Le chénopode blanc (Chenopodium album)

Synonymes : blé blanc, ansérine blanche, ansérine farineuse, chou farineux, chou gras, poule grasse, drageline, serousse, herbe au vendangeur, etc.

« Plus l’homme s’est éloigné de la Nature, plus son savoir-faire et l’usage des plantes locales ont disparu […] Le chénopode blanc […] est aujourd’hui considéré comme une mauvaise herbe, qu’il s’agit d’exterminer. En raison de ce point de vue simpliste, on en vient à oublier que cette herbe médicinale était auparavant utilisée contre les affections rénales et biliaires, ainsi que contre certaines maladies pulmonaires » (1). C’est pourquoi il fait partie avec le chénopode bon-henri, l’arroche, la grande consoude, l’amarante, l’ortie, la podagraire, etc., d’un groupe de plantes herbacées comestibles et couramment cultivées dans les jardins avant l’irruption de l’épinard. L’on revient, tant bien que mal, depuis quelques années, auprès de certaines de ces plantes pour en goûter les évidentes qualités alimentaires, gustatives et culinaires.

Le chénopode blanc est une plante annuelle, voire une vivace à vie courte, atteignant généralement un mètre de hauteur, mais parfois bien davantage (presque le double). Sa tige anguleuse et très ramifiée, portée par une souche noueuse qui forcit avec le temps, porte pléthore de feuilles dont les formes très variables – ovoïdes, cunéiformes, sagittées –, irrégulièrement dentées, de tailles diverses, etc., font qu’elles adoptent un caractère impropre à une bonne identification de la plante. Cependant, quelle que soit la morphologie foliaire, des invariants demeurent : une couleur vert cendré, un aspect farineux/poussiéreux lié à ce que l’on pense être de la pruine, mais qui n’est dû, en réalité, qu’à la présence de minuscules cristaux de silice blanchâtres qui tapissent la surface du limbe.
Afin de ne pas déroger à cette impression d’ensemble, les fleurs arborent, elles aussi, un coloris vert blanchâtre, voire légèrement rougeâtre, mais c’est exceptionnel. Petites (2 à 3 mm), ces fleurs, assez anodines, apparaissent de juin à octobre, fleurissant en épis terminaux assez denses, donnant naissance à de petits fruits, akènes noirs et luisants. Très prolifique, chaque pied peut produire jusqu’à 100000 graines qui permettent au chénopode, dont la germination est rapide, plusieurs générations successives dans la même année, ce qui peut donner la sensation qu’il est toujours présent, impression renforcée par la personnalité rudérale et compagnon du chénopode blanc, plante qui vit nécessairement dans le voisinage de l’homme et de ses activités passées et présentes, tant sur des lieux incultes (friches, décombres, terrains vagues, talus) que cultivés (vergers, jardins, cultures céréalières et légumières), en bordure de route et jusqu’en ville même où il se fait de plus en plus fréquent.

Le chénopode blanc en phytothérapie

Plante sans odeur (hormis, peut-être, une odeur de « vert »), le chénopode dispense cependant un goût assez doux et, d’aucuns prétendent, un tantinet épicé. Il est vrai que ses feuilles contiennent jusqu’à 7 % de sucres, ce qui explique la douceur de la plante qui affiche aussi 4 % de protéines, du mucilage, une saponine, un acide aminé (la leucine), des flavonoïdes. Remarquons l’extrême richesse de cette plante en vitamines : vitamine A, vitamines du groupe B (B1, B2, B3), vitamine C (245 mg aux 100 g de feuilles fraîches, soit huit fois plus que le citron toutes proportions gardées !) Bien pourvu en sels minéraux (calcium, potassium, silice, magnésium, fer, phosphore…), le chénopode se distingue, tout comme l’épinard et l’oseille, par de l’acide oxalique, et, de même que son cousin le chénopode ambrosioïdes, par la présence d’une essence aromatique contenant une molécule dont nous reparlerons tout à l’heure : l’ascaridole.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif
  • Laxatif, activateur du péristaltisme intestinal
  • Antitussif
  • Antihémorroïdaire
  • Sédatif
  • Rafraîchissant
  • Galactogène

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, adjuvant dans la tuberculose
  • Affections rénales
  • Affections biliaires
  • Lactation insuffisante
  • Plaie, plaie saignante

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles.
  • Feuilles en nature dans l’alimentation.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les jeunes feuilles se cueillent de mai à octobre et se destinent à un emploi immédiat, le chénopode ne souffrant pas la dessiccation qui le rend à peu près inopérant.
  • Alimentation : l’on envisage davantage la consommation des feuilles que des graines dès lors qu’il est question du chénopode blanc, mais les semences de cette plante sont comestibles à l’instar d’un autre chénopode reconnu pour la qualité alimentaire de ses graines et devenu célèbre en l’espace de quelques décennies : le quinoa (Chenopodium quinoa). Les usages culinaires du chénopode sont variés : composition de soupes, tartes et tourtes aux herbes, pâtés végétaux, légume vert succédané de l’épinard (ceux qui n’apprécient pas la plante de Popeye risquent d’être bien étonnés par le chénopode cuit, assez fort en gueule, contrairement à la coutumière fadeur de l’épinard).
  • Une utilisation du chénopode, qu’elle soit alimentaire ou médicinale, n’est pas sans poser problème. Par exemple, ses graines, insuffisamment mûries et consommées régulièrement et/ou à fortes doses, peuvent provoquer diarrhée et vomissement, et les feuilles des troubles visuels comme l’héméralopie, c’est-à-dire une vision devenant plus difficile lorsque décroît la luminosité. Par ailleurs, l’acide oxalique exige une modération de la consommation du chénopode, vue la nocivité de cette substance sur le système rénal. C’est pourquoi rhumatisants et arthritiques se passeront de chénopode, qui se verra également interdit en cas de pathologies hépatiques.
  • Autres espèces :
    – chénopode bon-henri (Chenopodium bonus-henricus) : plante émolliente, laxative et vermifuge ;
    – chénopode des jardins (Atriplex hortensis) : il s’agit de l’arroche, déjà traitée ici ;
    – botrys (Chenopodium botrys) : espèce expectorante, stomachique, diurétique et carminative, s’apparentant à la menthe-coq de par ses propriétés ;
    – chénopode à balais ou belvédère (Kochia scoparia) : probablement vermifuge ;
    – chénopode fétide (Chenopodium vulvaria) dont l’insoutenable odeur de poisson pourri l’a fait abandonner par la thérapeutique. On lui accorde néanmoins des propriétés antispasmodiques et insecticides ;
    – chénopode hybride (Chenopodium hybridum) : plante annuelle pas aussi fétide que la précédente, mais quand même un peu ;
    – dysphania (Chenopodium rhadinostachyum) : endémique plante alimentaire d’Australie ;
    – à cela ajoutons : Chenopodium murale, Chenopodium rubrum, Chenopodium urbicum, Chenopodium opulifolium, etc.
  • Pour faire contrepoint à l’ascaridole dont nous avons parlé plus haut, il est nécessaire d’aborder un autre chénopode, l’ambroisine (Chenopodium ambrosioïdes), plante à odeur agréable de citronnelle qui est stomachique, tonique, antispasmodique, emménagogue, que la phytothérapie utilise surtout sur les affections nerveuses et les pathologies respiratoires (catarrhe pulmonaire chronique, asthme humide, coqueluche, gêne respiratoire, orthopnée…). Cette plante contient une essence aromatique qui, si on la distille, forme une huile essentielle à péroxyde, l’ascaridole, molécule antiparasitaire. C’est cela qui lui vaut ses vertus vermifuges bien qu’elles soient plus marquées encore dans l’huile essentielle d’une variété de l’ambroisine, le chénopode anthelminthique (Chenopodium ambrosioïdes var. anthelminticum), une huile essentielle interdite à la vente libre en France, placée sous le monopole pharmaceutique comme cela est notifié dans le JO n° 182 du 8 août 2007. Non seulement elle est allergisante (à hautes doses), irritante pour le tube digestif, mais également neurotoxique. Dans les années 1940, Fournier notait déjà que son essence avait « produit une série d’empoisonnements mortels, de sorte que l’on a renoncé à l’employer sous ses formes actuelles » (2). Ces « formes actuelles » étaient-elles similaires à celles qui valurent à cette huile d’être classée comme toxique (tableau C), estampillée d’une DL50 d’un gramme par kilo, ce qui est énorme : un adulte de 60 kg devrait en avaler pas moins de six flacons (de 10 ml chacun) avant de passer l’arme à gauche ! Bref, tout ceci permet d’avancer sans trop de risque que cette huile essentielle est déconseillée à la femme enceinte, à l’enfant de moins de quatre ans, en cas d’affections rénales, d’arthritisme et de tuberculose. Sans aller jusqu’à la mise en garde de Fournier, notons néanmoins que l’huile essentielle de chénopode anthelminthique peut amener une dépression cardiaque et respiratoire, des accidents nerveux (ataxie, vertiges), des troubles gastriques (nausée, vomissement), des troubles visuels et auriculaires (on a remarqué parfois une surdité totale). L’on a aussi noté que cette huile essentielle était plus toxique chez les personnes à jeun. « Aussi recommande-t-on un régime riche en glucides et pauvre en matières grasses pendant quelques jours avant le traitement, rappelle Valnet. L’organisme devient ainsi plus résistant à la toxicité » (3). Bon. Pour finir, mentionnons tout de même en quoi l’huile essentielle de chénopode anthelminthique peut être utile pour l’aromathérapeute chevronné (ça n’est pas un outil apte à cette « bobologie » aromathérapeutique qui court de plus en plus les rues). Cette huile essentielle est une mécanique de précision, une arme lourde, raison pour laquelle les adeptes mous de l’aromathérapie soi-disant « douce » ne l’approchent jamais, préférant la conjurer de loin comme ils savent si bien le faire dès lors que ça devient un tantinet compliqué. Des semences et des feuilles (voire de la plante entière fructifiée sans racines), l’on extrait jusqu’à 1 % d’une huile essentielle dont l’odeur n’est pas, à proprement parler, l’un des plus subtils parfums que peut offrir le monde des arômes ; si l’on pense au jasmin, à la rose, au néroli, au ciste, que sais-je encore ?, on est loin du compte. En fait, elle possède une odeur propre à faire fuir loin d’elle les béni-oui-oui de l’aromathérapie douce et gentille. Si l’huile essentielle d’ambroisine (Chenopodium ambrosioïdes) est d’un naturel suave, rappelant certaines lamiacées et agrumes, la très forte proportion de ce péroxyde qu’on nomme ascaridole (50 % en moyenne) procure à l’huile essentielle de chénopode anthelminthique une personnalité bien trempée. De plus, l’ascaridole a si peu bon caractère qu’il peut exploser lorsqu’il est soumis à la chaleur. Il s’agit là d’un trait particulier similaire à celui qui affecte le botrys et que rappelle Cazin en ces termes : cette plante est « remarquable par son odeur forte, balsamique, et sa saveur chaude, piquante et un peu amère. Son arôme approche beaucoup celui du ciste ladanifère. Frappés des rayons du soleil, ses feuilles secrètent abondamment le suc balsamique qui les rend visqueuses, brillantes, aromatiques. Il se forme en outre à leur surface de petits cristaux blancs comme le nitre, et qui, comme lui, fusent, s’enflamment et détonnent sur les charbons ardents » (4). Un air de famille, semblerait-il, cette énergie qui s’exprime à travers une composition biochimique bien intéressante :
    – monoterpènes (limonène, paracymène),
    – cétones (carvone),
    – monoterpénols (géraniol),
    – éther oxyde (safrol).
    Le caractère puissamment virulent de cette huile essentielle lui vaut d’être prioritairement :
    – vermifuge et antiparasitaire,
    – antispasmodique,
    – hypotensive,
    et d’intervenir en cas de :
    – parasitoses intestinales (ascarides, ankylostomes, oxyures, anguillules, petits ténias),
    – affections respiratoires (toux spasmodique, asthme).
    _______________
    1. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 125.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 261.
    3. Jean Valnet, L’aromathérapie, p. 217.
    4. François-Joseph Cazin, p. 189.

© Books of Dante – 2018

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