La branche de myrte (conte)

« O mon Dieu, faites-moi mettre quelque chose au monde, n’importe quoi, même un rameau de myrte ! », s’exclamait, continuellement, une femme des faubourgs napolitains. Malgré la présence d’un mari dont on ne sait s’il la besognait rudement, la pauvre femme se trouvait dans l’impossibilité d’enfanter. A force d’avoir si bien prié, elle mit enfin au monde un rameau de myrte qu’elle cajola comme si c’était là son propre enfant, jusqu’au jour où le rameau devint l’objet précieux de l’admiration béate d’un prince qui passait par là. Il s’en empara, non sans avoir promis à la mère qu’il le chérirait comme la prunelle de ses yeux, puis s’en alla l’esprit empli de joie amoureuse.

Ce myrte-là était fée. Chaque nuit en sortait une véritable colombe d’amour qui se glissait entre les draps du prince pour jouer avec lui « à saute-mouton et à la bête à deux dos » jusqu’au petit matin, où l’aurore naissante lui faisait regagner le myrte. Il devint si éberlué par la beauté de la jeunette qu’il en oublia complètement les soupirantes qui ne purent que soupirer, attendu qu’elles étaient, sans en connaître la cause, réduites au régime strict sur la question de leurs affaires amoureuses, leurs parcelles n’étant plus labourées comme il se doit depuis longtemps. Un jour que le prince s’absenta à regret, les mégères s’en vinrent par chez lui, et découvrir le myrte qu’elles effeuillèrent, ce qui eut pour conséquence d’en faire magiquement jaillir la fée qui, sous les mains bien décidées des harpies, acheva son existence, réduite à l’état de capilotade. Le serviteur à qui le prince avait enjoint d’entourer le myrte des plus hauts soins, n’en crut bien évidemment pas ses yeux. Il réunit ce qui restait de l’infortunée dans le pot où se tenait le myrte ébouriffé, et prit ses jambes à son cou. Ce faisant, le prince revint en sa demeure et, comme on l’imagine, fut inconsolable. Alors qu’il ne cessait de s’apitoyer sur son sort, qu’il s’apprêtait à verser son existence dans le plus noir terreau qui attend les âmes damnées, à l’image d’un poulpe avachi sur l’étal du poissonnier et dont personne ne veut, il se complaisait à laisser entrer dans toute son âme cet état de langueur qui fait se racornir les cœurs amoureux. Mais la fée avait plus d’un tour dans son sac, et, remise de ses émotions et de ses contusions, entendant l’aigre mélopée princière, elle surgit du pot de myrte et tâcha de ragaillardir le prince qui, bienheureux de cette belle surprise, la demanda illico en mariage et fit jeter aux égouts de la ville les vilaines qui avaient failli priver le prince de « l’œuf peint de Vénus ».

D’après Giambattista Basile (1575-1632), in Le conte des contes (ou Pentamerone).

© Books of Dante – 2020

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