L’huile essentielle de laser de France (Laserpitium gallicum)

En France, l’on trouve quatre espèces de lasers, dont l’un se différencie très nettement des autres, parce qu’étant un laser des lieux humides : il s’agit du laser de Prusse (Laserpitium prutenicum), évoluant sur sols argilo-siliceux et marécageux essentiellement. Nous n’en parlerons pas davantage. Quant aux trois autres, leur cantonnement au quart sud-est de la France principalement, à haute altitude (jusqu’à 2000 m), fait qu’on peut plus facilement les ranger sous la même bannière (leur prédilection pour les sols de nature calcaire explique leur absence des Vosges et du Massif Central). Tous vivaces, ces lasers très aromatiques restent peu fréquents, préférant (surtout le laser de France et le sermontain, Laserpitium siler), les coteaux secs et la rocaille aride et ensoleillée, les éboulis fins et thermophiles, les marnes dont les pentes ne leur font pas peur, à proximité forestière des pins (surtout pour le laser de France), des chênes et des hêtres (pour le sermontain), tandis que le laser à larges feuilles (Laserpitium latifolium), s’il ne dénigre pas les pinèdes, les hêtraies et les chênaies, s’installe de préférence sur des terrains où la végétation basse est un peu plus dense, comme les prairies d’altitude composées de hautes herbes.

Le laser de France, avec ses 30 à 80 cm de hauteur à plein développement, est le plus petit des trois, suivi de peu par le sermontain, avec son bon mètre, puis le laser à larges feuilles, un véritable géant comptant bien deux mètres dans les cas les plus extrêmes. Ce qui en fait le plus robuste d’entre tous, bien qu’ils possèdent chacun une tige pleine et striée. A floraison, ces tiges sont surmontées d’ombelles fournies de très nombreux rayons (les lasers s’y connaissent, généralement, en rayons…) : 25 à 50, en moyenne, portant de petites fleurs blanches, parfois rosées (sermontain, laser de France), aux pétales échancrés (laser à larges feuilles), déployées au plus fort de l’été (juillet et août), donnant d’assez gros akènes ovoïdes, à quatre ailes planes ou ondulées (les semences du laser à larges feuilles étant doubles, elles portent dont huit ailettes). Quant aux feuilles, inférieures composées, supérieures sessiles, c’est à leur examen précis que l’on peut reconnaître ces lasers et les distinguer les uns des autres :

  • Laser de France : feuilles basales luisantes au-dessus, quatre à cinq fois découpées en segments épais ;
  • Laser à larges feuilles : feuilles basales très grandes longuement pétiolées, à larges folioles arrondies ou ovales, dentelées en forme de dents de scie ;
  • Sermontain : feuilles basales découpées en folioles elliptiques très nombreuses, de texture épaisse, de couleur bleu vert glauque.

Les lasers en phyto-aromathérapie

Tout comme moi, Paul-Victor Fournier a fait intervenir pas moins de quatre lasers différents pour donner un peu de corps à la double page qu’il leur accorde, sans quoi je pense que c’est à bon droit qu’on serait mort de faim ou de ce que vous voulez, tant des informations faméliques ne peuvent rassasier un appétit comme le nôtre. N’est-ce pas ?
Parmi ces lasers, il y en a un qui semble avoir eu bonne presse un temps durant, même si Cazin signalait l’absence de toute étude quant à ses composants biochimiques. Ce laser, le laser à larges feuilles, de même que le sermontain, semblent jouir de propriétés assez analogues : on a signalé l’amertume et l’âcreté de leurs racines, laiteuses et aromatiques en ce qui concerne le laser à larges feuilles, et dont les semences, elles aussi très aromatiques, semblent se placer d’égal à égal avec celle du sermontain, succédané du carvi et du fenouil en haute altitude. Ces graines, au parfum anisé mâtiné de coriandre, dont la distillation permet d’obtenir, selon Fournier, une huile essentielle de couleur bleue, représente une chose suffisamment peu fréquente pour mériter d’être signalée. Ce laser, le sermontain, j’ignore si sa distillation, même locale, a encore cours. En revanche, il en est un dont on ignorait apparemment presque tout à la même époque, hormis quelques propriétés juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je veux parler ici de celui qu’en latin on appelle Laserpitium gallicum, le laser de France.
Au mois de juin dernier, alors que j’étais en train de préparer ma semaine de repos annuelle, je me suis rendu sur le site internet d’un cultivateur/récoltant/producteur d’huiles essentielles et d’hydrolats aromatiques, la Rivière des arômes à Rosans, dans les Hautes-Alpes. Chaque jeudi, durant les mois de juillet et d’août, les propriétaires, Jean-François et Dominique, organisent des sessions de découverte et d’échange auprès de l’alambic en plein fonctionnement. Jeudi 29 août, je suis à Rosans, je passe brièvement à l’office du tourisme (accueil charmant !) pour acquérir de plus précises informations quant à mon point de rendez-vous, que je découvre sans difficulté. Si je suis là, à la Rivière des arômes, c’est parce que je connais déjà un peu les produits de qualité qu’ils sont susceptibles d’élaborer : des huiles essentielles comme celles d’estragon, de mélèze, de cade, de lavande fine sauvage d’altitude, etc. (Je remercie d’ailleurs Pescalune pour la découverte ^^.) Lors de mon pré-repérage du mois de juin dernier, il en est ressorti quelque chose qu’on ne trouve pas chez tous les distillateurs de France et de Navarre, malgré son nom : l’huile essentielle de laser de France. Dominique, très à l’écoute, très agréable personne, après la démonstration de Jean-François, qui était en train de distiller des sommités fructifiées de carotte sauvage, me tend le flacon testeur de cette autre plante cousine de la carotte qu’est le laser. Je débouche le flacon, le porte à mon nez. Je hume durant une micro-seconde : un parfum de carotte évident monte dans mes narines, assaille mes cellules olfactives. J’y reviens, approche de nouveau le flacon, lui fait décrire un petit mouvement circulaire tout autour de mes narines. Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur, dissimulée sous celle de la carotte sauvage, que je perçois ? Elle est terreuse, mieux elle est crayeuse, et là, paf !, je percute : elle me fait penser à l’odeur de la marne grise mouillée après l’averse. Et cette odeur, je la connais bien, ayant arpenté très souvent les massifs marneux à la recherche de fossiles. C’est bien assez pour moi pour acquérir cette huile essentielle sur place (de même que quelques autres, bien entendu). Et, de toute façon, je me suis déplacé pour ça, entre autres. Bien m’en a pris, parce que l’huile essentielle de laser, qui m’en avait déjà offert pas mal par olfaction, s’est révélée être davantage merveilleuse dès lors qu’appliquée sur la peau. Après en avoir placé une goutte à la jointure du poignet gauche, j’ai procédé au massage radial habituel, puis après quelques frictions circulaires légères, j’ai porté mes deux poignets réunis auprès de mon nez, pour le cycle, lui aussi habituel, d’inspiration et d’expiration. Et de quoi est-ce que je m’aperçois à ce moment bref mais intense ? La concomitance du laser avec deux de ses cousines apiacées, la coriandre et le cumin. Je n’invente rien, c’est écrit dans mes notes : « parfum de carotte tout d’abord (au flacon), puis citronné, coriandré, cuminé sur la peau ».

Voici maintenant un aperçu plus précis de ce qui compose cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (86 %) dont : β-pinène (28 %), α-pinène (25,5 %), sabinène (17 %), β-myrcène (8 %), limonène (4 %) ;
  • Esters (9 %) dont : acétate de terpinyle (8 %) ;
  • Sesquiterpènes (1,3 %) ;
  • Monoterpénols (1 %) ;
  • Coumarines/furocoumarines (ombelliférone, oxypécédamine, iso-pécédamine) : traces

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, stimulante, positivante (probablement ?)
  • Sédative puissante du système nerveux, antidépressive, antispasmodique, sympatholytique
  • Diurétique, anti-inflammatoire urinaire
  • Anti-inflammatoire hépatique
  • Anti-inflammatoire cutanée, régénératrice cutanée et tissulaire, détersive
  • Stomachique
  • Emménagogue (?)
  • Anti-infectieuse (?)

Usages thérapeutiques

Il est fort dommage que la liste qui va maintenant suivre ne soit pas aussi fournie que celle qui précède…

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flatulence, douleur d’estomac, colique, etc.
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : artérite, capillarite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
  • Déprime marquée, dépression nerveuse
  • Affections cutanées : dermite, dermite sèche
  • Maux de dents

… et bien moins étendue que celle qui concernait, durant l’Antiquité, ce silphium aujourd’hui défunt, plante pour laquelle on peut fournir les éléments suivants.

A titre de comparaison, m’inspirant du seul Dioscoride (1), il m’est possible de brosser un portrait de cette plante que les Grecs appelaient silphion, les Latins laserpitium, les Italiens laserpitio, évoquant autant la racine, que cette substance que l’on nommait « laser ». De la première, dont Dioscoride avoue qu’elle est de difficile digestion et nuisible à la vessie, nous ne parlerons pas davantage, portant toute notre attention sur la résine qui s’écoule de la plante suite à l’incision que l’on pratique sur la tige à l’aide d’un instrument tranchant en fer. Ce laserpitium des Anciens se rapproche donc un peu de la férule gommeuse (Ferula gummosa) qui, en aromathérapie, porte communément le nom de galbanum, ou de cette autre férule plus connue sous le nom d’ase fétide (Ferula assa-fœtida), dont on extrait la résine de la seule racine, et avec laquelle le laserpitium pourrait avoir quelque analogie en ce sens que l’ase fétide était aussi surnommée l’aser puant, la contraction de l’article « l’ » et du nom « aser » ayant donné, à terme, le mot laser…
De la résine du silphion, Dioscoride indique qu’il est préférable d’opter pour celle de couleur rousse comme la myrrhe, étant la meilleure et pour cette raison, déjà falsifiée à l’époque. Elle entre, comme on s’y attend, dans une foule de préparations différentes, s’appliquant tant par voie externe qu’interne, comme emménagogue, expectorante (toux, enrouement), alexipharmaque parce qu’elle « résiste aux venins » (piqûres de scorpions, morsures des animaux enragés : le Petit Albert mentionne une chose identique sans savoir, apparemment, que la plante dont il est question n’existe plus depuis belle lurette). De même, sont justiciables de son emploi diverses affections cutanées (meurtrissures, scrofules, cals et poireaux, anthrax, gangrène, polype nasal, pelade, etc.). En plus de cela, le silphion se trouve être un remède aiguisant la vue (il en va de même d’une plante proche du laser et vantée par l’école de Salerne et dont on parle peu aujourd’hui, le séséli montagnard, Seseli montanum), réduisant les douleurs dentaires, désengorgeant les hydropiques, endiguant les états fébriles, etc. Ajoutons, pour finir, que le laserpitium était considéré comme un aromate de choix qui augmentait la saveur des viandes, et l’on aura presque l’impression d’avoir affaire à une panacée.
On constate aussi, si l’on met davantage son nez dans les sources, que si le mot laserpitium pose problème, il en va de même de silphium en ce sens qu’il désigne, lui aussi, plusieurs plantes diverses, habitude fort en vogue durant l’Antiquité gréco-romaine. Mais il semble exister une forme d’unanimité en ce qui concerne le silphium disparu des Anciens, plante « détruite par l’exploitation intensive qu’on en a faite », précise Fournier (2). Étant grandement en usage durant une période assez longue, les ressources en étant vraisemblablement limitées, le laser antique en est venu à être sophistiqué, comme toutes les substances et les produits dont la cherté, souvent dissuasive, incite certains à faire acte de fraude. Et, en effet, cette matière parfumée était fort onéreuse si l’on en croit ce que rapporte Émile Gilbert sur ce point : « Sous les premiers empereurs, la plante célèbre qui produisait cette substance était devenue extrêmement rare : on en présenta une à Néron, en grande cérémonie, et comme une chose fort curieuse ; Strabon et Pline disent que plus tard cette plante se trouva perdue, car les Barbares l’arrachaient et les tributaires de Rome l’enfouissaient sans doute pour donner plus de prix aux quelques pieds qu’ils conservaient » (3). C’est pourquoi, la gomme résine communément appelée laser, ayant tant de prix, ne peut être le laser qui nous occupe. Le silphion étant vendu – panacée oblige – au prix de l’or, il apparaît bien difficile d’y reconnaître Laserpitium gallicum ou même Laserpitium latifolium, car comment expliquer ce qui suit : « A Rome, on le conservait dans le trésor de l’État ; Jules César en fit vendre 1100 livres pour subvenir aux frais de la guerre civile » (4).
Adieu, donc, rêves de gloire… Parfois, pour éviter d’y passer, il est bon, voire même souhaitable, de se placer à l’abri de toute notoriété, ce qui est le cas du laser de France et de son anecdotique huile essentielle qui n’est pas moins précieuse.

Modes d’emploi

  • Voie orale diluée.
  • Voie cutanée diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Hormis alerter sur le caractère phototoxique de cette huile essentielle (coumarines et furocoumarines), il n’y a pas, pour le moment, autre chose à déclarer à son sujet.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 76.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 550.
    3. Émile Gilbert, Les plantes magiques et la sorcellerie, p. 134.
    4. Ibidem.

© Books of Dante – 2019

4 réflexions sur “L’huile essentielle de laser de France (Laserpitium gallicum)

  1. Juste aprés avoir lu cette page sur le laser, j’ai fait ma promenade quotidienne dans les chemins environnants; j’habite en Haute Loire; et que vois-je sur le bord du chemin? Une plante qui ressemble terriblement au fameux laser; pourtant il ne pousserait pas dans le massif central? Je doute,la feuille, la taille, la fleur, pas facile de reconnaître les plantes, et pourtant elles m’attirent et je suis en pleine crise olfactive, tentant de réaliser des parfums avec des mélanges d’HE et des teintures (de tout), persuadée aussi du pouvoir et des dimensions profondes autant que méconnues de l’olfaction. Bref cette plante un peu froissée dégage une odeur verte et poivrée avec une idée de coriandre..nous sommes en octobre et non en juillet; j’aimerais savoir qui elle est exactement, comment faire?Je ne peux joindre de photo..
    merci pour ce nouvel article et pour tous les autres !

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour, Je vous remercie de nous avoir fait découvrir le laser. Cette plante s’avère extrêmement intéressante.

    Nous serions intéressés à nous procurer l’huile essentielle de cette plante. Serait-il possible de nous fournir le nom du distilleur que vous mentionnez dans votre article?

    Nous sommes une entreprise québécoise spécialisée dans la vente d’huiles essentielles de qualité, associée à l’Institut d’aromathérapie scientifique. Nous nous approvisionnons partout dans le monde auprès de distilleurs indépendants respectueux de l’environnement.

    En terminant, je salue vos articles très fouillés, qui nous permettent de découvrir les plantes sous des angles aussi variés qu’inattendus.

    Annik Jutras, aromathérapeutehunzaroma.com

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