Les viornes (Viburnum sp.)

Qui jardine un peu connaît peut-être une viorne qu’on appelle laurier-tin ou une autre encore qui porte le nom de « boule de neige » (Viburnum opulus var. roseum). Avec la mancienne, « ce sont des arbustes à feuilles simples, à fleurs petites, blanches ou rosées, toutes en limbe et sans parties tubuleuses, groupées en de fausses ombelles » (1). Voilà, si on le souhaite, un rapide résumé de ce que sont les viornes d’un point de vue botanique. Mais il est bien entendu possible d’en dire davantage, en particulier au sujet des deux principales viornes : l’obier (V. opulus) et la mancienne (V. lantana). Arbustes de petite taille (2 à 4 m), tous deux portent des feuilles caduques dont l’aspect est fort différent d’une espèce à l’autre. Chez l’obier, les feuilles bien vertes sur leurs deux faces, sont incisées et dentées, lobées généralement par trois ou cinq. Les feuilles de la mancienne sont, elles, entières, plus ou moins ovales et surtout recouvertes d’une sorte de peluche sur les deux faces, ce qui leur confère un toucher quelque peu rugueux. Cette pilosité, on la remarque aussi sur les rameaux de la mancienne, aussi poilus que ceux de l’obier sont lisses, nus et brillants. Leur seul point commun réside dans leur flexibilité. L’on observe aussi beaucoup de similitudes au sujet des fleurs de ces deux espèces : pratiquement sans parfum, elles s’organisent en ce que l’on peut croire être des ombelles, mais qui n’en sont pas en réalité. Celles de l’obier sont de deux types : les périphériques, grandes, blanches, à cinq pétales, encerclent d’autres fleurs plus petites, en corymbes : la seule autre différence majeure, c’est que ces dernières fleurs centrales sont bisexuées, alors que les extérieures sont stériles. Cette répartition n’existe pas chez la mancienne : d’avril à mai, ce sont bien de vraies fleurs qui s’épanouissent. Ces fleurs forment des baies rouge vif à rouge corail du côté de l’obier ; plus ou moins ovales, elles sont luisantes et ne contiennent qu’une seule graine. Celles de la mancienne, ovales et aplaties, de moins d’un centimètre de longueur, sont simultanément vertes, rouges et noires, du fait de la floraison progressive de la plante.
Ces deux viornes, sont présentes autant en Europe que dans la partie la plus occidentale de l’Asie, de la plaine à la moyenne montagne. En France, elles sont plus communes au Nord et beaucoup plus rares dans le Sud et le Sud-Est. Il faut dire qu’elles recherchent l’humidité et que le climat méditerranéen ne leur plaît guère. Ainsi, les bois et forêts de feuillus humides sont-ils les meilleurs endroits pour espérer rencontrer ces arbustes qui, souvent, se cantonnent à leurs lisières ou bien à des ensembles végétaux moins dominants comme bosquets, haies et broussailles, et jusqu’à aller trouver la quiétude au sein des jardins.

Il semblerait qu’une viorne ait été identifiée sous le nom de Felbaum dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen (cf. Le livre des arbres, chapitre 39). Le peu qu’elle en dit ne permet pas d’en dresser un fidèle portrait. En revanche, elle pointe quelque chose qui colle aux viornes depuis des temps immémoriaux en Europe : « A celui qui mange de son fruit, celui-ci fait du mal, et il porte atteinte à sa santé en augmentant en lui les humeurs et le froid à cause de l’inutilité qui est en lui » (2). L’abbesse a-t-elle raison ? Ce que l’on peut constater, en effet, c’est que les baies de la viorne obier sont dédaignées, même par les plus grands froids, par les oiseaux. Cela a été érigé comme un évident indice de leur nocivité. Mais tel qui mange de la grive n’est pas obligé de se farcir du merle. Et si je suis grive, et que je tiens à mon picorage habituel dans lequel la baie de la viorne n’entre pas, pourquoi donc la mettrai-je à mon menu ? Hum ?… A considérer la littérature que j’ai pu compulser à ce sujet, il est conseillé ceci : « L’homme ne doit pas non plus les consommer bien que les spécialistes n’arrivent pas à s’accorder pour savoir combien elles sont toxiques et dans quelle mesure on peut détruire les substances toxiques qu’elles contiennent en les chauffant » (3). Or, dans la même page, un peu plus loin, on trouve ce court paragraphe : « les fruits non arrivés à maturité provoquent des inflammations digestives ; cuits, ils se mangent en compote ou confiture » (4). Ce qui est le cas de nombreux autres fruits dont la comestibilité ne peut s’affranchir d’une coction salutaire. Bref, on progresse. Chez Fournier, cette toxicité de l’obier est lisible alors qu’elle est inexistante pour la mancienne au contraire : « les fruits sont comestibles lorsqu’ils sont devenus noirs par un commencement de fermentation, ils ont alors une saveur douceâtre » (5). Aux États-Unis, l’on trouve une autre viorne : Viburnum edule, autrement dit, la viorne comestible. Pourquoi souligner cette singularité si ce n’est pour exclure toute autre viorne du territoire alimentaire ? Outre cette viorne, en Amérique du Nord, un certain nombre de viornes se destinent, entre autres, à l’obtention de sauces, de sirops, de gelées, de jus, de vins et de confitures, et l’on peut se demander, à juste titre, selon quel prédicat abscons il n’en serait pas de même en Europe. Il est, certes, remarquable, que les fruits de viorne (obier, lantane) sont susceptibles d’avoir des effets purgatifs ou vomitifs : « pour autant, une action vomitive n’est pas une toxicité grave », souligne Bernard Bertrand qui poursuit : « Sans doute, sommes-nous, en Europe, dans un contexte trop confortable pour apprécier des fruits qui résistent à des températures sibériennes » (6). Déjà que certains font des yeux de merlan frit devant une nèfle, alors ne demandons pas l’impossible !… Et c’est bien cela qui unit le fruit du néflier à celui de l’obier : cette nécessité d’en passer par l’épreuve du froid avant de se rendre comestible par nous. Si le coing peut se cuire sans avoir à blettir, il n’en va pas de même du fruit de la viorne obier. Parce que lorsqu’ils sont encore crus, ils demeurent âpres comme la prunelle, mais deviennent beaucoup plus supportables au palais une fois que le froid, qui a mordu dedans, les a ratatinés. Pour certains fruits, ce que l’on croit être la maturité ne l’est peut-être pas…

Les viornes en phytothérapie

A force d’usages phytothérapeutiques, l’on a pu mettre en évidence la communauté thérapeutique qui unissait une viorne américaine – Viburnum prunifolium – et une viorne européenne, Viburnum opulus, surnommée obier. A ces deux viornes, l’on peut ajouter la mancienne ou viorne laineuse (Viburnum lantana) qui trouve parfois quelques emplois. En revanche, nous abandonnerons le laurier-tin (Viburnum tinus) au strict domaine des plantes ornementales.
La matière médicale principale offerte par les deux premières de ces viornes se trouve dans l’écorce de leurs rameaux et de leurs racines, en l’image d’une résine amère appelée viburnine. On y décèle aussi des tanins, de la pectine, des acides (malique, pectique, formique, acétique, oléique, valérianique, linoléique, caprylique, etc.), de la gomme et de la cire. En plus de cela, la viorne américaine et l’obier contiennent une coumarine du nom de scopolétine (ou scopolétol). En revanche, tandis que l’analyse de la viorne américaine fait état de salicine, celle de l’obier mentionne l’existence d’arbutine, hétéroside phénolique. L’une et l’autre recèlent un peu d’essence aromatique.
Du côté des baies, l’on en sait beaucoup moins pour des raisons que nous avons abordées un peu plus haut. Tout au plus pouvons-nous dire que celles de l’obier contiennent du tanin, des sucres, un pigment, ainsi que de l’acide valérianique, de même que celles de la mancienne. Cet acide valérianique, on le croise aussi dans les fleurs de la mancienne, en compagnie de sucre (saccharose) et d’une enzyme, l’émulsine, composition qui concerne exactement les fleurs de l’obier. L’on comprend que l’on ait regroupé tous ces arbustes sous le nom générique de Viburnum.

Propriétés thérapeutiques

  • Viorne américaine et viorne obier :
    – Sédatives nerveuses, antispasmodiques, sédatives et décontractantes musculaires
    – Toniques du système nerveux
    – Astringentes
  • Propres à la viorne américaine :
    – Sédative utérine, antidysménorrhéique
    – Rubéfiante
    – Diurétique
  • Propres à la viorne obier :
    – Hypotensive (?)
    – Purgative (feuilles, fruits)
    – Vomitive (feuilles, fruits)
  • Mancienne :
    – Astringente (feuilles, fruits)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses, règles trop abondantes, aménorrhée, dysménorrhée, douleurs menstruelles par contractions utérines, prolapsus utérin, hémorragie utérine, accouchement prématuré, « accidents nerveux de la grossesse, menaces d’avortement » (7), spasmes utérins consécutifs à l’accouchement, hémorragie de la ménopause

Note : c’est à bon droit qu’on a pu dire de l’obier qu’il était un spécifique gynécologique. « Cette drogue n’exerce pas une action directe sur l’utérus ; elle n’agit, semble-t-il, qu’indirectement comme antispasmodique, à la façon de la valériane » (8).

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation, colique, irritation du côlon, dysenterie (viorne, obier, mancienne)
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, gêne respiratoire, affections laryngées, angine
  • Troubles locomoteurs : crampes et spasmes musculaires, mal de dos
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, déchaussement (mancienne)
  • Affections cutanées : ulcère, érysipèle

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce.
  • Teinture-mère d’écorce.
  • Extrait fluide d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : que ce soit pour la viorne américaine comme pour l’obier, on recueille l’écorce des rameaux au printemps généralement (du mois de février aux premiers jours d’été) et celle des racines à l’automne.
  • La viorne est déconseillée en cas d’allergie aux dérivés salicyliques (aspirine, etc.).
  • A bien considérer le mot viburnum dont viorne est issu, ainsi que l’adjectif lantana attribué à la mancienne, l’on peut appréhender un usage des viornes en général, de la mancienne en particulier. Dans ces mots, il est question de lier, tresser, plier, courber, référence assez explicite à l’usage qu’on faisait des écorces de la mancienne pour imiter celui de l’osier.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 968.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 179.
    3. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 113.
    4. Ibidem.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 970.
    6. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 184.
    7. Jean Valnet, Phytothérapie, p. 504.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 969.

© Books of Dante – 2018

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