Le Manuel de l’Eau par Onésime Reclus

Très récemment, m’a pris l’envie soudaine de descendre à la cave pour en extirper un carton empli de livres, contenant très justement LE livre dont j’avais besoin pile-poil en ce moment. Il est des lubies qui ne s’expliquent pas toujours.
Ce livre, dont nous voyons ci-dessus la couverture, c’est un livre de famille si je puis dire, puisqu’il a appartenu au grand frère de mon arrière grand-père maternel, acquis pour ses bons résultats obtenus au collège en l’an 1911, ce qui est également la date du-dit bouquin.
Vieillerie et poussières, vous allez peut-être me dire… Nan ! J’avais surtout le désir d’en réitérer la lecture, la première remontant au moins à 25 ans. Entre mes mains, ce livre fatigué, je le feuillette doucement ; lecture diagonale glissant sur la douceur du papier. Et là – paf ! – un écueil écorche mes yeux et me fiche une bonne claque dans la figure. Que lisais-je donc sur telle page, qui provoqua en moi un tel émoi ? « La Terre ne vit que de l’Eau, comme l’Eau vit de l’Arbre, et l’Arbre de l’Eau. Ce sont là deux époux dont le divorce est la calamité suprême. » Je rétropédale. Vite, une autre page ! Peut-être n’y verra-t-on pas quelque chose qui rappelle de trop la brûlante actualité, mais non, c’est pis encore : « Dès que l’homme attente à la selve [nda : la forêt], la nature se trouble, le climat s’affole, l’eau s’en va, l’homme disparaît. » Tiens, prends ça dans la tronche ! Mais le clou, celui qui crucifie, tient en ceci, un paragraphe entier que je vous dévoile :

Le statut de la nature, impérieux comme tous les décrets, se lit ainsi : « Obéis ou meurs ! »
« J’ai décidé, dit-elle, que du moindre des lichens au chêne indéracinable, de la mousse invisible au sapin géant de Californie, toutes les plantes tireront de la roche inerte les sucs qui seront le sang de leur vie : ainsi, de ce qui semblait à jamais immobile, jailliront les feuilles, les fleurs et les fruits.
« J’ai décrété que de la vie inférieure des plantes naîtrait la vie supérieure des bestioles et des bêtes : si bien que de la plus méprisable des radicelles cramponnées à la pierre la chaîne des êtres arrive aux animaux qui bondissent.
« J’ai résolu d’élever l’un des moindres de ces animaux, l’homme, à la compréhension de quelques-unes de mes lois ; il parlera d’un bout du monde à l’autre bout avec la vitesse de la pensée ; il dominera la Terre et la Mer ; il montera dans les airs plus haut que le condor et il y voguera dans des aéroplanes conquérants de l’azur.
« Mais, ayant compris mes lois, il lui faudra les respecter sous peine de mort. Qu’il ne viole jamais la sainte harmonie que j’ai disposée entre les existences, de la roche à lui ! Qu’il n’oublie jamais que la forêt unit la vie sourde, confuse, immobile des pierres à la vie mobile des animaux et qu’à la détruire, cette forêt, il se détruirait lui-même parce que, ce faisant, il abaisserait la montagne et transformerait en ennemie l’eau qui crée tout, qui peut tout, qui règle tout ! »
Or, l’homme ayant méprisé la selve, s’est attiré l’inimitié de l’eau. Haine partout visible, dans la maladie ou la mort des sources, l’appauvrissement des rivières, la croissante caducité des fleuves.

L’ironie grinçante de l’affaire veut que ce livre, que l’on doit à l’un des frères du clan Reclus, Onésime (1837-1916), a été édité par le Touring-Club de France, association aujourd’hui dissoute, dont l’objectif principal consistait en la promotion du tourisme partout en France. A l’époque de cette publication, son président, Abel Ballif, rédige quelques lignes en guise de préface. En voici quelques-unes : « Œuvre d’une science profonde, où l’élévation de la pensée le dispute à l’originalité de la forme, le Manuel de l’Eau instruit et passionne. De chaque chapitre, on peut tirer tout à la fois un haut enseignement, une leçon de style, un sujet de méditation. Le maître et l’élève y trouveront également leur profit. Aux hommes de bien, qui ont accueilli avec un si vif empressement le premier de ces travaux [nda : Le Manuel de l’Arbre d’Émile Cardot paru en 1907], devenu en leurs mains une arme de salut public, un moyen de combat contre des erreurs, des ignorances, des préjugés invétérés, nous demandons le même généreux accueil pour ce dernier. » Dispendieuse de ses bienfaits, l’association qu’Abel Ballif présida jusqu’en 1919, adressa gracieusement 50000 exemplaires du Manuel de l’Arbre aux écoles de la République, et « nous en donnerons autant du Manuel de l’Eau et nous continuerons tant qu’il faudra cette œuvre de propagande » en direction de l’enseignement sylvo-pastoral dans les écoles. En voilà une de propagande qu’elle est douce (mot qui prend ici son sens le plus noble : celui de propagation et de diffusion du savoir), et dont la devise, très claire, et toujours d’actualité, était la suivante : « Pas d’arbres, pas d’eau ! »

© Books of Dante – 2019

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5 réflexions sur “Le Manuel de l’Eau par Onésime Reclus

    • C’est ce que je me suis dit aussi. Les corridors de l’histoire nous envoient souvent des échos dont la modernité, ici, nous accable. Mais continuons à rester attentifs et à changer, même d’imperceptible manière, les choses tout autour de nous.

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    • Bonjour,

      Il existe pour l’un et l’autre différents exemplaires d’époque, occasions dont l’état est très variable, allant du passable au très bon.
      Bnf Gallica imprime aussi à la demande chacun de ces deux livres à l’identique. En voici les ISBN :
      *Manuel de l’arbre par Emile Cardot : 978-2014498356
      *Manuel de l’eau par Onésime Reclus : 978-2012177215

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