Les laitues : la cultivée (Lactuca sativa) et la vireuse (Lactuca virosa)

Laitue vireuse en fleurs.

Il est parfois dit que nos actuelles laitues – pommées, romaines, batavias – émanent de la laitue vireuse, enfin de ce qu’était cette plante à l’époque où sa transformation, accomplie en direction de la suavité, a eu lieu. Mais si l’on sait que l’évolution entre la laitue des origines et la laitue toute fraîche vendue aux halles s’est faite lentement, on n’est pas plus avancés sur la question de la patrie et de l’origine précises de la laitue cultivée, hormis qu’elles sont très obscures. Plutôt que d’y voir une descendante de Lactuca virosa, certains ont émis l’hypothèse qu’elle serait née de la laitue scariole (Lactuca serriola), voire même qu’il s’agirait là de la race cultivée d’une laitue sauvage de Sibérie (?). L’on sait cependant qu’en Égypte, il se cultivait une plante représentée de manière picturale sur certaines tombes datées de 2700 ans avant J.-C., ce qui fit dire que « les Égyptiens développèrent la culture de ces laitues qu’on appelle ‘romaines’ maintenant car les Romains adoptèrent les savoir-faire des Égyptiens dans ce type de laitue » (1). Pourquoi pas, bien que je trouve cela fort curieux. Vérifications s’imposent donc à moi. Cette figuration funéraire fut-elle à l’origine de ce qu’on disait et pensait à propos de la laitue en Grèce antique ? Par exemple, le poète athénien Euboulous (IV ème siècle avant J.-C.), dans l’une de ses comédies, Les impuissants, fait émettre à l’un de ses personnages un reproche envers sa femme qui lui sert de la laitue, considérée comme un « manger de cadavres ». Cette épouse avait-elle quelque intention malveillante à son endroit ? Déjà, deux siècles plus tôt, le philosophe grec de Samos, Pythagore, disait apprécier la laitue – herbe des philosophes, herbe des sages – car elle communique de « doux sentiments », c’est pourquoi il avouait se nourrir de laitue, plante des eunuques, dont Ibicus, philosophe pythagoricien, affirmait qu’elle provoquait l’impuissance et empêchait donc la génération, de même que, bien plus tard, Athénée de Naucratis (II ème – III ème siècle après J.-C.) fera, lui aussi, cette référence à l’eunuchion des pythagoriciens, soulignant, dans Les Deipnosophistes (= Le banquet des sophistes), la réputation emasculante et castratrice depuis longtemps établie de la laitue. C’est de cette lointaine époque que remonte la valeur présupposément anaphrodisiaque de la laitue, chose que, bien entendu, la médecine grecque de l’époque s’empressa de propager. Hippocrate la dit calmante, tandis que Théophraste en décrit quatre espèces là où Dioscoride n’en expose que deux : la laitue domestique (Thridax) et la laitue sauvage (Thridax agria, dans laquelle Fournier souhaite voir la Lactuca virosa. Si ce n’est pas elle, c’est probablement la Lactuca serriola). La première, la domestique, « est agréable, elle fait dormir, elle ramollit le corps et engendre une abondance de lait » (2). Est-ce à dire que c’est une plante galactogène ou bien une plante laiteuse (ce qui, dans un cas comme dans l’autre, en fait une plante de la Lune comme justement souligné par Anne Osmont) ? C’est possiblement au second point que cela fait allusion, puisque, un peu plus loin, quand Dioscoride aborde la laitue sauvage, il écrit que « le lait de la laitue sauvage se garde dans un vaisseau de terre, étant premièrement séché au soleil » (3). De son temps, si l’on connaissait déjà la thridace (dont le nom s’inspire de celui de ces deux plantes) obtenue par écrasement et broyage des tiges de laitues dans un mortier, l’on savait aussi faire grand cas du « lait » de lait-ue, ce latex qui s’écoule des tiges de ces plantes après qu’on les ait incisées, et qui, une fois coagulé et séché, prenait le nom de lactucarium. On pouvait le mêler à l’opium pour en mitiger l’action ou, pire, le sophistiquer. En attendant, les observations du médecin grec concordent avec ce que l’on peut dire des Lactuca sativa et virosa aujourd’hui, à savoir : la cultivée déconstipe, la sauvage, qui purge l’eau en dehors du corps, est hypnotique, analgésique et emménagogue. Toutes les deux ont en commun d’être anaphrodisiaques : la laitue sauvage « ôte les désirs de satisfaire aux plaisirs vénériens qui surviennent nuitamment, et amoindrit le pouvoir d’y prendre ses ébats » (4), tandis que la cultivée, contraire aux jeux d’amour, supprime les rêves à saveur érotique. Dommage, parce que toute seule, la laitue, c’est un peu fade quand même…
Bien que reconnues comme galactogènes, elles accompagnaient la femme durant la maternité, mais soustrayaient hommes et femmes aux attaques de Vénus, aux élans qui les poussent à procréer. Ou alors, dans des circonstances plus qu’étranges comme nous l’apprend la mythologie grecque : après l’épisode où Athéna naquit du cerveau de son père Zeus, son épouse Héra, bien résolue à se venger de son olympien de mari pour ce nouvel affront, enfanta sans son aide : elle mit au monde sa fille Hébé après avoir mangé une laitue, et en éprouva les vertus narcotiques en accouchant sans la moindre trace de douleur. Vous me direz, c’est curieux, vu ce que nous venons d’énoncer un peu plus haut sur les valeurs antigénésiques de la laitue, mais, que voulez-vous, aux dieux, tout est permis, ainsi qu’aux poètes qui en narrent les exploits…
Il existe un autre épisode mythologique à travers lequel la laitue est restée davantage célèbre, c’est (encore !) via cette relation « entretenue » entre Adonis et Aphrodite, déesse à laquelle il est préférable de ne pas faire avaler de salades, sans quoi on termine comme Myrrha, génitrice infortunée d’Adonis, dont Zeus départage le temps comme suit : un tiers passé auprès de Perséphone, un autre avec Aphrodite, enfin un dernier pour lui-même. Le négligeant, il l’accorde tout entier à Aphrodite, ce qui n’est pas sans courroucer la reine des Enfers. Aussi Aphrodite s’adonne-t-elle à Adonis, comptage de fleurettes auquel un événement violent et soudain va venir mettre un terme, en dépossédant Adonis de sa prime verdeur : un sanglier furieux vient embrocher le jeune éphèbe qui succombe à ses blessures, alors acculé dans un carré de laitues. Glamour, n’est-ce pas ? Selon les variantes du mythe, Aphrodite dissimule Adonis sous des feuilles de laitues : en les mangeant, le sanglier l’aurait, dit-on, blessé à mort. Ou bien : Aphrodite, après la charge mortelle, enterre Adonis dans un terrain planté de laitues. Mouais… Non, ces deux dernières variantes sont trop bancales, et n’y comprennent rien au mythe lui-même : ce sanglier qui déboule n’est pas autre chose qu’une figuration du dieu Arès (Mars chez les Romains), c’est-à-dire ni plus ni moins que l’amant d’Aphrodite (parfois son mari), et qui, à mon avis, n’entend pas de cette oreille le flirt qu’entretient sa belle avec ce freluquet d’Adonis, maintenant définitivement associé à la laitue, nourriture néfaste dont on usait durant les repas funéraires organisés en souvenir de sa mort.
En Grèce, l’on semait des laitues durant l’été, dans des pots ou des paniers que l’on disposait sur le toit des habitations. En forçant l’arrosage, les graines donnaient vert, puis les plantes grillaient au soleil. « Au bout de huit jours, lors de la période périlleuse où le Soleil se rapproche de la Terre à l’apparition de Sirius, l’astre caniculaire, les 20, 23 ou 27 juillet, on jetait à la mer ou dans les sources ces petits paniers, avec des statuettes d’Adonis mort » (5). Selon Frazer, ce type de cérémonie avait pour but de faire lever le grain, ce qui est parfaitement ridicule pour Marcel Détienne (et pour moi aussi, d’ailleurs) : par cette « anti-agriculture », « la verdure d’Adonis n’est le gage d’aucune récolte » (6). Adonis, parfaite figuration du coup d’épée dans l’eau, « représente une parodie de la culture » (7). Adonis, en vérité, n’est qu’un blanc-bec, un boute-en-train, dont Arès vient éteindre les passions qui l’animent et surtout celles qu’il suscite, passions qui sont autant de feux de paille, et dont la signature la plus évidente, contrariant jusqu’à la divine Kypris elle-même, est que le sanglier l’envoie bouler dans un carré où pousse cette laitue, qui mérite on ne peut mieux le statut de plante de Mars, calmante des passions. Adonis, émasculé, donc (8). De toutes les façons, dans la laitue, il n’y a rien de viril : cette caractéristique s’exprime de manière très claire avec ce qu’on rapporte de Dioclétien (244-310) : après que cet empereur et homme d’armes romain se soit souillé les mains de sang à bien des reprises, il se retira à la campagne pour s’adonner au jardinage et y soigner ses laitues (ses choux, ses melons, etc.). Cela signifie que lorsque la force martienne et guerrière s’est dissipée en l’être, il est inutile de lutter contre le délitement et la déliquescence des sens. Il n’est qu’à regarder une laitue en fin de vie pour comprendre que Dioclétien ne retournerait jamais au combat.
Du côté des Romains, l’on se préoccupe moins de sanglier que de laitues. D’après les témoignages de Pline et de Columelle, il y a 2000 ans, les Romains s’exerçaient déjà à la culture des laitues, dont ils multipliaient les variétés destinées à l’alimentation : les jeunes laitues étaient mangées crues, les plus mûres une fois cuites, après avoir été aromatisées d’huile, de vinaigre et de diverses herbes condimentaires. Elle était tout d’abord servie en fin de repas parce qu’on l’imaginait être une sorte d’antidote face à l’ivresse, puis comme hors-d’œuvre tel que signalé par Martial qui précise qu’elle peut aussi dégager, à l’aide de la mauve, le tractus intestinal à l’arrêt, rafraîchir les entrailles et donc préparer les estomacs aux orgies et libations. La laitue, repos de la bonne chère, comme souligné dans le Moretum : « Grataque nobilium requies lactuca ciborum » (= « la laitue qui repose agréablement des nobles mets. ») Du moins chez les élites et les têtes couronnées, comme sous l’empereur Domitien (51-96), par exemple.
Aliment, mais aussi médicament, c’est ainsi que la laitue n’est pas passée inaperçue chez les Romains, où l’on connaît et utilise le lactucarium (Galien, Columelle) comme calmant et antispasmodique, et plus généralement la laitue comme simple sédatif, hypnotique et somnifère, tel que repérée par Celse et utilisée par Columelle qui la voyait faire dormir les convalescents épuisés des suites d’une maladie, et Galien qui l’éprouva sur lui-même, en son grand âge, réglant ainsi les problèmes d’insomnie qui le menaçaient. Outre cela, il est deux « hauts faits » que j’ai remarqués au sujet de l’histoire conjointe de la laitue et des Romains. Le premier, le plus ancien, concerne l’empereur Auguste (Ier siècle avant J.-C.) : sous son règne, « le médecin [Antonius] Musa, qui appartenait à la secte des éclectiques et des philosophes pythagoriciens, avait guéri l’empereur lui-même d’une maladie grave [nda : du foie ; on parle aussi de « mélancolie »], après avoir fait usage de la laitue, ordonnée en médicament » (9). Il apparaît que la laitue était une de ces plantes « employées comme plantes pharmaceutiques, apportant à l’esprit une tranquillité capable d’engendrer la patience pour calmer les souffrances qu’en tant que médicaments elles étaient capables de guérir » (10). Le second de ces hauts faits, un peu plus plus tardif, est rapporté par Pline, accordant au suc laiteux de la laitue des vertus particulières pour soigner la vue, car « les éperviers, en la grattant et en se mouillant les yeux de son suc, s’éclaircissent la vue quand ils la sentent s’obscurcir » (11), un aspect que reprend, un peu différemment, le Pseudo-Apulée : « On dit que quand l’aigle vole dans les hauteurs, c’est qu’il a mangé de la laitue sauvage pour voir l’Univers ». La laitue est un remède ophtalmique, aigle et épervier des rapaces à la vue perçante, l’association est facile à comprendre. Mais cette plante avait aussi la réputation de diminuer la vue de ceux qui en consommaient exagérément, comme le rapporte Dioscoride.

Au Moyen-Âge, la nature froide et très humide de la laitue ne fait pas de doute : par exemple, Odon de Meung, alias Macer Floridus, la croyait capable de dissiper les inflammations, tandis que pour Hildegarde de Bingen, cette plante froide s’avérait parfaite pour lutter contre les fièvres, alors que Platine de Crémone (1421-1481) voyait en la roquette un correctif de la réfrigérante laitue. Lorsqu’on est un religieux, on n’aborde pas cette crucifère qu’est la roquette sans quelque appréhension, car entre elle et l’ecclésiastique, il existe une opposition très nette qui amenait Hildegarde à préconiser la douceur de la laitue qui calmait le « tempérament », bannissant la roquette « soupçonnée » de le réveiller (12). C’est tout simple : la roquette passe pour aphrodisiaque, la laitue pour le contraire. La laitue incitait donc à la chasteté parce que dans un monastère, une abbaye, un couvent, on n’imaginait pas même la culture de la roquette, alors sa consommation !… Généralement, c’est ce qu’on retient : cependant, si la roquette est susceptible d’engager le moine le plus vertueux dans la débauche la plus crasse, il semblerait que la laitue fasse de même auprès de religieuses : si l’on en mange, on est possédée sur le champ ! D’ailleurs, au XIII ème siècle, Jacques de Voragine consignait dans La légende dorée l’existence d’un démon apparaissant au milieu des feuilles d’une laitue. Peut-on y voir comme le filigrane d’une ancienne relation entre la « salade » et la prostitution ? La laitue serait donc de nature démoniaque, spécifiquement pour les religieuses… C’est fort étonnant, sachant la qualité des hommes d’église qui ont devisé au sujet de la laitue dont ils ont eux-mêmes privilégié le développement et la propagation en France. Pour la première fois, Pierre de Crescens (1233-1320) signale la présence de la laitue dite romaine sur le sol français dans son Traité d’agriculture qui remonte tout de même au XIII ème siècle. Puis, elle covoitura avec les Papes jusqu’en Avignon, où elle fut cultivée par les jardiniers du Comtat Venaissin, avant d’être transmise à Paris au siècle suivant par le chambellan des rois Charles V et Charles VI, Bureau de la Rivière. Au passage, Albert le Grand s’accorde à la qualifier d’anaphrodisiaque, tandis que le moine franciscain Barthélemy l’Anglais professe à son endroit que « la semence de toute la laitue ôte l’imagination de luxure en dormant et ne souffre point de voir le corps tomber en disgrâce ». (Preuve qu’il devait s’en passer de belles dans les institutions religieuses à cette époque : s’il n’y a pas de poison, nul besoin d’antidote, n’est-ce pas ?)
Souvent, en ces temps médiévaux, on parle de laitue bien qu’on ne sache pas de quelle plante il s’agit : par exemple, à quoi peut bien ressembler la Lactuca de Macer Floridus ? A la laitue domestique d’Hildegarde (Lactuca, dans le texte), ou à cette autre encore qu’elle présente, la laitue dite sauvage, Lactuca agrestis (dans laquelle on peut, peut-être, reconnaître la Thridax agria des anciens Grecs) ?
De la domestique, que l’on devine cultivée, Hildegarde indique qu’elle est comestible, mais trop froide pour être consommée sans assaisonnement. Ce n’est que bien apprêtées que ces laitues « réconfortent le cerveau et assurent une bonne digestion » (13), alors que la seconde, parce que nuisible et vénéneuse, est, de fait, parfaitement inutile. D’autres recettaires sont plus prolixes qu’Hildegarde (qui n’accorde à la laitue domestique qu’une valeur de remède des douleurs et abcès gingivaux) : la laitue est laxative et stomachique (affections gastriques, flux de ventre), diurétique (incontinence urinaire, lithiase), analgésique (brûlure), anesthésiante (14), galactogène (tiens donc !) et hypnotique : en ce sens, elle affaiblit l’insomnie et préserve des cauchemars, même si, selon l’Apomasaris apotelesmata (= Le Livre des Songes, qu’on doit à Achmet – IX ème siècle après J.-C.), une laitue vue en songe est l’annonce d’un malheur.
Bref, la laitue reste une herbe appréciée au Moyen-Âge, surtout si on la consomme cuite (et non crue, ça évite les « miasmes »). Elle fait une apparition dans Le Mesnagier de Paris (XIV ème siècle) dont l’auteur donne quelques conseils de jardinage : la laitue se sème et s’éclaircit. C’est là un bon indice de la propagation de cette plante, initiée quelques siècles plus tôt et perpétuée même au-delà du Moyen-Âge, puisque, même si en France on n’en connaît que quelques variétés aux environs de l’an 1500, Rabelais rapporte des semences de laitues napolitaines aux alentours de 1535, tandis que les pommées, bien après les romaines, ne foulent le sol français que quelques années plus tard, en 1543, tout en restant dans le giron ecclésiastique si l’on peut dire : Rabelais relate l’usage consistant à consommer la laitue à la fin du repas, habitude telle qu’elle était pratiquée en certains monastères, tandis que l’auteur du Quart Livre en recommande l’usage auprès de son ami et protecteur, l’évêque Geoffroy d’Estissac. C’est une pratique qui fut longtemps en usage, puisqu’on en rapportait la survivance dans les communes rurales des provinces du Nord, comme l’ancienne Morinie, au milieu du XIX ème siècle.

Une laitue romaine cultivée telle que figurée dans un ouvrage de Matthieu de Lobel datant de 1581.

Une laitue romaine cultivée à l’heure actuelle. Sa forme reste très proche de son aïeule.

Les propriétés anaphrodisiaques de la laitue restent particulièrement vives, même en ce premier siècle qui marque l’avènement d’une ère nouvelle. Par exemple, Levinus Lemnius (1505-1568) en « conseille l’usage ‘à ceux qui sont adonnés à la vie hors mariage et qui veulent garder leur chasteté’ » (15). Jean-Baptiste Porta, qui rapporte l’antique vertu qui consiste à manger la laitue en fin de repas afin de dissiper l’ivresse du mangeur, insiste lui aussi sur cette constante : c’est une plante utile « pour rafraîchir le désir de luxure » (16), car « la laitue aussi ôte la force du sperme chez ceux qui usent abondamment de cette plante » (17), ce qui mènera Matthieu de Lobel à conseiller l’abstention totale en matière de laitue afin de connaître enfin les joies de la paternité, ce à quoi Cazin répondra par l’ironie bien plus tard : « Les anciens croyaient que la laitue avait une propriété déprimante sur la puissance génératrice, et qu’elle était nuisible à la fécondité. Ce préjugé s’est répandu chez les peuples modernes et bien des gens se défient encore de la laitue comme du nénuphar. Il suffit, pour se rassurer à cet égard, de voir les villageois manger tous les soirs une ample salade de laitue, au milieu d’une nombreuse famille » (18). Mais qui te dit, mon cher Cazin, qu’on ne procédait pas ainsi, à un moment donné, pour arrêter la dite famille à cette borne du nombre, hum ? N’était-ce pas là encore un moyen de tuer, de nouveau, Adonis ?
On n’était déjà pas d’accord sur les vertus du lactucarium (inerte, médian, efficace), alors en ce qui concerne la laitue dans son entier…

Contrairement à la scariole, la laitue vireuse est bien moins présente en France, s’étendant essentiellement sur les zones côtières de la mer Méditerranée et de l’océan Atlantique, rarement par ailleurs. Pourtant, elle apprécie une multitude d’habitats : terres cultivées (labours, coupes de bois et vignes – rigolo, non ?), terres incultes (décombres, terrains vagues), bordures de chemins et de routes, lisières de bois, haies et clairières, bordures de rivières et de canaux, principalement sur des sols sablonneux et humides en suffisance.
Le long d’une tige creuse et blanchâtre, annuelle ou bisannuelle, atteignant selon les cas 120 à 200 cm de hauteur, l’on peut observer deux étages foliaires bien distincts : des feuilles inférieures, pétiolées et non lobées ; de supérieures oblongues à linéaires, portant de fines épines le long du revers de la nervure centrale. Au-dessus de ces grandes feuilles vernissées de vert, des panicules pyramidaux de capitules floraux composés de fleurons jaune pâle surmontent, de manière lâche et dégingandée, chaque plante, des mois de juillet à septembre.

Les laitues en phytothérapie

Considérant les laitues en phytothérapie, l’on conservera à l’esprit que :

  • la laitue cultivée est moins puissante que la laitue vireuse ;
  • la laitue vireuse utilisée en ce cas se cueille tout juste avant que les boutons floraux n’éclosent ;
  • la laitue cultivée faisant l’objet d’un usage thérapeutique n’est pas celle qu’on récolte, non montée, et dont on fait des salades, non : la laitue cultivée thérapeutique est, de même que sa sauvage cousine, une laitue montée prête à fleurir, ou mieux, quand elle est carrément en graines : elle serait alors à son summum thérapeutique (ce qui se peut comprendre avec aisance), mais certainement pas, tout au contraire, au sommet des salades gastronomiques et culinaires. La montée des graines, bien qu’elle fournisse des semences parfaitement mûres, expose des tiges dont l’état de fraîcheur dissuadera quiconque, primo de les manger, secundo de s’en servir dans une pratique thérapeutique. A moins qu’on n’y soit obligé, comme Lucius devenu âne dans Les Métamorphoses d’Apulée : « Pour mon maître et pour moi, c’était le même régime, identique, mais fort mince, consistant en vieilles laitues, d’un goût désagréable, montées en graine au point de ressembler à des balais, et que la pourriture avait rempli d’un jus amer et fangeux » (19).

Pour résumer, voici ce dont on se sert pour ces espèces de laitues :

  • Lactuca sativa : tige, feuilles, semences mûres, suc lactescent (latex) ;
  • Lactuca virosa : feuilles, semences mûres, latex (essentiellement).

Chez l’une et chez l’autre, le latex (d’odeur vireuse et désagréable, de saveur amère et âcre chez cette laitue bien nommée qu’est Lactuca virosa) faisait l’objet d’une récolte bien particulière : on incisait les tiges fleuries horizontalement et on recueillait promptement le suc qui s’en échappait. Une fois coagulé, ce latex était pétri en forme de pains de 30 à 50 g. D’aspect brunâtre et à cassure résineuse, il portait le nom de lactucarium (sans doute pour « sonner » comme opium, ce qui ne serait pas exactement un hasard, la laitue et le pavot somnifère entretenant plus que cet unique rapport). Outre le lactucarium obtenu par Hector Aubergier, pharmacien de Clermont-Ferrand, en cultivant la laitue dans la plaine de Limagne à partir de 1847, il y en eut beaucoup d’autres : lactucarium de Moselle, d’Écosse, d’Allemagne, de Russie, etc. De ces deux laitues, l’on tira aussi cette préparation entièrement tombée dans l’oubli et dont nous avons déjà parlée, la thridace, que, pour rappel, l’on obtenait en broyant au mortier les tiges de laitue. Mais les principes actifs étant, selon bien des auteurs, beaucoup trop dilués, cette thridace s’avéra en définitive assez fréquemment inactive.

En terme de principes, puisque nous les évoquons, l’on trouve dans nos deux laitues, bien des substances communes : des matières grasses, résineuses et pectiques, du caoutchouc, des acides (oxalique, malique, citrique, succinique, lactucique), de la cire, des lactones sesquiterpéniques (lactucine, lactucopicrine).
Comme l’on consomme la laitue cultivée comme aliment, ses feuilles ont fait l’objet d’analyses davantage poussées que celles de la laitue vireuse dont on s’est essentiellement préoccupé du lactucarium qu’elle produit. Après qu’on ait séparé de la laitue cultivée les presque 95 % d’eau qu’elle contient en moyenne, que lui reste-t-il ? Des matières hydrocarbonées (3 %) et azotées (1,3 %), peu de lipides (0,3 %) et environ 1 % de sels minéraux et d’oligo-éléments dont voici la longue liste : magnésium, silice, fer, calcium, iode, phosphore, manganèse, zinc, cuivre, sodium, chlore, cobalt, potassium, arsenic, etc. Niveau vitamines, dans la laitue cultivée, nous trouvons de la provitamine A, des vitamines B9, C (20), D et E.
Pour en finir là, notons la présence de flavonoïdes et de coumarines dans la laitue vireuse, de phytostérols, d’asparagine, d’albumine et de mannite dans la laitue cultivée.

Propriétés thérapeutiques

Laitue cultivée :

  • Apéritive, digestive, favorise le transit, laxative légère
  • Calmante, sédative, hypnotique légère, antispasmodique
  • Draineuse hépatique, dépurative, diurétique, hypoglycémiante
  • Rafraîchissante, émolliente
  • Reminéralisante
  • Décongestionnante et adoucissante cutanée (21)

Laitue vireuse :

  • Laxative légère, antiputride intestinale
  • Calmante, apaisante, sédative, hypnotique légère, soporifique, narcotique
  • Diurétique, diaphorétique
  • Analgésique
  • Antitussive
  • Détersive
  • Anaphrodisiaque

Usages thérapeutiques

Laitue cultivée :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, gastralgie, irritation et inflammation intestinale, dysenterie, névralgie intestinale
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, néphrite calculeuse, lithiase, rétention d’urine, goutte, arthrite, rhumatismes
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, asthme spasmodique, toux (convulsive, spasmodique), coqueluche, bronchite, grippe
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, inflammation hépatique et vésiculaire, congestion hépatique
  • Troubles du système nerveux : insomnie, névroses (hystérie, hypocondrie, dysménorrhée nerveuse), « mélancolie »
  • Affections ophtalmiques : ophtalmie, irritation et inflammation de la conjonctive
  • Affections cutanées : peaux sèches, fragiles, enflammées superficiellement, érysipèle, couperose
  • Déminéralisation, pléthore, hyperglycémie

Laitue vireuse :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, gastralgie, douleur gastrique, ulcère gastrique, inflammation chronique et douloureuse des intestins
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique hépatique, inflammation chronique et douloureuse du foie
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche, toux (sèche, nerveuse), asthme, asthme spasmodique, pleurésie, essoufflement, irritation de poitrine, catarrhe pulmonaire chronique, certains cas de phtisie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite albumineuse, goutte
  • Affections cutanées : acné, furoncle, panaris, abcès, brûlure
  • Engorgements et infiltrations liquidiennes : ascite, anasarque, œdème, hydropisie, engorgement des viscères abdominaux, pleurésie, hydrothorax
  • Troubles de la sphère gynécologique : vagotonie, règles douloureuses, dysménorrhée d’origine nerveuse, affections cancéreuses de l’utérus (cf. Cazin)
  • Troubles de la sphère génitale : excès libidineux, surexcitation sexuelle incontrôlable, éréthisme nerveux, spermatorrhée rebelle, priapisme de la blennorragie
  • Troubles du système nerveux : insomnie, insomnie rebelle, irritation et surexcitation nerveuse (chez l’enfant et l’adulte), anxiété, cauchemar, palpitations, psychasthénie
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Suc frais (sativa et virosa).
  • Lactucarium (sativa et virosa).
  • Sirop de lactucarium simple du Codex.
  • Extrait aqueux et hydro-alcoolique de lactucarium.
  • Décoction des feuilles et des tiges (sativa et virosa).
  • Décoction des semences (virosa).
  • Bouillon de laitue vireuse.
  • Bouillon d’herbes : cerfeuil, oseille, bette, mercuriale, ortie, laitue cultivée, laitue vireuse…
  • Eau distillée (sativa et virosa).
  • Teinture alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique (virosa).
  • Cataplasme de feuilles décoctées et appliquées chaudes (sativa).
  • Feuilles fraîches de laitue cultivée appliquées sous la plante des pieds : elles communiquent ainsi, paraît-il, un sommeil des plus agréables.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : bien qu’on ait pu le penser, le lactucarium n’est pas un succédané de l’opium, plutôt un rival, puisqu’on utilisait cette substance dans les cas où l’opium se voyait contre-indiqué, chez l’enfant et le vieillard fragile par exemple. De plus, il ne se comporte pas du tout comme lui, même s’il recherche les mêmes effets thérapeutiques. Les laitues, surtout la vireuse, sont des calmants non vénéneux dont la réputation d’innocuité est justifiée. Pour que cette dernière plante devienne dangereuse, il faudrait en ingérer de monumentales quantités (sous forme de lactucarium essentiellement). Ce fantasme s’exprime encore aujourd’hui, puisqu’en langue allemande, la laitue vireuse s’appelle toujours gift lattich (= « laitue poison », ce qui n’est pas un cadeau). A doses thérapeutiques idoines, cette laitue n’amène pas d’actions nocives sur l’appareil circulatoire et sur le tube digestif, n’occasionne ni inappétence ni constipation, ni troubles vasomoteurs. En revanche, comme pour toute plante, un abus provoque plusieurs désagréments : nausée, vomissement, colique, somnolence, engourdissement, vertige, maux de tête, mydriase, augmentation des battements du cœur et du rythme respiratoire.
    Notons, pour en terminer ici, qu’on a annoncé l’existence dans la laitue vireuse d’un principe analogue à l’hyoscyamine, alcaloïde présent dans la plupart des solanacées héroïques (jusquiame, datura stramoine, belladone), mais en si faibles quantités (0,001 %), et absent de la plante jeune et du lactucarium, qu’il n’y a pas – n’est-ce pas ? – lieu de s’inquiéter. Le diable ne se cache pas que dans la laitue, il se dissimule aussi, dit-on proverbialement, dans les détails, tant et si bien qu’il a pu jouer des tours à des observateurs attentifs qui ne dénichèrent, dans cette laitue, rien de bien suspect, quand bien même la laitue vireuse fut dite fétide, puante ou bien d’odeur papavéracée. La puanteur est parfois gage de toxicité, mais toujours, jamais.
  • La laitue, avec les semences de l’endive, de la chicorée et du pourpier, forment le groupe des quatre semences froides mineures.
  • Alimentation : on remarque quelques usages culinaires propres à la laitue vireuse. Ses feuilles, très jeunes, sont comestibles crues. Plus âgées, il importe de les cuire afin de leur faire perdre amertume et âcreté, parfois à deux eaux. Mais sur la question alimentaire, la palme revient bien évidemment à la laitue cultivée, obtenue précisément dans ce but et dont on connaît le rôle crucial en salade (seule ou en compagnie du pourpier, de la roquette, etc.), mais également en tant qu’ingrédient que la cuisson ne déprécie pas, indispensable « enveloppe » de coction du petit pois et de la carotte, comme cela se faisait déjà au Moyen-Âge, aux dires de Platine de Crémone. En cuisine, la laitue peut se farcir, mais aussi faire partie d’une farce, une fois hachée bien menue. Elle peut être braisé, préparée à l’anglaise ou au jus. Leclerc rapporte des recettes de purée et de potage à la laitue. Pourquoi pas ? Ne fait-on pas de même avec les choux, qu’on mange plus souvent cuits que crus ?
    La laitue cultivée se subdivise en trois unités :
    – la laitue pommée,
    – la laitue frisée (ou batavia),
    – la laitue romaine (ou chicon).
    Le travail des horticulteurs a mené à l’obtention de très nombreuses variétés de ces trois formes-là, aux coloris très riches et variés :
    – vert diaphane, vert pâle, vert clair, vert cendré, vert blond, blond doré, vert jaune, vert foncé ;
    – rouge, rouge vif, rouge pourpre, rouge lie-de-vin, rouge foncé, rouge moucheté de brique ;
    – brun, brun clair, bronze ;
    – panachés : vert teinté de rouge (de rouge pourpre, de rouge brun, de rouge brillant), vert teinté de rose, vert teinté de brun, vert teinté de bronze.
  • Autres espèces de laitues sauvages : la laitue vivace (L. perennis), la laitue à feuilles de saule (L. saligna), la laitue des murailles (L. muralis), la laitue brin-d’osier (L. viminea), la laitue de Chaix (L. quercina), etc.
    _______________
    1. Catalogue Terre de semences, 1999, p. 25.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 129.
    3. Ibidem, chapitre 130.
    4. Ibidem.
    5. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 232.
    6. Ibidem, p. 233.
    7. Ibidem.
    8. « Le jeune dieu immature et précoce, qui manquait de virilité, ‘à l’antipode du chasseur héroïque’, se signale par son impuissance à fructifier. En cette période de canicule, la nature et les liens du mariage étaient bouleversés dans les couples, et la fête d’Adonis, de caractère privé, était la fête des courtisanes et de leurs amants. En cela, elle offrait un contraste très net avec les Thesmophories, fête grecque de l’automne (novembre) réservée aux épouses légitimes, et placée sous le patronage de Déméter » (Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 233).
    9. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les âges : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 62.
    10. Ibidem, p. 47.
    11. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 249.
    12. En Grande-Bretagne, selon la croyance populaire, une jeune fille qui, le 24 mars, sème une ligne de cresson et une ligne de laitue, peut connaître le caractère de son futur mari : il sera doux et conciliant si la laitue pousse en premier, mais si c’est le cresson, il sera exigeant et parfois violent.
    13. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 60.
    14. Au Moyen-Âge, certains recettaires britanniques font mention de compositions anesthésiantes qui portent le curieux nom de dwale : en anglais, ce mot est synonymes de deadly nightshade, qui désigne la belladone. Ces compositions comprennent de nombreuses plantes telles que la jusquiame, la grande ciguë, le pavot somnifère et… la laitue. Ce type de recettes est un peu tombé en désuétude, parce que vu les ingrédients et les doses auxquels on les employait, c’est-à-dire massivement, parfois l’anesthésie était non seulement générale mais définitive.
    15. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 232.
    16. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 144.
    17. Ibidem.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 512-513.
    19. Apulée, L’âne d’or, p. 290.
    20. Dans la laitue cultivée, en moyenne, « on trouve […] 17,7 mg de vitamine C pour cent grammes de laitue fraîche. En trois jours la quantité de vitamine C tombe à 4 mg si on ne prend pas la précaution de maintenir les racines dans l’eau » (Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 309). Aujourd’hui, à l’heure où toutes les laitues sont coupées, cette prescription ne tient plus (à moins que vous ne soyez l’heureux propriétaire d’un potager où poussent des laitues). A ma connaissance, le seul moyen d’éviter à la vitamine C son évaporation, c’est de consommer le plus rapidement possible la laitue dont on ne sait pas toujours depuis combien de temps elle traîne sur l’étalage quand on l’achète… J’ai récemment vu quatre feuilles de chêne essoufflées dans une boutique bio ; pour reprendre Pierre Desproges, j’ai connu des topinambours à l’œil plus vif ! Le mieux serait donc de la cueillir soi-même et de la consommer immédiatement, ce qui n’est pas toujours si simple, il faut bien l’avouer. Et si jamais on ne la consomme pas aussi fraîche qu’elle l’exige, c’est-à-dire du jour, il faut donc lui faire subir, afin de sauver les meubles, la culbute au fond du saladier, à la condition que s’y trouvent vinaigre ou jus de citron, deux acides permettant la capture de cette fragile vitamine C. Ce que réprouvait (ou)vertement Henri Leclerc en son temps, voyant dans ce brassage énergique un crime de lèse-gastronomie.
    21. « On mélangeait autrefois son suc aux savons de toilette à l’usage des enfants et des peaux délicates » (Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 67).

© Books of Dante – 2019

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