Les urines : indicatrices de santé et remède

Qu’en Inde, l’urine des vaches sacrées soit, tout comme leur lait, également sacrée, est un exemple tout à fait typique, bien qu’il ne soit en aucun cas une généralité : un peu partout ailleurs, on s’en est remis à l’urine en tant que remède, une urine provenant tant des animaux que des êtres humains, et cela sans qu’elle ait une quelconque valeur sacrée. Quoi que si l’on interroge le caractère sacré du cerf chez les Celtes, on pourrait en déduire que son urine – remède hépatobiliaire, gastrique et détersif des ulcères – relève aussi d’une dimension religieuse, l’animal incarnant une puissance devant nécessairement agir davantage que celui qui passe pour tout à fait anodin.

En Égypte antique, l’on faisait déjà grand cas de l’urine : un « pharaon n’a recouvré la vue qu’en se lavant les yeux avec l’urine d’une femme qui n’avait eu de commerce qu’avec son mari et n’avait pas connu d’autres hommes » (1). Autant dire que la pureté de l’urine en question était plébiscitée afin d’être la plus efficiente possible. En Chine, l’on faisait appel à l’urine de jeune enfant : sans doute la pharmacopée traditionnelle chinoise imaginait-elle fort à propos qu’un tel produit était moins corrompu, une croyance qui s’est transposée jusqu’en Europe occidentale, au XVI ème siècle, où l’on élaborait le baume d’urine, considéré comme un remède universel, autrement dit une panakeia : « elle guérit l’hydropisie, la suppression de l’urine et des règles, empêche la corruption, guérit la peste, les fièvres de toute nature, putrides, tierces, quartes, quotidiennes ; elle arrête les vomissements et les nausées bien que parfois elle provoque elle-même les vomissements » (2). Mais qu’est-ce qu’un petit vomissement de rien du tout dès lors qu’on est assuré, non pas d’être prémuni de la peste, mais d’en être guéri ! En ces siècles qui accusent n’importe qui de bouc émissaire (l’excuse facile), que ne fait-on pas pisser illico presto de jeunes gens bien portants directement dans l’athanor pour ce faire !???

Ainsi, pour en revenir aux Indes, l’on mêlait différentes substances issues des vaches sacrées (lait, petit-lait, excrément, urine) pour composer un remède contre la jaunisse. De même que l’urine, l’attrait pour les fientes de différents animaux n’est pas rare au sein des pharmacopées antiques, comme cela fut le cas chez les Grecs, entre autres, où l’on professait déjà au sujet des excréments animaux. Aussi, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil du côté de leurs urines ? C’est ce qu’a fait Dioscoride, compilant, au sein d’un même chapitre, les vertus thérapeutiques des urines, qu’elles soient animales ou humaines, sans pour autant qu’il ressorte, dans ses écrits, une quelconque dimension sacrée (à son époque, cela fait déjà quelques siècles que la médecine cherche à se détacher de la magie et de la religion). Par exemple, l’urine de sanglier, de même que celle de chèvre, avait une propriété lithontriptique ; celle de chèvre encore, ainsi que celle de taureau, permettait d’apaiser les douleurs auriculaires ; enfin, celle d’âne corrigeait les troubles rénaux. Quant à l’urine humaine, elle se prêtait à divers protocoles : l’on distinguait déjà celle des enfants (comme remède anti-asthmatique et cicatrisant) de celle des adultes qui n’avait pas moins de réputation comme l’on peut maintenant en juger : morsures de vipères et de chiens, piqûres de scorpions et de « dragons marins » et autres « venins mortifères ». De plus, elle était efficace contre l’hydropisie à ses débuts, la gale et ses démangeaisons, les ulcères du chef et des organes génitaux. Sa propre urine se révélait être aussi la meilleure automédication (ou presque), ce qui, sans doute, donna naissance à une coutume fort curieuse que je partage ci-après : « pour qu’il ait bonne mine toute sa vie, on débarbouille un nouveau-né avec le premier lange qu’il a souillé de son urine » (3). Ce qui n’est pas forcément agréable, mais le nourrisson doit subir cette épreuve, de même que le choix de son prénom (que ne doit-on pas supporter dès nos premières heures ! Si le petit d’homme était, dans sa prime jeunesse, aussi leste et agile que le chevreau qui vient de naître, peut-être se tiendrait-il éloigné du lange humide de sa propre urine, et sans doute ne chercherait-on pas à lui mettre, malgré lui, le nez dans son caca, au prétexte que ça porte bonheur. Une vertu inventée, après coup, pour justifier l’acte du grand d’homme, sans doute…).

Le Moyen-Âge ne faillit guère, perpétuant ces antiques prescriptions urinaires : l’on trouve, dans le Grand Albert, un paragraphe spécialement dédié à ce sujet : « Des vertus de l’urine […] : Quoi qu’on ait naturellement de la répugnance à boire de l’urine, cependant si quelqu’un en boit d’un jeune homme qui sera en parfaite santé, il doit être assuré qu’il n’y a point de remède plus souverain au monde » (4). Elle constituait un remède contre la teigne, les ulcères et les plaies, Jean de Gaddesden allant jusqu’à proférer que s’en laver serait un bon préservatif face à la vérole, formidable secret qui a dû tomber dans l’oreille d’un sourd tant la vérole fit des ravages en Europe durant de longs siècles…

Il est difficile d’établir si telle ou telle urine est véritablement le remède idoine face à la foule d’affections abordées ci-dessus. En revanche, ce qui saute aux yeux, c’est que, au sujet de la seule urine humaine, elle doit impérativement provenir soit d’un enfant, soit d’un adulte en excellente santé, c’est-à-dire d’un individu qui soit le plus proche de l’état idéal. Les Anciens ignoraient ce qu’était le pH, mais ils semblent avoir fait la déduction qu’à l’évidence l’urine d’un homme dont les mœurs sont corrompues ne peut exceller comme remède, s’étant, depuis le jour de sa naissance, écarté de la valeur originelle de son urine dont le pH est neutre : 7 (environ). Puis, en fonction du mode de vie et de ses aléas, cette valeur est amenée à changer : une urine au pH trop acide (5) donne un indice sérieux sur un état cancéreux par exemple. Ainsi, « l’urine produite et déversée est donc le miroir du terrain cellulaire profond » (5). Il n’est donc pas étonnant qu’auparavant on ait désiré analyser les urines en les mirant pour rendre compte à quel point un patient pouvait être intoxiqué par ce que l’on appelait le tartre au temps de Schroder, une substance encrassant la machinerie de l’homme et décelable dans son urine.

C’est une très ancienne technique que de mirer les urines. Utile mais non indispensable cependant : l’examen de l’état général du malade et l’auscultation de son pouls passaient avant. Elle permettait de poser un diagnostic ainsi qu’il était réalisé en Égypte et en Assyrie en des temps très reculés. Plus récemment, cette méthode citée par Hippocrate (qui ne rechignait pas à prendre le rôle du mireur), se scinde en deux fractions : l’uroscopie, c’est-à-dire l’examen proprement dit, et l’uromancie, correspondant à la divination médicale, ce que professe avec aplomb Renart dans le Roman : « Apportez-moi un urinal et je verrai dedans le mal ! », s’exclame-t-il, alors que d’autres, plus soucieux et moins désinvoltes, alliaient uroscopie et astrologie (Thurneysser, Nostradamus, etc.). L’urinal ou matula était un vase en verre le plus transparent qui soit afin que l’examen uroscopique soit le plus fidèle possible. C’était un objet médical dont on prenait le plus grand soin, avant même qu’il n’accueille l’urine d’un malade, ainsi qu’après, afin de soustraire le liquide « urinoraculaire » de l’injure des rayons du soleil, de la froidure, du vent, des poussières, etc., afin qu’il ne se gâte point avant examen, ce qui en fausserait nécessairement le résultat au cas contraire. Une fois l’urine savamment obtenue et hermétiquement mise à l’abri, l’heure de l’examen en tant que tel approchait. On observait plusieurs critères d’analyse des urines :

  • La couleur : blanche, jaune d’or, safran, rouge, pourpre, vineuse, verte, noire, etc., chacun d’elles se divisant en une multitude de tonalités ;
  • La consistance : épaisse, trouble, moyenne, subtile ;
  • L’odeur ;
  • Le goût (si, si !) ;
  • Les dépôts, c’est-à-dire les éléments contenus dans l’urine « qui ont une substance, une quantité et surtout une position variable dans le vase suivant l’affection causale » (6). Comme nous le voyons sur le schéma ci-dessous, l’urinal est divisé en onze niveaux jouant la fonction de règle graduée : selon que ces éléments sont situés des niveaux 1 à 4, l’on a affaire aux hypostases, puis aux sublimia ou enoeremata du 6 au 8, enfin aux nubes ou nuées aux niveaux 10 et 11 (les niveaux 5 et 9 ne servent que de bornes à ces trois catégories) ;
  • La couronne : il s’agit de la surface de l’urine dont on analyse l’écume et les bulles qui la forment.

Après examen minutieux et recueil des informations, l’on parvenait à déduire de quoi souffrait le malade et, par conséquent, une curation pouvait être envisagée. Mais cet examen pouvait aussi révéler des états n’ayant que peu de rapport avec la maladie au sens large : au XVI ème siècle, à l’aspect des urines d’une femme, l’on était capable, dit-on, de déterminer si elle était grosse ou pas : « Si elles sont blanches et claires, mêlées de petits atomes, quand au-dessus il apparaît une petite nuée semblable à l’arc-en-ciel ou de couleur opale, s’il y a quelque nuage au fond, lequel remue et s’épanouit en petits flocquets comme coton cardé, si sur la fin l’urine est épaisse et rougeâtre, à cause de la longue rétention de ses mois, c’est que la femme est grosse » (7). Outre cela, à la fin du siècle précédent, on lisait, dans le Regimen sanitatis salernitanum, ceci : « Quand tu verras l’urine grande et claire comme eau signifie virginité d’une jeune fille ». D’un extrême à l’autre, l’on constate de pléthoriques détails d’une part, un laconisme lapidaire de l’autre. Ainsi, mirer les urines était-il un bon moyen de démasquer la pécheresse et de vérifier si telle ou telle jeune fille bonne à marier possédait toujours un hymen intact. Pour s’assurer de la virginité de sa future femme, l’on pouvait la faire uriner dans un instrument qui, comme son nom l’indique, ne sert qu’à cela, c’est-à-dire l’urinal dont la limpidité cristalline est censée prévenir le moindre trouble…

Cette technique, qui apparaît rigoureuse parce que codifiée, commencera par être contestée dès le XV ème siècle, mais ne sera pas, pour autant, abandonnée dans le même temps puisque les médecins mireront les urines jusqu’au XVIII ème siècle. Cependant, l’abandon progressif de l’uroscopie laissa libre ouverte la porte à l’uromancie, le plus souvent à l’initiative de charlatans qui se faisaient parfois appeler « uromantes ». Si ceux-ci se contentent « de mirer les urines, avec la satisfaction du devoir accompli » (8), assurant d’emplir leurs poches en vidant celles de leurs clients, le maître-mire, lui, « aveuglé par des siècles d’obscurantisme et de scholastique, ouvre enfin les yeux, s’abandonne à l’esprit de libre examen » (9), ce qui fait le beau jeu des charlatans qui, un peu partout en France, et ce jusqu’au XIX ème siècle, se rencontrent encore çà et là, surtout à la campagne, acquérant parfois une grande réputation.


  1. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 29.
  2. Ibidem, p. 233.
  3. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 232.
  4. Grand Albert, p. 167.
  5. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 172.
  6. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 159.
  7. Ibidem, pp. 250-251.
  8. Ibidem, p. 195.
  9. Ibidem, p. 276.

© Books of Dante – 2018

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