La rue fétide (Ruta graveolens)

Synonymes : rue puante, rue officinale, rue commune, rue domestique, rue des jardins, herbe à la roue, rouda, ruda, ronda, rhue, péganion, herbe à la belle-fille, faiseuse d’anges, herbe de grâce, etc.

La rue et ses mystères. A commencer par celui qui concerne son nom : en effet, les origines étymologiques du nom de cette plante en constitue un particulièrement insondable, mais les tentatives d’explication surent aller bon train. C’est cela qui ne nous laisse pas aujourd’hui sur notre faim. Chez les Grecs que sont Théophraste, Dioscoride et Galien, la rue portait le curieux nom de pêganon. Plutarque en donne la raison suivante : « On prétend que la rue a reçu son nom d’après la propriété qui la caractérise : elle coagule (pêgnusi) le sperme et le sèche par sa chaleur », puisque « les médecins s’accordent à reconnaître dans la rue une force de chaleur et de siccité du troisième degré » (1), ce qui soulève l’une des soi-disant propriétés de la rue dont nous reparlerons plus loin. Pourtant, ce n’est pas le terme de pêganon qui a été plébiscité par la suite, la rue se nommant également rhutê en grec, un mot qui sera latinisé en ruta, graphie que l’on rencontre presque intégralement dans le Capitulaire de Villis (rutam) et chez Hildegarde de Bingen (rhuta), et tel quel dans l’œuvre de Macer Floridus. Et c’est bien ce nom latin, ruta, que Linné empruntera pour désigner scientifiquement la plante au XVIII ème siècle. On la surnomme parfois herbe à la roue, sans doute par mauvaise interprétation et confusion entre rota et ruta, mais cela nous emmène sur de mauvais chemins, et ce n’est pas sur cette route que la rue mène carrosse. Au contraire, collons au plus près de la rue : le docteur Henri Leclerc, fin lettré, explique que le verbe grec duquel la rue tire son nom, ρέω, signifie « couler », un terme suggéré par les évidentes propriétés emménagogues de la rue que, bien entendu, l’on connaissait à cette époque de l’Antiquité gréco-romaine. Ce qui, pour tout bien résumer, nous donne le choix entre l’asséchement d’une part, l’écoulement d’autre part. Problème de robinet ? Et comme si cela ne suffisait pas, comme si les choses n’étaient pas aussi compliquées, on s’est égaré dans des chemins de traverse où l’étymologie creuse de profondes ornières boueuses plus qu’elle n’extirpe le malheureux enferré dans une situation sans espoir. Il y a donc eu, hélas, surenchère, le mot latin ruta ayant été expliqué par un autre mot de cette langue, ruo, « faire tomber », et rua, « sauver, conserver (la santé) ». Rien que ça. Il est donc bien difficile d’affirmer qu’on n’a pas tari d’éloges au sujet de cette plante dont le statut de panacée l’a placée durant de longs siècles au coude-à-coude avec cette autre plante salvatrice, la sauge, et dont les exploits nous sont contés par ces mêmes Théophraste, Dioscoride et Galien, auxquels nous n’oublions pas d’adjoindre Plutarque, Pline et Columelle.

L’un des premiers bruits qui court à propos de la rue, la légende le situe entre les mains de Mithridate IV, roi de Pont, auquel on doit, encore aujourd’hui, le concept de mithridatisation, qui consiste à accoutumer l’organisme aux poisons en en consommant chaque jour d’infimes quantités. Mais cette légende s’ancre bien plus avant dans le temps, puisqu’on la fait remonter, au moins, à Aristote, soit au IV ème siècle avant J.-C. : il s’agit de l’astuce qu’utilise la belette qui souhaite s’affranchir des effets du venin de la vipère (Henri Corneille Agrippa parle, lui, non pas de vipère, mais de basilic, c’est-à-dire le roi de tous les serpents, ce qui est tout à fait autre chose). De cette observation naquit, dit-on, l’inspiration du roi Mithridate pour élaborer son célèbre antidote, la thériaque, « composé de plusieurs ingrédients si communs, que Pompée (nda : l’un des généraux romains engagés dans le conflit qui oppose l’empire romain et Mithridate) se prit à rire lorsqu’il en trouva la recette dans l’écrin du roi de Pont. Il y entrait vingt feuilles de rue, un peu de sel, deux noix, autant de figues, le tout broyé et délayé dans un peu de vin » (2). Ainsi parle Serenus Sammonicus au III ème siècle après J.-C., en reprenant largement Pline, lequel dernier ajoute que pour s’assurer la totale protection de l’antidote, il fallait le prendre à jeun chaque matin, afin d’être préservé de tout poison la journée durant. Ce qui est drôle, c’est que les guerres mithridatiques menèrent à la chute du roi de Pont face à la supériorité des armées romaines et que, voyant son heure arriver, Mithridate résolut de se suicider à l’aide du poison. N’y parvenant pas, et pour cause, il fit appel au fer de son épée pour mettre fin à ses jours. En réalité, l’on s’en doute, la thériaque est une composition magistrale bien plus élaborée. Mais peu importe, car cette anecdote historique cherche à nous faire comprendre, même si c’est tiré par les cheveux, la naissance de la carrière alexipharmaque de la rue, c’est-à-dire d’antidote et de contre-poison, que Nicandre de Colophon n’omettra pas d’inclure dans son bien-nommé Alexipharmaka, un traité qu’il consacre aux poisons et à leurs antidotes. Naturellement, Dioscoride se fait aussi l’écho de la capacité de la rue à lutter contre les empoisonnements et les venins mortifères, réputation qui aura si longuement cours qu’on la croise en plusieurs ouvrages médiévaux, comme dans l’Hortulus de Walahfrid Strabo, le Physica d’Hildegarde de Bingen, mais surtout au sein du De viribus herbarum de Macer Floridus, vaste compilation fourre-tout accumulant, sans critique, du copier-coller à la pelle. Plus de quinze siècles après, il nous casse encore les pieds avec cette histoire de belette qui s’immunise grâce à la rue (il aurait été question de mangouste, cela eut été plus crédible…). Macer, sûr de son bon droit (à défaut de bon sens), nous assène une fois de plus l’anecdote ayant trait à l’antidote du roi Mithridate. C’est là que l’on constate que des paroles – bien qu’antiques – sont à mourir de rire, et qu’on les honore sans faillir, dès lors qu’elles portent l’estampille « made in greek or roman antiquity ». Et pour Macer, rien d’autre ne semble importer, le réservoir des vérités absolues ayant ses origines en ce temps révolu auquel il n’appartient pas et qu’il exhume nostalgiquement. Comment appeler cela ? De la naïveté ? De la bêtise ? Quelle tristesse…
Un antidote, au sens propre, c’est un remède auquel on attribue la propriété de prévenir ou de combattre les effets des poisons, des venins et des maladies contagieuses. Ainsi la rue est-elle réputée secourable « contre les piqûres des scorpions, des araignées, des abeilles, des frelons et des guêpes et contre les cantharides et les salamandres ou contre les morsures de chiens enragés… On dit que les personnes ointes de son suc ou même portant sur elle de la rue ne sont pas attaquées par ces animaux malfaisants et que les serpents fuient l’odeur de la rue que l’on brûle ». Ouf ! Pas plus, pas moins. Merci Pline ! Mais à tout cela, Cazin conclue sèchement : « Ses vertus antivénéneuses doivent être reléguées au rang des fables » (3).
D’un point de vue strictement médical, s’il faut tenter une synthèse de l’ensemble des propriétés que les Anciens de l’Antiquité concédèrent à la rue fétide, nous pourrions dire que cette plante est antispasmodique, diaphorétique, diurétique, antiseptique, vermifuge, emménagogue, spécifique des maux de tête, d’yeux et d’oreilles. De plus, elle passait comme remède gastro-intestinal et pulmonaire, mais était aussi reconnue comme rubéfiante et irritante, ce qui fit dire à Dioscoride que la rue, dans sa version sauvage, était bien trop âcre et agressive pour que l’on se prête à l’ingestion avec elle, ce que la rue des jardins, plus civilisée, assurait, disait-on, sans dommage. (Dioscoride alertait sur le caractère mortel de cette rue sauvage si on la consommait comme aliment en trop grande quantité.) Par ailleurs, elle était employée en direction d’affections plus bénignes. C’est ainsi que l’on pilait des feuilles de rue fraîche dans du vin, que l’on mélangeait le tout à de la farine de graines de lin pour en confectionner des emplâtres à appliquer sur les tumeurs enflammées, quand on n’en concoctait pas, en compagnie d’origan, de sarriette, de céleri et de menthe, des gargarismes contre l’angine.

Au Moyen-Âge, la carrière de la rue apparaît comme une réplique beaucoup plus intense encore de ses usages antiques. Non seulement, elle passe les Alpes (ce qui fait qu’on la trouve dans les jardins carolingiens, ce que nous montre bien des inventaires des IX ème et X ème siècles, comme à Saint-Gall ; Strabo la cultive au début des années 800 environ), mais bon nombre de praticiens puisent à ses mêmes sources anciennes (sinon marigots), ce qui, bien évidemment, provoque une désagréable sensation d’écho. C’est le cas lorsqu’on a l’impression de lire Pline dans le texte mille ans après sa mort, mais dans l’œuvre d’un autre. Comme nous l’avons signalé déjà, la rue est inscrite dans le Capitulaire de Villis, c’est donc qu’elle a fait ses armes ! En effet, on n’aurait jamais fait paraître le nom d’une plante dans un tel document sans qu’elle ait fait la preuve de ses talents (réels ou supposés), et aussi de faire gagner des sous à l’empire tant qu’à faire. Que ne serait-on pas capable d’inventer pour cette dernière raison ? Il faut dire que « les Réceptuaires énumèrent tant de maux auxquels la rue remédierait que l’on ne voit guère quelle maladie échapperait à son action » (4). Et pour sceller cette importance dans le marbre, on n’hésite pas à proclamer – à l’image de l’adage salernitain – que qui a de la rue dans son jardin, ne se prend pas pour un moins que rien. Mais c’est un peu oublier la vision poétique de la rue que Strabo nous présente, en de beaux termes choisis, bien plus joliment que l’école de Salerne : « Dans ce taillis ombrageux, voyez ici la tache viride de la rue, petite forêt céruléenne » (5). Mais le moine poète se laisse embarquer par la légende, et nous assure que cette plante au parfum âpre « combat les poisons insidieux, chassant les troubles toxiques des fibres qu’ils ont pénétrées » (6). Où l’on voit l’antidote pointer de nouveau le bout de son nez. Pas plus que l’Antiquité, le Moyen-Âge n’en démord pas. Selon le Grand Albert, la rue serait l’antidote de l’aconit et du coloquinte, mais aussi des piqûres de serpents et de scorpions, de la morsure des chiens enragés (bon, ça rappelle un peu Pline et consorts tout de même !), alors qu’Hildegarde de Bingen la recommande comme remède contre les empoisonnements (par exemple, elle serait un antidote à « l’odeur » de la bryone). Au XVII ème siècle, bien qu’on ne soit plus au Moyen-Âge, Nicolas Lémery ne fera pas mieux : « Les rues sont incisives, atténuantes, discussives (id est : permettant de dissiper les humeurs), propres pour résister aux venins, pour fortifier le cerveau, pour exciter les mois aux femmes, pour abattre les vapeurs, pour la colique venteuse, pour les morsures des chiens enragés et des serpents ». Bon. Même Jean Valnet, au XX ème siècle, relate ce fait dans son tome Phytothérapie !
La propension de la rue à lutter contre les maladies contagieuses semble être, elle aussi, quelque peu usurpée. Si le Grand Albert fait d’elle un répulsif contre les puces, dans le Petit Albert, l’on trouve la recette d’un baume contre la peste à base de rue. En effet, « la rhue n’a-t-elle pas réussi, lors de la grande peste de 1666, à préserver tout un quartier de Londres ? », interroge Alain Corbin (7). De même, qui ne se souvient pas de ces sachets et petites boîtes contenant diverses épices et plantes aromatiques (la rue incluse), dont l’usage régulier permettait à son porteur de s’affranchir du souffle malodorant de la peste ? Dans le même sens, Charles de l’Orme (1584-1678), médecin des rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, « ne sortait jamais, en temps d’épidémie, sans garder dans sa bouche une gousse d’ail, dans ses oreilles de l’encens, et dans chaque main un brin de rue » (8). Or, de la peste à la puce, il n’y a qu’un saut, et un transporteur, le rat (il est depuis lors attesté que l’odeur de la rue fait fuir cet animal ; il y aurait donc un peu de vrai dans les vertus « anti-épidémiques » de la rue). Mais, déjà que ses qualités comme antidote face à tous les poisons et venins sont très surfaites, l’on a fini par se rendre compte (bien qu’un peu tard, au XIX ème siècle, où la peste sévit toujours), des décevantes capacités de cette plante à endiguer ce sinistre fléau. Si la rue ne guérit pas la peste, son puissant parfum fut, semble-t-il, un obstacle à l’invasion, faisant en sorte de mettre en déroute les rats et les puces véhiculées par ces mêmes rats, et donc d’éloigner, à la manière du joueur de flûte de Hamelin, le vecteur pestilentiel.
Répulsive face à la vermine en général (terme aussi peu précis que peut l’être celui de microbe), sa présence au sein du vinaigre des quatre voleurs (dont l’histoire nous apprend que les prouesses se situent très justement en temps de peste), a sans doute favorisé l’accroissement de la réputation de la rue face aux maladies contagieuses. Mais répulsive ne veut pas dire curative : par exemple, jouant le même rôle que la tanaisie, on en peut placer des tiges fraîches dans la niche d’un chien pour en éloigner les hôtes indélicats qui l’accablent. On est donc ici bien loin de ces fables qui voulurent que la rue pouvait également venir à bout de la rage et de la lèpre. On aurait aimé, je pense. Mais non. Vœu pieux.
Voyons maintenant l’implication de la rue dans un troisième grand volet, c’est-à-dire son rôle sur la sphère génitale qui n’est pas, lui non plus, dénué de toute contradiction. Cela nous amènera à nous poser au moins deux grandes questions : la rue est-elle, oui ou non, aphrodisiaque ? La rue est-elle une plante abortive ? Bien qu’on ait affaire à des avis très différents d’un siècle à l’autre, on remarque une affinité certaine de la rue avec la femme, tout d’abord de par ses propriétés emménagogues : il est indubitable, qu’à des doses thérapeutiques normales, la rue favorise les fonctions cataméniales. Avec Macer Floridus, et avant lui Serenus Sammonicus, qui lui voient jouer un important rôle lors de l’accouchement, on pourrait presque affirmer que la rue est l’une de ces autres plantes de la femme, venant frayer dans les mêmes jardins d’herbes que l’absinthe et l’armoise. La féminité de la rue est consolidée par le fait que, autrefois, dans certaines campagnes, les femmes s’appliquaient une bouillie de feuilles de rue fraîche sous les aisselles, ce qui avait pour but, non pas de stopper la lactation, mais, par l’odeur ainsi propagée, de forcer les enfants au sevrage. Une plante présente à presque tous les âges de la vie d’une femme, que demander de plus, surtout lorsqu’on est désargentée, qu’on habite à la campagne, et que le médecin est denrée rare ? Cette rue, « qu’il faut se garder d’oublier », conseillait le poète latin Martial, s’invitait déjà dans les jeux amoureux des Romains, une signature, qu’on a voulu évidente, tenant dans le fait que d’aucuns ont soutenu que l’odeur fétide de la rue leur évoquait celle du sperme. C’est ce sur quoi se prononce le Tacuinum sanitatis – un manuel aussi populaire en son temps que plus tard l’almanach Vermot ; c’est tout dire ! –, qui affirme que la rue « augmente la quantité de sperme et favorise le coït », alors qu’Hildegarde voit en la rue un remède à l’éjaculation défaillante. Ce que contredit l’école de Salerne pour laquelle la rue ne serait profitable qu’à la femme, éteignant les ardeurs érotiques de l’homme, en particulier de l’homme d’église qu’elle permet d’affranchir d’un prurit amoureux. Il n’y a donc nul besoin de s’étonner de sa présence dans les jardins de curé et ceux des monastères, comme l’observait Jérôme Bock en 1551 : « Tous les moines et religieux qui veulent se garder chastes et conserver leur pureté doivent toujours utiliser la rue dans leurs aliments et leurs boissons ». Dioscoride, déjà, considérait la rue comme anaphrodisiaque, de même que Jean-Baptiste Porta qui conseillait d’en manger avec du camphre afin de rafraîchir le désir de luxure et de se soustraire à l’influence magique des lacs d’amour. L’été dernier, à travers l’article portant sur la déesse Aphrodite, la question de trancher sur les supposées propriétés aphrodisiaques de la rue s’était déjà présentée à moi. Six mois plus, je penche davantage sur sa capacité anaphrodisiaque, quand bien même l’on peut voir en elle un autre moyen d’être bien raide. Haem ^.^
Aphrodite ayant déserté, envisageons maintenant de donner quelques éléments de réponse à la seconde de nos questions. Si l’on se contente de faire comme certains, c’est-à-dire de ne s’en référer qu’au seul dictionnaire, comme s’il s’agissait d’un dieu tout puissant et unique, l’on apprendrait ceci : « La rue ne possède pas de propriétés abortives. L’avortement, lorsqu’il se produit après son absorption, est une conséquence banale de l’intoxication, qui peut être mortelle » (9). Si la mère meurt systématiquement avec l’enfant qu’elle porte, l’on ne peut, en ce cas-ci, dire que la rue est abortive, l’avortement ne consistant pas en cela. Mais il fut activement recherché (de même qu’aujourd’hui au reste). Que court le bruit que la rue permettrait de se délester d’un fardeau par trop encombrant, et hop ! L’on sait qu’un seul cas ne peut être réduit à l’envergure d’une loi intangible. C’est pourquoi nous allons le prendre avec des pincettes. Sous le règne de l’empereur romain Domitien (Ier siècle après J.-C.), Julia, fille de Titus, illégitimement enceinte, fut forcée par l’empereur à recourir à la rue dont l’absorption lui fut fatale. Nul doute que, contrairement à ce que prévoyait Cazin, l’on n’a pas, avec beaucoup d’importance, pris en compte l’état de la personne à laquelle devait s’appliquer la médication à base de rue. Signalé comme tel par Dioscoride, l’usage abortif (et/ou mortel) de la rue était monnaie courante chez les Romains de l’Antiquité. Abortive, elle l’était aussi pour des auteurs plus tardifs comme Jean-Baptiste Porta, Desbois de Rochefort, Cazin, Botan, etc. Cette plante est donnée comme exemple de sa force par une expérience relatée par Cazin, qui confie le cas d’une jeune femme ayant employé la rue, laquelle détermina, in fine, métrorragie et violentes douleurs utérines. Après avoir signalé que la jeune femme a réussi à s’extirper d’une situation aussi morbide, Cazin vient à conclure ainsi : « Je suis convaincu que si l’hémorragie n’avait pas eu lieu, l’inflammation de l’utérus eût été la funeste conséquence de l’ingestion de la rue » (10).
Afin de minimiser l’usage de ses supposés pouvoirs abortifs, plusieurs espèces de légendes circulèrent, comme celle qui prétendait que les prostituées et les femmes ayant leurs règles devaient se garder d’approcher la rue, au risque de la faire dépérir (et donc de la rendre inopérante si jamais on en voulait faire un usage « coupable »). Tout au contraire, l’on assurait que toute femme enceinte enjambant un pied de rue, pissant dessus ou le frôlant tout simplement de ses vêtements, finirait par avorter. Lors de l’installation du jardin botanique au cœur du jardin des plantes à Paris, « les jardiniers durent mettre dans une solide cage grillagée la rue, pour la soustraire à la convoitise des prostituées désespérées » (11), dont une grossesse soudaine constituait la mise au chômage de leur gagne-pain. Dans certaines régions, seuls les curés délivraient cette plante (comme aujourd’hui son huile essentielle par un pharmacien, ordonnance à l’appui). Ailleurs, à force de « jeter l’opprobre sur les filles mères, l’exaltation populaire a contraint de nombreuses femmes à se tourner vers des remèdes dont seule l’extrême toxicité apparaissait comme libératrice » (12). Cela explique pourquoi elle était vendue sous le manteau, et qu’il fallait se cacher de son emploi, comme cela était, il n’y a pas si longtemps, le cas dans l’Ouest de la France (Bretagne, Vendée, Poitou-Charentes).
Remède brutal, à tous le moins. D’ailleurs, le nom latin de la rue y est inscrit : b-ruta-l. La rue passe alors, d’après une signature psychologique et affective, comme la plante remède des femmes brutalisées. En cela, je me suis souvenu juste à temps de ce que consignait le docteur Bernard Vial il y a quelques années dans un petit livre, au sujet de cette plante : « Chez la femme adulte […], une déception amoureuse profonde suivie d’un retrait et d’une grande méfiance vis-à-vis de la sexualité : craint sa propre capacité à s’illusionner à nouveau. Son dévouement n’a pas été payé de retour, s’en sent trahie, mise sur la touche, bien qu’elle ait toujours assuré les devoirs de son statut d’épouse, de compagne. Une image de soi dévalorisée et un sentiment de perdition […]. Sentiment d’usure et révolte contre cette mise au placard qu’elle subit comme la pire des injures, après des années de bons et loyaux services » (13). Des femmes-rue « à la rue », vous en connaissez sans doute au moins une dans votre entourage. Si Hildegarde conseillait la rue pour lutter contre la mélancolie et « pour réconforter le cœur et retrouver la joie », il devait y avoir là une excellente raison.
Outre cela, elle aiguise l’esprit et fortifie le cerveau, elle est bonne pour l’estomac et les intestins (dysenterie, inflammations), abat les vapeurs (la fièvre) et s’oppose à de nombreuses douleurs (goutteuses, auriculaires, pulmonaires, hépatiques, rénales, musculaires, lombaires, névralgiques, articulaires, etc.). Ensuite, n’omettons pas de mentionner une propriété que la rue partage avec l’absinthe et la tanaisie entre autres : elle chasse les vers, tant intestinaux que cutanés. Pour finir, elle était encore usitée dans les cas qui suivent : saignement de nez, herpès, ulcères, « feu sacré »…, le tout accompagné selon les cas de miel, vinaigre, vin, beurre, huile, huile rosât, à travers des modes d’emploi divers et très variés dont la fomentation et la décoction ne sont que les parties émergées de l’iceberg. Ah oui, et encore ceci : « Le vinaigre imprégné de rue a aussi une vertu qui agit favorablement sur le cerveau » (14), « la frénésie et les embarras de tête ». On va s’arrêter là, au risque de la voir exploser !… C’est qu’il faut y voir clair pour allonger le reste : voilà qui tombe merveilleusement bien : la rue possède (rhooo, encore ?!!!) cette autre particularité d’être un remède oculaire depuis l’Antiquité (pour Dioscoride, et même avant : de plus anciens Grecs que lui, et les Égyptiens antiques, lui concédaient le pouvoir d’augmenter l’acuité visuelle). Au Moyen-Âge se dessine une unanimité qui relate et partage très largement ce fait (Macer Floridus, Hildegarde de Bingen, école de Salerne, Tacuinum sanitatis, etc.), ce qui, à première vue, peut surprendre, si l’on considère la phototoxicité réelle de cette plante. Mais il doit bien résider une part de vrai dans tout cela, puisque, afin de combattre la fatigue oculaire, elle fut même utilisée sous forme de collyre par Léonard de Vinci et Michel-Ange, qui étaient loin d’être des imbéciles. D’ailleurs, Jean-Baptiste Porta récapitule une recette de remède oculaire constituée de plantes qui, à tort ou à raison, furent considérées comme des ophtalmiques : le fenouil, la verveine, la chélidoine, l’euphraise casse-lunette et, bien sûr, la rue.
Puisque nous évoquons cet homme de la Renaissance qu’est Porta, c’est une bonne occasion de signaler qu’à son époque l’estime placée en la rue n’a en rien diminué, le succès de la plante étant encore largement assuré. Cependant, des contrastes se dessinent : tandis que Matthiole reste très bref à propos des propriétés de la rue (1554), Tabernaemontanus en fait l’apologie (1588, 1613). Remarquons que, dès le début du XVII ème siècle, la rue se trouve de plus en plus confinée à la pratique populaire, habitée des mêmes caractéristiques d’opposition qu’au sein de la médecine académique, c’est-à-dire : ici, c’est une panacée, là, une plante de mauvaise réputation. En 1600 environ, et ce depuis à peu près un siècle, la médecine reste encore fortement imbibée de pratiques magiques, les arts (plus ou moins) occultes ayant tendance à mordre sur cette marge-là. Et cela débute dès sa récolte, qui était, dès l’époque antique, l’opportunité d’observer des rituels très précis et méticuleux. Passer un délai d’une journée solaire entre la prise de possession de la rue et son extirpation était de rigueur. Ensuite, à l’aide d’un instrument façonné de noble matière (or, argent, ivoire), on dessinait un cercle tout autour de la plante. Enfin, les pousses de rue étaient cueillies entre le pouce et l’auriculaire de la main droite, et si l’on en devait trancher les tiges, Pline recommandait de ne pas user d’un outil en fer pour ce faire ; et si l’on souhaitait pleinement profiter des propriétés abortives de la rue, sa récolte devait nécessairement s’opérer en lune décroissante. De même, lorsqu’on semait de la rue, les pratiques n’étaient pas moins étranges : tout comme on le faisait du basilic et du cumin, il fallait insulter la plante afin de lui assurer une belle croissance. Cette étonnante manière de procéder s’expliquerait-elle par le fait que le mot insulter, d’un strict point de vue étymologique, signifie « sauter dessus » (du latin insultare) ? Peut-être que le fait de tasser la terre après le semis de graines de rue est à l’origine de cette procédure, qui sait ? Pour compléter ce portrait jardinier quelque peu saugrenu, Pline soutenait qu’une rue que l’on dérobe croît mieux, et qu’elle fait de même si on la blesse, selon Porta.
Comme à cette époque (fin Moyen-Âge/début Renaissance), on s’abreuve encore aux sources antiques, l’on retrouve la rue au sein de l’attirail magique des médecins, et cela aussi bien pour soigner des maux qu’on dit propres à l’intégrité physique, que ceux paraissant émaner d’une autre dimension. Dans le Piémont (Montferrato), on l’appelle erba alegra (= herbe d’allégresse), parce que, pense-t-on, elle est capable de chasser l’hypocondrie. En 1635, le médecin italien Pietro Piperno propose, dans un ouvrage au titre fort à propos – De magicis affectibus – un remède usant de rue contre l’épilepsie et le vertige. Selon lui, il convenait de suspendre de la rue à son cou, en prononçant une formule magique de renonciation au diable, tout en invoquant Jésus. Et c’est là qu’on voit, enfin, être désigné l’ennemi, ce qui n’est pas un sujet d’étonnement, connaissant la sulfureuse réputation de la rue. Mais encore faut-il savoir de quel côté se situe cette plante. Les quelques données suivantes vont permettre de s’en assurer. La rue avait vertu préservative : en Allemagne, on la plantait dans les jardins, près des habitations afin d’en éloigner les mauvais esprits et les sortilèges. Dans les Abruzzes, c’était un talisman contre les sorcières, en Toscane contre le mauvais œil, à Venise, installée dans la maison, un porte-bonheur. Frotter les sols avec une décoction de rue ou en faire brûler les graines sur un charbon ardent permettait de purifier les lieux. Durant le XVI ème siècle, où elle était encore populaire et réputée, inquisiteurs et autres exorcistes se servaient de la rue comme d’un détecteur de « sorcières », ainsi que pour chasser les démons qui tourmentaient les possédés et la folie provoquée par des incantations magiques. Mais le chrétien considère aussi que, par son odeur, elle a quelque rapport, sinon accointance, avec le malin, chose que ne manque pas de souligner Joris-Karl Huysmans dans Là-bas (1891), lors de la description de la messe noire conduite par des satanistes : parmi les ingrédients végétaux qui brûlent dans une cassolette, l’on trouve de la rue parce qu’elle possède un parfum qui plaît à leur maître, expliquent-ils.
Aux XVIII ème et XIX ème siècles, malgré la pugnacité de certains de ses plus ardents défenseurs, comme l’abbé Sébastien Kneipp, la rue amorce un lent déclin qui se solde aujourd’hui par une négligence quasi complète, ce qu’explique la prise en compte de la dangerosité de son emploi, hormis dans le domaine homéopathique où la teinture-mère que l’on produit à partir des racines fraîches, demeure encore usitée, bien qu’ayant une portée d’action limitée. Son éviction de l’armoire à pharmacie dessine un mouvement similaire à ce qui se déroule côté cuisine, où elle est encore malgré tout présente dans quelques préparations comme assaisonnement des viandes, des sauces ou encore des omelettes, ainsi que pour parfumer la grappa, une eau-de-vie de marc produite essentiellement en Italie septentrionale, ainsi que dans le canton suisse du Tessin. Mais ces emplois sont beaucoup plus rares que durant le Moyen-Âge, période durant laquelle la rue représentait un condiment très employé, sans commune mesure avec ce qu’elle est aujourd’hui, de même que durant l’Antiquité où on la voit souvent présente dans les pages du De re coquinaria, et entrant, avec l’ail et d’autres herbes, dans la recette du moretum, préparation à base de fromage frais, d’huile et de vinaigre, très appréciée des Romains et dont une recette est consignée dans Le cachat.
Les modes se défont aussi sûrement qu’on tire sur le fil d’une écharpe qui se trouve ainsi détricotée. Le prestige et le crédit dont a joui autrefois la rue se sont parfaitement évaporés. Réduite à bien peu de chose, même la cage protectrice a disparu, comme j’ai pu le voir au jardin botanique du parc de la Tête d’Or de Lyon, où le feuillage de la rue, inconnu de beaucoup, ne suscite absolument plus aucune méfiance. La magie n’opère plus. Pourtant, et nous l’avons largement souligné, la magie est un fil qui traverse une bonne part de l’histoire de la rue. La pensée magique s’est appliquée aux épidémies, aux venins et poisons de toutes sortes, aux animaux qui les transportent et les inoculent. La rue a été investie d’une charge magique qui a amplement suffit à faire d’elle matière à panacée (au sens très large du terme). Même si nous avons vu que cette réputation est très surfaite, en définitive, ne vaut-il mieux pas placer ses espoirs, pétris de foi et de croyance, en l’image d’une plante qui incarne cette puissance magique, plutôt que d’adresser ses vœux auprès du néant ?

Plante à la désagréable odeur, d’où son qualificatif de fétide (graveolens = « à odeur lourde, pesante »), la rue est un petit sous-arbrisseau vivace et semper virens, dont on sera surpris d’apprendre qu’il a prêté son nom à la famille qu’il représente, c’est-à-dire les Rutacées, comptant parmi ses membres des arbustes aux fleurs et fruits suavement parfumés : citronnier, bergamotier et oranger, entre autres.
Sa forte racine fibreuse et abondamment radiculée porte des tiges droites, rigides et cylindracées, faisant atteindre à la plante la hauteur maximale d’un mètre. Ses feuilles alternes et trilobées sont suffisamment épaisses pour paraître charnues. Bleuâtres à glauques, si on les regarde d’assez près, on voit leur surface criblée de glandes contenant une essence aromatique. Au plus tôt en mai, la rue se pare de corymbes terminaux de fleurs jaune verdâtre dont les quatre (ou parfois cinq) pétales sont dentés et frangés, formant à terme, en septembre-octobre, des fruits verts couverts, de même que l’épicarpe d’un citron, de glandes à essence.
Dans son état naturel, on trouve la rue en Italie méridionale et dans la péninsule balkanique. Cela explique son appréciation des terrains secs et arides tels qu’on les trouve dans le bassin méditerranéen (15), les rocailles et rochers ensoleillés, les falaises calcaires et thermophiles, les friches et garrigues, le pied des vieux murs de pierres sèches.

La rue fétide en phytothérapie

On a dit la rue odorante et certains se sont offusqués, rétorquant qu’il eut mieux valu utiliser l’adjectif puante. Mais ce qui est odorant n’est pas forcément aromatique, ni suave parfum, n’est-ce pas ? Odorant : qui possède une odeur (« bonne » comme « mauvaise »). Point. Oui, la rue dégage une forte odeur désagréable, et il n’est généralement pas besoin de savoir ce que veulent dire les mots fétide et vireuse pour opérer, à son approche, un net mouvement de recul. Sa saveur, quand la plante est fraîche, se compose d’âcreté, d’amertume et de piquant. Ce parfum et cette saveur, la rue les doit en partie à une essence aromatique qui se loge dans presque toutes ses fractions (feuilles, fleurs), soit exactement celles que l’on distille à la vapeur d’eau en vue d’en obtenir une huile essentielle qui transpose en bonne partie l’odeur de la rue fraîche dans sa globalité, et beaucoup de son âcreté. Liquide, de couleur jaune verdâtre ou brunâtre, il lui arrive d’être aussi incolore. Pour marquer sa singularité, signalons que sous lumière fluorescente, cette huile apparaît bleu violacé, et qu’elle est plus hydrosoluble que bien des huiles essentielles. Un produit pas comme les autres, en somme, contenant à très grande majorité des cétones (90 %), dont de la méthyl-nonyl cétone (2-undécanone) et de la méthyl-heptyl cétone (2-nonanone), auxquelles on peut ajouter quelques monoterpènes (pinènes et limonène) et oxydes (1.8 cinéole), sans oublier, rutacée oblige, des furocoumarines comme le bergaptène.
Passé le cap aromatique, on remarque chez cette plante la présence d’un flavonoïde dont est riche le sarrasin (et le bouleau dans une mesure moindre), quand bien même son nom s’inspire de celui de la rue : il s’agit de la rutine. A cela, ajoutons des alcaloïdes quinoléiques (1 à 2 %, dont fagarine, arborinine, skimmianine…), de la résine, de la gomme, un principe amer, de l’albumine, de l’inuline, du tanin, de l’acide malique, de la chlorophylle, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Emménagogue, congestionne et stimule les fibres lisses de l’utérus
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Antispasmodique
  • Laxative
  • Antihémorragique, renforce la paroi des vaisseaux sanguins, abaisse la tension
  • Rubéfiante (irrite la peau et les muqueuses), détersive, vulnéraire
  • Vermifuge, antiparasitaire, insecticide, germicide, répulsive (vermine, serpents, rats, animaux domestiques)
  • Anti-épileptique (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée par atonie, dysménorrhée, oligoménorrhée, leucorrhée, hémorragie puerpérale
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, colique, flatulence, inertie intestinale, crampe d’estomac, tympanite, parasites intestinaux (ascarides vermiculaires)
  • Affections cutanées : blessure, contusion, ulcère sordide, ulcère atone, verrue, parasitose cutanée (poux, gale, teigne)
  • Affections bucco-dentaires : ulcération gingivale, ulcère scorbutique des gencives, engorgement gingival
  • Affections oculaires : yeux fatigués (paupières surtout), cernes (on s’adressera plus sûrement aux remèdes homéopathiques pour tout ce qui concerne les affections oculaires)
  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique chronique, ozène (affection nasale signalant une pleurésie dont les sécrétions ont comme pour particularité de posséder une odeur semblable à celle de la rue, c’est-à-dire fétide…)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : hypertension, palpitations
  • Engorgement glandulaire (en particulier des seins)
  • Sciatique, sclérose en plaque, paralysie de Bell
  • Vertige
  • Hystérie (?), convulsions (?), épilepsie (?), chorée (?), « mélancolie » (?)
  • Traumatologie et rhumatologie (voir en homéopathie, avec la teinture-mère tirée des racines fraîches)

Modes d’emploi

  • A destination d’un usage interne : on peut procéder à l’infusion (5 g de plante fraîche par litre d’eau, le double si elle est sèche) et à la décoction (bien que plus rarement). La poudre de feuilles peut aussi s’envisager per os.
  • Pour l’usage externe, il est possible de confectionner un macérât huileux de feuilles de rue fraîches ou bien une pommade à l’axonge. L’infusion sera concentrée (10 à 30 g par litre d’eau) et se destinera aux bains de bouche, lavements et autres fomentations. Enfin, la décoction, comptant de 30 à 350 g de plante fraîche par litre d’eau, représente le véritable arsenal contre la vermine, les poux, etc.
  • Anciennement, de nombreuses recettes eurent cours : signalons-en quelques-unes à la curiosité de nos lecteurs : l’alcoolat vulnéraire du Codex, la macération alcoolique de feuilles de rue édulcorée au sirop, le cataplasme composé de gousses d’ail, de feuilles de rue et de saindoux (nous ne sommes pas loin du moretum, là ^.^), enfin l’huile essentielle qu’on administrait généralement en interne par le biais d’une potion.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’on cueille les tiges feuillées bien garnies de la rue avant la floraison. Notons que la plante sauvage est plus active que celle qui est domestique.
  • Séchage : il est possible et ne diminue pas la qualité thérapeutique de la plante (contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là).
  • Toxicité : le caractère neurotoxique et potentiellement abortif des deux principales molécules contenues dans l’huile essentielle de rue fétide font d’elle un produit tout aussi virulent que ces autres huiles essentielles que sont l’absinthe, le thuya ou encore l’armoise vulgaire. C’est pourquoi on l’a aussi mise en cage : le JO n° 182 du 8 août 2007 place cette huile essentielle sous strict monopole pharmaceutique et en interdit donc la vente libre en France.
    La rue fraîche, prise en interne à des doses plus élevées que la moyenne, provoque de violents désordres : tuméfaction de la langue et du pharynx, inflammation gastro-intestinale (gastro-entérite, lésion intestinale), excitation suivie d’abattement profond, vertiges, tremblements, convulsions, affaiblissement du pouls et dépression cardiaque, refroidissement, douleurs articulaires (précisément dans toutes les articulations), polyurie, inflammation et hémorragie utérine, etc. De quoi dissuader quiconque souhaiterait lui voir jouer son rôle de « faiseuse d’anges », sauf si, bien entendu, l’on a affaire à celles qui connaissent la juste dose pour ce faire. Mais je crois que c’est du flan, un bon gros flan pour naïves désespérées, et dont on nous rabat les oreilles depuis des lustres, et qu’on trouve encore, dégoulinant, dans des bouquins bien récents qui amènent la chose sans discussion possible. Pourquoi vouloir encore et toujours demeurer dans l’erreur ? Mystère. Même la teinture-mère (préparée avec les sommités fleuries de la rue, et que l’on doit donc bien distinguer de celle provenant des racines), prise en interne à doses moyennes, détermine un cortège d’inconvénients que voici : idées noires, cauchemars sinon rêves pénibles, sensation de froid et de grelottement – n’a-t-on pas déjà l’impression d’avoir passé l’arme à gauche ? Que la camarde est à nos trousses ? Que Galien, impuissant à nous guérir, déclame une oraison funèbre à défaut d’ordonnance, à l’aplomb du trou qui nous accueille ? Et ça continue : migraine, vertige, affaiblissement de l’acuité visuelle, douleurs musculaires, étouffement, vomissements, diarrhée, polyurie, excitation génitale, etc. O joie ! A côté de ça, la phototoxicité de la rue passe pour de la petite bière : cependant, elle peut tout de même déterminer des dermatites après ingestion puis exposition au soleil. A l’état frais, par simple contact avec cette plante irritante et vésicante, des dermatites peuvent survenir. Cela remet donc très sérieusement en question le rôle de remède ophtalmique qu’on a voulu faire jouer à la rue fétide à travers les âges thérapeutiques, ce bénéfice se réduisant à la seule homéopathie (granules 5 CH pris par trio en plusieurs moments de la journée ; et encore cela ne concerne-t-il pas toutes les affections oculaires).
  • La rue fétide est cultivée comme plante ornementale et médicinale dans de nombreuses régions du monde, comme, par exemple, dans ce petit pays sud-américain, l’Équateur, où elle porte le nom de ruda de Castilla.
  • Autres espèces métropolitaines : la rue de Chalep (Ruta chalepensis), la rue de Corse (Ruta corsica), la rue à feuilles étroites (Ruta angustifolia).
    _______________
    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 88.
    2. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 65.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 840.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 847.
    5. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 22.
    6. Ibidem.
    7. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 100.
    8. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 38.
    9. Larousse médical illustré, p. 1078.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 840.
    11. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 168.
    12. Ibidem.
    13. Bernard Vial, Affectif et plantes d’Amazonie, p. 71.
    14. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 17.
    15. La culture de la rue depuis l’Antiquité gréco-romaine justifie le fait qu’on la trouve sur (presque) l’ensemble du pourtour de la mer Méditerranée : sa naturalisation y est déjà fort ancienne.

© Books of Dante – 2020

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