Le coquelicot (Papaver rhoeas)

Synonymes : pavot sauvage, pavot des champs, pavot rouge, pavot coq, ponceau, chaudière d’enfer, gravesolle, bambagelle, mahon.

Le coquelicot si commun et banal… Enfin, pas tout à fait. Il a longtemps été considéré comme une mauvaise herbe mêlée aux céréales en particulier. Mais que voulez-vous, c’est un habitué des champs. Pline l’ancien rapporte déjà l’affection que porte le coquelicot aux cultures céréalières : entre « les pavots domestiques et les sauvages, existe une espèce intermédiaire qui croît d’elle-même dans les terres cultivées ; nous l’appelons rhoeas ou pavot erratique ». Contrairement à Cazin, il n’alla pas jusqu’à affirmer que le coquelicot est une espèce nuisible des cultures céréalières, ni faire courir à son sujet les bruits les plus saugrenus (1). En attendant, Pline nous livre deux bons indices : premièrement le caractère mobile du coquelicot dont l’introduction très ancienne a accompagné les flux migratoires. Quant au second, il tient dans le mot rhoeas qui signifie à peu près « qui coule » (ou « qui tombe »). Concernant le coquelicot, ce mot fait référence à la brièveté de sa floraison : ses fleurs fanent effectivement très rapidement. C’est d’ailleurs exactement ce que rapporte Dioscoride dans le passage que voici : « Le pavot sauvage, nommé rhoeas, naît au printemps par les champs, avec une fleur qui tombe aussitôt, et dont il a pris le nom en usage chez les Grecs. Ses feuilles sont semblables à celles de la roquette […], mais plus longues, entaillées et rudes. La fleur est semblable à l’anémone sauvage, rouge et quelquefois blanche, et avec un capitule assez long, plus petit toutefois que celui de l’anémone. La graine est rousse, la racine est longue, blanchâtre, moins grosse que le petit doigt, et amère au goût » (2).
Comme l’affirment aujourd’hui les modernes, les Anciens virent dans ce coquelicot une plante bonne à manger : c’est par exemple le cas de Théophraste. Mais c’est surtout en tant que plante médicinale qu’il parvint à tirer son épingle du jeu : la vertu somnifère des capsules du coquelicot n’était pas inconnue de Pline, de Celse, ainsi que de Dioscoride qui le conseille ainsi : « Cinq ou six têtes de coquelicot cuites dans trois cyathes de vin jusqu’à consomption de la moitié, et prises en breuvage, font dormir et reposer la personne » (3). Il ajoute que les semences de coquelicot, absorbées à la dose d’un acétabule (4) avec de l’eau édulcorée au miel, s’avèrent légèrement laxatives. Le coquelicot entrait aussi dans d’autres recettes qui avaient pour but de soulager les douleurs auriculaires, les flux de ventre anormaux (comme la dysenterie) et les inflammations cutanées.

Le coquelicot est une plante qui a presque failli disparaître en raison du tri soigneux des semences, mais surtout de l’emploi massif d’herbicides, c’est-à-dire ces substances qui visent à détruire les adventices dans un champ, sans s’attaquer à l’espèce cultivée. Par exemple, Roundup est le nom commercial d’un de ces produits fabriqué par Monsanto depuis… 1975. Il insupporte le coquelicot, de même que le bleuet, autre adventice célèbre des champs de céréales, qui a encouru le même risque de disparition. Ce n’est pas là une manière de reconnaître le respect que ces deux plantes méritent amplement. Si l’on a découvert des fleurs de coquelicot dans des sépultures égyptiennes datant du XII ème siècle avant J.-C., ça n’est sans doute pas sans raison qu’on les y a placées. Sic transit gloria mundi. Et cela ne pouvait pas mieux tomber, puisque dans le langage symbolique des fleurs, le coquelicot incarne la grâce éphémère, eu égard, entre autres, à la fragilité et à la brièveté de sa floraison. Tout comme son compère bleuet, le sémillant coquelicot est une plante d’amour chère au poète (5).
Forcé de s’exiler – mais la tâche lui est aisée, puisqu’il est erratique –, le coquelicot a pris possession de terrains justement dédaignés par l’agriculture. Par son adaptabilité, il a su assurer sa survie. Les points rouge sang qui constellaient naguère les champs de blé mûris au soleil s’en sont allés… ailleurs ! Le coquelicot pionnier, même s’il a eu la vie dure, a donc colonisé d’autres contrées : terrains vagues, décombres, vieilles ruines, friches d’anciennes cultures, jachères, dépotoirs, décharges, talus, remblais, bordures de chemin et de route, etc. Ceci étant, il n’est pas rare d’en voir quelques-uns parader en plein champ, en guise de pied-de-nez ! Son déménagement lui a plutôt bien réussi, d’autant que, au contraire de certaines espèces végétales dont le territoire est limité, le coquelicot se trouve presque partout dans le monde.
Nous comprendrons un peu plus loin pour quelle raison le coquelicot, espèce messicole et emblème floral de la France aux côtés du bleuet et de la marguerite, a été harcelé de la sorte. Cela ne lui a pas empêché de faire ses preuves médicinales, dont les premières, comme nous l’avons vu, remontent à l’Antiquité gréco-romaine. Bien plus tard, durant une grande partie de la Renaissance (Matthiole, Jérôme Bock) et même après (Jean-Baptiste Chomel…), les pétales pulvérisés entrent dans la composition d’un remède spécifique de la pleurésie, c’est-à-dire une inflammation de la plèvre, membrane qui isole les poumons de la cage thoracique. Mais sur ce point précis il tombera en désuétude au cours du siècle des Lumières. Seuls seront conservés les usages expectorants du coquelicot « dans les fluxions de poitrine, dans le rhume, dans la toux sèche » (Dictionnaire de Trévoux), comme béchique en définitive. C’est lors du même siècle que le coquelicot fut employé comme succédané de l’opium, puisqu’il agit à sa manière bien que de façon beaucoup plus atténuée, sans en observer les inconvénients. Effectivement, on ne peut évoquer le coquelicot sans parler de l’opium, cette substance extraite d’un des cousins du coquelicot, le pavot somnifère (Papaver somniferum), opium dont on a tiré un antalgique qu’à ce jour aucune molécule synthétique n’est parvenue à égaler : la morphine (ainsi que la codéine). Bien sûr, lier le coquelicot au pavot n’est pas sans danger. Mais, comme souvent, il réside dans l’ignorance.
C’est ce qui amène la question suivante : alors, le coquelicot, toxique ou non ? Qu’on le qualifie de petit cousin du pavot pourrait le laisser penser, sans compter qu’ils sont tous les deux des Papaver. Si l’on connaît l’un rouge sang et l’autre portant des fleurs généralement blanches ou mauves, il se trouve que la fleur du coquelicot peut parfois présenter des coloris proches de celles du pavot. Cependant, entre les deux, un détail d’importance demeure : botaniquement, on ne peut que les distinguer. Mais cela ne répond pas à la question de la toxicité du coquelicot. Nous y venons ! La fleur du coquelicot développe, lorsqu’on la froisse, une odeur vireuse d’opium, ce qui n’est pas, d’emblée, rassurant, d’autant plus que des capsules fraîches du coquelicot exsude, quand on les incise, un suc blanc, du latex en fait, qui se concrète comme l’opium, substance dont les propriétés narcotiques, analgésique et antispasmodiques sont connues depuis au moins 3000 ans.
Cazin, célèbre médecin français du XIX ème siècle, employait énormément les plantes dans un but thérapeutique. Voici porté à la lecture un fait très curieux dont il a été le témoin direct : « Un de mes enfants, âgé de trois ans, atteint de coqueluche, ayant pris le soir 16 g de sirop de coquelicot, eut pendant toute la nuit des hallucinations continuelles. La même dose, répétée quatre jours après, produisit le même effet » (6). On ne peut raisonnablement penser que Cazin ait commis la bourde d’employer du pavot en lieu et place du coquelicot ! Il possède de solides et indispensables notions botaniques qui ne peuvent lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Narcotique, hypnotique plus ou moins léger, les capacités somnifères du coquelicot étaient connues depuis aussi loin que les praticiens de l’Antiquité grecque, et après eux, des médecins arabes. Aussi, doit-on mettre en doute le coquelicot ? Tout dépend duquel l’on parle, du rhoeas ou bien de l’un de ses confrères, Papaver dubium, qui, bien que coquelicot, présente une toxicité que ne possède pas rhoeas. Papaver dubium, autrement dit : coquelicot douteux. Comme son nom l’indique, il est permis d’avoir un doute sur son innocuité. Ce dernier contient un alcaloïde toxique dans ses pétales, l’aporéine, dont l’action est assez proche de la thébaïne, autre des nombreux alcaloïdes contenus dans l’opium. Aussi, le coquelicot employé par Cazin pourrait-il être celui-là ? La confusion est toujours possible entre les deux espèces, dont on a parfois dit qu’elles peuvent s’utiliser l’une et l’autre de la même manière…, ce qui est faire preuve de légèreté. Dans tel cas, on comprend mieux les effets hallucinatoires du sirop sur l’enfant. Ceci étant dit, rien n’est clair à ce sujet, le mot même d’aporéine étant construit sur une racine grecque – aporon – un terme qui signifie lui-même « doute » ! L’aporéine serait donc une substance douteuse contenue dans un coquelicot non moins douteux et faux-ami… Mais si le coquelicot hallucinatoire de Cazin père est bel et bien un Papaver rhoeas ? Cela peut signifier qu’en des cas très particuliers, certains plantes qu’on dit assez anodines, peuvent se montrer très énergiques et provoquer des effets inattendus que l’on peut alors qualifier de secondaires ou d’indésirables. A moins d’une surdose : 16 g, cela représente environ trois cuillerées à café rases ; pour un enfant âgé de 3 ans, les préconisations habituelles situent la dose quotidienne à une seule cuillerée de ce sirop…
Dès lors, l’on comprend pourquoi le charmant coquelicot a été banni des champs de céréales. Ne rien faire, c’était courir le risque de voir des graines (dont la toxicité reste à prouver) se mêler aux céréales, et donc à la farine et au pain, aliment essentiel au XIX ème siècle. Le coquelicot a beau être consacré à Déméter, on ne peut tolérer que la déesse apporte le bon grain mêlé à l’ivraie. En guise de clin-d’œil, signalons que le 1er janvier 1849, soit à peu de chose près à l’époque où Cazin accuse le coquelicot d’être nuisible, la France met en circulation le premier trio de timbres-postaux de toute son histoire : il s’agit de la série à l’effigie de la déesse Cérès (= Déméter) dont la chevelure est ornée d’épis de blé, de rameaux d’olivier et d’une grappe de raisin. Celui qui porte la valeur faciale de 1 franc, eh bien, il possède une couleur qui n’est pas sans rappeler celle des pétales du coquelicot. Appeler à soi les bienfaits que Cérès/Déméter est censée apporter, sans vouloir en supporter le contre-coût, n’est pas très correct ni honnête. Qu’on se rappelle aussi ces soi-disant intoxications provoquées par des graines de nielle des blés (Agrostemma githago), cette jolie plante aux fleurs roses, cousine des œillets, et autre adventice des champs de céréales, mais dont la science, aujourd’hui enfin, est capable d’expliquer l’exact fonctionnement : les saponines amères de la nielle des blés ne sont toxiques qu’à la condition que les graines de cette plante soient absorbées en grandes quantités. Sous forme de semences moulues mêlées à la farine de froment, la nielle devient totalement inoffensive une fois le pain cuit, puisque la cuisson détruit ces saponines.
Quoi qu’il en soit, le cas relevé par Cazin ne doit pas faire en sorte de condamner notre rhoeas. A l’évidence, cela pose la question de la sensibilité du sujet face à une substance donnée. Je me souviens bien d’avoir eu des hallucinations dignes du Serpent cosmique il y a une vingtaine d’années de cela, après la prise d’un quart de comprimé d’un somnifère que l’on trouve encore en vente dans la plupart des pharmacies (et qui est le somnifère le plus prescrit/vendu depuis sa mise sur le marché en 1988).

En lisant la chronique que Paul-Victor Fournier consacre au coquelicot, m’est revenu en mémoire un souvenir marquant qui remonte au début des années 1990. La ligne de bus que j’empruntais pour me rendre à la fac, passait non loin d’une gigantesque et abominable ZAC, aux abords de laquelle des travaux se succédaient pour faire sortir de terre toutes ces mochetés de magasins dont je ne vais pas citer les noms d’enseigne pour ne pas m’attirer d’ennuis ^.^ Des bulldozers, qui avaient précédemment déplacé des centaines de m³ de terre, s’attelaient encore à la tâche, tels ces sisyphes coléoptères qui poussent leur boulette et qui, contrairement au singe savant, ne sèment pas inutilement la merde. Un jour de printemps, après un week-end fort pluvieux, et tout ces efforts de chamboulement, sur l’un de ces énormes monticules de terre amassée, apparurent de « vastes draperies rouges », improbable étendard de coquelicots survenu à la faveur d’éléments réunis en une parfaite osmose. Il faut dire que le coquelicot adore les terres mises à nu, qu’elles le soient par une chenillette industrieuse, ou bien par une machine agricole – tracteur et charrue multi-socs – dont les labours, trop profonds et anti-écologiques, semblent, a contrario, favoriser d’autant plus l’apparition du coquelicot en plein champ où, hélas !, l’herbicide bête et méchant l’attend au tournant. Ou alors d’autres machines encore, bien moins glorieuses celles-là, puisqu’elles sèment la désolation et la mort : « Les habitants des champs de bataille de la Première Guerre mondiale avaient observé que, sur les terres de Verdun labourées par les tirs d’obus, des coquelicots fleurissaient en abondance […] Les graines du coquelicot peuvent demeurer longtemps privées d’air et de lumière dans le sol. Remontées à la surface, elles germent, croissent et fleurissent promptement » (7). Certains voudraient bien y voir là un symbole confraternel, mais je ne puis hélas pas souscrire à cette éventualité. Ce coquelicot, sang du combattant versé lors de la Grande Guerre, c’est donc celui de la mort : c’est immanquablement à cette fleur que le médecin militaire de l’armée canadienne John McCrae (1872-1918) fait appel en 1915 dans un poème qui demeure encore fort renommé, In Flanders Fields, convié notamment lors du Jour du Souvenir qui correspond aux commémorations du 11 novembre dédiées à tous ceux qui sont morts durant la guerre. On les honore, surtout dans les pays du Commonwealth, en particulier au Canada, par des coquelicots en papier qui ont, pour eux, la même valeur symbolique qu’eut autrefois le bleuet en France. Ce Jour du Souvenir est aussi appelé Poppy Day en anglais, qui est aussi le titre d’une chanson parue sur le deuxième album du quatuor britannique Siouxsie & the Banshees en 1979, et dont les paroles ne sont pas autre chose que la première strophe du poème de McCrae.
Je pense que le coquelicot définit bien cette période occultée et comprise entre la naissance (et la renaissance sempiternelle) et cette phase à proximité de la mort qu’est le grand âge gériatrique. On dit plus précisément qu’il symbolise l’oubli qui se situe entre ces deux pôles, tout en le mettant paradoxalement en lumière grâce à l’éclatant écarlate de ses pétales qui tombent aussi vite que les corps meurtris des hommes à l’assaut du Chemin des Dames. Tous ces coquelicots, sont issus de ces graines, peut-être plus nombreuses qu’il y a encore d’éclats d’obus mortifères dans le sol souillé des campagnes verdunoises et de tant d’autres lieux marqués des cicatrices infligées par ce fou furieux qui marche sur ses deux jambes. Plus qu’à l’oubli, alors, le coquelicot oblige au devoir de mémoire et à lutter face à l’amnésie – il n’est pas fleur des revenants pour rien non plus. C’est un signal – red light – qui rend on ne peut plus visible le chambardement, le caractère hautement éruptif, brutal et meurtrier de la violence.

Les semences réniformes de Papaver rhoeas vues au microscope électronique.

Plante herbacée annuelle, le coquelicot est bien difficile à distinguer de ses cousins quand il n’est encore qu’à l’état de rosettes de feuilles basales dont le polymorphisme est très variable. Tout au plus pouvons-nous dire qu’elles sont pétiolées et plus ou moins « lancéolées ». De ce cœur de feuilles au ras des pâquerettes, s’élève au mois d’avril – dressée/dégingandée – une tige simple ou parfois ramifiée, qui s’achève par de longs pédoncules au bout desquels se suspendent, à l’image des lamparos des pêcheurs, deux sépales verts, ventrus et poilus, surplombant les feuilles supérieures velues, sessiles et généralement trilobées. Au fur et à mesure que passe le temps, et sous la poussée d’une force viride, les deux sépales, n’y tenant plus, finissent par s’entrouvrir et abandonner au regard curieux la précieuse marchandise qu’ils contiennent, comprimée comme une balle de soie. De cette gangue végétale fragile, finit par s’échapper une masse rouge écarlate informe : tel une jupe abandonnée, toute froissée, au fond d’un sac de voyage, les quatre pétales du coquelicot rafraîchissent à l’air libre leur teint fripé par cette longue claustration. Solitaires, aux pétales qui se chevauchent, alors que chutent les sépales épuisés dans le vide, les fleurs satinées du coquelicot, parfois larges de 10 cm, ne tiennent pas plus long temps qu’une journée. Tachés de noir à leur base, ces quatre pétales conduisent le regard au cœur de la fleur où trône un pistil capsulaire et ovoïde non poilu, et cerné d’étamines nombreuses au bout desquelles ballottent des anthères de couleur bleu noirâtre. Coiffé d’une sorte de toit de pagode rayonnant d’une douzaine de stigmates, il rappelle aussi le toit d’une tour ronde crénelée de pertuis réguliers sur son pourtour, d’où s’échappent, lorsque la capsule est agitée par les vents comme un hochet, de minuscules graines grisâtres et réniformes.
Le coquelicot opte de préférence pour les sols calcaires, secs et bien ensoleillés. Présent de la plaine à la montagne, on ne le trouve néanmoins guère à plus de 1600 m d’altitude. Malgré cela, cette plante peut être largement représentée en un endroit et être totalement absente d’un autre pourtant tout proche. Bien qu’irrégulier dans sa répartition géographique, le coquelicot est une espèce bien moins menacée qu’à l’époque où on lui a signifié son éviction des champs de blé.

Le coquelicot en phytothérapie

L’on a pu dire que le coquelicot « c’est l’opium de la pharmacie familiale » (8). Pourtant, il apparaît difficile et même osé de comparer l’humble coquelicot au pavot (Papaver somniferum) dont on tire l’opium et, par extension, la morphine et la codéine. Si ces deux plantes se ressemblent, c’est avant tout parce qu’à leur caractère inodore à l’état frais, fait suite une odeur vireuse assez désagréable lorsqu’on vient à froisser leurs pétales. A cette analogie olfactive, s’en associe une autre de nature gustative portant sur les latex très amers excrétés par ces deux plantes quand on en incise les parties hautes que sont les tiges et surtout les capsules. Ce qu’il importe aussi de préciser, c’est que le coquelicot reproduit les effets du pavot, mais très faiblement, et encore cela ne s’applique-t-il qu’au seul extrait tiré de ses capsules. La grande question a été posée maintes fois : le coquelicot contient-il, même en infime fraction, un peu d’opium ? Bien qu’ayant été dit « légèrement vénéneux ou toxique », le coquelicot ne contient aucune substance psycho-active, quand bien même on a cru tirer de ses capsules quelque chose qui s’apparente à l’opium. On a même pensé y voir de la morphine, c’est-à-dire l’un des constituants de l’opium. En revanche, le coquelicot contient bel et bien un alcaloïde, la rhoéadine, présent dans l’opium, chose que partage son compère Papaver dubium qui, lui, présente à l’analyse de cette aporéine dont nous avons déjà parlé plus haut. En terme d’alcaloïdes, le coquelicot possède aussi de l’isorhoéadine et de la papavérine, ce qui, en aucun cas ne peut lui faire partager l’héroïque réputation de son célèbre cousin fabriquant d’opium.
Les pétales du coquelicot, lorsqu’ils sont frais, sont un peu amers, de texture mucilagineuse, mais contiennent aussi du tanin, et, chose bien évidemment frappante, un pigment responsable de la couleur des pétales du coquelicot, écarlate comme une crête de coq, d’où son nom comme nous l’apprend Fournier : « Coquelicot est une autre forme de cocorico et a d’abord désigné le coq lui-même ; il a été appliqué à la plante par comparaison avec la crête rouge de l’oiseau » (9). Ce pigment est le résultat de l’association de plusieurs corps anthocyanosidiques.
Par ailleurs, l’on a découvert une petite quantité d’acide méconique dans le latex du coquelicot, mais cette substance à peu près inactive, n’est pas très sollicitée par la médecine. Que pouvons-nous encore énumérer ? D’autres acides (gallique, malique), de la cire, de la gomme, de la fibrine et des sels minéraux (dont une grosse portion de potassium, mais aussi du calcium, du magnésium et du fer).
Dans les graines, on a trouvé environ 40 % d’huile végétale.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, narcotique léger, hypnotique, inducteur du sommeil (en particulier chez les enfants et les personnes âgées), anxiolytique
  • Antispasmodique, antitussif, expectorant, pectoral

Note : à l’origine, le coquelicot formait pour un quart la tisane dite des quatre fleurs pectorales, qui compte aussi le bouillon-blanc ou molène, la mauve et la violette. Plus tard y ont été ajoutées trois autres plantes : le tussilage et, au grand dam de Leclerc, la blafarde guimauve et l’anecdotique pied-de-chat (ou antennaire). Ces sept fleurs pectorales doivent être bien distinguées du groupe des quatre espèces pectorales que sont le lierre terrestre, l’hysope officinale, la véronique officinale et le capillaire de Montpellier.

  • Analgésique dans les douleurs modérées
  • Sudorifique
  • Adoucissant, émollient

Note : les remèdes émollients (du latin emollir, « amollir ») sont des « médicaments adoucissants qui relâchent les tissus et atténuent leur inflammation » (10). On les utilise tant en interne (infusion, looch…), qu’en externe (cataplasme, fomentation).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, pneumonie, coqueluche, toux (spasmodique, quinteuse, rebelle, coquelucheuse, sèche), irritation de la gorge et de la poitrine, enrouement, angine
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : maux de ventre des enfants (tranchées et coliques)
  • Troubles du système nerveux : insomnie et troubles du sommeil essentiellement chez l’enfant et le vieillard, irritabilité, nervosité et nervosité excessive, émotivité, anxiété
  • Fièvre éruptive dans la rougeole et la scarlatine (on ne s’en étonnera pas, le coquelicot rouge, ardent et solaire, comme son homologue animal avec lequel, substantivement, il se confondit à une époque reculée, offre là encore une merveilleuse signature, d’autant plus pertinente qu’autrefois la scarlatine portait aussi le nom de fièvre écarlate)
  • Inflammation des yeux et des paupières (c’est bel et bien l’inséparable ami du bleuet)
  • Abcès et douleurs dentaires

Modes d’emploi

  • Infusion de pétales séchés (à édulcorer au besoin).
  • Tisane des sept fleurs pectorales : 1/7 de chaque. 10 g du mélange pour la valeur d’un litre d’eau.
  • Tisane sudorifique : violette, pensée, bourrache, coquelicot, en parties égales.
  • Tisane somnifère et endormante : on peut associer le coquelicot à de bien nombreuses plantes parmi lesquelles nous comptons le houblon, l’aubépine, la fleur d’oranger, la ballote fétide, la verveine citronnée, la mélisse officinale, la lavande fine, le lotier corniculé, le tilleul, l’aspérule odorante, la valériane officinale, etc.
  • Tisane pour les maux de ventre des enfants : ½ part de pétales de coquelicot + ½ part de feuilles de sauge officinale. Ou bien : ¼ de pétales de coquelicot + ¼ de semences de fenouil + ¼ de semences d’anis + ¼ de semences de carvi.
  • Décoction longue de raisins secs ou de figues sèches dans laquelle on place une pincée de pétales de coquelicot pour la valeur d’une tasse.
  • Décoction de capsules sèches tant pour usage interne qu’externe (bain de bouche, gargarisme).
  • Teinture alcoolique.
  • Vin de coquelicot : macération vineuse et édulcorée de pétales frais.
  • Sirop de pétales de coquelicot.
  • Conserve de pétales de coquelicot (mode opératoire identique à celui utilisé pour la confection de la conserve de rose).
  • Cataplasme de pétales appliqué chaud (sur les inflammations aussi bien oculaires que dentaires).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule au fur et à mesure de l’éclosion des pétales, soit sur une période assez longue, de mai à juillet environ. On peut ramasser les capsules lorsqu’elles sont encore de couleur jaune verdâtre, les utiliser immédiatement ou bien les livrer au séchage sur une toile tendue. Si la dessiccation ne fait pas perdre aux pétales leurs propriétés, il n’en va pas de même pour les capsules dont elle amoindrit très nettement les vertus. Ces dernières sèchent sans précaution particulière. La dessiccation des pétales leur fait perdre environ 92 % de leur masse à l’état frais. Aussi, pour bien les sécher, il importe de s’y employer dans un local sec, chaud, aéré (pas en plein soleil de préférence), tout en veillant à remuer régulièrement la drogue. Si tout se déroule à merveille, les pétales sont censés passer du rouge vif au lie-de-vin ou à un rouge terne, ce qui est tout à fait normal. En revanche, ce qui l’est moins, c’est de les voir noircir ou se décolorer : c’est là un indice que les choses ne se sont pas passées comme on l’avait prévu. Une fois bien secs (ils craquent facilement dans les doigts), les pétales doivent obligatoirement être stockés dans un récipient parfaitement étanche, que l’on prendra soin d’entreposer à l’abri de la lumière, et surtout de l’humidité (les pétales de coquelicot ont la fâcheuse tendance à capter l’humidité ambiante, ce qui, à terme, finit par les faire moisir).
  • Si l’on se sait potentiellement intolérant aux narcotiques de type opiacé, on prendra soin d’éviter l’emploi thérapeutique du coquelicot. Dans les autres cas, on déconseillera l’usage de la décoction de capsules chez l’enfant âgé de moins de 8 ans ; au-dessus, la posologie devra nécessairement être adaptée à l’âge et à la corpulence/nature/etc. du sujet. Il en va de même avec le simple sirop de coquelicot dont voici les doses journalières exprimées en cuillerées à café : une de 15 à 36 mois, deux entre 3 et 5 ans, trois à cinq entre 5 et 12 ans, cinq à dix pour les adultes.
  • Alimentation : la capitale française du coquelicot est la petite bourgade seine-et-marnaise de Nemours, située au sud de Paris. Les confiseurs s’y donnent à cœur joie pour offrir aux papilles curieuses des bonbons aromatisés au coquelicot. Les pétales, qui offrent leurs bons services pour atteindre cet objectif, permettent aussi de confectionner des liqueurs, des sirops, des crèmes glacées. En plus des pétales, les jeunes feuilles ainsi que les graines sont comestibles. Les rosettes de feuilles, on en peut faire une salade, les cuire doucement à la poêle, ainsi qu’en soupe ou en potage : oui, pourquoi ne pas faire comme Louis XIV qui se faisait servir des soupes à l’ortie et au coquelicot ? Dans les Cévennes, les feuilles de coquelicot sont l’une des herbes de ce plat rural et rustique que sont les caillettes et que l’on dit ardéchoises. Ma grand-mère, qui était drômoise, n’était pas exactement de cet avis, et d’ailleurs elle ne les appelait pas ainsi, mais crépinettes (du nom de la crépine de porc qu’on utilise pour réaliser cette recette). Elle en préparait d’excellentes avec de la soutourne et du vert de blette, entre autres. Quant aux petites semences de coquelicot, elles se prêtent aux mêmes usages que celles de pavot : sur une salade, dans une pâte à pain ou dans tout autre préparation où leur présence sera appréciée. Légèrement grillées dans une poêle sèche, puis mêlées à du sel de table, elles permettent d’élaborer un condiment bien agréable (qui l’est bien davantage quand on ajoute des graines de nigelle), faisant ainsi concurrence au gomasio d’origine japonaise.
  • Autres espèces : le pavot douteux (P. dubium), dont nous avons déjà évoqué le cas, le pavot argémone (P. argemone), dont les pétales moins larges ne se chevauchent pas, le pavot hybride (P. hybridum). Ces deux derniers sont beaucoup plus rares. La seule concurrence avec le coquelicot, en terme de risque de confusion, c’est avant tout celle de Papaver dubium.
  • Les pétales secs et pulvérisés du coquelicot, après avoir été apprêtés de diverses manières et selon des procédés plus ou moins alambiqués, ont permis d’obtenir une belle teinte rouge franc, à même d’imprimer sa carnation au papier, au cuir, à la soie, à la laine, et même aux joues et aux lèvres des femmes.
    _______________
    1. Dans les Flandres, on faisait croire aux enfants que le coquelicot était un « buveur de sang » afin qu’ils ne s’aventurassent pas dans les champs de blé.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 54.
    3. Ibidem.
    4. L’acétabule est une unité de mesure des liquides qui correspond à 1,5 cyathe, soit environ 6,75 cl.
    5. « Pour savoir si on est payé de retour en amour, on fait claquer un pétale de coquelicot entre ses doigts. Plus le pétale claque fort et plus on est aimé », Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 61.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 325.
    7. Jean-Marie Pelt, La raison du plus faible, p. 84.
    8. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 72.
    9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 733.
    10. Larousse médical illustré, p. 441.

© Books of Dante – 2020

Pétales de coquelicot après séchage.

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