Les lupins (Lupinus sp.)

Lupin jaune (Lupinus luteus)

De culture fort ancienne (puisqu’elle remonte au moins à 4000 ans), connu des Égyptiens, des Grecs et des Romains, le lupin est une plante dont l’usage s’est aujourd’hui quelque peu perdu, du moins dans sa dimension médicinale et alimentaire, au contraire de son rôle esthétique en tant que plante ornementale.

Au début de notre ère, soit au premier siècle après J.-C., Dioscoride fait clairement la distinction entre des lupins sauvages et d’autres domestiques, mais semble les employer indifféremment dans sa pratique médicale qui fait uniquement appel aux semences de ces plantes et à la farine qu’elles sont capables d’offrir, et dont il dit qu’elle « mondifie le cuir et réduit les lieux meurtris en leur première forme » (1). Autrement dit : cette farine est émolliente et résolutive. Quant aux semences proprement dites, il s’en sert surtout sous forme de décoction qu’il administre comme solution vermifuge face aux vers intestinaux et « à ceux qui sont travaillés de la rate » (2). En pessaire, cette même décoction « provoque le flux menstruel et l’issue du fruit » (3). Par ailleurs, diurétique et apéritif, le lupin s’emploie beaucoup en externe si l’on en juge le nombre de cas dans lesquels Dioscoride le fait intervenir : ulcère, gangrène, scrofule, anthrax, inflammations cutanées, etc., aspect dermatologique du lupin qui sera repris au III ème siècle par Serenus Sammonicus : « Contre les démangeaisons, les papules et la grattelle […] on peut aussi pétrir de la farine de lupin avec du vinaigre, et s’en frotter le corps dans un bain chaud », nous dit-il dans ses Préceptes médicaux (4). Plus loin, il aborde le cas de « l’anthrax » : « Des cataplasmes de lupins broyés ont une vertu émolliente qui, en relâchant les chairs, ouvre une issue au poison intérieur » (5). Cependant, Serenus se distingue tout de même de Dioscoride lorsqu’il propose cette recette : « prenez sept gousses d’ail et autant de lupins, que vous mettrez dans un vase de terre cuite avec des feuilles de laurier ; puis, faites bouillir le tout dans du vinaigre, et versez dans l’oreille quelques gouttes de cette décoction » (6).
Outre ces usages médicinaux, le lupin fut probablement considéré comme une plante magique durant l’Antiquité gréco-romaine, apparaissant sous le nom de thermos dans certains papyrii magiques, thermos désignant un genre de plantes très amères (et très chaudes bien entendu) comme le lupin sait l’être. Il prit également part à des entreprises moins sérieuses par le rôle « d’or de comédie » qu’on lui fit jouer. « Les comédiens et les joueurs à Rome se servaient quelquefois de lupins, au lieu d’argent ; et on y imprimait une certaine marque pour obvier aux friponneries : cette monnaie fictive courait entr’eux, pour représenter une certaine valeur qui ne passait que dans leur société. De-là vient qu’Horace dit qu’un homme sensé connaît la différence qu’il y a entre l’argent et les lupins » (7). Il s’agit en quelque sort de l’ancêtre des jetons de jeu.

Au Moyen-Âge, le lupin – inconnu du Capitulaire de Villis – n’a cependant pas abandonné la thérapeutique et demeure un fréquent remède des parasites intestinaux, des maladies hépatiques et autres douleurs abdominales. On trouve dans le Physica d’Hildegarde, au chapitre 8 bis, un lupin – Vichbona – placé tout de suite après d’autres Fabacées comme lui (pois, fève, lentille). Il est bien possible que ce soit la bonne plante dont il s’agit (je dis cela parce que plus loin, au chapitre 189, on retrouve une fois de plus le lupin, orthographié différemment cependant : Vigbona) : ce qu’en dit l’abbesse en ces deux endroits est identique, cinq courtes lignes reproduites ci-après : « Le lupin est froid. Si on souffre des entrailles au point d’être pour ainsi dire tout gonflé de l’intérieur, réduire du lupin en poudre, ajouter un peu de pain écrasé avec un peu de graine de fenouil ou de suc de livèche. Faire cuire avec de l’eau en guise d’aliment, et mangez assez chaud. Répéter souvent, et on guérira les entrailles du malade » (8).

En Europe, on distingue les lupins d’importation nord-américaine, qui sont tout d’abord objet de culture, des lupins sauvages endémiques. Les premiers, qui peuvent s’échapper des cultures, sont des plantes vivaces, c’est le cas du lupin des jardins (Lupinus polyphyllus). Quant aux seconds, bordant le pourtour de la mer Méditerranée (lupin jaune, Lupinus luteus) ou se cantonnant à sa moitié est (lupin blanc, Lupinus albus), ils sont sauvages et annuels.
Dans tous les cas, ces diverses plantes possèdent des tiges dressées dont les feuilles sont plus ou moins longuement pétiolées, comptant de nombreux folioles dont la quantité est variable selon l’espèce mais toujours organisées en éventail à partir de l’extrémité du pétiole. Les épis floraux dont la densité varie selon l’espèce, portent des fleurs à corolles bleues ou violacées (lupin des jardins), jaunes (lupin jaune) ou blanches (lupin blanc). Il existe également beaucoup d’autres cultivars aux coloris différents (rose, pourpre, bicolore, etc.). En général, la floraison est estivale, suivie de la fructification qui élabore des gousses velues contenant des graines presque rondes et plates.

Les lupins en phytothérapie

Le lupin, à l’état sauvage, est une plante qui bien qu’énergique ne sera jamais devenue une panacée, sans doute parce que ses propriétés se bornent à des emplois très secondaires, mésestime s’expliquant par le fait que parmi la vaste foule des plantes médicinales, pour la même affection donnée, il existe plus efficace et plus agréable tout de même que la décoction de semences de lupin sauvage. Mais il est vrai que tous les remèdes ne peuvent pas ressembler, par leur suavité, à des friandises pour petites filles.
Nous ne disséquerons pas, dans la masse des lupins existants, tous les profils biochimiques. Soyons cependant simples et concis. Débutons pas les lupins sauvages : ceux-ci sont bruts, non modifiés par la main de l’homme. Tels que la Nature les a forgés, leurs semences sont effectivement amères, caractéristique qui semble être, sans doute, une manière de dissuader les prédateurs du lupin d’en croquer les graines. Non seulement ils sont amers, mais ils sont habités d’une toxicité non négligeable mais fortement relative puisqu’elle est variable selon le lupin concerné, et chez un même lupin, elle est sujette à des modifications. Ce qui explique les chiffres suivants exprimant des taux d’alcaloïdes (lupinine, lupinidine, lupanine, oxylupanine) présents chez divers lupins sauvages :

  • Lupin blanc : 0,27 à 0,51 %
  • Lupin à feuilles étroites : 0,21 à 0,72 %
  • Lupin jaune : 0,4 à 1,1 %

En ce qui concerne les lupins cultivés, au taux d’alcaloïdes fortement réduits ou absents, ils se caractérisent par une proportion telle de protéines (43 %, dont légumine et conglutine) qu’ils pourraient aisément faire pâlir les graines de soja, si ce n’était cette difficulté à les améliorer comme s’y emploient les Australiens, fournissant les 4/5 de la production mondiale de lupin. Outre cela, nous trouvons dans ces semences domestiques des acides (malique, citrique), de la résine, des lipides et d’autres substances telles que galactane et vanilline.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique
  • Dépuratif, vermifuge
  • Emménagogue, aphrodisiaque (médecine arabe)
  • Calmant cutané, émollient, résolutif

Usages thérapeutiques

  • Affections cutanées : eczéma, lichen plan, gale, écrouelles, furoncle, abcès, etc.
  • Parasites intestinaux

Modes d’emploi

  • Décoction de semences de lupin (3 % maximum).
  • Cataplasme de farine de semences de lupin : notons que le lupin fait partie du groupe des quatre farines résolutives avec l’ers, la fève et le fenugrec, mais y occupe une place équivalente à celle du jujube au sein des quatre fruits pectoraux : s’il y en a trois qui sont encore bien en vue, le quatrième est toujours à la traîne par rapport à eux.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Par chance, les usages du lupin ne se bornent pas qu’à quelques propriétés médicinales assez insignifiantes qui sont l’apanage des lupins sauvages, contenant des principes actifs que n’ont plus les lupins dit « améliorés ». Améliorés, non pas pour la thérapeutique, mais pour d’autres domaines parmi lesquels nous trouvons :
    – l’alimentation du bétail par le fourrage produit par les lupins domestiques ;
    – l’engraissage des terres : les annotateurs de Dioscoride rapportaient déjà que le lupin servait d’engrais vert en Toscane au XVI ème siècle. En effet, cette plante fixe l’azote atmosphérique et capte le phosphore terrestre. Les lupins blancs et jaunes sont très souvent assignés à cette tâche ;
    – l’alimentation humaine : sur les marchés, l’on trouve assez fréquemment chez le marchand d’olives, de ces grosses graines de lupin, jaune pâle, serties d’un épais tégument. Mais il s’agit là de semences de lupins domestiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec ces lupins méridionaux dont on a cherché à diminuer l’amertume depuis au moins l’époque de Théophraste, soit au IV ème siècle avant J.-C., qui témoigne qu’en son temps était commune la manière de débarrasser les graines de lupin de ce qui ne les rendait pas affriolantes en bouche (9). Anciennement, voici comment l’on procédait pour tirer le mieux possible partie des graines des lupins méridionaux : elles « doivent subir une préparation – généralement une cuisson d’environ deux heures suivie d’une macération dans la saumure. Elles étaient parfois placées dans des sacs de toile que l’on immergeait plusieurs semaines dans un cours d’eau. Puis elle étaient séchées et moulues en une farine très appréciée » (10). Tout cela reflète un mode de vie que d’aucuns (même beaucoup !) n’imaginent pas à l’heure actuelle, occupés à perdre six heures par jour devant Facebook ou la télévision, à pousser des hauts cris qu’ils n’ont pas de temps pour eux, alors préparer des graines de lupin !… Cela doit être une plaisanterie. Il est évident que déguster le lupin comporte un coût temporel : il ne s’obtient pas aussi rapidement que ces pâtes cuites en trois minutes chrono. C’est pourquoi cette plante n’est assurément pas compatible avec le mode de vie de l’homme occidental, stressé et pressé comme un citron, le pauvre chou. Signalons à l’attention de notre potentiel préposé au burn-out (qui de toute façon ne nous lit pas) qu’après sa pause déjeuner fast-foodienne, il peut, s’il en a le temps (« rhaaa, mais non, sans quoi mon chef de service va me chauffer ! ») déguster un café de lupin, obtenu en torréfiant les graines de lupin hirsute (Lupinus hirsutus). Mais ce bougre préfère la « senséo » de la boîte. Bref, n’en parlons plus, oublions ce mécréant.
  • Faisons remarquer à toutes fins utiles que les graines de lupin sauvage ingérées en trop grande quantité sont susceptibles d’engendrer des troubles digestifs et nerveux. En « principe », leur excessive amertume interdit d’en faire un usage massif.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 102.
    2. Ibidem.
    3. Ibidem.
    4. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 16.
    5. Ibidem, p. 48.
    6. Ibidem, p. 21.
    7. L’encyclopédie de Diderot.
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 28.
    9. Dioscoride réitère cette recommandation cinq siècles plus tard.
    10. Petit Larousse des plantes médicinales, p. 311.

© Books of Dante – 2018

Graines de lupin blanc

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