La guirlande d’Aphrodite

Je crois que, au départ, ça n’est pas un Big Bang qui a eu lieu, bien plutôt un Big Hug : de l’eau. De l’amour en naquit, ou bien était-elle déjà là, cette Aphrodite, dont on dit que le vert chapel incarne le commencement de la vie. Eau tout d’abord débordante de tout, de vie, etc., qu’il fallut bien raisonner et arraisonner, canaliser, afin de la mener à bon port, et qu’elle se déverse, plus ou moins tumultueuse selon les saisons, dans un premier bassin où elle s’ébrouait en compagnie de turbulents gammares d’eau douce, puis dans un second où, défrangée de son écume, elle se calmait et s’assoupissait sans déranger le sommeil somnambulesque de bucoliques têtards…

Que j’admire l’opiniâtre patience de mes devanciers qui, après avoir repéré une source, ont cherché à l’exploiter, à en conduire le contenu vif et bouillonnant plusieurs centaines de mètres en contrebas, dans la combe, vers cette ferme qui, sans eau, se serait destinée à mourir. Les tuyaux qui se bouchent, ceux qui éclatent sous l’éclair mordant du gel hivernal, l’eau souterraine qui emprunte parfois une direction qu’aucune carte géographique ne peut recenser… Quel courage et quels tracas aussi cela dût être face aux mystères de l’eau. Et n’est-ce pas, justement, la vie qui veut rester en vie, qui agit ainsi ? Car sans eau, nous le savons, pas de vie. Et sans vie, pas d’amour. Et inversement. Cet amour serait alors une négation de la mort. Du moins un sursis qu’on s’accorde face à elle.

Il y a de cela maintenant bien des années, quand ma grand-mère, désireuse de m’inculquer quelques éléments d’autonomie, plaça une bonne brosse de chiendent dans mes mains, ainsi qu’un savon de Marseille si gros qu’il s’en échappait sans cesse, et qu’elle m’enjoignit de lessiver mes propres nippes dans le grand bassin destiné à cet effet, je ne savais pas alors que, bien plus tard, je serais de nouveau face à ce même bassin. De même que j’ignorais que, à défaut des miens, il me faudrait, un jour, me préoccuper des dessous de la déesse Aphrodite.

Dans La magie des plantes, Paul Sédir écrit que « pour que le règne végétal puisse se manifester sur une planète, il faut que celle-ci soit assez évoluée pour, après avoir cristallisé ses atomes de façon à former une terre solide, produise des eaux et une atmosphère, ainsi que l’indique le récit de Moyse. Alors une vague de vie nouvelle descend, qui est le véhicule de la première animation sur la planète ; elle est donc le symbole de la beauté, et voilà pourquoi le règne végétal correspond à Vénus […] La verdure des végétaux, c’est la mer verte d’où est sortie Aphrodite, fixée à la surface de la terre » (1). En effet, la déesse Aphrodite est attachée par bien des manières à bon nombre d’espèces végétales. Par exemple, la mythologie grecque nous explique que la rose serait née d’une blessure que la déesse se serait faite au pied (quelques gouttes de sang en perlèrent et, tout d’abord blanche, la fleur rougit de ce sang versé), et que le myrte fut le buisson qui lui permit de dissimuler sa nudité. Prenant conscience de la honte que lui suscitait son plus simple appareil, Aphrodite trouva refuge derrière un buisson de myrte qui devint dès lors l’un de ses nombreux attributs. Pour marquer davantage la relation de la déesse à certains végétaux, il est remarquable que dans bien des noms de plantes, on retrouve l’équivalence d’Aphrodite, à savoir la romaine Vénus. Ainsi peut-on croiser le sourcil de Vénus (= l’achillée millefeuille, Achillea millefolium), le nombril de Vénus (= l’ombilic, Umbilicus rupestris), les cheveux de Vénus (= le capillaire de Montpellier, Adiantum capillus-veneris), la cuvette de Vénus (= la cardère, Dipsacus sylvestris), la couronne de Vénus (= corona veneris, la menthe (2)), le sabot de Vénus (3), toutes plantes qu’on a considérées, pour une raison ou pour une autre, comme étant placées sous le patronage de la déesse.

Aphrodite suggère la beauté, tant à travers l’art (le chant et la danse) que l’amour. Elle inspire plaisir, joie, sensualité, grâce et volupté. C’est pourquoi on lui a souvent attribué des plantes produisant de savoureux fruits, blonds nectars plus doux encore que le vin : le pommier, le grenadier, le poirier, le cognassier, le figuier, l’abricotier, l’oranger, le fraisier… Outre la suavité de ces fruits, certains expliquent leur présence dans cette liste pour des raisons supplémentaires. La grenade, par exemple. En raison de ses très nombreuses graines, de la rotondité de sa forme et de la couleur de sa pulpe, elle a été associée à Aphrodite. C’est également le cas des plantes aux belles fleurs odorantes comme le lis blanc, la violette, la rose, l’iris, le narcisse, la jacinthe, l’asphodèle… Ce qui la caractérise donc, c’est ce qui sent bon, ce qui est doux et agréable olfactivement et gustativement (au passage, signalons la proximité étymologique entre le mot suave et l’affection amoureuse, suavis, en latin, se traduisant par « bien-aimée »). La bonne odeur, autant dire le parfum : Aphrodite est inconcevable sans cela, le parfum étant, pour la déesse, un puissant auxiliaire : cela explique pourquoi les recettaires astrologiques et magiques regorgent de matières parfumées (tant d’origine animale, minérale que végétale), dès lors qu’il est question d’honorer et de louer la déesse par le biais de prières, d’offrandes ou encore de libations. Par exemple, dans Henri Corneille Agrippa, on lit cette recette destinée à l’élaboration d’un parfum pour Vénus : « Il faut préparer un parfum avec de l’ambre, du bois d’aloès, des roses rouges, du corail rouge, et délayer le tout avec du sang de passereau ou du sang de colombe » (4). Dans cette préparation, le pouvoir du parfum est renforcé par la présence d’un animal-attribut d’Aphrodite, la colombe qui, avec la tourterelle, l’hirondelle et le cygne, est fréquemment cité (5). Cet oiseau était parfois élevé dans certains sanctuaires dédiés à la déesse, comme, par exemple, en Sicile, à Aphrodisias. Faire appel à toutes ces substances rouges (les roses, le corail, le sang), c’est aussi chercher à accroître la puissance du charme magique par le biais des couleurs. Si le jaune doré (les cheveux d’Aphrodite), le glauque, sorte de vert bleuté (ses yeux), et le rose (ses lèvres) sont couramment proposés comme couleurs vénusiennes, il reste que le rouge et le pourpre-sang d’Adonis sont indissociables de la déesse Aphrodite qui règne aussi sur les fluides vitaux dont le sang. Pour la meilleure réalisation du but, on n’hésitait donc pas à élaborer de véritables synergies dont les matières empruntent souvent aux trois règnes, c’est-à-dire toutes ces substances dans lesquelles, croit-on, est logé plus d’Aphrodite que nulle part ailleurs. C’est le cas des résines, parfumées de surcroît : le labdanum, issu du ciste, par exemple.

Cependant, tout n’est pas si rose dans le monde d’Aphrodite, le parfum possédant « la singulière capacité de déclencher des rapprochements anti-sociaux, de séparer femme et mari, amant et maîtresse, d’attirer par une force irrésistible vers le compagnon inattendu, celui d’une heure ou de quelques nuits » (6). Parce que, oui, Vénus/Aphrodite, maîtresse des transports en commun, ça n’est pas que luxe, calme et volupté. Il y a, dans ses attributions et pouvoirs, la vengeance sur la tromperie amoureuse, la revanche, la discorde encore, dont un fragment mythologique très célèbre fait figurer ensemble Aphrodite et le pommier, un autre de ses attributs : « Au mariage de la déesse grecque Thétis, Éris (la Discorde) suggéra qu’une pomme d’or soit remise à la plus belle des femmes présentes. Les déesses Héra, Athéna et Aphrodite revendiquèrent toutes les trois ce titre. Zeus demanda à Pâris, le fils du roi de Troie Priam, de départager les concurrentes. Pâris offrit la pomme à Aphrodite, qui lui promit qu’il serait aimé de toute femme qu’il choisirait et lui décrivit les charmes d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte Ménélas. Pâris séduisit Hélène et l’enleva, ce qui provoqua la guerre de Troie » (7). L’on entrevoit dès lors le caractère ambivalent de la pomme qui n’évoque pas ici l’amour chaste (Athéna), ni l’amour conjugal (Héra), mais l’amour érotique et l’adultère, la convoitise et la concupiscence, à travers la figure d’Aphrodite, déesse des unions clandestines et du désir passionné et aveugle. C’est de cet épisode mythologique qu’est née l’expression « pomme de la discorde ».
Il en va de même du lis blanc : sa symbolique glissa du couple Héra/Junon à celui d’Aphrodite/Vénus. De l’amour conjugal et marial, on passa à l’érotisme, voire à une forme certaine de lubricité. Le lis, qu’on figurait souvent avec les déesses Pudicita (la Pudeur) et Spes (l’Espérance), devint le sceptre des satyres.

« Les amours d’Aphrodite, de même que celles qu’elle suscite chez les mortels et même chez les dieux, sont toujours irrégulières et coupables, destructrices des couples légitimes et perturbatrices de l’ordre social », puis-je lire dans un intéressant ouvrage qu’on doit à Jacques Brosse (8). Avec Aphrodite, il y a un piège qui consiste à tomber dans l’excès. Et il importe de ne pas rester au niveau des pâquerettes. Car que considérons-nous ? Aphrodite Ourania, déesse des amours éthérées ou bien Aphrodite Pandemos, maîtresse du désir brutal ? Selon qu’il est céleste ou terrestre, le visage d’Aphrodite change. Dans le premier cas, il est question des « forces irrépressibles de la fécondité », pilotées par le dieu Amour, le dieu premier, « qui assure non seulement la continuité des espèces, mais la cohésion du cosmos » (9). Et on ne peut aller contre : ce serait folie que d’aller contre ce que des âmes chagrines appellent folie… Cette Aphrodite-là, principe générateur qui est toujours en action sans quoi tout s’arrête (il n’est qu’à considérer la manière dont elle houspille de manière harassante Psyché dans L’âne d’or d’Apulée !), est bien différente de sa version terrestre qui véhicule l’amour, le désir d’amour, la pulsion que d’aucuns imaginèrent par trop bestiale, ce qui fut là une belle occasion de la rejeter, d’où cette soi-disant perversion dont on a accusé la déesse. Ne sont-ce pas plutôt son héritage et ses fonctions qui ont été pervertis par certains hommes sentencieux ? Expliquons. Il y aurait eu « perversion de la joie de vivre et des forces vitales, non pas parce que la volonté de transmettre la vie serait absente de l’acte d’amour mais parce que l’amour lui-même ne serait pas humanisé : il resterait au niveau animal, digne de ces fauves qui composent le cortège de la déesse. Au terme d’une telle évolution, cependant Aphrodite pourrait apparaître comme une déesse qui sublime l’amour sauvage, en l’intégrant à une vie vraiment humaine » (10). Que faut-il donc envisager ? Dépasser le stade de la coquille, ce pecten dont on peut faire un peigne qui viendra augmenter la beauté ? Dépasser celui du bouc pour accéder à celui de la chèvre, dont le lait adoucira les traits du visage, qu’ainsi on illuminera d’un teint qui modèlera les perceptions ?
Bien au contraire, ce sont d’autres aspects qu’on attribue à la déesse Aphrodite et qu’on retient par conséquent, en particulier si l’on reste très terre-à-terre. Considérons l’épisode qui place la jeune Myrrha en proie à la fureur d’Aphrodite qui se prend à la détester d’une haine farouche, parce qu’elle néglige de lui rendre hommage, c’est-à-dire que Myrrha s’enquiert davantage de chasteté qu’autre chose. Brutale, Aphrodite fait en sorte d’instiller dans le cœur de la jeune fille une terrible pulsion. Les divinités peuvent bel et bien fasciner (Athéna et Hermès en sont de bons exemples), agir sur tel ou telle, et faire commettre des actes impensables autrement : attiser la concupiscence chez le plus sage, favoriser les unions clandestines comme l’adultère, allumer l’insatiable désir passionné et aveugle qui ne recherche, sans raison aucune, que son unique assouvissement (nymphomanie et satyriasis sont quelques-uns de ces désordres pathologiques). Enfin, l’inceste. C’est cela qu’Aphrodite fait germer dans l’esprit de Myrrha, une passion dévoratrice qui s’empare d’elle. Dès lors, la jeune fille n’a plus d’yeux que pour son père. Son sang bouillonne et le nécessaire est fait, par le biais des divinités à l’œuvre, pour que Myrrha puisse assouvir l’inextinguible désir qu’Aphrodite a logé dans ses entrailles. De cette union non consacrée naît Adonis, que la déesse s’empresse de dissimuler dans un coffret pour en éviter l’évaporation, parce que, issu de sa mère Myrrha, transfigurée en arbre à myrrhe, Adonis, donc, est… parfum !… Celui-là même qui est censé faire tourner bien des têtes dans le sillage d’une empreinte parfumée. (Le choix de l’arbre à myrrhe m’a toujours semblé malheureux dans cette légende mythologique, du fait que la myrrhe – enfin, celle que je connais – est strictement anaphrodisiaque.)

Aphrodite, bien que réprouvée, n’est pas celle qui a donné lieu au plus grand nombre d’expressions dans la langue française : hormis les mots aphrodisiaque et anaphrodisiaque (dont nous évoquerons un peu plus loin les fonctions), il n’est pas grand-chose d’autre dont ait accouché la déesse. En revanche, concernant Vénus, il en va bien autrement : si l’on sait peu que le verbe vénérer provient d’elle, on se rappelle davantage de l’adjectif vénérien qu’on associe, forcément, à une maladie sexuellement transmissible. Autrefois, les médecins, qui étaient plus poètes que de nos jours, employaient l’expression « coup de pied de Vénus » pour qualifier ces affections, la syphilis généralement, qui s’attrapaient (nous sommes bien dans la matière, là) lorsque Priape accostait aux abords du mont de Vénus (chez la femme, cette expression désigne le pénil) pour, peut-être, y déposer un de ses châtiments, c’est-à-dire une maladie de son cru – vénérienne, donc. Ce châtiment, infligé en raison de l’excès qu’on peut faire des pouvoirs de Vénus, s’exprima lors de « l’épouvantable débauche de tous genres, dans la fange desquelles se vautrait la société romaine, sous le règne des empereurs, [qui] ne pouvait manquer de corrompre la santé publique » (11). Inutile d’aller plus loin que la phrase d’introduction de ce petit ouvrage, immonde compilation de contre-vérités et d’hypothèses absurdes. Tout cela ne m’étonne que guère, Vénus étant la transposition de la belle hellène Aphrodite, elle-même issue d’une divinité plus orientale encore, véhiculant, dans l’imaginaire, la séduction et les dangers aussi qu’on peut déceler à travers cette lointaine origine, un « exotisme » peut-être lisible dans ces autres façons qu’on avait d’appeler la déesse, Cythérée et Kypris le plus souvent, tours et détours de la langue, lacs et entrelacs de la pensée, que l’esprit veule redoute. Peut-être à raison : la couronne qu’on associe à Vénus est bel et bien un insigne céleste : elle renseigne sur l’origine divine de la déesse. La forme circulaire de la couronne, on la retrouve aussi dans un autre objet, la ceinture : quand elle est conservée sur soi, elle est de chasteté, mais lorsque la jeune fille la dénoue, on passe tout de suite dans une autre dimension, celle où l’homme et la femme vont s’épouser. Et encore, son symbolisme est-il trouble : « Reliant, elle rassure, conforte, donne force et pouvoir ; liant, elle entraîne en échange soumission, dépendance et donc restriction, choisie et imposée, de la liberté » (12). Et que dire de la guirlande ? Il y a, dans un petit livre d’Anne Osmont que j’aime beaucoup, la description d’un rituel dans lequel une guirlande, emblème de bonheur et de beauté d’une femme, est détournée de sa fonction première en vue de nuire à sa propriétaire.

Ce n’est pas tout. Il importe de faire appel à l’astrologie afin de compléter au mieux la guirlande fleurie d’Aphrodite. Si l’on se contente de seulement prendre en compte l’avis des poètes de l’Antiquité gréco-romaine sur ce sujet, on constate que, en totalisant un certain nombre d’informations, les parties du corps humain sur lesquelles siégerait Aphrodite vont des pieds à la tête, en passant par les cuisses. Mais c’est loin d’être une généralité : en réalité, prédominent surtout le visage (le front, les yeux, les sourcils et les cils, armes d’amour, les cheveux – longs et souples, noirs ou blonds dorés), les seins, la taille, et surtout les épaules et les bras sans lesquels il n’y aurait pas d’embrassades possibles.

Adressons-nous maintenant directement auprès de la planète Vénus qui gouverne la peau, le système veineux et lymphatique, la gorge, les poumons et les organes génitaux féminins. Au contraire de la planète Mars, les natifs vénusiens rencontrent souvent des troubles en hypo-, ce qui fait qu’ils n’ont ni grande force ni grande résistance, qu’ils sont sujets à un hypofonctionnement glandulaire, à de l’asthénie, de l’hypotension, etc. Bien sûr, selon qu’on est Balance ou Taureau les choses diffèrent quelque peu. Le Taureau est concerné par la gorge, l’œsophage, le cou, la mâchoire inférieure et la peau. Les principaux troubles qui l’affectent sont les suivants : problèmes d’assimilation, déminéralisation, douleurs cervicales, perturbation thyroïdienne, affections touchant la sphère ORL comme les angines, par exemple. La Balance souffre, quant à elle, généralement au niveau des reins (vertèbres lombaires, glandes surrénales). La sphère génito-urinaire est chez elle défaillante, ainsi que la circulation veineuse et lymphatique.
Les personnes placées sous l’influence de Vénus devront principalement s’adresser à plusieurs types de plantes :

  • Celles qui assurent à la peau une bonne santé : l’iris, le lis blanc, la rose, la fleur d’oranger, la violette.
  • Celles qui stimulent l’activité des glandes. Thyroïde : le myrte vert. Surrénales : la sarriette des montagnes. Ovaires : la verveine citronnée.
  • Celles qui augmentent la circulation veineuse et lymphatique : le cassis, le marronnier d’Inde.
  • Celles qui purifient l’organisme : le tilleul, le citron, le cresson.
  • Celles qui prodiguent quantité suffisante de substances minéralisantes : l’ortie, la prêle.
  • Enfin, celles qui accroissent la résistance à l’effort et entretiennent un tonus suffisant : l’épinette noire, le thym vulgaire, la menthe poivrée, etc.

Un peu de pragmatisme pour achever cet article. Nous avons vu plus haut qu’outre les mots aphrodisiaque et anaphrodisiaque, notre Kypris (a)dorée n’avait pas donné naissance à d’autres termes que ceux-là. Et pour ce qui va suivre, ils sont bien suffisants. Dans l’un on lit un accroissement (l’attraction), dans l’autre une diminution (la répulsion). On ne retrouve pas cette opposition avec le mot vénérien. Existe-t-il des plantes dites vénériennes, d’autres antivénériennes ? A l’intérieur de ce mot, il y a bien quelque chose, mais ce quelque chose confine au sale, au morbide, au virus, à la souillure, et celle-ci ne peut être à la fois bonne et mauvaise. Dans la maladie vénérienne, on lit le péché, la faute commise en dehors d’un cadre social pré-établi : l’homme qui s’est rendu au bordel et qui en est revenu avec la chaude-pisse ; les soldats de la guerre de 1914-1918 que guettaient des hordes de filles syphilitiques, etc. Il n’existe rien de tel avec le couple aphrodisiaque/anaphrodisiaque, parce que derrière lui, ne se profile pas (plus ?) un spectre mortifère : par les substances dites aphrodisiaques et anaphrodisiaques, on cherche à rétablir un certain équilibre qui confine, de nos jours, plus souvent au plaisir qu’au pathologique. L’empirisme, c’est-à-dire l’expérience, que la science est parfois venue confirmer, a établi, au fur et à mesure de l’histoire qu’entretient l’homme avec les plantes depuis des millénaires, des données sur lesquelles on peut confortablement s’asseoir. Il existe donc des plantes aphrodisiaques qu’il est permis de lister : la grande berce, le gingembre, l’ortie, la vanille, le clou de girofle, le ginseng, la grande capucine, l’amande douce, le poivre noir, le petit galanga, la roquette, l’oignon, le safran, la noix de kola, le catuaba. A cela, ajoutons quelques huiles essentielles et absolus : la sarriette des montagnes, la rose de Damas, le santal blanc, le patchouli, le néroli, la maniguette, le jasmin, la cannelle de Ceylan « écorce », le thym à feuilles de sarriette, le bay Saint-Thomas. Tout au contraire, d’autres plantes sont résolument anaphrodisiaques. De façon très étonnante, un grand nombre d’entre elles vivent dans ou près de l’eau, ou bien leurs tissus en sont fort riches (eau bienvenue pour calmer les ardeurs d’un feu érotique trop grand) : nénuphar, nymphéa, lotus, saule blanc, grande ciguë, pourpier, laitue, chicorée, etc. D’un point de vue aromatique, signalons les huiles essentielles de myrrhe, de marjolaine à coquilles, de petit grain bigarade et de gattilier. Criante disproportion des substances aptes à favoriser et entretenir l’Amour dans son acception la plus large. Si nous étions fous, nous l’augmenterions d’autres plantes dont la réputation aphrodisiaque, bien qu’elle ait eu cours pendant un temps plus ou moins long, s’est finalement avérée fausse. Permettons-nous d’évoquer quelques-uns de ces cas :

  • La jusquiame, parce qu’elle passait pour rendre avenant, se place non loin de la bryone que, pour une raison assez semblable, on surnommait « navet galant ».
  • Le poireau, la joubarbe des toits, l’asperge, le chervis, l’arum, le panais, en vertu de leur forme éminemment phallique. Ajoutons-y la carotte : dans La magie naturelle, Jean-Baptiste Porta recommande cette racine pour « vaillamment combattre dans le camp de Vénus ». Cette réputation s’est perpétuée à travers un rite nuptial, la soupe aux mariés, dans laquelle « carotte et oignons prennent des formes phalliques pour bien marquer ce rituel de passage » (13).
  • La fève et le haricot sec : l’on a vu, dans la forme testiculaire de ces graines, une signature qu’on a longtemps considérée comme l’évidence même. A tort.
  • Le pois chiche : il doit sa présence dans cette liste en raison de la forme de sa graine. Parce qu’on croît y voir, stylisée, une tête de bélier, animal lubrique, on a fait rallier à cette humble plante le camp de Vénus.

Enfin, il est tout un contingent de plantes pour lesquelles il est difficile de trancher, puisque pour beaucoup, soit on les a considérées aphrodisiaques, soit l’inverse. Avec elles, nous nageons donc entre deux eaux, glauques, en conformité avec la déesse : il s’agit du céleri, de la benoîte, de la rue fétide, de la mauve sylvestre, de l’aurone mâle, des pignons de pin, de la camomille, etc.


  1. Paul Sédir, La magie des plantes, p. 16.
  2. Parfois, des couronnes étaient tressées à l’aide de rameaux de menthe. Les jeunes époux portaient de telles couronnes. De même, on parsemait aussi les chambres nuptiales de feuilles de menthe afin d’encourager les époux dans leurs ardeurs amoureuses.
  3. Le sabot de Vénus, soit la plus grosse orchidée d’Europe, tire son nom d’un récit légendaire durant lequel Vénus fut surprise à l’aurore en train de danser au sein d’un essaim de nymphes : « Lorsqu’un pâtre des environs, s’étant hissé avec témérité le long du rocher abrupt, avait jeté un regard sacrilège sur l’incomparable déesse, celle-ci avait donné un coup de talon sur le sol pour prendre son essor vers d’autres édens. Et juste à l’endroit touché par son pied avait fleuri l’admirable  »Cypripedium calceolus » » (Séverine Baumier, Entre le buis et la lavande, p. 130), Cypripedium étant, littéralement, la traduction de « pied de Kypris ». Cette explication fonctionne si l’on prend le sens de sabot comme celui de soulier. Mais, un sabot, c’est également une petite baignoire, instrument de beauté, qui plus est à destination d’une déesse telle qu’Aphrodite. Le sabot de Vénus devrait alors son nom à la forme du labelle, jaune et proéminent, qu’en botanique l’on appelle bel et bien un « sabot » qui, s’il n’accueille point d’eau, sert néanmoins à piéger les insectes de passage.
  4. Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 130.
  5. Figuration de l’âme, la colombe « représente l’accomplissement amoureux que l’amant offre à l’objet de son désir. » (Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 269).
  6. Tobie Nathan, Psychanalyse païenne, p. 174.
  7. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 127.
  8. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 356.
  9. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 36.
  10. Ibidem, p. 55.
  11. Paul Lacroix Jacob, Recherches historiques sur les maladies de Vénus, p. 1.
  12. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 185.
  13. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 32.

© Books of Dante – 2019

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