Le myrte (Myrtus communis)

Synonymes : myrte blanc, myrte des juifs, herbe du Lagui, mirte, nerte.

Durant une large partie de l’Antiquité, le myrte tint une place d’égale valeur à celle de l’olivier ou encore du laurier, même si, avec ce dernier, il a beaucoup perdu de son lustre d’antan (hormis pour les populations auprès desquelles il se localise le plus volontiers). Ce « prince des végétaux odorants » a eu une grande importance pour la majeure partie des peuples et civilisations qui bordèrent le littoral méridional, puisqu’il pousse à l’état sauvage en Corse, en Italie, au Maghreb, en Égypte, dans la péninsule balkanique, etc. Il a donc entretenu une relation symbiotique avec les territoires ayant abrité les peuples perses, égyptiens et grecs entre autres. Sacré pour les uns, fort apprécié comme cosmétique par les autres (1), il n’était jusqu’aux juifs où le myrte, très populaire, était convié en compagnie du saule, du cédratier et du palmier-dattier lors de Souccot, la fête hébraïque des récoltes. C’est donc à bon droit qu’il apparaît dans les lignes de l’Ancien Testament, puis, plus tardivement, dans le Coran. Chez les Grecs, tantôt dédié à Artémis, tantôt à Hadès, quand ça n’est pas à Mars ou à Dionysos (2), la riche mythologie de cette civilisation nous communique la phytogénèse du myrte : il serait né après une incartade opposant Athéna à la nymphe Myrsiné, qui s’était vantée de pouvoir battre la déesse à la course. Ce qui fut le cas. Par jalousie, Athéna lui infligea une punition, celle de se voir métamorphosée en myrte, ce qui est pour le moins curieux. Athéna a beau incarner idéalement la sagesse, on lui voit parfois adopter, dans les mots tracés par les poètes, des traits typiquement humains (et ça n’est pas l’unique figure du panthéon grec classique à être concernée par ce phénomène). Mais ce que l’on retient avant tout, c’est l’interrelation étroite entre le myrte et la déesse de la jeunesse et de la beauté, savoir Aphrodite. Prenant conscience de la honte que lui suscitait sa nudité, Aphrodite se réfugia derrière un buisson de myrte qui devint dès lors l’un des nombreux attributs, avec le coing et la rose, à orner son chariot et à l’accompagner dans les représentations picturales. L’on dit – Ovide dans Les Fastes – que c’est en cherchant à se dérober à la concupiscence des satyres qu’Aphrodite trouva abri dans les rameaux touffus d’un myrte, ce qui inverse de beaucoup le symbolisme de la déesse et du myrte, surtout lorsqu’on la voit fuir comme une vierge effarouchée, alors que ses prérogatives de prédilection restent avant tout la séduction et l’amour, quand bien même il est vrai que, parfois, la virginité fait partie du lot, tel qu’on peut le constater aussi bien en Grèce qu’en Europe de l’Est. Malgré ce cas particulier, très fréquemment, dans les écrits antiques, dès lors qu’on mentionne le myrte dans le texte, ce n’est jamais par un effet du hasard ou un élément de décor, cela annonce généralement que cela va « chauffer », mais que la pudeur du poète, grec surtout, lui interdit de détailler précisément l’action amoureuse et sexuelle qui va se dérouler. Par exemple, c’est Mentor, précepteur de Télémaque (le fils d’Ulysse), qui l’arrache à l’île de Calypso, « puissamment secondée par Vénus, qui amène Cupidon dans l’île avec l’ordre de percer de ses flèches le cœur de Télémaque (3). Parce que, en effet, « plus spécialement dédié à Vénus, le myrte était censé posséder la vertu de faire naître l’amour, mais aussi et surtout de l’entretenir, et en gage de fidélité, les époux en étaient couronnés » (4). Et ce qui se faisait à Rome se perpétua longtemps après, puisque, jusqu’à tout récemment, dans le sud de la France, il était de coutume d’agripper une couronne de rameaux de myrte à la porte d’entrée des jeunes mariés. (Peut-être cela se pratique-t-il encore ?) C’est à l’amour encore que sont conviés les parfums que l’on élabore sous les auspices de la planète Vénus et du Soleil, ou encore ce myrtidanum, « eau qui avait pour base le myrte et qu’on croyait avoir la propriété de conserver les charmes » (5), ce qui n’est pas de loin de remémorer ce qu’avait affirmé le médecin et botaniste français Pierre Joseph Garidel (1658-1737) au début du XVIII ème siècle, s’inspirant sans doute d’un tonique astringent très prisé des femmes grecques et italienne, l’eau d’ange. Si décriée, cette préparation prévoyait non seulement de « lutter contre les premiers signes de maturité en redonnant fraîcheur et jeunesse à la peau » (6), mais également toute leur tonicité à certaines membranes, vaginales et utérines entre autres. Une macération de baies de myrte bien mûres dans l’eau-de-vie était capable d’un tel prodige. Mais « le myrte, consacré à Vénus, n’offre, quoi qu’en dise Garidel, qu’une ressource bien illusoire pour effacer les traces ineffaçables du culte de cette déesse » (7). Si cela vaut pour la sphère gynécologique, il serait faux d’affirmer péremptoirement que le myrte n’exerce aucune action sur la peau du visage en particulier, estompant les rides et redonnant de l’éclat aux peaux ternes et fatiguées, ce qui est bien dans les attributions de la divine Kypris. C’est donc sans surprise qu’on voit le myrte participer aux cérémonies orgiaques et funéraires (où les femmes mariées se rendaient couronnées de myrte) organisées chaque printemps en souvenir de la mort du protégé d’Aphrodite, Adonis, – lequel incarne la prime jeunesse et l’éternelle beauté.
Également lié à la muse de la poésie lyrique et érotique Érato et au dieu du mariage Hyménée (dont les noms rendent bien compte des symboliques que nous avons listées jusque-là), le myrte était aussi convié lors des fêtes d’Éleusis. Les prêtresses et les prêtres se couronnaient d’if et de myrte dans les temples dédiés à Déméter et à Perséphone.
Le myrte se prêtait encore à de bien curieux usages. Par exemple, en Allemagne, histoire de contredire ce que nous venons d’exposer à propos des vertus amoureuses du myrte, « si une jeune fille plante du myrte de sa propre initiative, elle risque fort de rester vieille fille » (8). Les symbolisme s’inversent, de même qu’à travers cette autre anecdote : à Rome, le 23 avril, se tenait la fête des filles de joie qui, comme Vénus Erycina leur patronne, se paraient de roses et de myrte à cette occasion. « Est-ce par une réminiscence de cet usage païen, qu’au Moyen-Âge l’on condamnait, dans certains endroits, les femmes publiques, les jeunes filles déshonorées, les juifs, à porter une rose comme signe distinctif ? » (9). Ce qui était risqué, la rose étant, entre-temps, tombée sous l’égide de la Vierge Marie.
Le myrte est tellement associé au domaine amoureux, qu’il est devenu l’objet d’un jeu en Italie, le jeu de la petite branche verte (giuco del verde) : « C’est pendant le Carême que les amoureux toscans jouent avec les petites branches de myrte, qu’ils ont rompues en deux parties, et qu’ils doivent garder sur eux jusqu’à Pâques, comme gage réciproque de leur fidélité » (10). Puisqu’on évoque les pratiques ludiques, mentionnons encore cette poudre de badinage composée de marjolaine et de myrte qui avait pour but d’échauffer les filles, et d’autres, plus sérieuses, qui faisaient appel au myrte afin de faire voir en songe la femme qu’un garçon ou un homme veuf était censé épouser, ou bien encore ces pommes d’amour dont le Petit Albert donne la recette.
Malgré tout ces bons points, le myrte s’est parfois vêtu d’oripeaux pour le moins sinistres : « Une légende attribuait les petits trous visibles sur les feuilles de myrte à une vengeance de Phèdre qui les aurait percés dans le temple d’Aphrodite, cette dernière ne lui ayant pas accordé l’amour d’Hippolyte » (11). Après le décès de l’homme qu’elle aimait, elle se pendit à un myrte (ce qui est difficilement imaginable, vu la frêle stature de cet arbrisseau). Peut-être cela explique-t-il le fait qu’en certaines périodes l’on plaçait des rameaux de myrte dans les cercueils… Pour conjurer cette noirceur de vue, d’après le poète latin Horace, durant les banquets, les Romains se couronnaient d’ache et de myrte. Cette plante représentait l’ornement des festins joyaux : « Les poètes pensaient qu’il activait et nourrissait leur verve, ainsi s’en couronnaient-ils quand ils récitaient leurs poésies » (12).
Peut-on croire que le myrte ait pu être un symbole de paix ? Pourtant, c’est bien ce qui me semble apparaître à travers l’information suivante : « La plante était entre autres reconnue pour ses propriétés excitantes. Aristophane dans Lysistrata s’en fait d’ailleurs l’écho, lorsqu’il prénomme Μυρρίνη, « branche de myrte », la protagoniste de sa pièce, qui, afin d’obtenir la fin de la guerre, engage les femmes à se refuser à leur mari » (13). Il s’agit là d’une paix imposée par privation de l’Éros, une anti-Vénus mouchant Mars en quelque sorte. Cette manière d’opérer est fort différente de celle qu’employaient parfois les généraux « qui, par le pouvoir de la persuasion, par le charme de l’éloquence, et sans presque employer la force, avaient heureusement terminé leurs entreprises. Le triomphateur marchait à pied, en pantoufles, accompagné de joueurs de flûte, et couronné de myrte. La flûte était regardée comme l’instrument de la paix, et le myrte comme l’arbrisseau de Vénus, qui, plus qu’aucune autre divinité, avait en horreur la violence et la guerre » (14). D’où les images de courage, de gloire, et de puissance associées au myrte. A ce titre, il était d’ailleurs fort imprudent de passer auprès d’un myrte sans en cueillir un rameau, cette indifférence présageant un signe futur d’impuissance et de mort. Tandis qu’en cueillir régulièrement passait pour un moyen de réaffirmer sa puissance ou bien, peut-être, de susciter l’espérance (l’on sait que planter de part et d’autre de la porte d’entrée d’une habitation deux pieds de myrte assure paix et harmonie aux lieux ainsi protégés).

Après tout cela, comment douter que le myrte ait pu jouer un rôle majeur en médecine ? Tout d’abord, Hippocrate préconisait le bain de myrte afin d’endiguer le cours du sang menstruel chez les femmes, alors que Théophraste donnait la préférence au myrte égyptien, beaucoup plus suave selon lui. Pline, quant à lui, mentionne dans son Histoire naturelle un certain nombre de pratiques qui tiennent plus de la magie que de la médecine proprement dite : les rameaux de myrte devaient expressément être coupés avec un instrument non ferreux. Autre précaution : une fois sectionnés, il ne fallait plus leur faire toucher terre sous aucun prétexte, au risque de voir leurs pouvoirs y retourner. Pline conseillait le contact direct des rameaux à la surface du corps afin qu’ils agissent par contagion. Il disait la baguette de myrte utile à celui qui voyage longtemps, et un anneau tressé de fins rameaux de myrte était considéré comme un heureux viatique.
D’un point de vue strictement médical, Pline indiquait le myrte comme digestif, antisudorifique et astringent, ce qu’il est dans des cas de diarrhée, de leucorrhée et d’hémorragie. Pas fou, Pline savait bien que les feuilles et l’écorce des rameaux, une fois pulvérisées, formaient une poudre « légèrement mordante », et donc que le myrte arrête le sang entre autres. Est-ce d’ailleurs un hasard si des Anciens plus proches de nous temporellement faisaient macérer des rameaux de myrte dans du vin blanc, médecine fort utile contre contusions et hématomes ?
Du côté de Dioscoride, nous en apprenons bien davantage encore. Nous avons déjà placé dans une note de bas de page ce que nous avons tiré d’un paragraphe qu’il consacre à l’huile de myrte, nous n’y reviendrons donc pas ici. Par ailleurs, il dispatche en deux endroits (Livre I, chapitre 127 et Livre IV chapitre 129) la totalité des informations qu’il est capable de produire au sujet du myrte. Le premier extrait, qui forme une très longue notice, nous apprend que le myrte, plante astringente, est donné dans les crachements de sang et l’érosion de la vessie (catarrhe vésical ?). Stomachique, le myrte convient bien également à l’atonie des voies digestives, il est de plus diurétique, anti-inflammatoire oculaire, cicatrisant et détersif cutané (brûlure, ulcère, panaris, maladies unguéales, boutons, pellicules, etc.) et antidote contre les morsures d’araignées et de scorpions. Il intervient encore en cas de froissement musculaire, de flux menstruel, de fissure anale, de chute du rectum, de relâchement gingival et, enfin, de toutes sortes de catarrhes affectant la plupart des parties du corps humain. L’on peut dire, avec Dioscoride, que le myrte « secourt à toutes les choses qui ont besoin d’être resserrées et épaissies » (15). Une eau d’ange passe… Puis il en vient à parler du second myrte, le myrte sauvage, dont les feuilles sont lancéolées. Celui-ci est considéré comme diurétique, emménagogue, lithontriptique urinaire et bon contre la jaunisse et la céphalée.

Le myrte, passé complètement inaperçu durant toute la période médiévale (16), doit patienter jusqu’au XVI ème siècle avant qu’un regain d’intérêt se redéploie, en particulier en la personne de Matthiole qui, parce qu’il est d’origine toscane, connaît forcément cet arbrisseau qui borde la Mare nostrum. Pour lui, le myrte est un fortifiant stomacal bienvenu lors d’entérites et d’épisodes dysentériques, un tonique du cœur et un remède des affections cutanées telles que l’érysipèle et les manifestations herpétiques.

Petit arbrisseau de deux à trois mètres de haut (c’est bien assez pour masquer la sublime nudité d’Aphrodite !), densément feuillé et toujours vert, le myrte est une espèce indigène du pourtour méditerranéen, véritable signature des paysages corses, sardes et provençaux, se plaisant dans les maquis arides et caillouteux et autres sols acides et très ensoleillés. Ses très nombreux rameaux flexibles portent des feuilles opposées, aiguës, d’un beau vert luisant et vernissé, dures et coriaces, comme c’est de coutume lorsqu’on évolue sous de fortes chaleurs (cela permet à la plante d’éviter un excès d’évaporation). Si on les observe d’un peu plus près, l’on constate l’empreinte laissée par Phèdre, c’est-à-dire une myriade de petits trous translucides, comme on peut en observer d’identiques chez le millepertuis. Il s’agit de glandes odoriférantes contenant l’essence aromatique du myrte.
S’égrenant le long des rameaux, qui deviennent de plus en plus rougeâtres au fur et à mesure que l’on progresse vers leur sommet, de juin à octobre, des fleurs solitaires fixées une à une à l’aisselle des feuilles, distillent la délicatesse de leur suave parfum. Composées de cinq pétales blancs et d’une gerbe dense d’étamines, elles rappellent assez les fleurs d’aubépine. Elles donnent naissance à des baies pas plus grosses qu’un pois, dont la couleur oscille du bleuâtre au noir pourpre profond. Et il est vrai qu’elles s’apparentent fort à des myrtilles, avec lesquelles le myrte partage une similarité orthographique, à l’exclusion de celle qui concerne le goût : en effet, les baies de myrte, loin d’être acides et sucrées, sont âpres et résineuses.

Le myrte en phyto-aromathérapie

La forte attraction des Anciens pour le myrte n’a pas été démentie par la découverte de ses principes actifs que l’on n’a révélés qu’au cours du XIX ème siècle, même si, bien entendu, l’on soupçonnait auparavant l’existence, dans les tissus végétaux de ce joli arbrisseau, d’une matière aromatique et d’une autre astrictive. La première fait référence à une essence aromatique qui loge autant dans les feuilles, les fleurs que les baies (on en trouve même dans l’écorce des rameaux). La seconde, on la doit bien évidemment à du tanin. Dans les feuilles du myrte résident aussi des substances résineuses, des principes amers, ainsi que des flavonoïdes, tandis que les baies, bien qu’elles contiennent un peu de sucre, sont fortement parfumées en raison de matières résineuses et d’acides (citrique et malique) qui les rendent quelque peu aigrelettes, le tout se mêlant à une huile fixe. Auparavant, c’est d’elles que se préoccupait le distillateur. A l’instar des baies de laurier, on extrayait donc de celles du myrte une huile essentielle (cela se fait encore, bien que très rarement). Maintenant, c’est aux rameaux feuillées de prendre part au délicat exercice de la distillation qui, bien que rapide (il faut compter deux à trois heures de temps), ne permet pas d’obtenir davantage qu’une toute petite fraction aromatique (de 0,1 à 0,8 % ; plus fréquemment entre 0,3 et 0,6 % en moyenne). Cette étape nécessaire produit une huile essentielle jaune pâle, jaune d’or, voire orangé très clair, au parfum rappelant un eucalyptus dont on aurait mis l’eucalyptol (ou 1.8 cinéole) sous cloche, puisqu’à cette touche fraîche et herbacée, s’additionne quelque chose d’un peu « citronné », du moins acidulé, qui fait bon ménage avec cet ensemble qu’on pourrait dire « camphré », bien que cette huile essentielle ne contienne pas une once de bornéone. C’est, en tous les cas, une huile essentielle très agréable à respirer, et l’industrie de la parfumerie ne se fait pas prier pour la marier à d’autres fragrances lors de l’élaboration de parfums.
J’entends déjà de loin : « Hé, mais il n’y a pas qu’un seul myrte ! » Je le sais bien, et nous y venons. Celui dont je viens de parler brièvement écope du surnom de myrte vert parce que, dit-on, la couleur de son huile essentielle se rapprocherait de cette couleur. C’est ainsi qu’elle se distinguerait de celle de myrte rouge qui passe pour effectivement rougeâtre. Si ces deux huiles essentielles sont de couleurs dissemblables, il m’apparaît faux de dire qu’on les a baptisées rouge et vert en raison d’une basse considération d’ordre chromatique. Non, le myrte vert est dit ainsi en raison de la fraîcheur de son parfum apaisant, tandis que l’autre, le rouge, possède un parfum plus chaud, plus résineux, sans doute témoin des régions sèches et chaudes où il voit le jour, c’est-à-dire généralement le Maroc et la Tunisie. Pourtant, ces deux myrtes ne sont pas deux espèces botaniquement distinctes, ce sont toujours, d’un côté comme de l’autre, des Myrtus communis. La seule chose qui les distingue véritablement est invisible à l’œil nu. Pour cela, il faut passer myrtes vert et rouge à l’analyse. Et là, il est évident que la composition biochimique y est pour beaucoup dans les propriétés organoleptiques, le parfum, la densité et le coloris de chacune de ces huiles essentielles. Comme on le rencontre assez fréquemment en aromathérapie, nous avons affaire ici à deux chémotypes de la même plante (à l’instar des divers thyms vulgaires et autres romarins officinaux). C’est le terroir dans lequel évolue le myrte qui imprime son identité jusque dans l’huile essentielle qu’il produit. Ainsi, nous avons le myrte rouge du Maghreb et le myrte vert qui se situe au nord du pourtour de la mer Méditerranée (Midi de la France, Italie, Corse, Sardaigne), mais que l’on peut aussi croiser en Tunisie.

Cette disparité moléculaire explique qu’on appelle parfois le myrte vert d’un nom latin compliqué – Myrtus communis cineoliferum – et qu’au myrte rouge l’on ait réservé l’adjectif myrtenylacetiferum, ce qui est bien plus pratique pour les différencier et ne pas se tromper de produit.
L’autre critère qui permet de faire le distinguo entre ces deux huiles essentielles, c’est aussi leur prix : en règle générale, l’huile essentielle de myrte vert (21 € les 10 ml) est environ trois fois plus onéreuse que celle de myrte rouge (8 € les 10 ml). Ces chiffres sont bien évidemment des moyennes.

Propriétés thérapeutiques

A composition biochimique différente, profil thérapeutique différent. On s’étonnerait du contraire. Il existe néanmoins entre ces deux huiles essentielles, un tronc commun de propriétés et d’usages que nous notifierons quand besoin sera nécessaire.

Propriétés communes :

  • Anti-infectieux (antibactériens, antivirales, antifongiques), désinfectants, antiseptiques atmosphériques, parasiticides (?)
  • Expectorants, mucolytiques, anticatarrhaux, balsamiques, décongestionnants pulmonaires, antitussifs
  • Antispasmodiques
  • Anti-inflammatoires
  • Décongestionnants veineux et lymphatiques (myrte rouge : +++)
  • Digestifs, stomachiques, hépatostimulants, antidiabétiques (?)
  • Cicatrisants, astringents, toniques cutanés, hémostatiques
  • Insectifuges, insecticides (?)

Propriétés propres au myrte vert :

  • Anti-infectieux des voies respiratoires
  • Analgésique
  • Décongestionnant prostatique
  • Stimulant thyroïdien
  • Immunostimulant, tonique
  • Anxiolytique, neurotonique, équilibrant nerveux, apaisant, sédatif et calmant psychique, inducteur du sommeil, euphorisant
  • Hormon like (ovarien)

Propriétés propres au myrte rouge :

  • Antispasmodique puissant (davantage encore que l’huile essentielle de myrte vert)
  • Stimulant de la microcirculation cutanée
  • Reconstituant généralement

Note : succinctement, l’on dit que ces huiles essentielles regroupent les propriétés d’un Eucalyptus globulus (ou radiata à la rigueur) sans en présenter l’agressivité (cf. le haut taux d’1.8 cinéole propre à ces eucalyptus), ce qui autorise, sous condition, l’emploi de ces huiles essentielles chez l’enfant en particulier sur la sphère pulmonaire, puisque « une action concomitante sur les capillaires sanguins amène une plus grande amplitude de la respiration, l’apaisement de la toux, dont les quintes s’espacent et deviennent moins pénibles, en même temps que le malade, moins agité, peut goûter un repos fort nécessaire » (17).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : encombrement bronchique, bronchite (aiguë, chronique, irritative, du fumeur), catarrhe bronchique aigu, catarrhe simple avec empyème (accumulation purulente), bronchectasie (dilatation bronchique), expectoration abondante, opaque et muco-purulente, bronchorrhée muco-purulente, tuberculose avec bronchorrhée, gangrène pulmonaire, mucoviscidose, emphysème, toux (grasse, sèche, quinteuse, spasmodique, coquelucheuse, rebelle, tabagique), asthme, asthme catarrhale, maux de gorge, angine, rhinopharyngite, laryngite, rhinite, rhinorrhée, sinusite, otite, otorrhée, refroidissement, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie des voies digestives, diarrhée, colite, entérocolite spasmodique et colibacillaire, autres infections gastro-intestinales, syndrome du colon irritable, crampe d’estomac
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, blennorragie, prostatite inflammatoire, catarrhe muco-purulent des voies urinaires
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, règles douloureuses, leucorrhée
  • Troubles de la sphère circulatoire : varice, hémorroïdes, œdème, jambes lourdes, migraine par excès sanguin (stase)
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatite, petite insuffisance hépatique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, douleurs articulaires et musculaires, entorse
  • Affections cutanées : peaux asphyxiées, grisâtres, parcheminées, dévitalisées, irritées, congestionnées, enflammées, grasses, acné, psoriasis, pityriasis, rides, ptôse tissulaire, vergeture, plaie, plaie suppurante, ulcère, ecchymose, contusion, hématome, blessure
  • Affections bucco-dentaires : aphtose, gingivite
  • Hypothyroïdie
  • Éloigner les moustiques
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement, stress, angoisse, trac, nervosité (Outre qu’elle « aide à se libérer de dépendances et de sentiments négatifs » (18), l’huile essentielle de myrte (vert surtout) éloigne la peur et le manque d’assurance, installant en l’être affecté une paix profonde. Huile de choix, le myrte permet le passage des caps (de l’adolescence à l’âge adulte par exemple), et accompagne le mouvement que l’on souhaite adopter, à partir du moment où l’on a pris une décision ferme. En cela, elle s’approche de l’huile essentielle de basilic tropical et peut même la compléter. Enfin, le myrte, dont le parfum est particulièrement apprécié des anges, favorise, dit-on, le pardon…)

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par voie orale, par voie cutanée diluée, en dispersion atmosphérique, inhalation et olfaction.
  • Onguent (par dilution des huiles essentielles dans une huile végétale adaptée, de sésame pour travailler en profondeur, par exemple).
  • Macération des feuilles fraîches dans le vin blanc, le cidre.
  • Infusion de feuilles fraîches ou sèches.
  • Teinture alcoolique de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles (et/ou de baies).
  • Sirop.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : en ce qui concerne tant l’huile essentielle de myrte vert que celle de myrte rouge, l’on peut hésiter tout d’abord à parler de toxicité. L’on peut préférer le terme de précaution. Par exemple, l’on évitera d’user de ces huiles chez l’enfant de moins de six ans, durant l’allaitement et les trois premiers mois de grossesse. Cependant, l’huile essentielle de myrte vert étant une stimulante ovarienne, il y aurait sans doute tout lieu de s’en méfier pendant davantage de temps que trois mois, d’autant que, comme le relatait Fournier dans les années 1940, « sur l’utérus gravide, le myrte produit des contractions tétaniques prolongées et […] son action se rapproche de celle de l’ergot de seigle (!) ; ce qui explique l’emploi criminel de cette plante, concurremment avec le henné et la lavande, par les indigènes de la Tripolitaine (19), en Libye. Ensuite, plutôt que de réelle toxicité, il importe de bien choisir le moment précis où l’administration des huiles essentielles de myrte sera le plus favorable, puisque « à doses trop fortes ou administrées dans la période fébrile ou aiguë, l’élimination de l’essence peut produire une irritation de la muqueuse bronchique et faire naître des phénomènes d’excitation générale, sous le coup desquels la toux augmente et la sécrétion mucuso-purulente devient plus abondante » (20). Enfin, puisque les huiles essentielles de myrte présentent une bonne tolérance cutanée, cela en autorise l’emploi en parfumerie. Cependant, la présence massive d’α-pinène et d’1.8 cinéole (formant à eux deux le « myrténol » des Anciens) peut faire craindre des phénomènes allergiques ou des irritations si elles sont employées pures sur l’épiderme.
  • Dans l’économie domestique locale (Italie, Corse, Provence, etc.), le myrte était employé au tannage des peaux, les rameaux suffisamment flexibles permettaient de confectionner des paniers (Corse), et son bois trouvait parfois quelque emploi dans la fabrication de petits objets usuels.
  • Alimentation : les feuilles aromatiques du myrte, dont on dit qu’elles s’approchent du romarin par leur parfum, jouent le rôle de condiment, en particulier sur les viandes grasses, le gibier (sanglier), ainsi qu’avec certains poissons. Quant aux baies, dont on a longtemps fait un succédané du poivre et de la baie de genévrier, on en confectionne des confitures, des sirops et des liqueurs (en Sicile, en Sardaigne ainsi qu’en Corse où les habitants de l’île de beauté proposent fréquemment un verre de myrtéi). Chez les Romains, déjà, les baies, à la saveur un peu vineuse, servaient d’aromate, parfumant certains ragoûts et procurant de la saveur aux vins dans lesquels on les faisait macérer.
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    1. Dans le Kosmètikon, que traditionnellement l’on attribue à la reine Cléopâtre, le myrte se trouve en bonne position puisque, après l’olivier, son huile apparaît en plusieurs occurrences. Différents modes d’obtention sont possibles. Tout d’abord, l’on peut cueillir des feuilles de myrte parmi les plus tendres qui soient. Puis on les pile afin d’en extraire le suc frais, que l’on mêle au même poids d’huile verte (c’est-à-dire l’huile tirée des olives non mâtures). L’on place le tout sur le feu, puis l’on recueille par après l’huile qui surnage au-dessus. C’est ainsi que Dioscoride explique le modus operandi au premier livre de la Materia medica. Il indique aussi que l’on pouvait procéder par décoction des feuilles fraîches dans l’huile ou bien par le classique macérât solaire. D’une manière ou d’une autre, l’huile de myrte ainsi formée avait un goût fort empli d’amertume. De couleur vert pâle, de consistance assez huileuse, on lui reconnaissait des vertus astringentes. Les fragrances que l’on essayait de fixer ainsi étaient généralement peu tenaces, guère puissantes, relativement instables chimiquement en raison du rancissement de l’huile ayant servi à l’extraction, victime de multiples facteurs dégradants (soleil, lumière, chaleur, nature du contenant, oxydation par l’air, détérioration au contact même de la peau, etc.). C’est pourquoi l’on privilégiait des matières végétales naturellement et puissamment parfumées comme le myrte, par exemple. Parfois, l’on tirait du myrte, par expression de ses fleurs et de ses fruits, une « essence », certes plus coûteuse, mais davantage préférée que le simple macérât huileux. D’un point de vue cosmétique, on conseillait l’huile de myrte pour les soins capillaires, s’appliquant sur les dartres du cuir chevelu, ayant la réputation de boucler et colorer les cheveux et de prévenir la chute capillaire (d’après Dioscoride, la décoction de graines de myrte formait une teinture pour noircir le cheveu et en ralentir la chute).
    2. Le myrte est plante de Dionysos parce que tressé et placé sur la tête, il lutte contre l’ivresse. « Croquer une baie de myrte avant d’en boire [NdA : du vin], dit-on dans les Balkans, prévient et dissipe l’ivresse » (Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 269-270).
    3. Fénelon, Les aventures de Télémaque, p. 104.
    4. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 90.
    5. Émile Gilbert, Les plantes magiques et la sorcellerie, p. 132.
    6. Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 198.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 622.
    8. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 198.
    9. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 323.
    10. Ibidem, p. 233.
    11. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 90.
    12. Émile Gilbert, Les plantes magiques et la sorcellerie, p. 132.
    13. Anne-Lise Vincent, Édition, traduction et commentaires des fragments grecs du Kosmètikon attribué à Cléopâtre, p. 68.
    14. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, pp. 456-457.
    15. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 36.
    16. Le mirtelbaum d’Hildegarde en est-il bien ? Chez certains apothicaires allemands, il semble y avoir eu confusion entre le myrte d’une part, et des végétaux comme le fragon et la myrtille d’autre part. De plus, les maigres informations fournies par Hildegarde permettent difficilement de trancher : son « myrte » est efficace contre les scrofules et sophistique la cervoise qu’il rend presque anodine.
    17. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 662.
    18. Thierry Folliard, Petit Larousse des huiles essentielles, p. 126.
    19. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 662.
    20. Ibidem.

© Books of Dante – 2020

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