Le tabac (Nicotiana tabacum)

Synonymes : grand tabac, tabac commun, tabac vrai, tabac mâle, tabac à grandes feuilles, tabac de Virginie, tabac de Floride, jusquiame du Pérou, panacée antarctique, herbe à tous les maux, petun, herbe à Nicot, nicotiane, herbe à l’ambassadeur, herbe à la reine, catherinaire, médicée, herbe de monsieur le prieur, herbe sainte, herbe divine, herbe de Sainte-Croix, tornabone, tornabonne, herbe de tornabon, toubac, pontiane, angoumoisine, herbe angoumoise, etc.

La découverte des Amériques fit en Europe comme un coup de tonnerre, un coup de tabac aurait-on dit autrefois, qui se répandit comme une traînée de poudre, vocabulaire qu’il est nécessaire de bien choisir pour montrer la soudaineté et la surprise qu’occasionna un tel événement. Bien que Christophe Colomb ait imaginé ses projets de voyage dès 1481, à cette date comme onze ans plus tard, l’on ne sait pas encore que bientôt, déferleront en Europe des produits inconnus provenant de ce qu’il sera convenu d’appeler le nouveau monde, et parmi lesquels certains feront fureur, sinon un malheur ou un tabac.
Alors que l’équipage de Christophe Colomb touche cette nouvelle terre le 12 octobre 1492, il faudra patienter encore une quinzaine de jours avant d’accoster à Cuba (le 28 octobre) où sa rencontre avec les premiers indigènes occasionnera l’une des premières erreurs de ce pan de l’histoire qui s’ouvre aux Européens : pensant être parvenu aux Indes, Colomb nommera « Indiens » ces indigènes. Par la même occasion, Colomb et ses hommes « virent avec étonnement les Indiens fumer par les narines de curieux cylindres formés de feuilles enroulées […] Intrigués, ces hardis navigateurs ne manquèrent pas d’imiter les indigènes, ce qui leur valut d’être emprisonnés pour sorcellerie dès leur retour en Espagne : il fallait au moins avoir pactisé avec le diable pour réussir à souffler de la fumée par le nez » (1). On ne songe pas encore à les passer à tabac pour ça, mais cela viendra (2). C’est lors du deuxième voyage de Colomb (1493-1496) qu’un religieux, Ramon Pané, va se pencher davantage sur les us et les coutumes des populations qu’il rencontre. C’est à lui qu’on doit de savoir comment se déroulait la vie des peuples autochtones il y a cinq siècles, observations qu’il a consignées dans un petit ouvrage intitulé Relation de l’histoire ancienne des Indiens. C’est ainsi qu’il est « frappé des effets d’exaltation produits chez les prêtres du grand dieu Kiwasa par les vapeurs enivrantes du tabac » (3). Pané est le premier à renseigner l’Europe sur les effets particuliers du tabac sur l’être humain. En revanche, il faudra attendre le siècle suivant pour que le tabac fasse irruption physiquement en Europe : aux alentours des années 1518-1520, Gonzalo Hernandez de Oviedo y fait parvenir les premières graines de tabac qui n’est, selon les chroniques, uniquement planté que comme plante ornementale au Portugal ainsi qu’en Espagne. Faire le beau, c’est ce que, au début, on lui a demandé. En 1555, André Thevet, un moine franciscain, se rend au Brésil duquel il revient l’année suivante, non sans avoir mis dans ses poches des graines de tabac qu’il sème puis cultive près d’Angoulême, plante qu’il décrira dans un ouvrage qu’il fera paraître en 1557 : Les singularités de la France antarctique. A peu près à la même époque, François Rasse des Neux se livre lui aussi à la culture expérimentale du tabac à Paris. Mais le tabac n’a pas encore fait la rencontre de celui qui imprimera son nom en lui jusqu’à nos jours : Jean Nicot. Diplomate français – en effet, Nicot est ambassadeur de France au Portugal sous le règne de François II –, en 1560, il « reçut d’un gentilhomme flamand, archiviste du roi, des graines et des pieds de tabac ‘apporté de Floride’ et les transmit à Catherine de Médicis » (4) parce qu’il s’avéra que cette plante du nouveau monde était à même de soulager la reine ainsi que François II de leurs crises migraineuses. Le médecin parisien Jacques Gohory (1520-1576) proposa de baptiser cette plante des noms de médicée et de catherinaire, explicites références à la reine, mais « sous la pression du duc de Guise [c’est-à-dire François de Lorraine qui, lui aussi, souffrait de migraine] et soucieux de s’attirer les faveurs de la cour, le botaniste Daléchamps lui attribua le nom de Nicotiana tabacum en hommage à Nicot » (5). Au grand dam d’André Thevet, qui fustigera l’usurpateur : ce « quidam qui ne fit jamais de voyage, quelques dix ans que je fus de retour, lui donna son nom » (6). Thevet « découvreur », Nicot « vulgarisateur » qui remporte la palme. C’est souvent ainsi dans l’histoire. Malgré les protestations du franciscain, rien n’y fit : aujourd’hui encore, le tabac porte toujours le même nom latin empruntant à l’espagnol qui transmet le mot tabaco, dérivé de tabacco, tiré « lui-même […] de la langue des Arouaks d’Haïti où tabacco ne signifie toutefois pas ‘tabac’, mais désigne ou bien un tube recourbé servant à l’inhalation de la fumée de tabac ou bien une sorte de cigare fabriqué par ces sauvages » (7). Voilà pour la petite leçon d’étymologie. Durant une bonne partie du XVI ème siècle (sa seconde moitié), le tabac demeure un remède exclusif de la cour royale française, sous forme de tabac à priser essentiellement. Mais, déjà, les opposants au tabac médicinal élèvent la voix, alors que ses partisans (Jacques Gohory, Olivier de Serres, etc.) exploitent les vertus thérapeutiques de cette plante que l’on s’efforce de découvrir : on établit néanmoins les propriétés du tabac sur différentes algies (tête, dents, etc.) et sur les plaies et affections cutanées. Ce n’est seulement qu’après que le tabac se vulgarise aux autres couches de la société. Parallèlement à sa consommation domestique croissante, nombreux seront les hommes de l’art médical à s’opposer, une fois encore, à ces nouvelles pratiques véhiculées par le tabac : priser tout d’abord, chiquer, puis fumer la pipe (en France, surtout à partir de la Révolution Française), le cigare (qui se fait connaître un peu plus tardivement en France, à l’issue des guerres d’Espagne de 1808-1814) et la cigarette (à partir de 1825 ; elle s’industrialise aux environs des années 1840). Les médecins ont beau dire, on accrédite le tabac en l’inscrivant au Codex comme « herbe à tous les maux » en 1748, tandis qu’au même siècle, on trouve, pour la seule ville de Paris, près de 1200 débits de tabac, soit quatre fois plus qu’il n’y a de bureaux de tabac parisiens aujourd’hui ! On n’écoute pas les médecins, bien entendu, comme on n’a guère écouté la ministre de la santé Simone Veil malgré sa loi de lutte contre le tabagisme votée en 1976. Elle-même fumait, ça décrédibilise. Trois siècles et demi plus tôt, se voyant dans l’incapacité de l’interdire, le cardinal de Richelieu, sous le règne de Louis XIII, décide l’imposition du tabac en 1629 : autant que le tabac rapporte quelques sous à l’état. Les choses vont plus loin sous Louis XIV, puisqu’en 1674, Colbert instaure un monopole d’état sur le tabac, qui n’est plus seulement encadré fiscalement mais aussi législativement. Ce monopole est aboli à la Révolution Française, mais restauré par Napoléon en 1811 (pour faire la guerre, il faut des sous…), tandis qu’en 1816, la culture du tabac est soumise à réglementation.
En dehors du territoire français, les choses sont autrement répressives. Au XVII ème siècle, le tsar Michel Ier (1596-1645) cherche à éliminer celle que les raskolniks considèrent comme herbe du diable, et qu’en Ukraine l’on dit maudite. Jusqu’à Pierre le Grand, les priseurs et les fumeurs sont déclarés hérétiques : aux premiers on coupe le nez, aux seconds les lèvres. Quant aux récidivistes, on leur coupe le col, meilleur remède contre le cancer de la gorge. En Turquie, où l’usage du tabac fait l’objet d’une sévère répression, l’on pend les fumeurs, tandis qu’en Perse on les empale. Joie ! En France, on se contente de le blâmer et de le taxer, alors que de l’autre côté de la Manche, le roi d’Angleterre, Jacques Ier, fulmine face à cette « coutume exécrable pour les yeux, nauséabonde pour le nez, nocive pour le cerveau et dangereuse pour les poumons », écrit-il dans le Misocapnos, un traité contre le tabac dans lequel il affirme toute la détestation qu’il a face à cette plante qui produit une fumée « noire et puante » évoquant « l’horreur d’un enfer plein de poix et sans fond ». L’Église, plutôt que de se contenter d’arracher les pieds de tabac, exprime par le biais du pape Urbain VIII (plus connu pour son implication dans le procès de Galilée), sa remontrance face aux usagers du tabac : ainsi en 1642 est proclamée l’interdiction de fumer et de priser dans les églises au moment de l’office sous peine d’excommunication. Son successeur, Innocent X, va beaucoup plus loin puisqu’il généralise à l’ensemble de la société cette interdiction en 1650. Tout cela peut passer pour un arsenal répressif tout à fait inepte, via des moyens de lutte ridicules. Pourtant, mal en pris à cinq moines qu’on emmura vivants à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1692 pour avoir fumé du tabac dans le chœur durant l’office. Sans blague ! Puisqu’on impose châtiment au fumeur (priseur, chiqueur, etc.), c’est qu’il s’adonne à une activité criminelle : ainsi considère-t-on le fait de fumer à Berne au XVII ème siècle. En Ukraine, dans ce que l’on appelait autrefois la Petite Russie, l’on s’inspira de contes moralisateurs censés dissuader le fumeur : « Les Tchumaches rencontrèrent jadis une femme idolâtre dans une pose indécente qui les attirait. La chasteté des Tchumaches courait un grand danger. Dieu parut et leur ordonna de mettre à mort la séductrice. Les Tchumaches obéirent et ensevelirent la femme idolâtre. Le mari de cette femme planta une branche sur son tombeau ; la branche devint une plante aux larges feuilles. Les Tchumaches, passant par là, remarquèrent que l’idolâtre détachait des feuilles et en remplissait sa pipe. Ils l’imitèrent, et y prennent un tel plaisir, qu’ils ne cessent de fumer, jusqu’au jour où, après la fumée, le feu viendra consumer ces impies. La plante qui donne de la fumée a été considérée comme une figure du diable lui-même, lequel, après avoir passé par un endroit, y laisse des traces, c’est-à-dire de la fumée et une mauvaise odeur » (8). Rien ne prouve que les Tchumaches eurent véritablement affaire au diable, sans doute à une image de cet « autre » que l’on ne comprend pas, bien que tout cela rappelle assez le titre de l’ouvrage le plus connu de Carlos Castaneda. Après ces considérations, revenons dans ce triste pays qu’est la France où sévit, toujours, le binôme fisc et fric. Nous l’avons souligné plus haut déjà : le même qui blâme le tabac est aussi celui qui le taxe : hypocrisie gouvernementale, comme aujourd’hui, du reste, consistant à augmenter les taxes (donc, in fine, les prix) pour dissuader les consommateurs d’acheter ce qui constitue une partie des recettes de l’état. Allons, bon !… En France, l’on a souvent remarqué peu d’ardeur, mais beaucoup de mollesse dans la lutte contre le tabac. Quand telle campagne est censée préserver les fumeurs des méfaits du tabac, cela ne fonctionne jamais, ou si peu. Pourquoi, donc, ne pas déclarer le tabac hors-la-loi et envoyer aux galères celui qui serait pris la main dans le pot à tabac ? Tout d’abord parce que cela n’empêcherait très certainement pas les gens de fumer (substituts, contrebande, etc.), que cela ne rapporterait plus un kopeck à l’état qui, tout au contraire, devrait cracher au bassinet pour payer une croisière royale aux tabacophiles.
En autorisant chacun à s’adonner à son « vice », on s’assure ainsi une main-mise évidente. C’est ce envers quoi Cazin s’insurgeait : « L’usage du tabac est tellement répandu dans nos campagnes et parmi les classes indigentes des villes, que le malheureux supporte plutôt la privation de pain que celle de cette plante narcotique, qu’il mâche, fume et prise ». Ce qui tombe bien, parce que si la banane vaut un steak, fumer coupe la faim (et non la chique ; ça vous la coupe, hein ?!) Tout cela n’a guère changé depuis que Cazin a rédigé ces lignes. Il poursuit : « « L’ouvrier prend sur son salaire de quoi satisfaire une habitude qui lui fait perdre beaucoup de temps et le rend lourd, moins apte à se livrer au travail » (9). Les fumeurs sont-ils tous des fumistes ?

Il y a une quarantaine d’années, Jacques Brosse posait cette question : « D’où vient donc cette fascination qui est arrivée à faire – ou plutôt à refaire – du tabac ce qu’il était à l’origine, une plante magique ? » (10). Je ne vous cache pas que j’ai failli m’étrangler la première fois que j’ai lu ces quelques lignes. Si le tabac était vraiment une herbe à tous les maux, dans le sens qu’elle les soigne et non qu’elle les provoque, l’on pourrait indubitablement considérer cette interrogation à une valeur plus juste. Quelques années avant lui, Jean-Marie Pelt en posait une autre : « Comment une herbe fétide, fumée par les sauvages de l’Amérique, a-t-elle soumis le monde presque entier à un empire qui ne fait que s’accroître chaque jour ? » (11). Les réponses sont multiples, cet article en aborde quelques-unes ici et là. L’auteur poursuit : « Le tabac est par excellence la drogue des sociétés industrielles et des peuples avancés. » Rigolons doucement sous cape au mot « avancés ». Tout cela me laisse fort songeur à la vérité. Non seulement on débarque chez les gens sans autorisation, on les extermine pour s’approprier leurs terres et leurs richesses, et on s’étonne par la suite de ce que ces exactions massives soient payées en retour par l’usage hors de propos d’une plante dont on peut dire que l’Occidental est passé complètement à côté. Que ce soit pour le thé, le café, la coca, la noix de kola, etc., j’ai comme l’impression que, dès que l’Occidental s’arroge le droit d’user de ces plantes, ça tourne à la catastrophe, de même que substituer un usage thérapeutique, sacré et ponctuel du tabac, à la consommation quotidienne d’une plante architraitée par cette même industrie qui va croissant avec le tabagisme. J’abhorre le blanc occidental pour cela. Qui se dit civilisé. Qui plus est, membre d’une société dite « avancée ». Et ça traite les autres de sauvages ! Le ver blanc de l’humanité, c’est sans doute aucun ce genre d’individus ! En plus de cela, « signalons au passage que l’extension de sa culture est au moins en partie responsable de la traite des Noirs ; en effet, si les colons employèrent d’abord la main-d’œuvre caraïbe dans les premières plantations, qui furent établies dès 1634 à la Guadeloupe et à la Martinique, celle-ci ne tarda pas à succomber à l’alcool introduit par les Européens, ainsi qu’aux mauvais traitements que ceux-ci lui firent subir. Il fallut alors les remplacer par des esclaves noirs, que l’on alla chercher par milliers sur les côtes de l’Afrique » (13). Le sordide de l’histoire. Gloups.

Le tabac est une grande plante annuelle (voire bisannuelle) de 150 à 250 cm de hauteur. Il possède une forte tige visqueuse plantée sur une racine en pivot, laquelle porte de grandes et larges feuilles alternées tout aussi visqueuses, à la face inférieure plus claire, dégageant une odeur assez faible mais quelque peu âcre.
C’est une plante hermaphrodite qui fleurit de fleurs tubuleuses blanc verdâtre à roses, dont la corolle peut mesurer jusqu’à 5 cm. Ces fleurs, à la délicieuse odeur, rappellent que le tabac a le pétunia comme cousin.
Nicotiana tabacum est originaire d’Amérique du Sud, il est spontané dans plusieurs pays : Mexique, Brésil, Bolivie, Équateur, Venezuela, Guyane, Argentine, etc.

Le tabac en phytothérapie

Il est bien difficile, en parlant du tabac, d’évoquer ses qualités en phytothérapie, plus globalement en médecine, puisque comme nous l’avons vu précédemment, sa carrière a été ballottée, tout comme celle du chanvre, entre deux extrêmes qui ne sont jamais conciliables. Il n’est pas de ces plantes avec lesquelles on peut procéder à une automédication, chose devenue beaucoup plus difficile du reste depuis que le tabac est monopole d’état en France. Autrefois, au même titre que la petite chènevière d’appoint, le paysan français faisait pousser quelques pieds de tabac dans son jardin pour sa consommation personnelle, et qui pouvait, le cas échéant, être utilisé, une fois les feuilles séchées la plupart du temps (sauf pour le cataplasme qui exige que les feuilles demeurent exclusivement vertes) dans l’art de guérir, avec assez souvent, les désagréments que nous avons évoqués dans la partie précédente de cet article, parce que, en effet, ça n’est pas une sinécure que d’utiliser le tabac en thérapie, plante qui a été abandonnée au profit d’autres tout aussi efficaces mais par-dessus tout plus sûres. Dans son Traité pratique et raisonné, Cazin écrivait que « le point qui sépare […] le remède du poison ne pouvant être fixé, le médecin consciencieux et prudent ne s’exposera point à perdre son malade pour le guérir, surtout s’il a à sa disposition des moyens moins dangereux et tout aussi efficaces » (13). Mais nous pouvons néanmoins nous pencher sur l’histoire thérapeutique du tabac et la décortiquer davantage dans le détail.
Les feuilles vertes du tabac sont presque sans odeur, en revanche, leur saveur est âcre et amère. Une fois séchées, leur parfum pénétrant est, pour d’aucuns, fort agréable. D’un point de vue de sa composition biochimique, le tabac est surtout connu pour un alcaloïde neurotoxique de nature alcaline, la nicotine, présente à hauteur de 0,4 à 2 %, un taux qui varie fortement selon que les feuilles sont vertes ou fermentées (ces dernières contiennent moins de nicotine), mais également en fonction de différents facteurs (climat, sol, saison, mode de culture, etc.). Isolée en 1809 par Vauquelin, la nicotine est une substance liquide, volatile et toxique, qu’accompagnent d’autres alcaloïdes (nicotelline, nornicotine, nicotéine, nicotimine, etc.). L’analyse des informations de nature biochimique nous apprend que dans les feuilles de tabac l’on croise des substances beaucoup plus anodines telles que du tanin, de la gomme, de la résine, de la chlorophylle, de l’amidon, des sels minéraux (potassium, calcium), des acides (malique, acétique, nicotianique), et d’autres qui le sont beaucoup moins comme, par exemple, l’ammoniac (chlorhydrate d’ammoniaque), ainsi qu’une essence particulière, le « camphre de tabac » ou nicotianine, à odeur empyreumatique, très toxique (une goutte tue un chien dans l’instant). Cazin signale aussi que les petites semences du tabac (elles font moins d’un millimètre) contiennent jusqu’à 21 % d’une huile végétale douce et comestible : « on pourrait tirer quelque parti de ce produit, qui est ordinairement sans emploi » (14). Mais cela nécessite de ne pas sectionner les bourgeons floraux de la plante. Or cette amputation régulière, qui précède la récolte, est responsable de l’étoffement des feuilles destinées à l’industrie du tabac. Aussi faut-il faire le choix : de l’huile ou du tabac ?

Propriétés thérapeutiques

  • Calmant, narcotique (15), anxiolytique, décompresseur du système neurovégétatif
  • Laxatif, purgatif, vermifuge, éméto-cathartique, coupe-faim
  • Diurétique, hydragogue, sudorifique
  • Expectorant, sternutatoire
  • Éveillant, abaisse le sentiment de fatigue et d’ennui
  • Effets positifs de la nicotine sur la mémorisation (mémoire immédiate, mémoire différée) et sur l’apprentissage, ce qui contredit Fournier : « La prétendue excitation cérébrale donnée comme prétexte par certains grands fumeurs est tout à fait illusoire. » (16)
  • Antinociceptif
  • Insecticide (nicotine concentrée), insectifuge (macération de feuilles fraîches)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : paralysie de la vessie, rétention d’urine, ischurie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, colique de plomb, hernie étranglée, parasites intestinaux (ascarides)
  • Troubles de la sphère pulmonaire : pneumonie, hémoptysie, asthme, coqueluche, catarrhe pulmonaire
  • Troubles locomoteurs : douleurs goutteuses, rhumatismales (pleurodynie), névralgiques (sciatique), lumbago
  • Affections oculaires : ophtalmie (purulente, chronique), conjonctivite
  • Affections cutanées : ulcère (atone, rebelle, putride), plaie gangreneuse, tumeur blanche, prurigo, dartre, infestation parasitaire (gale, poux de tête, poux de pubis) et fongique (teigne)
  • Affections dentaires : odontalgie, nettoyage des dents (avec les cendres de tabac, remède populaire bien connu)

A cela, ajoutons :

  • Maladie d’Alzheimer
  • Maladie de Parkinson
  • Syndrome de Gilles de la Tourette (chez l’enfant)

Pour le moment, les données et les résultats concernant ces trois points sont trop parcellaires pour être parlants, mais certains d’entre ces résultats encouragent les recherches dans ce sens.

Modes d’emploi (donnés à titre informatif)

  • Infusion de feuilles sèches.
  • Décoction de feuilles sèches.
  • Macération vineuse de feuilles sèches.
  • Sirop de tabac.
  • Suc frais ou poudre de feuilles sèches mêlés à un corps gras (type axonge) pour en confectionner une pommade.
  • Teinture homéopathique de tabac à prescrire « dans tous les troubles analogues à ceux qu’il produit à dose forte », indiquait Botan dans les années 1930 (17).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Divers facteurs (temps de guerre, embargo, disette, etc.) amenèrent l’homme à substituer un très grand nombre de plantes au tabac lors de pénuries. « Les principaux produits utilisés sont les feuilles de cerisier, de merisier à grappes, de prunellier, de pas-d’âne (l’un des meilleurs), de saule, de galé [?], de noyer, de hêtre, de charme, de bouleau, de noisetier, d’orme, de chalef, de houblon, de gui, de chanvre, d’ortie (pulvérisées, les feuilles se mélangent au tabac à priser), de betterave, de rhubarbe, de thé, de marronnier d’Inde, de tilleul, de guimauve, de consoude, de cornouiller mâle, de lavande, de lierre terrestre (gléchome), d’origan, de brunelle, de sauge, de serpolet, de bétoine, de menthe, de plantain, de reine des bois (aspérule), de sureau, de viorne, de soleil [= tournesol], d’arnica, de chicorée, d’armoise, de doronic, d’achillée millefeuille, de bardane, de séneçon, d’ajonc, de mélilot, de cytise, de cyclamen (Alpes autrichiennes) et de busserole ; les fleurs de muguet (en poudre dans le tabac à priser), de rose, de coquelicot, de mélilot et de flouve odorante ; les rhizomes d’iris et de valériane ; les tiges de clématite (enfants) et de canne de Provence ; l’écorce de saule (Amérique du Nord), de cornouiller (Italie), de pin (Italie), de viorne (Italie) et de charme (Italie) » (18). A cela, ajoutons encore les bourgeons d’aubépine et les feuilles d’églantier.
  • Autres espèces : petit tabac (Nicotiana rustica), tabac glauque (Nicotiana glauca).
  • Toxicité : je ne vais pas me fendre d’un laïus « fumer, c’est mal », etc. Cela n’a pas d’intérêt ici. Soulignons cependant que « grâce aux gouvernements, toujours habiles à profiter de ce qui peut augmenter leurs ressources, nous sommes volontairement tributaires d’une herbe âcre, puante et sale » (19). A l’époque où Cazin écrit ces lignes, l’imposition du tabac existe depuis plus de deux siècles, et participait de la richesse fiscale avec le café, le sucre et l’eau-de-vie.
    La nicotine, nous le savons, est un violent poison : une goutte seule de nicotine pure appliquée sur les lèvres est facilement mortelle, autant dire foudroyante. 50 mg représentent une dose létale pour l’homme adulte. Mais le tabac ne se réduit pas qu’à sa seule nicotine, et une intoxication peut prendre plusieurs formes : la nicotine, à faibles doses, est agoniste et excitante. A fortes doses, elle devient sédative et antagoniste. Il est aussi possible d’observer une toxicité aiguë et une autre, plus courante, parce qu’elle est chronique. La première s’exprime sur un terrain qui n’y est généralement pas préparé. Cela explique pourquoi l’on a pu avoir affaire à des empoisonnements, un mot qui souligne davantage la volonté humaine de nuire que le mot intoxication : c’est ce que l’histoire nous rappelle à travers l’assassinat de Gustave Fougnies par le Belge Hippolyte Visart de Bocarmé (1818-1851), pour lequel l’agent criminel était en partie constitué de nicotine. Il y eut d’autres exemples d’intoxications bien moins médiatisées mais beaucoup plus nombreux : des macérations, des liniments, des extraits aqueux, de simple contacts plus ou moins prolongés avec du tabac, des décoctions, etc., aussi bien commandés par l’empirisme que par ceux qui se déclaraient comme maîtres dans l’art de guérir, furent à l’occasion de catastrophes ; malgré l’intention de bien faire, par ignorance, par accident, par abus, l’on a compté de nombreux incidents pour lesquels le mis en cause, le tabac, s’est emparé jusqu’à la vie parfois, d’enfants, de jeunes filles, voire même d’hommes et de femmes adultes. Et il s’agit là d’usages thérapeutiques du tabac, ne parlons même pas de l’usage domestique de cette plante, que ce soit par l’habitude qu’on avait de le priser, de le chiquer et de le fumer, à la pipe surtout, dans le courant du XIX ème siècle. Aujourd’hui, priser et chiquer, ça n’est plus tellement à la mode, du moins en France, mais ce qui, au départ, passait pour une habitude, n’est pas sans poser problème. L’on dit que, généralement, lorsqu’on chique, l’on s’intoxique moins si l’on n’avale pas le jus de tabac mêlé de salive. Mais alors, à quoi bon chiquer ? Quant à priser le tabac, seul ou accompagné de telles ou telles autres plantes (pétales de muguet séchés, par exemple), le geste addictif s’avère être le même qu’avec la cigarette. Priser le tabac, surtout s’il est consommé à l’excès, occasionne diverses perturbations : inflammations (pharynx, œsophage, estomac), ulcère, affections nasales (polypes, anosmie plus ou moins prononcée), paralysie, vertige. On a également relaté des cas de cécité et de « crétinisme ». Au pire, l’apoplexie peut déboucher sur le décès. Et nous n’avons encore rien dit des intoxications aiguës et chroniques émanant du fait de fumer.
    La toxicité aiguë par la nicotine est sans doute la moins fréquente mais n’est pas moins dangereuse : « après les nausées, les coliques et la diarrhée, se manifestent la dyspnée, les troubles visuels, la cyanose, les palpitations, l’angoisse précordiale, l’arythmie cardiaque, le délire violent, les convulsions, la paralysie, le coma, avec dilatation de la pupille, puis le pouls faible et la mort par syncope » (20). Cette syncope finale dont parle Fournier correspond plus précisément à une dépression du système neurovégétatif qui provoque une paralysie respiratoire pouvant faire intervenir le décès dans un délai de deux heures.
    Au sujet de la toxicité chronique, c’est ni plus ni moins que l’intoxication classique au tabac du fumeur de cigarette qui, aujourd’hui, doit être distingué du priseur et du chiqueur. Notons aussi qu’à consommation identique, la qualité du tabac qui compose les cigarettes actuelles est fort différente de celle qui avait cours il y a encore un siècle et demi, par exemple. En ce temps, nous étions encore loin des tabacs copieusement assaisonnés d’additifs divers et variés, dont la liste est longue comme le bras (et encore…) et ajoutent à la toxicité initiale du tabac qui trouve son origine, non seulement à travers ses alcaloïdes, mais aussi via l’ammoniac naturel contenu dans les tissus foliaires du tabac : cette substance est susceptible de causer des affections chroniques de la muqueuse buccale et de la gorge. Et que dire de la radio-activité des fumées dont on parle généralement si peu ? Donnons quelques grands domaines sur lesquels la toxicité du tabac porte plus particulièrement son attention, autrement dit les méfaits du tabagisme actif sur l’organisme :
    – Sur la fonction cardiovasculaire : augmentation de la pression artérielle et du rythme cardiaque, hypertension, palpitations, angine de poitrine (angor), infarctus.
    – Sur la fonction digestive : augmentation de la sécrétion des acides gastriques, ulcère et squirrhe stomacaux, dérèglement intestinal avec constipation opiniâtre, nausée.
    – Sur la fonction respiratoire : emphysème, irritation chronique du larynx avec toux et obstruction invalidante des voies respiratoires.
    – Sur la fonction génitale : perturbation de la libido masculine, augmentation des risques de troubles menstruels et d’avortement, difficulté lors de l’accouchement.
    – Cancers : bronches, poumons, cavités buccales, œsophage, vessie, col de l’utérus, estomac.
    – Maux de tête, vertiges, étourdissement, faiblesse inhabituelle, baisse de la résistance à l’effort.
    Pour finir, « le fumeur fait un usage désastreux d’une plante que les recherches actuelles pourraient pourtant bien réhabiliter dans les prochaines années… » (21).
  • Lors de mes lectures, j’ai été étonné de constater qu’il existe ce que l’on appelle la maladie du tabac vert. Après renseignements, il s’avère que j’en ai été la victime il y a de cela 25 ans : alors que je fumais depuis environ trois ans, je me suis rendu, en tant qu’ouvrier agricole, auprès d’un producteur de tabac dans le nord-Isère afin de prendre part à la récolte du tabac qui se déroule durant les mois de juillet et d’août. De par le contact incessant de la peau avec les feuilles des plants de tabac à raison d’une dizaine d’heures par jour, on s’arrête rapidement de fumer. L’absorption cutanée fait son travail : j’ai été incapable d’allumer la moindre cigarette durant ces deux mois-là. Cela montre qu’avec une adjonction régulière de nicotine dans le sang, on retire de cet alcaloïde les avantages sans les inconvénients, si je puis dire. Un patch géant à portée de bras ! Comme l’on n’a pas forcément un champ de tabac sous la main, il existe des méthodes alternatives pour se désaccoutumer : je n’en ferai pas ici la liste, je partagerai néanmoins l’une d’elles parce que je la trouve fort pittoresque. En Afrique, l’on a imaginé le rituel qui suit pour cesser de fumer. L’on conseille « d’uriner sur des feuilles de tabac, de les laisser sécher, puis de les fumer dans une pipe. Les vomissements qui s’ensuivent dégoûteraient à jamais du tabac » (22). Sympa, non ? ^_^
  • Pour poursuivre et conclure avec les mots de Jean-Marie Pelt (1933-2015), professeur de biologie et de pharmacologie de l’université de Metz, « le tabac serait dont devenu une plante maudite par excellence. Il est décidément bien loin, le temps où il était censé guérir les migraines de Catherine de Médicis ! » (23). Non seulement c’est, comme nous l’avons vu, un remède assez peu fiable dont le bénéfice thérapeutique n’est pas toujours évident eu égard aux risques encourus, mais, de plus, « l’habitude que l’on en contracte, lors même qu’on parvient à dissiper les maux qui en avaient indiqué l’usage, fait que le remède est pis que le mal » (24).
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    1. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 89.
    2. Dans sa célèbre pièce de théâtre Don Juan datant de 1665, Molière place dans la bouche du personnage qui entame cette œuvre, Sganarelle, les mots suivants : « Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac, c’est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » L’on peut se contenter de prendre cette diatribe au pied de la lettre, mais cela serait passer à côté d’un sens véritable mais difficilement décelable si l’on ne possède pas quelques clés que voici : Molière joue sur le double sens de l’expression « donner du tabac à quelqu’un », que, pour bien comprendre, il importe de savoir qu’à l’époque de Molière, le tabac se prisait comme ceci : « prendre la tabatière de la main droite ; la passer dans la gauche ; taper sur la tabatière ; ouvrir la tabatière ; présenter la tabatière à la compagnie ; rassembler le tabac dans la tabatière en la frappant sur le côté ; prendre une pincée de tabac avec la main droite ; la tenir entre ses doigts avant de la porter au nez ; présenter le tabac au nez ; renifler avec justesse des deux narines ; ne pas faire vilaine figure ; serrer la tabatière, refermer le couvercle ; éternuer, cracher, souffler avec le nez. » Pour priser, il faut donc porter le tabac à son nez. Mais si jamais l’on vous en offre, cela signifie que votre interlocuteur porte sa main au niveau de votre nez, et parfois sans tabac ! De là est née l’idée du coup de poing dans la figure – « donner du tabac à quelqu’un » – action violente et soudaine s’il en est, que soulignent les expression « un coup de tabac » (dans la marine : une tempête) et « faire un tabac » (qui nous ramène au théâtre : un tonnerre d’applaudissements = avoir du succès). L’autre expression, « passer à tabac », c’est-à-dire rouer de coups, procède de la même origine. Ayant maintenant ceci en tête, l’on comprend mieux les mots que Molière fait dire encore à Sganarelle : « Ne voyez-vous pas bien dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner, à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai, que le tabac inspire des sentiments d’honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent. » L’on savait se chiquer la gueule, du temps de Molière !…
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 922.
    4. Ibidem, p. 923.
    5. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 90.
    6. Ibidem.
    7. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 297.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 357.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 940.
    10. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 291.
    11. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 87.
    12. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 290.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 942.
    14. Ibidem, p. 938.
    15. Synonyme de stupéfiant, une substance narcotique, du grec narkê, « sommeil », est donc un produit qui provoque une sensation qui en est proche.
    16. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 923.
    17. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 189.
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 924.
    19. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 937.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 923.
    21. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 136.
    22. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 48.
    23. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 135.
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 940.

© Books of Dante – 2019

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