La centaurée chausse-trape (Centaurea calcitrapa)

Synonymes : chausse-trape (ou chausse-trappe), calcitrape, centaurée étoilée, chardon étoilé (= le « star thistle » des Anglais), pignerolle.

Que voilà encore un succédané, celui du chardon béni exactement, cette plante que nous avons traitée sur le blog il y a quelques semaines, lequel chardon béni s’avère être, lui aussi, le succédané d’une plante exotique, la quinine de Cayenne (Quassia amara) que, donc, l’on substituait par temps de vaches maigres ou bien parce que, irréductibles comme certains « Gaulois », un nombre conséquent de praticiens eurent la préférence pour les espèces indigènes (ici, chardon béni et surtout centaurée chausse-trape), non par chauvinisme et ostracisme, mais par simple mesure d’économie. C’est ce dont on prend connaissance lorsqu’on lit Cazin et, avant lui, Joseph Roques, par exemple. Ce dernier, après avoir été consulté par un malade, lui montra « au bord des champs le remède qui devait le guérir. Il s’empressa d’en faire une ample provision » (1). Puis il procéda par décoction édulcorée plusieurs fois répétées des feuilles et des capitules floraux de chausse-trape, ce qui, précise in fine Roques, parvint à le guérir entièrement. Faire bénéficier le pauvre et l’indigent d’une ressource thérapeutique locale et (presque) gratuite, tel était le credo des Roques et Cazin entre autres, plutôt que d’obérer ces populations déjà si miséreuses au XIX ème siècle, en particulier dans les campagnes et les faubourgs. Ils préférèrent de loin cela plutôt que de prescrire la dernière pilule exotique à la mode qu’on acquiert en officine à la condition impérieuse de payer à l’aide d’un argent sonnant et trébuchant de préférence. C’est tout un débat de société qui s’exprime ici, entre les médecins à la riche clientèle urbaine et bourgeoise, et ces médecins dits de campagne, à force ou à raison, et donc l’opposition manifeste entre les drogues exotiques lointaines et les remèdes locaux peu onéreux. La centaurée chausse-trape et l’un d’entre eux et « en raison de son abondance, elle a été beaucoup plus expérimentée que les précédentes [c’est-à-dire les quelques autres centaurées listées plus bas] et son action est beaucoup mieux connue » (2). Une chance ! Repérée du temps des Dodoens, Tabernaemontanus, Bauhin et autres Charles de l’Escluse pour ses qualités fébrifuges (sur diverses sortes de fièvres : la quotidienne, la tierce, la quarte, l’intermittente), il est arrivé à la chausse-trape de se rendre plus efficace encore que cet autre antipaludéen qu’est le quinquina (sous forme de sulfate de quinine, pour être exact), et d’être victorieuse là où l’écorce péruvienne avait rendu depuis longtemps les armes. Il faut dire que la chausse-trape est une batailleuse, comme l’illustre assez aisément son nom qu’on croit tiré du latin calcitrapa, alors que non : chausse-trape n’est pas autre chose que la transformation d’un mot d’ancien français, chauchetrepe, lui-même émanation et contraction des verbes chauchier et treper, signifiant, l’un et l’autre, « marcher sur quelque chose ». Les chausse-trapes sont ces objets métalliques aux quatre pointes acérées, qu’on jetait pour que s’y enferrent hommes et chevaux, l’ancêtre de la mine antipersonnelle en quelque sorte. Qu’une de ces pointes, parfois barbouillée de poison ou d’excrément, pénètre la chair, et c’était, à plus ou moins long terme, la mort assurée. Cette appellation de chausse-trape, donc, est relativement curieuse, puisque dans sa finalité guerrière et meurtrière, elle s’oppose de façon diamétrale au nom même de la chausse-trape, c’est-à-dire, en tout premier lieu, centaurée, pour lequel Fournier nous fournit quelques précieuses explications : « Les noms de Centaurée, Centaurea, Centaurium, sont la transcription du grec Kentaurion qui désignait diverses plantes médicinales dont la vertu était rapportée au centaure Chiron » (3). Ah oui, quand même ! Malgré le fait que la chausse-trape ait été investie d’une telle charge divine, « ce remède n’en fut pas moins abandonné, malgré les résultats ultérieurement obtenus par d’autres praticiens » (4), c’est-à-dire ceux du XVIII ème siècle, dont le docteur Clouet qui administra cette plante dans un très large cadre : en 1787, il en éprouva les vertus fébrifuges sur plus de 2000 soldats de la garnison de Verdun. Mais devant une telle audience, rien n’y fit. L’irruption du quinquina en Europe au XVII ème siècle, puis de la Quassia amara au siècle suivant, sonna le glas des fébrifuges indigènes, qu’on connaissait bien malgré ce que certains semblent insinuer : le quinquina a été vu comme un sauveur lors de son arrivée sur le marché européen, parce que, jusque là, on était, soi-disant, bien incapables, avec les seuls moyens du bord (notez l’élégance de la formule), de soigner un patient de fièvre intermittente. Oh, eh, à d’autres, hein !? Mais « nous n’estimons point ce qui croît chez nous, nous n’estimons que ce qui s’achète, ce qui coûte et s’apporte du dehors », professait déjà il y a plus de quatre siècles le théologien parisien Pierre Charron (1541-1603). Si ce brave homme voyait ce qu’on fait aujourd’hui, son sang ferait plus que trois tours dans sa tombe !…

Contrairement au chardon béni, le chardon étoilé, c’est-à-dire notre chausse-trape, est présent dans la France entière, de préférence sur des sols presque exclusivement calcaires (c’est presque à se demander si ce n’est pas aussi cela qu’il faut lire dans ce nom latin de la chausse-trape, calci-trapa…). Tout au contraire, elle est beaucoup plus rarissime sur les terrains granitiques et siliceux. Ainsi est-elle accueillie, durant deux ans ou davantage, sur les prés secs et caillouteux, les friches, à proximité des habitations de village, en bordure des chemins sur lesquels on se promène, près des édifices religieux aussi (voir l’image ci-dessous).
Et quelle architecture ! Au-dessus de longues racines charnues, se déploie tout un ensemble de tiges rameuses et anguleuses qui forme une sorte de buisson tout en boule. Ses feuilles !… oh, alternes et pubescentes, changent de nom selon l’étage où elles se situent. Non seulement : elles changent aussi de forme. Ainsi, les basses (radicales et pinnatifides) sont-elles surmontées par celles qu’on appelle du beau nom de caulinaires : celles-ci sont sessiles. Enfin, les supérieures sont suffisamment petites pour ne pas faire d’ombre à celles qu’elles chaperonnent, là, juste au-dessous. Mais, vu ce qui les surplombe, ces dernières « pitites » feuilles n’ont pas véritablement le besoin de darder des épines protectrices que, de toute façon, les involucres se chargent d’aiguiser : de leurs écailles ovales l’on voit émerger de longs et forts dards de couleur jaune paille, divariqués en étoile. Quelle puissance dans ce dernier mot, divariqués !… Face au temple, pour le mieux comprendre, le champ lexical architectural est toujours fort utile pour décrire, plus aisément, l’édifice que nous avons sous les yeux. La botanique, avec toute la richesse qui la caractérise, sait pourvoir à ce besoin pour désigner, grâce à des mots compliqués, une réalité végétale qui ne l’est pas moins.
Enfin, au-dessus de cette ligne de défense, la chausse-trape s’orne de capitules ovoïdes ou oblongues (rappelant, par leur forme, une sorte de bulbe), surmontés de fleurs – des fleurons centraux (on n’y voit aucune fleur ligulée) – de couleur pourpre.

La chausse-trape, gardienne du temple.

La centaurée chausse-trape en phytothérapie

Plante à peu près inodore, la chausse-trape, si elle possède des racines et des semences de saveur douce, change de ton avec ses feuilles et ses capitules floraux, qu’elle a très amers et styptiques, caractéristique que la centaurée chausse-trape doit à plusieurs principes amers (calcitrapine, cnicine, acide calcitrapique). Dénuée d’alcaloïde, la chausse-trape contient, en revanche des matières gommeuses et résineuses, de l’acide acétique, un pigment et, enfin, quelques sels minéraux et oligo-éléments (potassium, calcium, silice, fer, soufre).
Heureusement que Fournier nous a dit qu’on la connaissait bien mieux que les autres centaurées, hein ! Bon, trêve de sarcasme. Nous pouvons mentionner que plusieurs parties de ce végétal peuvent entrer en ligne de compte dans une pratique phytothérapeutique. Et qu’on n’emploiera pas les unes pour les autres. Rappelons que la racine et les semences de la chausse-trape ne sont en aucun cas amères, alors que les feuilles et les capitules floraux, si. C’est donc que toutes ces fractions détiennent des propriétés bien différentes que nous allons signaler ci-après.

Propriétés thérapeutiques

Les racines et surtout les semences :

  • Diurétique

Les feuilles et les capitules floraux :

  • Tonique amère
  • Apéritive, stomachique
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Astringente, vulnéraire, détersive
  • Anti-ophtalmique

Note : comme c’est de coutume pour tous les succédanés, rappelons que les sommités fleuries de la chausse-trape s’emploient dans les mêmes conditions que la grande gentiane jaune (Gentiana lutea) et la petite centaurée (Centaurium erythraea).

Usages thérapeutiques

  • Fièvres de diverses natures : fièvre paludéenne, fièvre non pernicieuse, fièvre intermittente, fièvre intervenant aux équinoxes (comme, par exemple, la fièvre automnale cachectique)
  • Affections vésico-rénales : gravelle, hydropisie
  • Leucorrhée atonique

Modes d’emploi

  • A partir des feuilles et des capitules floraux : infusion, décoction, macération vineuse, poudre, suc frais, extrait alcoolique.
  • A partir des semences : décoction, macération des semences réduites en poudre dans du vin blanc.

Note : les semences étant beaucoup plus actives que les racines, il n’y a pas d’intérêt à utiliser ces dernières, plus utiles à la plante qu’à une pratique phytothérapeutique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle doit se réaliser alors que les fleurs ne sont pas encore épanouies. Ensuite, la plante se dessèche et il est alors plus difficile d’en tirer avantage.
  • Association dans une visée fébrifuge : saule blanc (Salix alba), reine-des-prés (Filipendula ulmaria), absinthe (Artemisia abinthium).
  • Autres espèces : le bleuet (Centaurea cyanus), la centaurée du solstice (Centaurea solstitialis), la croix de Malte (Centaurea melitensis), la jacée (Centaurea jacea), etc.
    _______________
    1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, tome II, p. 331.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 229.
    3. Ibidem, p. 228.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 259.

© Books of Dante – 2019

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