Les berles

Fleurs de petite berle

1 : à feuilles étroites : Sium erectum ou angustifolium
Synonymes : petite berle, ache d’eau, persil des marais, cresson sauvage.

2 : à feuilles larges : Sium latifolium
Synonymes : grande berle, ache aquatique, encens d’eau.

La berle. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? C’est à bon droit que l’on peut se poser la question. BerLe, pas berCe. Du reste, sur un clavier de type azerty, le L est suffisamment éloigné du C pour qu’il ne soit pas seulement là question d’une faute de frappe. Pourtant, berle et berce ont en commun une chose : leur appartenance à la même famille botanique, les Apiacées dont je parle souvent ces derniers temps, car après avoir étudié la berce commune, nous nous sommes penchés sur l’impératoire. Il existe encore un autre Sium mieux connu. Et encore. Il m’a fallu l’extirper de sa gangue préhistorique comme un archéologique un fossile de sa couche géologique : je veux parler du chervis (Sium sisarum), qui ne se tient pas sur la plus haute marche du podium des plantes dont l’utilité, tant alimentaire que médicinale, se vérifie tous les jours. Selon toute vraisemblance, il en va des plantes comme des prénoms : elles subissent des effets de mode. Par exemple, un prénom comme Eugène connut son heure de gloire durant la première décennie du XX ème siècle ; aujourd’hui, les enfants naissant avec ce prénom sont relativement rares. Mais la tendance peut s’inverser : on compte à l’heure actuelle plus de Gabriel qu’il y en avait il y a un siècle. Aussi, la berle épousera-t-elle un destin similaire à celui de ce prénom ? Rien n’est plus sûr. Remontons plus loin dans le temps, au XIX ème siècle : considérons-y un dictionnaire, celui d’Émile Littré dont je parlais dans mon dernier article portant sur l’art de baguenauder. Or, donc, que trouvons-nous à la page 95 du premier tome allant de A à EXAGERER ? Le mot berle : « en botanique, plante de la famille des Ombellifères (Sium angustifolium), qui est regardée comme antiscorbutique ». Bien. Très bien. Eh bien, dans un autre dictionnaire, plus tardif parce qu’il a un siècle de moins environ, coincé entre BERIBERI et BERNER, y trouve-t-on la berle ? Que nenni ! La berle s’est-elle faite berner ? A-t-elle le moral en berne ? C’est bien possible qu’elle se soit laissée « éblouir par des plans sur la comète [Elle] ne supporte pas d’avoir été abusé[e], ni d’avoir perdu ses illusions » (1). Dans l’intervalle, on croise tout un tas d’autres créatures mais pas de berle. Peut-on parler d’éjection ? Oui, ça sent mauvais pour la berle, dont la fréquence d’utilisation maximale semble se situer dans la seconde moitié du XIX ème siècle, ce qui est bien court au regard d’une vie d’homme pour une plante qui nous verra tous mourir. Peut-être même que ce modeste âge d’or remonte plus loin encore dans le temps, car, en 1858, Cazin la disait « autrefois plus employée que de nos jours » (2). Si l’on jette notre regard bien avant ce XIX ème siècle, il est possible d’apercevoir la berle dans les écrits d’Hildegarde de Bingen, se dissimulant sous le nom de Gerla. Chaude et sèche dans sa nature, Hildegarde nous apprend que la berle est un remède assez neutre, ne faisant ni trop de bien ni trop de mal, mais que son éventuelle surconsommation ferait glisser vers ce versant : « sa chaleur et son acidité provoqueraient des fièvres et blesseraient les viscères » (3). Cela reste fort limité, on n’assiste pas là à un enthousiasme dont bien d’autres plantes ont été honorées à travers les âges. Une plante qui, dit l’abbesse, ne fait pencher aucun des deux plateaux de la balance. Une plante neutre, quitte à en devenir invisible, sinon très discrète. Ces mots sont justes. Aussi, comment se fait-il que dans les sources les plus sérieuses et récentes que nous détenons au sujet de la berle il n’en aille pas de la sorte ? Pourquoi a-t-on cette impression que la berle a été désinvestie de cette soi-disant neutralité ? Ainsi lit-on dans Fournier au sujet des deux berles, la grande et la petite : « Ombellifères aquatiques, narcotico-âcres et suspectes d’être vénéneuses » (4). La berle à feuilles étroites possède-t-elle des racines posant un quelconque problème ? On en doute. En revanche, l’on peut en consommer les feuilles très jeunes, cuites ou crues en salade. Mais « on est fort peu fixé sur les doses à ne pas dépasser et l’on ne doit pas perdre de vue la possibilité d’accidents toxiques » (5). Étrange écho qui nous renvoie au XII ème siècle, temps d’Hildegarde… Et Fournier poursuit, enfonçant le clou, lorsqu’il aborde, pour finir, la berle à larges feuilles : « Non moins suspecte que la précédente […] La racine surtout serait dangereuse […] Les emplois de cette espèce sont les mêmes que ceux de la précédente ; mais ils exigent encore plus de prudence » (6). Hildegarde me semble cependant moins alarmiste que Fournier, qui donne la nette impression qu’on en a appris pas mal sur la berle dans l’intervalle des huit siècles qui séparent ces deux auteurs, alors que ce n’est pas le cas. Cette inquiétude, on la décèle aussi dans l’ouvrage d’un autre auteur, Paul Sédir. Voici ce qu’il écrit dans un petit livre paru en 1902 : « Entre tous les simples desquels le Diable se sert pour troubler le sens de ses esclaves, les suivants semblent tenir le premier rang, desquels aucuns ont vertu d’endormir profondément, les autres légèrement ou point, mais qui troublent et trompent les sens, par diverses figures et représentations » (7). Il place la berle au coude-à-coude avec la belladone et l’aconit, deux plantes à la réputation bien établie ; il n’est guère étonnant qu’on ait vu en la berle une plante du même acabit, quand bien même la liste dans laquelle on la trouve comprend « l’inoffensif » persil… et l’ache, autre apiacée des bordures d’eaux douces, voire stagnantes. Est-ce là encore un élément qui inquiète ? Sa proximité avec le ruisseau, que peuplent également les cresson et autre véronique beccabunga. Quand il pétule et glougloute, le moindre cours d’eau ne provoque pas au sein de l’imagination de l’homme tout un panel de pénibles émotions, bien au contraire. Mais quand cette eau n’est plus celle d’une rivière aussi humble soit-elle, mais devient étang voire marécage on patauge en eaux troubles. C’est cette berle encore qu’on peut voir submergée, à peine émergée dans le meilleur des cas, dans certaines fontaines, où sa présence, mêlée à celle des homme, la leur rend peu sympathique. L’eau que l’on boit, celle avec laquelle on lave ses vêtements, peut porter un trouble au sein même du cœur de l’homme qui n’est pas, peut-être, tout à fait à même d’accepter la présence d’une plante à la réputation mystérieuse, non pas à proximité de « son » eau, mais dedans. L’on se méfie donc de cette plante qui, peut-être, infuse ses principes plus ou moins nocifs en faisant faire trempette à ses guibolles radiculaires.
Sa parenté avec le cresson n’est que factice. Il lui arrive d’être prise pour lui et consommée à sa place, par erreur donc. Mais l’on n’a pas répertorié, à ma connaissance, d’incidents majeurs. Elle porte d’ailleurs dans son nom cette proximité avec le cresson de fontaine, berle étant issu d’un mot de bas latin, lui-même d’émanation celte : berula, telle était la façon dont les Celtes nommaient plusieurs plantes dont les points communs sont d’être aquatiques et comestibles.

Plantes vivaces communes dans les lieux humides, les berles sont, cependant, particulièrement rares par ailleurs : par exemple, la petite berle est absente du Sud et de l’Ouest de la France, alors que la grande, bien que moins courante, est présente dans la plus grande partie de l’Europe, à une altitude maximale ne dépassant toutefois pas les 700 m.
Au registre des bizarreries, remarquons que la petite berle peut adopter deux allures bien distinctes : soit elle s’élève à près de 80 cm, soit elle reste entièrement submergée comme nous l’avons dit plus haut, ne s’élevant guère au-dessus du majestueux nymphéa parfois. Dans ces conditions, elle peut ne pas fleurir, de même que la grand berle qui partage la même caractéristique ; mais comme elles sont vivaces, il est permis de penser qu’elles prennent leur temps. Ce sont alors des plantes peu compatibles à l’observation du voyageur décrit par Alain en 1908, époque où la locomotive courait déjà à la vitesse de « deux kilomètres à la minute ».
Qu’elle soit à feuilles étroites ou larges, la berle est une plante aux tiges rameuses finement striées, voire cannelées, qui forment, de juin à septembre, des ombelles maigres (8 à 12 rayons) chez la petite, beaucoup plus larges et fournies chez la grande (jusqu’à 25 rayons), constituées de petites fleurs blanches concentrées aux pétales échancrés. La distinction majeure porte sur les feuilles de ces deux espèces : la petite berle l’est aussi par ses feuilles composées de folioles profondément dentées, tandis que les folioles de la grande, plus grandes elles aussi, sont simplement bordées d’une fine dentelure régulière.

Grande berle

Les berles en phytothérapie

Dans les années 1930, Botan disait la grande berle inusitée quand bien même au siècle précédent Cazin notait l’équivalence des vertus de la berle et de l’ache. Tant mieux pour la berle pourrait-on dire, mais comme l’ache, en tant que plante médicinale, ne se porte pas aussi bien que ça, cela nous fait une belle jambe, qu’il est plus agréable de considérer cependant que de rester à l’écoute de ce que disait le docteur Reclu dans son Manuel de l’herboriste (1889) : la berle possède des « propriétés douteuses ou peu prononcées » (8), ce qui est tout à fait fantastique quand, par ailleurs, on lit ceci dans un autre ouvrage : cette plante « sert dans toutes les affections du sang, aussi bien contre les hémoptysies que les varices et hémorroïdes. Elle aide aussi bien à la guérison des plaies et brise les calculs dans les voies urinaires » (9).
On accorde à la plante fraîche plus de crédit : aussi, la racine sèche est-elle regardée comme moins efficace que les semences bien mûres. Il est également possible d’utiliser le feuillage de ces deux berles.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritives
  • Diurétiques, dépuratives, diaphorétiques
  • Antiscorbutiques
  • Fébrifuges
  • Emménagogues

Usages thérapeutiques

Compte tenu de plusieurs signatures, les berles interviennent dans des affections mettant en cause une surabondance de liquides, de même qu’elles sont intéressantes dans le sens où on leur trouve une utilité dans des maladies en relation directe avec leurs lieux de vie.

  • Hydropisie, engorgement abdominal atonique (engorgement de la rate par exemple), infiltration séreuse, scrofule
  • Scorbut
  • Cachexie paludéenne (effondrement de la majeure partie des fonctions organiques au cours de cette maladie)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de semences.
  • Suc de feuilles fraîches.

Autres informations

  • Autres espèces : la berle douce (Sium suave), le faux cresson de fontaine (Apium nodiflorum), etc.
    _______________
    1. Bernard Vial, Affectif et plantes d’Amazonie. Les formules du Père Bourdoux, p. 76.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 181.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 101.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 160.
    5. Ibidem, p. 161.
    6. Ibidem, p. 162.
    7. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 90.
    8. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 71.
    9. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 71.

© Books of Dante – 2018

Feuilles de petite berle

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