Les polygalas (Polygala sp.)

Polygala vulgaire (Polygala vulgaris)

Synonymes : herbe bleue, herbe au lait, laitier, polygalon.

Les commentateurs de Dioscoride ne s’y sont pas trompés : le « polygala » dont il parle au chapitre 125 du quatrième Livre de la Materia medica n’a pas retenu l’attention, et si tel avait été le cas, Matthiole n’aurait pas manqué de faire un parallèle évident avec le polygala – quel drôle de nom (la citation de Dioscoride ci-après va l’expliquer) – dont nous allons aujourd’hui nous préoccuper. Que dit Dioscoride à ce sujet ? Peu de chose, en réalité : « Le polygala croît à la hauteur d’une palme, avec des feuilles semblables aux lentilles, astringentes au goût. Cette herbe bue fait abonder le lait ». Littéralement, polygala signifie : plusieurs (poly) lait (gala). C’est donc une plante que l’on dit galactogène. Le hic, c’est que notre polygala a beau s’appeler ainsi, il n’est absolument pas propre à augmenter la sécrétion lactée chez la femme. On ne sait donc trop comment cette désignation s’est transférée au polygala qui, s’il est vrai qu’il stimule un certain nombre de sécrétions, ne passe pas pour galactagogue.
Après ce bond dans un lointain passé, effectuons-en un autre, géographique celui-ci, puisqu’il nous porte en Amérique du Nord, où il existe un autre polygala, le polygala de Virginie (Polygala senega), qui s’est taillé depuis longtemps une belle réputation tant auprès des autochtones que des colons. Il tire d’ailleurs son nom de celui d’une des Cinq-Nations, les Sénécas, localisées aux Grands Lacs américains. Cette plante, qu’on appelle snake-root en anglais, rappelle l’usage alexitère qu’en firent les Amérindiens appartenant à cette tribu, bien qu’on ne se soit pas arrêté à ce strict usage. En effet, pour le docteur Alexander Garden de Charleston, « le polygala de Virginie est le médicament galénique le plus puissant et le plus efficace pour atténuer fièvres et inflammations ». Ainsi disait-il en 1768, alors que, à peu près à la même époque, de l’autre côté de l’océan Atlantique, en Europe précisément, on argumentait en faveur du polygala indigène. C’est le cas de Van Swieten, par exemple, qui place le polygala vulgaire sur le même plan que le polygala américain, d’où le fait que le polygala vulgaire fut, durant le XVIII ème siècle, considéré comme succédané du virginien, ce qu’expliquaient d’autres praticiens comme Coste et Wilmet qui en usèrent dans la « phtisie » (que je place volontairement entre de gros guillemets) ou encore Gmelin, considérant cette plante de quelque utilité dans la syphilis. D’autres, tout à l’inverse, objectèrent qu’il était impossible qu’une si humble fleurette puisse se rendre responsable d’autant de prodiges (quand bien même il est plus que certain qu’elle joue un seul rôle d’adjuvant dans les deux affections – pathologiquement « lourdes » – sus-citées, ce qui n’est, évidemment, pas rien). Plus mesuré, le Dictionnaire de Trévoux soulignait fin XVIII ème qu’« un verre de vin dans lequel on fait infuser une poignée de cette plante purge fort doucement et sans aucun accident fâcheux ».

Petite plante vivace presque ligneuse par sa souche, le polygala vulgaire se conforme selon une tige, le plus souvent simple, qui est, selon les cas, dressée, rampante ou semi-ascendante (verticale, horizontale, en diagonale, pour dire les choses plus simplement). A ce titre, elle ressemble fort au lierre terrestre. Ses feuilles, toutes alternes, lancéolées et linéaires, sont surmontées dès le mois de mai (et jusqu’en août) par des grappes assez lâches de fleurs bleues le plus souvent (il leur arrive d’être légèrement rosées ou blanches). Ces fleurs, si on ne s’y arrête pas, l’on n’en remarque pas la singulière disposition : chacune possède plus de sépales que de pétales : ces derniers, jamais plus longs que cinq à huit millimètres, sont soudés entre eux et sont accompagnés de cinq sépales dont trois sont verts et assez petites, alors que les deux autres, plus grands, colorés comme les pétales, donnent l’impression fausse que la fleur du polygala vulgaire dispose de cinq pétales alors que c’est inexact. De plus, les deux plus grands sépales sont plus longs que les pétales et en possèdent l’identique texture. Et pourtant, ce ne sont pas des pétales. Fou, non ? Malgré ces simagrées, les fleurs du polygala vulgaire produisent des semences dont il est impossible de douter sur la question de la forme : toutes plates, on dirait des cœurs.
Le polygala vulgaire se plaît sur les sols à tendance plutôt sèche, de la plaine à la moyenne montagne (2000 m) : landes et autres sols sableux, prairies, friches, pelouses, pâturages, bordures de chemins, etc.

Le polygala amer, très semblable au précédent de par son allure générale, possède néanmoins une floraison au bleu plus soutenue et un goût qui explique l’adjectif amara. Lui qu’on dit plus rare que le commun (normal !) élit, de préférence, domicile sur des sols calcaires et, au contraire du polygala vulgaire, à tendance humide et fraîche : prés et pâturages, proximité des marécages et des tourbières.

Les fruits en forme de cœur du polygala vulgaire :)

Les polygalas en phytothérapie

Autrefois, les racines de ces divers polygalas (ainsi que celles du polygala « exotique » qu’est le polygala de Virginie, Polygala senega) étaient fréquemment mélangées dans les commerces qui détaillaient les plantes médicinales, comme les herboristeries. Cela valait au temps de l’intérêt qu’on attribuait encore à ces plantes, et ce pour au moins deux raisons diamétralement opposées : primo, considérant qu’elles ont toutes la même valeur thérapeutique, pourquoi s’enquiquiner à les distinguer ? Secundo, comme l’on a accusé le polygala vulgaire d’être pratiquement inerte, on a cru voir dans ce mélange de racines diverses une tentative de fraude. C’est pourquoi, le docteur Reclu, dans son Manuel à l’attention des herboristes, apportait les détails nécessaires à une bonne identification : la racine « du polygala de Virginie est grise, tortueuse, marquée d’une côte saillante, de saveur d’abord fade, puis âcre et piquante. Celle du polygala vulgaire est moins contournée, plus foncée, de saveur faiblement aromatique, puis un peu âcre ; la dernière est rameuse, blanchâtre, et très amère » (M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 62). Il semble surtout que la confusion, la mauvaise identification botanique, etc., aient été à l’origine de dissemblances si criantes parmi les thérapeutes : par exemple, si pour le docteur Henri Leclerc le polygala vulgaire vaut largement le polygala américain, pour Hegi le polygala indigène est parfaitement inactif, alors que ce dernier, pour n’être pas totalement dénué d’action, passe pour une plante moins énergique que le polygala amer, voire même du polygala petit-buis (Polygala chamaebuxus).
Le polygala de Virginie emprunte des saponosides triterpéniques (sénégrines) au polygala vulgaire et de l’éther méthylique d’acide salicylique au polygala amer, c’est donc bien qu’entre ces diverses espèces il y a plus qu’une filiation purement botanique. Autres points communs aux trois espèces : tanin, matières résineuses, gomme, essence aromatique, mucilage. Ajoutons encore des sucres, des acides phénoliques, des phytostérols (surtout chez le polygala américain), de la gaulthérine (également présente dans la reine-des-prés, le bouleau flexible et, donc, la gaulthérie couchée). Enfin, le polygala amer doit son amertume à un principe particulier, la polygalamarine, surtout concentrée dans l’écorce de la racine de cette plante. Si ce sont les racines des polygalas qui emportent largement les suffrages, la matière médicale sait aussi se satisfaire des parties aériennes fleuries du polygala vulgaire.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, pectoral puissant, stimulant des muqueuses bronchiques, fluidifiant des sécrétions bronchiques, mucolytique, tonique respiratoire
  • Diurétique, diaphorétique, sudorifique, dépuratif
  • Tonique gastrique, sialagogue, purgatif
  • Tonique nerveux
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique aigu, bronchite chronique, bronchite post-grippale, atonie et congestion des mucosités bronchiques, pneumonie, pleurésie, hydrothorax, asthme humide, tuberculose pulmonaire (en prévention), toux sèche, toux quinteuse, coqueluche, croup
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, inappétence, diarrhée, diarrhée chronique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, goutte, rhumatismes, hydropisie
  • Faiblesse générale, anémie, convalescence

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante entière sans ses racines (Polygala vulgaris).
  • Décoction de racines (2 à 5 %).
  • Décoction concentrée de racines (10 %).
  • Extrait aqueux de racines.
  • Poudre de racines sèches.
  • Teinture-mère homéopathique (de préférence avec le polygala de Virginie).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : celle du polygala de Virginie ne nous concerne pas, étant inexistant sur le territoire national. Le polygala amer, qui semble plus précoce que le vulgaire, fait l’objet de cueillettes printanières alors que son cousin se récolte davantage à l’été, en pleine floraison.
  • Le polygala de Virginie, assez virulent, est inemployable durant la grossesse, même à doses idoines. A fortes doses, il détermine diverses perturbations gastro-intestinales (brûlure d’estomac, nausée, colique, diarrhée), raisons qui expliquent qu’on veuille plus souvent utiliser le polygala amer qui, lui aussi, peut amener des sensations nauséeuses, et devenir émétique à fortes doses. Bien que moins violent, on prendra soin d’user de ce polygala avec circonspection. De même, on se gardera de faire usage des polygalas en phytothérapie dans des cas de lésions du tube digestif et d’hémoptysie.
  • Associations :
    – pour renforcer l’action « pulmonaire » du polygala vulgaire : lichen d’Islande, hysope officinale, lierre terrestre, millepertuis ;
    – pour minimiser l’action « énergique » du polygala amer sur les muqueuses gastro-intestinales : guimauve, mauve, tussilage, violette, bouillon-blanc.
  • Autres espèces : il en existe une douzaine environ en France, parmi lesquelles nous trouvons le polygala chevelu (P. comosa), le polygala du calcaire (P. calcarea), le polygala alpestre (P. alpestris), etc.

© Books of Dante – 2019

Polygala de Virginie (Polygala senega)

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