La cardère (Dipsacus sylvestris)

Synonymes : cabaret des oiseaux, fontaine des oiseaux, baignoire de Vénus, cuvette de Vénus, lavoir de Vénus, bain de Notre-Dame, cardère sauvage, cardère des bois, bonnetier sauvage, laitue aux ânes, peigne de loup, peignerolle.

Il aurait été étonnant que cette grande plante passe complètement inaperçue des Anciens, parmi lesquels nous pouvons citer Pline et Dioscoride. C’est pourtant ce que certains commentateurs, plus récents parce qu’ils appartiennent à l’époque moderne, ont soutenu. Dioscoride présente, au troisième livre (chapitre 11) de la Materia medica, une plante qu’il désigne sous le nom latin de dipsacum et dont il dit, au final, bien peu de chose, hormis le fait que la décoction vineuse de la racine de cette plante intervient dans certaines affections du fondement (fistule, fissure anale), et d’autres de nature cutanée (verrue, poireau). Par ailleurs, l’on appelle gallidraga une plante qui ressemble beaucoup à une cardère et dont parle Pline, rapportant, à peu de choses, les propos d’un médecin grec du même siècle que lui, Xénocrate d’Aphrodisios : « celui-ci nomme gallidraga une plante ressemblant au leucacanthos ; elle pousse dans les marais, épineuse, à haute tige férulacée, au sommet de laquelle adhère une boule semblable à un œuf. Dans cette boule, à mesure que l’été s’avance, naissent, selon Xénocrate, des petits vers qui mis dans une boîte avec du pain et portés au bras en amulette du côté où on a mal aux dents, enlèvent immédiatement la douleur ». Au XIX ème siècle, Cazin, pour en avoir fait lui-même à plusieurs reprises l’expérience, ne dit pas autre chose au sein de la très brève monographie qu’il accorde à la cardère, à la différence près qu’il écrase ces vers directement sur les dents souffrantes. La douleur s’estompe quasiment instantanément, disparaissant pour dix à vingt minutes. Dioscoride ne disait pas moins que Pline, mais, toujours, en rapportant les propos d’un autre, que l’on débute de manière appropriée ainsi : « L’on dit [nda : en usant de cette formulation, on s’implique moins soi-même] que les vers du capitule liés dans un sac de cuir et pendus au cou, ou au bras, guérissent les fièvres quartes » (1). Il ne dit, en revanche, rien du tout au sujet de ces vers analgésiques sur les affections dentaires, mais annonce qu’on appelle aussi cette plante de la manière suivante : labrum veneris, autrement dit « lavoir de Vénus », une désignation qui peut sensiblement s’expliquer en précisant que l’autre nom de cette plante, dipsacos en grec, dipsacus en latin, est tiré d’un mot grec – dipsa – qui veut dire « soif ». Un lavoir n’est pas forcément un lieu où l’on s’abreuve. Dipsa se rattache davantage aux deux autres noms vernaculaires donnés à la cardère : baignoire et cuvette de Vénus. Tout deux, plus encore que lavoir, renvoient aux soins apportés à la peau du visage et du corps ; le lavoir, s’il est impliqué dans la propreté, l’est moins dans la beauté (des vêtements, certes, mais pas dans celle du corps tout entier). En tous les cas, Vénus est forcément de la partie, en déesse de la beauté qu’elle est. « En raison de l’eau que l’on pouvait recueillir dans les godets que formaient ses feuilles » (2), il était normal d’y associer la déesse de Paphos, d’autant que la cardère peut, en effet, se revendiquer comme plante vénusienne puisque des préparations permettent de faire disparaître certains détails disgracieux du visage. Et si l’on est déjà très belle ou qu’on ignore cette propriété, la cardère offre tout de même une aide bienvenue aux petits oiseaux qui viennent s’agripper à ses tiges afin de puiser dans ces réceptacles naturels de quoi étancher et restaurer leur soif. C’est pourquoi cette plante qui propose son eau aux oiseaux de passage est parfois surnommée cabaret des oiseaux.

En 1493, le peintre allemand Albrecht Dürer, alors âgé de 22 ans, s’expose à travers une toile qu’il est convenu aujourd’hui de désigner comme L’autoportrait au chardon. Ce dernier est suffisamment détaillé pour qu’on le reconnaisse aisément : il s’agit d’une espèce de panicaut (probablement le panicaut des champs, Eryngium campestre). Cela n’est évidemment pas une plante choisie tout à fait par hasard par le peintre, le chardon, en général, signalant l’initié. Bien qu’étant d’un abord austère, revêche et désagréable, le chardon, parce qu’il expose une défense périphérique, permet de protéger le cœur des assauts du dehors, ce que, probablement, Dürer savait, le chardon qu’il tient à la main se nommant feld-mannstreu en allemand, et signifie un gage d’amour de la part du futur mari envers sa fiancée. A moins qu’il ne faille voir là un symbole plus élevé, en relation avec la passion christique, ou un respect envers sa Muse. Dans un cas comme dans l’autre, ce symbole est lumineux, s’inscrivant dans le rayonnement capitulaire que l’on retrouve aussi dans la cardère laquelle, bien qu’elle y ressemble beaucoup, n’est cependant pas un chardon. De même, le cardo présenté au chapitre 228 du Physica ne peut être la cardère, bien qu’Hildegarde donne ce cardo efficace contre les éruptions cutanées dont l’érysipèle.

Il est un domaine où a excellé la cardère et sur lequel il n’est point permis de douter : il s’agit de son implication dans l’industrie textile. Dans ce but, celle qui porte le nom de cardère à foulon (Dipsacus fullonum) a été très tôt cultivée, plante dont on utilisait les capitules épineux qui étaient fixés sur des planches ou des tambours, le tout formant des brosses bien particulières dont le but était de carder (de carde, du latin carduus, « chardon ») les lainages fins et légers ainsi que la filasse. Ainsi fait-on depuis le Moyen-Âge, la cardère constituant pendant fort longtemps un des indispensables instruments de la manufacture drapière, avant, bien sûr, de tomber dans la désuétude, l’homme de l’ère industrielle, âpre au gain, ayant préféré remplacer la cardère naturelle par un homologue métallique. Mais l’homme, imparfait, parvient toujours, imparfaitement, à imiter la Nature : la cardère, encore cultivée en grand en Normandie et dans le Vaucluse au XIX ème siècle, trouva un nouveau souffle au siècle suivant. En 1947, Fournier écrivait ceci : « L’emploi des capitules du chardon à foulon comme cardes s’est de nouveau développé récemment, spécialement pour la fabrication des lodens et draps analogues. En effet, les cardes d’acier manquent de la souplesse nécessaire et y produisent souvent de grosses détériorations » (3).

Plante fréquente en Europe et en Asie occidentale, la cardère adopte des terres argileuses, pas ou peu acides. Sauvage par certains de ses lieux de vie (lisières de forêts, ripisylves, prairies, fossés humides, talus), elle est aussi tournée en direction des hommes, ne dédaignant pas ces lieux où l’activité humaine est nettement visible : jardins, friches, terrains vagues, décombres, bordures de chemins, ballasts, ruines, etc.
Cette grande plante (jusqu’à deux mètres) bisannuelle est formée d’une tige bien droite et cannelée, d’une couleur verte assez terne mais réveillée d’épines dressées et nombreuses.
De même que chez les Astéracées, l’on voit au pied de la plante une couronne de feuilles en rosette, tandis que les feuilles supérieures, lancéolées, portent une forte nervure centrale proéminente sur le dessous, qui s’orne, ainsi que les bordures, d’aiguillons acérés. Opposées une à une, ces feuilles sont soudées sur la tige de telle manière qu’elles forment ces creux où l’eau de pluie s’amasse.
La seconde année de la vie de la plante est marquée par sa floraison : un capitule principal de forme ovoïde se développe, cerné de capitules secondaires ainsi que de bractées plus hautes que les inflorescences, le tout doté de crochets extrêmement épineux. Autant dire qu’on n’attrape pas cette plante à pleines mains. De juillet à août, chaque capitule se trouve ceinturé d’un ou plusieurs anneaux de petites fleurs lilas, mauves, violettes ou plus rarement blanches.

La cardère en phytothérapie

Bien que cette plante ne soit pas issue de la famille des Astéracées, ses racines n’en contiennent pas moins de l’inuline, c’est-à-dire un polysaccharide formant les réserves de la plante. Elle possède néanmoins un point commun avec d’autres plantes de sa propre famille (les Dipsacacées), scabieuses et knauties, par le biais d’une substance nommée scabioside (saponine ?). Cette racine médicinale compte, en outre, un principe amer, de l’acide silicique et des sels minéraux dont du potassium. Il est dommage qu’on n’en sache pas davantage au sujet de la composition biochimique des cardères pour lesquelles il n’existe aucune information (d’après moi) à propos des parties aériennes de cette belle et grande plante, hormis ceci : dans la plante entière (sauf la racine), on trouve un chromogène du nom de dipsacan. Entre 35 et 100° C, il produit un colorant bleu égal à l’indigo, la dipsacotine…

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante des sécrétions : diurétique, sudorifique, dépurative
  • Apéritive, digestive, stomachique
  • Tonique hépatique (?)
  • Anti-ophtalmique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, affections de la vésicule biliaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, « maux d’estomac »
  • Affections cutanées : eczéma, psoriasis, acné, dartre, impétigo, dermatose prurigineuse, verrue, taches de rousseur
  • Ophtalmie légère

Note : on évoque depuis quelques années le rôle non négligeable mais, semblerait-il, mal défini de la cardère dans le traitement de la maladie de Lyme. C’est une donnée qu’il serait bon de faire grandir grâce à des recherches conséquentes.

Modes d’emploi

  • Extrait fluide de racine.
  • Décoction de racine sèche.
  • « Eau de nuit » : il s’agit de l’eau de pluie accumulée dans ces godets naturels formés par les feuilles de la cardère. Cependant, des auteurs (Fournier, Lieutaghi) alertent sur la pratique consistant à utiliser ce liquide comme lotion ophtalmique : « Ces emplois sont condamnables car une multitude d’impuretés, de cadavres d’insectes, font souvent du ‘lavoir de Vénus’ une flaque stagnante » (4). A chacun de voir, ai-je envie de dire… On écrasait bien ces fameux vers de cardère sur les dents, pourquoi ne pas s’avaler une infusion à froid des insectes venus se noyer là ?…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut extraire la racine de cardère du sol en fin d’été, ou au printemps de la seconde année (rappelons que la cardère est une plante bisannuelle).
  • Association : dans une visée cutanée, l’on peut joindre à la cardère la bardane et/ou la pensée sauvage.
  • Autres espèces : la cardère laciniée (D. laciniatus), la cardère poilue (D. pilosus).
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 11.
    2. Larousse des plantes médicinales, p. 202.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 216.
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 151.

© Books of Dante – 2018

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