralement du développement de son parfum aux alentours (lors de la pollinisation, la fleur de lotus produit de la chaleur qui n’est sans doute pas étrangère à la diffusion de son parfum…), jusqu’à y voir l’organe même de son chant, comme le remarqua le philosophe Proclus (412-485) : « Quelle différence y a-t-il entre le mode humain de chanter en ouvrant et en fermant la bouche et les lèvres et celui du lotus qui déplie et replie ses pétales ? Ce sont là ses lèvres à lui, c’est là son chant naturel » (2).

En Égypte, le plus sacré des lotus se trouve être le bleu (3). « Suave et douce par son arôme, parfaite quant à sa forme, la fleur de lotus bleu fut considérée comme une véritable émanation divine » (4). Si le lotus passe pour une création céleste, le Soleil serait lui-même né d’un lotus pour les Égyptiens. Adoptant un symbolisme parallèle à celui du lis en Occident, le lotus est symbole de l’évolution spirituelle, mais aussi du souffle divin représenté par le parfum du lotus, largement abondant le long du Nil et « dont les pétales rappellent la forme que prend sous le vent la voile de la barque divine » (5). Surmontant cette croix de vie que l’on appelle ânkh, le lotus stylisé forme avec elle un symbole dont la puissance est parfaitement claire, suggérant la permanence de la source vitale, un pouvoir de génération, de régénérescence et de guérison également, rappelant par là que des bouquets composés comptant des lotus ornent certaines fresques tombales en Égypte, et qu’ils allaient même se loger jusque dans la vulve des femmes momifiées, sans doute dans une volonté de régénération, du moins de purification. C’est un phénomène non circonscrit à la seule Égypte : en Chine, le lotus d’or est considéré comme la « vulve archétypale », tandis que dans le tantrisme, les organes sexuels féminins sont assez souvent figurés par un lotus. Il est probable que les qualités aromatiques du lotus, doublées de la symbolique de renaissance qui le concerne, furent recherchées dans ce but, le lotus n’étant pas moins, en Égypte, une fleur qui accompagne toutes les étapes de la vie des hommes : « Cette plante est le vrai Lotus des Égyptiens. Elle est représentée sur les monnaies, tantôt naissante, tantôt épanouie. On la voit aussi sur la tête d’Osiris et autres divinités » (6), dont Amon entre autres. Elle est si profuse qu’elle est partout présente. Plus que symbole, le lotus est remède médical. En effet, sa racine rhizomateuse s’attaquant à celle des cheveux : à la lecture du Kosmètikon, l’on apprend que le lotus est invité à participer à des soins capillaires contre l’alopécie (la poudre de semences de lotus joue toujours ce rôle à l’heure actuelle). De plus, il représente une manne qu’offrent les bordures du Nil. Non seulement ses graines sont comestibles comme nous l’avons vu en abordant ce qu’en dit Dioscoride (Théophraste notifiait déjà ce fait au IV ème siècle avant J.-C. ; apprenons que la plupart des semences de lotus – le rose, le blanc, le tigré – se cuisinent), mais c’est également le cas des rhizomes qui étaient régulièrement consommés dans la vallée du Nil, de même que le renkon l’est toujours au Japon. L’adoration du peuple d’Égypte ne s’arrête pas qu’à ces « basses » conditions matérielles, les Égyptiens se livrant aussi à des pratiques qu’avait compilées Strabon et qu’Eugène Rimmel nous a rappelées dans son Livre des parfums : « Strabon raconte que beaucoup de lacs en Égypte étaient couverts d’une forêt de lotus roses, et qu’un des plus grands plaisirs des habitants était de pénétrer sous leur ombrage montés sur de légères gondoles nommes thalamèges. Là, couchés sur de moelleux coussins et abrités de l’ardeur du soleil, ils faisaient un délicieux repas de fèves de lotus, se servant des feuilles comme plats et des fleurs comme coupes » (7). A moins que le lotus rose (8), qui n’existe plus en Égypte, y ait alors atteint une taille monstrueuse, l’on ne peut que conclure à l’exagération de Strabon. En effet, comment un être humain pourrait-il bien s’abriter sous un lotus ? Sous un nénuphar, il n’y a guère qu’une grenouille qui puisse s’y abriter, très probablement pas un prince de l’ancienne Égypte. Debout, certainement pas ! Mais, effectivement, couché sur ces espèces de barges plates peu maniables et dont se servaient rarement les Égyptiens, c’est-à-dire ces thalamèges, il reste possible de profiter un peu de l’ombrage des larges feuilles du lotus rose qui, contrairement à nos nénuphars communs (nénuphar jaune et nymphéa), ne s’étalent pas à la surface des ondes, mais s’érigent, de même que leurs fleurs, bien au-dessus des eaux (c’est ce qui fait que le symbolisme des nénuphars diffère quelque peu de celui du lotus). Mais quand l’on apprend que le lotus peut extraire ses fleurs et ses feuilles hors de l’eau, et les percher parfois à un ou deux mètres de hauteur, l’on saisit rapidement que ces grandes feuilles d’un demi mètre, ces fleurs de la taille d’une tête humaine lorsqu’elles sont bien épanouies, puissent représenter un abri très satisfaisant et qu’il ne faille pas s’interroger plus longtemps en cherchant ce sur quoi Strabon aurait fait une erreur. On a invoqué le papyrus pour s’expliquer ce prodige, chose que l’on considère comme incroyable, parce qu’on laisse notre esprit s’embourber par la connaissance qu’il a du nénuphar, élément végétal le plus proche du lotus qu’on ait a notre disposition. Si l’on applique cela à ce que l’on imagine propre au lotus, l’on en conclura que le lotus, au fil de l’eau, ne serait pas bien capable de jouer le rôle d’ombrelle. Or, un à deux mètres, ce sont des données modernes, puisque le lotus est une espèce dont le jardinage a bien compris qu’elle pouvait se prêter à une culture en bassins, ce qui n’a certes rien de comparable avec le climat qui règne sous les latitudes égyptiennes (qui sait, peut-être bien que le lotus rose y était encore plus grand ?). Les lotus roses de l’étang de Fontmerle, dans les Alpes-Maritimes, donnent une petite idée de ce que peut représenter une masse végétale touffue dont la hauteur, bien qu’elle n’approche pas les deux mètres, permet sans doute d’y faufiler une petite barque plate que viendraient recouvrir des feuilles qui peuvent ici atteindre un mètre de diamètre ! Et les lotus jaunes d’Amérique (9) du parc floral de la ville de Vincennes apparaissent encore plus gigantesques ! Mais sous notre climat, une fois l’hiver venu, les parties vertes du lotus disparaissent, s’assèchent et forment alors de vastes étendues désolées, surfaces aqueuses desquelles émergent des tiges brunies qui peuvent difficilement rendre compte « de la perpétuation des naissances et des renaissances » (10), que l’attentive observation du lotus permet d’établir sans trop de difficulté. En effet, en observant consciencieusement le lotus dans son environnement naturel, l’on peut déceler en lui des valeurs, ici celle de prospérité promettant une postérité nombreuse (11). Cela va nous mener à élargir notre regard et à nous rendre ailleurs qu’en Égypte, où le lotus, dédié à Râ puis à Osiris, épouse du Nil qui dissimule les secrets des dieux, propage en Inde l’identique idée de création du monde : un lotus qui surnage sur les eaux en est la plus parfaite représentation. C’est alors qu’il se reposait entre deux cycles de création, qu’un lotus d’or émergea du nombril de Vishnu, duquel jaillit Brahma, le démiurge auquel on donne l’épithète Abjaja, « né du lotus », pour bien marquer sa corrélation très étroite avec le padma, c’est-à-dire le lotus rose et solaire, afin de le bien différencier du lotus bleu, utpala lunaire dédié à Shiva.

« O fleur, tu n’as pas germé de la rosée ni des gouttes de pluie

Et l’air ne s’est pas froissé au-dessus de toi :

La clarté divine t’a fait naître sur la tige la plus belle.

De ton ventre, une autre vie s’est produite,

De ton ventre, un nouveau soleil est né » (12)

Ainsi s’explique la naissance du monde selon la cosmologie indienne. « Poussant dans la vase des étangs et des lacs, puis croissant dans l’eau trouble pour fleurir au soleil à la surface, le lotus […] est un symbole répandu du processus de création et d’élévation spirituelle » (13), l’éveil et l’élévation marquant la conduite des âmes de l’indistinction des eaux principielles, du chaos et des ténèbres, jusqu’à la clarté de l’illumination, ce qui explique sans mal que le lotus fut choisi comme symbole par Bouddha, que l’on voit assis sur un lotus à huit pétales, signant la nature même de Bouddha non affecté par l’environnement bourbeux du Samsâra, de même que Lakshmî, ou en l’occurrence Padmâvâti, assez souvent représentée assise sur une fleur de lotus, les connexions intimes entre les légendes brahmaniques et bouddhiques étant très fortes.

Ainsi le lotus est-il cette sobre fleur se déployant au-dessus de la souillure du monde qui ne peut l’atteindre. Ce symbolisme est renforcé par une fonction organique propre à cette plante : le caractère superhydrophobe de ses feuilles se double d’une propriété auto-nettoyante, c’est-à-dire qu’aucune impureté ne peut résider à leur surface. Et d’ailleurs, « les liens unissant les deux symboles – les Eaux et les Plantes – sont faciles à comprendre. Les eaux sont porteuses de germes, de tous les germes. La plante – rhizome, arbuste, fleur de lotus – exprime la manifestation du cosmos, l’apparition des formes » (14). S’établir fermement au-dessus des eaux est le signal du passage du nom manifesté (les germes, la latence, les laitances même) au symbole floral qui incarne la création et la manifestation cosmiques, ce qui a pris forme, c’est-à-dire figure et apparence d’une part, mais support même de la beauté d’autre part. Et, en effet, que le monde sans lotus serait laid ! « Ce n’est pas de l’eau, celle au milieu de laquelle ne poussent point de lotus ; ne sont point de ce lotus, ceux sur lesquels les abeilles ne vont point sucer le miel » (15). Indissociable de la beauté, le lotus est une fleur symboliquement omniprésente dans l’art bouddhiste. Il n’est qu’à considérer, par exemple, le plafond peint de mille lotus stylisés du temple Mînâkshî, dans le sud de l’Inde.

Mantra tantrique : On y peut lire ce très célèbre mantra, Om mani padme hum, qui signifie à peu près : « Salut au joyaux dans le lotus ».

Nous ne saurions conclure cette première partie sans nous rendre, tout comme Ulysse, au pays des Lotophages, c’est-à-dire « chez ce peuple qui n’a, pour tout mets, qu’une fleur ». Mais ces mangeurs de dattes ou fruits de miel contredisent quelque peu la nature florale du-dit mets. Ovide évoque-t-il ici la même plante qu’il décrit plus loin dans ce passage : « Non loin du lac pousse le lotus aquatique dont les fleurs, imitant la pourpre de Tyr, promettent une ample moisson de fruits » (16) ? La pourpre tyrienne, c’est une espèce de pigment rouge violacé tiré de gastéropodes appelés murex. Or, lorsqu’on le compare à la couleur des pétales de Nelumbo nucifera, c’est-à-dire le lotus rose, l’on ne peut qu’être dans l’obligation de constater la similitude chromatique qu’elle dessine avec cette pourpre tinctoriale dont parle Ovide. Quant à « l’ample moisson de fruits », peut-elle faire référence aux « têtes » de lotus dans lesquelles sont nichées les graines comestibles de cette plante ? Avoir traduit lôtos par lotus, n’est-ce point aventureux ? D’autant que ni « la graine du lotus d’eau, ni la pulpe de sa racine, ni aucun mets fourni par ce lotus, n’a jamais mérité le titre de fruit doux comme du miel » (17). Certes. Mais Ulysse et ses compagnons ne restent pas suffisamment longtemps au pays des Lotophages pour avoir le temps de leur chiper une ou deux recettes, comme ça, en passant, si jamais il est vrai qu’ils se délectèrent de lotus et non de jujubier comme on l’énonce avec évidence depuis au moins le temps de Théophraste. Mais en ce cas que faire des fleurs du jujubier, plante non aquatique qui plus est, dont le jaune est la couleur ? Ce qui est trompeur, c’est que le « lis rose du Nil » a aujourd’hui disparu du continent africain. Aussi, l’on s’est empêché de croire que le lôtos des Lotophages puisse être autre chose que le jujubier. Mais la complexité provient du fait que chez les auteurs grecs comme romains, le mot grec lôtos désigne aussi bien des arbres, des arbrisseaux, des herbes que des plantes aquatiques… Il en va de même à travers cet autre fragment, plus insignifiant, qui voit la transformation de la nymphe Lotis en cet arbre qu’on nomme lotos. Tout couvert d’écorce, il ne s’agit très certainement pas du « lotus des eaux » qu’évoque Ovide au Livre X des Métamorphoses. S’il est difficile de clairement désigner le lôtos des Lotophages – de même que la nature indistincte du moly qu’Hermès confie à Ulysse – il est clair que « les effets produits par le lotus disent assez que le fruit ainsi nommé par Homère est bien autre chose qu’une baie sucrée » (18). Qu’on s’en souvienne, Ulysse doit littéralement arracher certains de ses compagnons à ce que l’on peut considérer être un piège : la fleur de lotus « fait oublier la vie et ses peines », enlève jusqu’au souvenir du passé et supprime tout désir de rentrer chez soi, à l’image des eaux du Léthé ou de la déesse de l’oubli du même nom. Mais qu’offre-t-il en retour ? L’Odyssée demeure malheureusement muette sur ce point. Nous restons donc sur cet aveu d’échec : « Ils pleurèrent, tant était grand leur désir de se nourrir à jamais des fleurs au goût de miel » (19). Je ne suis pas certain qu’il faille absolument déterminer l’exacte identité botanique du lôtos des Lotophages, puisque cette rencontre précède le long épisode avec le cyclope Polyphème. On nage alors en plein fantastique, et il n’y a pas de raison pour que les plantes de l’Odyssée échappent à cette empreinte magique.

Le lotus sacré en phytothérapie

La grande proximité physique et symbolique du lotus avec les populations au sein desquelles émergea il y a des millénaires de cela la médecine traditionnelle chinoise, explique que les médecins chinois ne se soient pas livrés, à l’endroit du lotus, à un réductionnisme appauvrissant, tirant parti de la totalité des fractions végétales qu’offre cette plante : graine, feuille, fleur, rhizome, etc. Soyons synthétiques : selon la partie considérée, sa nature varie du tiède au frais. Ainsi, les fleurs sont-elles estampillées par la tiédeur, les rhizomes par la fraîcheur, tandis que les feuilles, plus proches de la surface des eaux, se caractérisent par leur neutralité. Il est normal que cette plante médicinale à large spectre soit impliquée dans le bon fonctionnement de multiples méridiens : concernant les cinq éléments (Eau, Bois, Feu, Terre et Métal), l’on peut remarquer que le lotus s’applique surtout aux méridiens de nature yin (Rein, Cœur, Foie, Poumons et Rate/Pancréas), au contraire de ceux marqués du sceau de l’énergie yang (Estomac).

On pourrait s’arrêter là et passer à la suite. Mais il me semble crucial de mentionner que l’activité thérapeutique du lotus rose ne tient pas à un fantasme (5000 années de médecine traditionnelle chinoise ne sauraient mentir). L’objectif des lignes qui viennent maintenant, c’est d’établir quelques données précises portant sur les principes actifs que les multiples études mondiales portant sur le lotus n’ont pas manqué de révéler.

Dans le rhizome, l’on croise une quantité non négligeable d’amidon (environ 30 %), des fibres, des sels minéraux et oligo-éléments (potassium, cuivre, manganèse, phosphore…), des vitamines (B1, B2, B3, B6, C), enfin de l’asparagine, un acide aminé. Les semences en contiennent également, ainsi que ceux qu’on appelle acides gras (saturés : palmitique, myristique ; mono et polyinsaturés : oléique, linolénique, linoléique), des phénols, au moins une saponine, enfin une pléthore de flavonoïdes que les semences partagent avec les feuilles (isorhamnétine, quercétine, isoquercétine, kaempférol, etc.). Sur la question des alcaloïdes présents dans les tissus du lotus, on en a découvert dans les feuilles, les graines et les rhizomes (nuciférine, nornuciférine, néférine, roémérine et armépavine).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique général, tonique cérébral, régulateur et sédatif cérébral (le lotus calme l’esprit), neuroprotecteur (protecteur du système nerveux central), anti-stress, rééquilibrant du nerf vague et du système sympathique (Il n’est pas étonnant qu’il ait été choisi par l’hindouisme, le bouddhisme, etc. comme support de méditation et qu’on l’ait fait passer pour un anaphrodisiaque.)
  • Anti-infectieux : antiviral, antifongique, antibactérien
  • Immunomodulant
  • Expectorant, mucolytique
  • Tonique circulatoire, cardiotonique
  • Hépatoprotecteur
  • Analgésique, anti-inflammatoire
  • Astringent
  • Insecticide
  • Rafraîchissant
  • Anti-oxydant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, atonie gastrique, indigestion, nausée, vomissement, vomissement de sang, sang dans les selles, hémorragie gastrique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : urines troubles et foncées, hématurie, cystite, lithiase rénale
  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe muco-purulent, toux rebelle
  • Troubles de la sphère gynécologique : pertes blanches, métrorragie, règles trop abondantes, risque de fausse couche
  • Troubles de la sphère génitale masculine : spermatorrhée, éjaculation précoce (chez les personnes nerveuses et inquiètes)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, palpitations, stases sanguines, saignements (nez, gencives)
  • Troubles oculaires : conjonctivite, yeux douloureux et/ou rougis
  • Troubles du système nerveux : nervosité, stress, irritabilité, insomnie, amélioration de la concentration et de la mémoire
  • Affections cutanées : furoncle, abcès, contusion, gerçure, allergie cutanée, plaie, écorchure, soin des peaux ternes et sensibles
  • Tête lourde, insolation
  • Fatigue, faiblesse, surmenage, épisodes fébriles (liés à maladies infectieuses)

Modes d’emploi

  • Décoction des semences ou des germes frais des semences.
  • Infusion des germes frais des semences.
  • Poudre : plusieurs parties du lotus sont pulvérisées puis mêlées à un véhicule adapté (eau, vin…) pour absorption per os ou bien application cutanée (dans de l’huile végétale de sésame, de nigelle noire, etc.). Les feuilles, les germes des semences, les réceptacles (c’est-à-dire les têtes qui ressemblent à des pommes d’arrosoir), les semences, les fleurs, etc. sont moulues et effectivement administrées de diverses manières. Par exemple, la poudre de fleurs séchées est mélangée à du vin, tandis que celle des semences peut être saupoudrée sur les aliments ou bien entrer dans de multiples recettes cosmétologiques à destination de la peau du visage, lui redonnant – oh ! comme c’est étonnant – son éclatante luminosité.
  • Cataplasme de fleurs fraîches, de rhizomes cuits, etc.
  • Suc de rhizome frais.

Autres informations

  • En Europe, il n’existe aucune espèce de lotus, toutes celles que l’on voit orner les jardins – qu’ils soient publics comme privés – ne sont que des produits d’importation plus ou moins bien acclimatés. Les plus proches parents des lotus se trouvent être le nénuphar jaune (Nuphar lutea) et le nymphéa (Nymphaea alba). Ce dernier, présent en Égypte, avait été qualifié de « lotus du Nil » par Hérodote. Il demeure très proche du lotus tigré d’Égypte (Nymphaea lotus) par l’aspect de ses fleurs blanches et immaculées, mais s’en distingue par les bordures dentelées de ses feuilles.
  • En cuisine : sans entrer dans les détails – un livre n’y suffirait sans doute pas – faisons la remarque que le lotus entre pour une bonne part dans les traditions gastronomiques de très nombreux pays, allant du Pakistan au Japon, tout en passant par les pays d’Asie du Sud-Est. Ce qui lui vaut un si considérable succès, c’est que, tout comme en médecine traditionnelle chinoise, la plupart des parties végétales du lotus sont comestibles : c’est du moins le cas des fleurs, des pédoncules, des feuilles lorsqu’elles sont encore jeunes, des graines débarrassées de leur germe amer, et enfin, des rhizomes. Fleurs et étamines peuvent se prêter à la simplicité d’une tisane ou aromatiser le thé. Les graines ou fèves de lotus se dégustent crues lorsqu’elles sont encore fraîches et dévêtues de leur tégument. L’on peut aussi les griller, les préparer à la manière du pop-corn, les cuire à l’eau et les réduire en purée si besoin est. Les rhizomes spongieux, dès lors qu’ils sont découpés en tranches, peuvent être cuisinés à la vapeur, bouillis, confits, sautés ou encore frits, selon leur diamètre et le nombre d’alvéoles qui se dessinent à l’intérieur (généralement de 5 à 11). L’on en extrait aussi une fécule qui prend sa part à différents potages et autres préparations. Quant aux pédoncules, c’est-à-dire les « tiges » portant les fleurs (et non les pétioles foliaires), bien qu’assez dénués de goût, leur croquant les fait apprécier dans des recettes où d’autres ingrédients se chargent de les relever. Dans cet article, vous trouverez de jolies informations concernant le lotus dans la cuisine vietnamienne.
  • En complément, un petit pdf illustré de quelques images : le lotus dans l’art.

_______________

  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 144.
  2. Cité par Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 101.
  3. Le lotus bleu ou lotus sacré (Nymphaea caerulea) est une espèce indigène en Égypte. Improprement appelée « nénuphar bleu », cette plante, qui ne lasse pas de charmer par l’aura miraculeuse qui l’entoure de toutes parts, contient plusieurs alcaloïdes hallucinogènes dont l’aporphine.
  4. Wozny & Simoes, Parfums et cosmétique dans l’Égypte ancienne, p. 64.
  5. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 166.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 145.
  7. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, p. 41.
  8. Le lotus rose (ou lotus sacré, d’Inde, d’Orient, du Nil, etc.) n’est plus présent qu’en Extrême-Orient (Inde, Chine…). C’est lui qu’Hérodote appelait lis rose du Nil. Il existe plusieurs synonymes latins au Nelumbo nucifera qu’on lui accorde généralement : Nymphaea nelumbo, Nelumbium speciosum, Nelumbium nelumbo.
  9. Le lotus jaune (Nelumbo lutea) est botaniquement très proche de son cousin aux fleurs roses. Son aire de répartition s’étale du nord des États-Unis jusqu’au nord de l’Amérique du Sud, tout en passant par certaines localités d’Amérique centrale comme le Honduras.
  10. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 581.
  11. « Si une femme rêve qu’on lui offre un bouquet de fleurs de lotus cela signifie qu’elle aura beaucoup d’enfants ou de petits-enfants ; que son mari, à son égard, aura un regain d’amour et qu’elle va connaître une période prospère de sept ans aux moins », Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 149.
  12. Hildegarde de Bingen, La symphonie des harmonies célestes, De sancta Maria.
  13. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 46.
  14. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, pp. 286-287.
  15. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 209.
  16. Ovide, Les métamorphoses, Livre IX, p. 335.
  17. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 210.
  18. Ibidem.
  19. Edith Hamilton, La mythologie, p. 271.

© Books of Dante – 2021

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