Le frêne (Fraxinus excelsior)

Synonymes : frêne élevé, grand frêne, frêne d’Europe, frêne à feuilles aiguës, fragne, quinquina d’Europe, gaïac des Allemands.

Si on le dit excelsior, c’est non véritablement en raison de sa taille : comprise entre 25 et 40 m (parfois moins dans la partie sud de la France : 6 à 18 m), elle n’a rien de bien exceptionnelle pour un arbre, c’est simplement une taille moyenne. S’il est excelsior, c’est surtout par rapport aux autres frênes qui, eux, peuvent être qualifiés de « minor ». Exceptionnel, il le fut pour bien des peuples européens tels que les Celtes, les Germains et les Scandinaves, sans oublier les anciens peuples de l’Antiquité gréco-romaine.
Comme il y en a partout dans le monde, le frêne est arbre cosmique et mythique, tout à la fois vénéré et redouté, autour duquel – sans doute parce qu’il était considéré comme solaire et jupitérien – s’organisent béatitude et abondance. C’est cela qu’incarne « le coursier d’Odin », autrement dit le frêne Yggdrasil, exemple souvent cité d’arbre cosmique. Entendre : pilier central de l’Univers. Un arbre si gigantesque en réalité que ses rameaux se perdent dans les étoiles, s’étendant jusqu’aux confins les plus reculés de l’Univers, tandis que ses racines plongent profondément dans le monde chthonien, celui des morts entre autres. Parmi elles, trois racines principales se distinguent, puisque chacune d’entre elles s’abreuve à une source différente, pieusement veillées par les trois Nornes : Urd (le « passé »), Verdandi (le « présent ») et Skuld (le « futur »), lesquelles ne sont ni plus ni moins que l’équivalent des Parques romaines et des Moires grecques. C’est, dit-on, traditionnellement, la première des trois qui asperge quotidiennement et continuellement le feuillage d’Yggdrasil.

Yggdrasil, qui apporte l’éclair, la foudre et les pluies fécondantes, ne craint ni les flammes, ni le gel, encore moins les ténèbres. Lors de Ragnarök, Yggdrasil, contrairement aux dieux, survit à l’épreuve. En naquirent Lif et Lifthrasir, survivants de la destruction du monde et ancêtres de l’humanité nouvelle. C’est pourquoi, au frêne, on associe les idées de survie et de pérennité : en Écosse, pour assurer aux bébés la force nécessaire durant toute leur existence, on leur faisait avaler une cuillerée de sève de frêne (pratique encore attestée au XIX ème siècle).
C’est avant tout un arbre de vie : il est peuplé de tout un monde animalier, de sa cime où l’on trouve l’aigle Vidofnir, jusqu’à ses pieds où se love le serpent Nidhögg qui, sans cesse, ronge les racines d’Yggdrasil. Ratatosk, l’écureuil messager, se rend de l’un à l’autre, et inversement, en fonction des défis mutuels que se lancent les deux animaux extrêmes. Il est peuplé également d’elfes et de nains, il est le domaine des géants et le royaume des morts, ainsi que la demeure des Vanes.
Si l’on en sait autant sur le frêne Yggdrasil, c’est parce que l’on en trouve la trace écrite dans l’Edda scandinave, un manuscrit regroupant un ensemble de poèmes, compilation que l’on doit à Snorri Sturluson (1179-1241). Ces textes résument les traditions nordiques qui, transmises oralement jusque là, menaçaient de s’égarer et de se perdre. L’Edda renvoie donc à des traditions bien antérieures au Moyen-Âge de Sturluson. Concernant Yggdrasil, on trouve cet extrait :

« Je connais neuf mondes, neuf domaines couverts par l’arbre du monde.
Cet arbre sagement édifié qui plonge jusqu’au sein de la terre…
Je sais qu’il existe un frêne qu’on appelle Yggdrasil.
La cime de l’arbre est baignée dans de blanches vapeurs d’eau,
De là découlent des gouttes de rosée qui tombent dans la vallée.
Il se dresse éternellement vert au-dessus de la fontaine d’Urd. »

Neuf. C’est le nombre de jours et de nuits durant lesquels le dieu Odin resta suspendu à Yggdrasil, de même que les samares pendantes du frêne, samare, mot formant un lien confinant à la corde, peut-être celle dont on usa pour maintenir Odin la tête en bas, à l’image de l’arcane XII du Tarot de Marseille qui présente ce personnage qu’il est communément admis d’appeler le pendu. C’est à l’occasion de cette initiation qu’Odin « reçut » les runes, le 9, équivalant du 7 pour d’autres civilisations, représente le chiffre de la fertilité, mais également de la religion et de la magie.
Chez les Celtes, l’on trouve aussi plusieurs frênes sacrés (Bile Tortan, Bile Dathi, Craeb Uisnig), ces arbres formant avec l’if et le chêne une triade non moins sacrée. C’est également un arbre cosmique : « comme axe cosmique, le frêne représente l’ordre, l’équilibre, la justice, le droit, notions gouvernées par Math : il dit le droit, parle sans ambiguïté, joue le rôle d’arbitre, combat sans ruse, à la différence de Gwyddion ou du Germano-Scandinave Odin qui peuvent avoir recours à la fourberie » (1). Contrôlant la foudre et les serpents, ces arbres ainsi que de nombreux autres, furent considérés comme des idoles païennes qu’il convenait de détruire ; c’est, en général, ce qui se passe quand un arbre n’en est plus un, étant au-delà, car « ce n’est qu’après que certaines étapes mentales ont été dépassées que le symbole se détache des formes concrètes, qu’il devient schématique et abstrait » (2). C’est pourquoi des frênes comme Yggdrasil et consorts sont si difficiles à appréhender pour ceux qui ne sont pas nordiques ; c’est d’autant plus vrai pour les évangélisateurs de l’Irlande au VII ème siècle après J.-C. par exemple, pour lesquels l’adoration valut sans doute toutes les superstitions et la réputation sinistre qu’on accorda malgré lui au « cruel et sombre frêne »… Chez les Germains, la femme du frêne « n’était pas un esprit bienveillant, explique Angelo de Gubernatis ; elle pouvait faire beaucoup de mal ; et on la fléchissait par un sacrifice, le mercredi des cendres, jour sinistre et funéraire » (3). Or, tout cela procède d’une équivoque entre les mots aska (le frêne) et asche (les cendres), une proximité linguistique que l’on rencontre encore en anglais ainsi qu’en allemand aujourd’hui :

En réalité, le frêne n’a pas de rapport direct avec les cendres. En suédois, on l’appelle ask, qui fut également le nom de l’homme primordial issu d’un frêne, la femme équivalente, Embla, émanant, elle, d’un orme.
Arbre à l’incontestable puissance, l’on choisit parfois son bois pour y tailler de petites tablettes sur lesquelles figurer les oghams, dont celui spécialement dédié au frêne, Nuin. L’un des nombreux caractères du frêne, c’est sans doute la force, la résistance et la puissance : ainsi était-il déjà perçu chez les Grecs. Melia, tel est son nom en grec, et ce mot équivaut autant au frêne qu’à la lance issue de son bois. Cet arbre à armes servait à l’équipement des armées, façonnant, outre les lances, des arcs et des javelots. C’est ainsi qu’il est décrit chez Homère (Odyssée, Iliade), chez Héliodore d’Émèse (Les Éthiopiques), etc., comme une lance de frêne à la pointe d’airain, le bronze renforçant encore, si besoin était, les symboles de dureté et de ténacité liés au frêne, dont l’élasticité du bois lui vaut « souplesse et légèreté ». Lorsque cette lance devient mythique, elle n’est plus seulement maniable par le premier venu : Chiron le centaure, par « sa grande connaissance des différentes espèces d’arbre lui avait permis de donner à Pélée sa fameuse lance faite d’un frêne coupé au sommet du Pélion que, seul parmi les Achéens, Achille pouvait porter et manier » (4). Ici aussi, bien sûr, le frêne touche au monde divin : parce que « melia », le frêne est forcément en contact avec les Méliae (ou Méliées), autrement dit les nymphes du frêne, « nées du sang d’Ouranos castré par Cronos » (Méliées à bien différencier des Méliades, de mélis, « pommier », figures mythologiques distinctes malgré ce que la proximité sémantique pourrait laisser croire). Mais il fut aussi attribut de la nymphe Adrasteia (ou Adrastée), divinité tant du frêne que du destin, laquelle rappelle étrangement Urd et ses soeurs…
Bien plus connu qu’Adrastée, Poséidon : on peut légitimement se demander ce qu’un dieu océanique comme lui peut avoir à faire avec le frêne. De même qu’Odin était anciennement un « démon de la tempête et des orages nocturnes » (5), Poséidon, avant de devenir la forme accomplie qu’on connaît de lui, était une divinité archaïque qui régnait sur les sources et les rivières, ainsi que sur la végétation qui en est issue, dont le frêne, comme le signala Jean-Baptiste Porta, remarquant qu’il se délecte avant tout des lieux où passent les eaux courantes et où stagnent un peu les eaux presque marécageuses et endormies : d’ailleurs, dans l’alphabet oghamique, le frêne qui occupe la cinquième position, est précédé du saule et de l’aulne, deux autres espèces d’arbres appréciant grandement l’humidité et qu’on a toutes les chances de croiser en bordure de rivière. Ainsi, par cet archaïsme justement rappelé, Poséidon est-il une divinité de la terre, maître des séismes et des raz de marée : étonnant que « celui qui ébranle » (rappelons-nous le Ulysse homérique aux prises avec ce dieu) soit connecté au frêne, lequel même arbre permettait aux Celtes de conjurer les tremblements de la terre. Par suite, donc, en tant que dieu des océans, lié qui plus est au frêne, dont on sait qu’il écarte la foudre, cet arbre devint l’amulette des voyageurs empruntant la voie des eaux marines : c’est ainsi que, quittant leur île natale, certains Irlandais traversèrent l’océan Atlantique, portant sur eux de ces talismans formés de bois de frêne. Cette promiscuité du frêne avec l’élément liquide et maritime explique aussi qu’on fabriqua des rames en son bois, ainsi que des quilles et autres « pièces de cintrage pour les bateaux ».
D’Odin, nous avons dit qu’Yggdrasil était sa monture, de même que le tambour est celle du chaman. Poséidon, lui, est porté, chose étonnante encore, par le cheval, chthonien et psychopompe. Ce cheval rappelle quelque peu l’écureuil Ratatosk qui va et vient, circulant sans cesse, de haut en bas d’Yggdrasil, allant du Yin au Yang, et inversement. C’est aussi cela que l’ogham Nuin signifie : une énergie circulante qui équivaut à l’intuition foudroyante, à l’illumination permettant l’accès à une connaissance cachée, à l’épreuve initiatique. Au contraire, quand il y a stase, engorgement, ralentissement, c’est davantage un Valet d’épées inversé qui se présente, alors que les énergies « positives » de l’ogham Nuin cherchent plutôt du côté du Roi d’épées à l’endroit.
Pourquoi donc le frêne est-il si changeant, si ce n’est en raison d’un filtre peut-être : en 1858, le docteur Cazin mentionnait une anecdote, parlante qui sait, au sujet de l’infusion de feuilles de frêne : cette infusion, « soit aqueuse soit alcoolique, placée au-devant de la lumière du soleil ou d’une bougie, paraît d’un jaune pâle, tandis que, au-devant d’un corps opaque, elle est d’un bleu azur » (6). Le jaune, le bleu, deux couleurs qui, presque, s’opposent sur le disque chromatique…

Pour les peuples germano-scandinaves, le frêne a également été – comment s’en étonner ? – un arbre curateur à l’instar du chêne et de son gui pour d’autres, d’où son surnom de quinquina d’Europe que le frêne est bien loin d’usurper, puisque de son écorce on tira, bien avant l’apparition de l’écorce péruvienne, un remède fébrifuge plus guère usité de nos jours, du fait, surtout, des tanins contenus dans l’écorce des jeunes rameaux, rendant leur décoction très astringente et amère, et donc difficilement absorbable.
La réputation fébrifuge de l’écorce de frêne ne semble pas remonter, toutefois, bien antérieurement à la Renaissance. Ses défenseurs furent nombreux : Helwig, Boerhaave, Kniphof, Burtin, Murray, Coste et Willemet, Mandet, etc. D’autres, tout au contraire, y virent une action bien inférieure à celle du quinquina, voire une inactivité complète : Linné, Torti, Chaumeton, etc. Cela prouve, expliquait Cazin, « que l’écorce de frêne, comme le quinquina lui-même, ne réussit pas toujours. Ne voyons-nous pas quelquefois des fièvres intermittentes céder à l’usage des fébrifuges indigènes […] après avoir résisté au sulfate de quinine ? » (7). Avant de conclure que « le désaccord dans les résultats ne peut s’expliquer » (8). Pas si sûr… C’est bien évidemment faux : pour cela, il suffit (au moins) de prendre en compte les affinités sélectives de chacun : pourquoi, par exemple, le basilic tropical réussit-il chez tel insomniaque et échoue chez tel autre qui, lui, exige de la lavande vraie pour ce faire ? Parce que l’action de ces deux simples diffère, que la typologie même de l’insomniaque n’est pas la même de l’une à l’autre personne, et, qu’enfin nous recevons et intégrons chacun à notre manière les produits que met la Nature à notre disposition pour nous soigner et nous guérir. On ne peut donc appliquer mécaniquement et systématiquement tels remèdes face à tels maux : l’art médical, ça n’est cela. Tout au contraire, il se construit différemment selon les personnes. Ce modus operandi procède d’un connais-toi toi-même. Il ne s’agit pas d’appliquer bêtement un remède, il faut chercher à comprendre ce qui pour moi, toi, vous, est le plus bénéfique, et ce qui l’est moins, parce que la vie est un jeu de piste.
Bien avant que les vertus fébrifuges du frêne furent établies, on s’intéressa surtout à la valeur diurétique de ses feuilles : ainsi fait-on depuis Hippocrate et Théophraste, époque fort reculée où cette propriété était exploitée en cas de rhumatismes et d’affections goutteuses, usages que l’on retrouve bien des siècles plus tard à travers l’œuvre d’Hildegarde de Bingen qui préconisait des enveloppements de feuilles de frêne bouillies pour endiguer les crises de goutte. Si entraver les fièvres et participer activement à la diurèse sont les deux principales prérogatives du frêne en thérapie, il est utilisé pour tout un tas d’autres affections sur lesquelles ont fait assez souvent l’impasse. Aussi, rappelons-les : c’est un remède laxatif (léger), expectorant, hépatique, dentaire et auriculaire. Nombreux ont été, dès l’Antiquité, ceux qui ont employé le frêne avec plus ou moins de bonheur (Théophraste, Dioscoride, Pline, Serenus Sammonicus…), jusqu’aux réceptuaires médiévaux qui ne l’ont pas oublié, avant que ces anciennes recommandations ne soient reprises à la Renaissance par un Matthiole par exemple.

Le frêne présente une sexualité complexe et variable. Je n’ai pas dit débridée ^_^. Les fleurs, qui apparaissent avant les feuilles (vers avril-mai), ne portant ni calice, ni corolle et pétales, sont hermaphrodites mais pas toujours. Parfois, on trouve des branches mâles et des branches femelles sur le même arbre. Le frêne ne se reproduit qu’à partir de l’âge de 20 ans environ, mais compense ce laps de temps passé à se la couler douce en produisant d’énormes quantités de graines (un frêne centenaire peut en produire jusqu’à 100000 pas an !). Comprimées, de couleur rousse, elles sont enchâssées dans une languette membraneuse, un peu torsadée, dont la ressemblance avec une langue d’oiseau les a fait appeler lingua avis par les anciens apothicaires, mais on les connaît plus communément sous le nom de samares.
Puis viennent les feuilles : composées, elles comptent généralement un nombre impair (9-15) de folioles lancéolées et finement dentées, à la face supérieure de couleur vert sombre, l’inférieure étant, quant à elle, sensiblement plus pâle. Elles sont issues de bourgeons brun noirâtre typiques, veloutés, lisses et écailleux, sans équivalent parmi les arbres d’Europe occidentale.
Le frêne est un arbre qu’on dit post-pionnier, c’est-à-dire qu’il nécessite des sols alluviaux dans lesquels les sédiments indispensables auront été fixés par d’autres essences que lui. Il fait partie des arbres des climats tempérés qu’on trouve fréquemment, et qu’on identifie sans trop de peine, bien que divers facteurs le fassent changeant : à une écorce lisse et de couleur gris olive quand il est jeune, se substitue une surface gris brun fissurée et crevassée avec l’âge. De même, sa silhouette n’est pas toujours élancée : preuves en sont les frênes aux rameaux réclinés et ceux que l’on dit « têtards ».
S’il ne vit pas très longtemps (150 ans maximum ; certaines sources avancent trois siècles), il a une croissance rapide et vigoureuse. Avec l’aide de ses compagnons, ormes et aulnes, il prépare le terrain à une essence qui nécessite un sol plus lourd en humus : le chêne, dont l’ombre sera fatale au frêne. En apparence seulement : en effet, la pousse plus lente du chêne autorise le frêne à atteindre ses trente bons mètres de par sa croissance rapide, et à s’épanouir aisément avant que le chêne ne le supplante. Sauf si bien entendu une samare égarée atterrit non loin d’un chêne de deux siècles : à cet endroit précis, si jamais un frêne en naît, il aura davantage de « chance » de ressembler à ces sujets malingres que j’ai naguère rencontrés en bordure d’un chemin serpentant au sein d’une forêt composée majoritairement de chênes (80 %) et de hêtres (20 %), et dont le second étage comprenait du noisetier et du sureau entre autres. Au bord de ce sentier, se trouvaient de ces frênes tout rabougris et dégingandés, cherchant tant bien que mal à happer quelques miettes de lumière que les chênes altiers ont bien voulu leur laisser. Autant dire que c’est un destin d’indigence et de mendicité qui attend de tels arbres ! En dehors de ces situations difficiles, et lorsque les conditions le permettent, le frêne s’établit de la plaine à la moyenne montagne (800 à 1200 m, voir jusqu’à 1600 m parfois), en Europe, en Asie occidentale ainsi qu’en Afrique du Nord, sur des terrains assez humides quand même : bordures de forêts, haies fraîches, prairies, abords de fleuves et de rivières, vallons boisés, décombres (le frêne est aussi une espèce rudérale), en association fréquente avec des arbres que nous avons déjà cités : l’orme, l’aulne et le saule, ainsi que l’érable et les peupliers, qu’ils soient noirs ou blancs.

Le frêne en phytothérapie

Historiquement, il ressort que du frêne l’on employa bien plus que les feuilles, fraction végétale qui s’utilise le plus fréquemment à l’heure actuelle. On reconnut à l’écorce du frêne – celle ôtée des jeunes rameaux de deux à quatre ans – beaucoup d’intérêt dans le cours des siècles derniers, ainsi qu’aux samares, c’est-à-dire, pour rappel, les fruits du frêne. Anciennement – cela n’a plus l’air de se pratiquer – l’on allait jusqu’à extirper du sol l’écorce des racines de cet arbre. Mais en cette époque où les arbres sont plus précieux que jamais, l’on peut se réjouir que cet usage soit tombé en désuétude.
Dans les samares, aux propriétés identiques à celles des feuilles, mais plus nettement marquées, on trouve des principes qui procurent à ces fruits un goût un peu amer, âcre, piquant ; épicé disent certains. De cela, une essence aromatique est sans doute responsable, laquelle côtoie environ 25 % d’une huile végétale au goût douceâtre qui, bien que comestible, s’est plus souvent destinée à la savonnerie qu’à l’alimentation. Les feuilles, également âcres et amères, en plus d’être astringentes, rappellent quelque peu l’écorce du frêne sur la question de la composition biochimique : en effet, écorce et feuilles contiennent non seulement du tanin, mais aussi un principe amer sans lequel le frêne ne serait pas ce qu’il est. Ensuite, viennent deux corps, fraxinine et fraxinite, dont Fournier prétend qu’ils s’apparentent à un seul, la mannite, sorte de sucre proche du sorbitol, expliquant, avec les gommes et le mucilage, l’aspect douceâtre que peut prendre le frêne. N’oublions pas les flavonoïdes (quercétine, rutine), un dérivé coumarinique que seconde une essence aromatique présente en faible quantité, des iridoïdes (excelsioside), enfin des sels minéraux et oligo-éléments (fer, cuivre, calcium, potassium, iode, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : diurétique puissante, éliminatrice de l’acide urique, anti-œdémateuse, dépurative, sudorifique, antirhumatismale, antigoutteuse, tonique, purgative légère, laxative légère, astringente légère
  • Écorce : tonique, astringente, cicatrisante, fébrifuge, expectorante, apéritive, stomachique, purgative
  • Semence : diurétique, hydragogue, purgative, remède de la stérilité et de l’impuissance (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, lithiase urinaire, oligurie, hydropisie, rétention liquidienne (rétention d’eau, rétention d’urine, œdème, cure de drainage et/ou d’amaigrissement), colique néphrétique, néphrite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie chronique, constipation
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes (articulaires et musculaires), aigus, chroniques, fixes, ambulants, vagues, goutteux ; goutte, névralgie rhumatismale et goutteuse, arthrite, arthritisme
  • Fatigue après infections, état maladif, convalescence, anémie
  • Plaie, hémorragie cutanée
  • Maux dentaires, auriculaires
  • Artériosclérose
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Poudre : d’écorce (peu usitée), de semences, de feuilles (cette dernière, on l’avalera, soigneusement mêlée à une cuillère de miel et additionnée d’une ou deux gouttes d’essence de citron).
  • Macération vineuse de feuilles (dans du vin blanc).
  • Infusion et décoction des feuilles.
  • Infusion et décoction des semences.
  • Infusion et décoction de l’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies.
  • Extrait (aqueux, alcoolique) de l’écorce.

Note : permettons-nous un focus sur deux préparations qui ont laissé des traces dans l’histoire du frêne en thérapie. Tout d’abord, parlons de ce que l’on peut obtenir avec les feuilles de frêne qui, selon les régions, porte le nom de frênée, frênette ou freinette : les recettes, tout comme les noms, sont multiples. Disons simplement qu’il s’agit de faire bouillir des feuilles de frêne dans quantité suffisante d’eau. Puis on laisse fermenter cette décoction avec du sucre (ou du miel), du jus de citron, de l’écorce d’orange et d’autres nombreux ingrédients usités ici ou là.
La seconde de ces recettes n’impose pas une attente aussi longue, mais oblige à un emploi régulier sur plusieurs mois, ou bien davantage afin de profiter amplement de ses bienfaits (il est possible d’en faire une boisson de « ménage », comme d’autres le café, le thé, l’infusion de menthe ou de verveine, etc.). Le thé dont nous parlons présentement, une infusion en somme, requiert que l’on mêle à des feuilles de frêne (2/3) des feuilles de cassis (1/3). Parfois, tout comme la freinette, la recette se modifie : on intervertit cassis et reine-des-prés, on ajoute de la menthe, etc. Une poignée de ce mélange en infusion dans un litre d’eau bouillante durant quinze minutes. On couvre. On filtre. On boit chaud, froid ou glacé. Avec ou sans miel. A volonté. Cette boisson est un excellent dépuratif, à préconiser en cure longue. C’est peut-être pour cela qu’on l’appelle « thé des centenaires », le frêne ayant la réputation, depuis longtemps établie, de faire accéder au siècle : c’est, du moins, ce que Léon Binet (1891-1971), reprenant la parole de certains de ses prédécesseurs, soutenait. Est-ce que le frêne fait devenir centenaire ? Je ne sais pas. De centenaire, j’en connais un qui l’est presque, mon grand-père, puisqu’il a eu 99 ans en juin dernier. Il y a au moins un épisode de son existence (et de la mienne) qui le lie à un frêne, et dont on pourrait conclure qu’il va à l’encontre de cette capacité qu’aurait le frêne de faire des centenaires.
Quand j’étais petit, chez mes grands-parents, je passais beaucoup de temps à jouer durant les vacances dans une cabane formée de quatre poteaux sur lesquels un toit de tôle ondulée avait été cloué. Des bûches de bois, savamment disposées, formaient les murs nord et est. Dans cette cabane, il y avait tout ce dont ma grand-mère ne voulait plus : une vieille cafetière émaillée et percée, une petite casserole cabossée, un balai fatigué au manche cassé, etc. A quelques mètres de cette humble bicoque, se tenait un frêne isolé qui avait atterri là par ses propres moyens et la grâce des airs. Il poussa, poussa tant et si bien qu’il atteignit facilement et rapidement une quinzaine de mètres de hauteur. Et, un jour, sans raison particulière, mon grand-père le tronçonna. Ce frêne lui en tint-il rigueur ? Je ne crois pas, mais je suis resté pour longtemps mortifié par la disparition de ce frêne. Aussi, parfois, quand j’en croise un, particulièrement beau et vigoureux, je l’appelle Yggdrasil, tandis que, pendant ce temps, mon grand-père dessine… des arbres !…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il ne faut point attendre que les feuilles soient trop avancées dans l’âge pour se préoccuper d’en faire la cueillette. Contrairement à ce qu’on peut lire parfois, en juillet (à plus forte raison en août), il est trop tard (sauf en haute altitude), la période la plus propice s’étalant de début mai à fin juin. En phytothérapie, on les emploie de préférence sèches : la dessiccation des feuilles de frêne est très simple et facile. Par suite, elles se conservent idéalement à l’abri de la poussière et de la lumière dans un simple sachet en papier kraft. Nul besoin d’avoir un séchoir perfectionné pour bénéficier du frêne, et c’est fort heureux. L’écorce des rameaux, âgés de deux à quatre ans, se prélève en longues bandelettes au printemps, d’avril à juin. On la sectionne en petits fragments d’un centimètre de long avant séchage, qui ne demande rien de particulier, hormis d’éviter de superposer les morceaux d’écorce (pour éviter les risques de moisissure). Quant aux semences, on les prélève sur l’arbre du mois de septembre à celui de novembre. On les sépare des pédoncules, puis on les fait sécher de même que feuilles et écorce.
  • Autres usages : le bois imputrescible du frêne, dont nous avons évoqué quelques qualités déjà, est un excellent bois de feu, qui plus est, autrefois largement impliqué dans l’économie rurale et domestique, parce qu’outre les solides et durables manches d’outils qu’il permet de façonner, le bois de frêne s’emploie en menuiserie ainsi qu’en ébénisterie. A l’état frais, on en tire aussi une teinture roux brun dite « vigogne », du nom de l’animal cousin du lama dont la robe est de la même couleur, alors que l’écorce des rameaux permet d’obtenir une teinte vert pomme. Les parties tanniques du frêne (l’écorce surtout) sont favorables au travail des cuirs (tannerie), alors que les feuilles constituent un bon fourrage pour les animaux, même s’il est vrai qu’elles favorisent chez les vaches la formation d’un lait un peu amer. Comestible, le frêne l’est aussi chez l’homme, de manière certes minime mais qui a le mérite d’être souligné : au mois de mars, alors qu’elles sont translucides, bordées d’un vert vineux, encore toutes molles de leur éclosion, les feuilles de frêne peuvent se cueillir. On les cisèle, on les additionne à une salade. Un peu plus âgées, il est possible de les cuire comme « légume vert », en compagnie d’épinards, d’ortie, de laiteron, etc., pour en faire une « porée » verte, par exemple. Quant aux samares, encore vertes, on les confisait au vinaigre en Grande-Bretagne ; une fois bien moulues, leur note épicée constituait un condiment apprécié. Suggestions qu’il est tout à fait possible de réactualiser.
  • Autres espèces :
    – le frêne américain (Fraxinus americana),
    – le frêne à feuilles fines (Fraxinus angustifolia),
    – le frêne à manne ou orne (Fraxinus ornus). En France, ce dernier se cantonne surtout aux départements méditerranéens, ailleurs à l’Italie, la Croatie, la Grèce, etc. Naturellement, ou par incision du tronc, ce frêne laisse échapper un exsudat sucré (formé de glucose, de fructose, d’oligosaccharides), surnommé « miel de l’air », « miel de rosée », etc., plus communément désigné par le nom de manne, qui se présente en trois qualités : en larmes (la meilleure), en « sortes » (intermédiaire), grasse (médiocre). C’est un purgatif doux adapté tant aux enfants qu’aux vieillards. Le « melia » des Grecs rappelle bien évidemment le miel et sa douceur. La manne, dont on sait bien qu’il s’agit d’une abondance céleste (l’aliment miraculeux au sens biblique), possède une symbolique assez proche de celle du miel (richesse, complétude, etc.).
    _______________
    1. Julie Conton, L’ogham celtique ou le symbolisme des arbres, p. 87.
    2. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 276.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 149.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 66-67.
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 30.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 416.
    7. Ibidem, p. 417.
    8. Ibidem, p. 418.

© Books of Dante – 2018

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3 réflexions sur “Le frêne (Fraxinus excelsior)

  1. Bah, vous connaissez la vieille antienne de Boileau, 20 fois sur le métier tu remettras ton ouvrage… Moins d’articles, qui sont plus gros et étendus, c’est un signe que se prépare quelque chose en coulisse… J’ai encore de gros morceaux à polir et repolir…
    Merci pour vos encouragements à tous les deux ;)

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