Les lyciets (Lycium sp.)

Les fleurs du lyciet de Chine (Lycium chinense)

Au cœur d’un fragment littéraire qui se trouve être le plus anciennement connu (il a au moins 4000 ans), l’on apprend que le personnage principal, le héros Gilgamesh, est mis dans le secret au sujet d’une plante accordant l’immortalité. Mes souvenirs ne sont pas nets au sujet de cette plante même si je me rappelle assez bien de L’épopée de Gilgamesh dans son ensemble. Vu l’âge fort respectable de ce texte, il est bien possible que cette plante d’immortalité n’en soit pas une au sens où nous l’entendons, s’apparentant davantage à ces « plantes » mythiques que sont le soma védique, le moly homérique et l’ambroisie olympienne. Si je vous barbe avec Gilgamesh, c’est justement parce que cette soi-disant plante est nommée ainsi : Lycium. Ce qui nous rapproche du sujet du jour. On y accorda tant d’importance semblerait-il que 2000 ans plus tard environ on évoquait toujours fiévreusement quelque chose de concordant. Bien que Théophraste, Dioscoride et Pline nous honorent de descriptions d’arbustes épineux au sujet desquels l’on se perd en conjectures concernant leur exacte identité, l’on pense (pourquoi pas ?) au lyciet parce que, d’après Pline, un de ces arbustes permettait d’élaborer le médicament connu sous le nom de lycium. Mais, ô combien il est facile de « reconnaître » le lyciet dans cet antique lycium sachant que c’est de ce terme dont le nom même actuel de la plante est issu, nom latin remontant au grec comme souvent : lukion ou lykion, « nom d’un arbuste épineux à feuilles de buis qui semble avoir été un nerprun et qui était, au dire de Dioscoride, très abondant en Lycie » (1), région d’Asie mineure. Et, d’ailleurs, au premier livre de la Materia medica, au chapitre 119, l’on croise bien un lycium, mais ce qu’en dit Dioscoride nous fait forcément abandonner tout espoir d’y reconnaître le lyciet : « Il fait son fruit semblable au poivre, noir, amer » (2). Bref, si B naît de A, on se demande bien comment A pourrait être issu de B. Prenons donc garde de ne pas placer la charrue avant les bœufs, au risque de ne plus avancer. En revanche, pour dépasser et tenter de s’extraire de ce bourbier, sachons, apprenons avec la reconnaissance qui lui est due, que, selon le docteur Leclerc, le lyciet était à la base de ce lycion des Anciens, un remède réputé contre les affections oculaires. Focalisons-nous là-dessus, ça sera déjà pas mal. Oui, élargissons notre esprit tant il est vrai que les œillères, c’est comme les branches de lunettes trop serrées, à la longue ça fait mal.

A des milliers de lieues de là… au cœur d’un immense territoire qui ne s’appelle pas encore la Chine… l’on établit, dès le premier siècle après J.-C. des observations forts doctes au sujet de certaines plantes assez semblables entre elles, regroupées sous le nom générique de gouqi. C’est ainsi que le Shen’nong Bencaojing affirme que ce gouqi est amer et froid, qu’il fortifie les tendons et freine le vieillissement. Et, au dire des médecins taoïstes, c’était bien une drogue d’immortalité, un exceptionnel tonique capable de prolonger la vie au-delà de ses limites habituelles, une croyance aussi fondée que l’airain, qu’un médecin plus tardif, Li Che-tchen (1518-1593), sorte d’Hippocrate asiatique, partagera de nouveau dans le Pen-ts’ao kang-mou, disant que celui que nous pensons être le lyciet était tout à fait capable d’allonger l’espérance de vie et de confiner à l’immortalité, terrestre du moins… Plus prosaïquement, aujourd’hui, la médecine traditionnelle chinoise énonce que le lyciet est un utile « traitement pour calmer l’esprit, nourrir le sang, tonifier le Yin et fortifier le Yang, améliorer la mémoire, fortifier les tendons et les os » (3). Ailleurs, l’on apprend que ce même lyciet chinois revêt une grande importance comme remède oculaire : nous avons bien fait de les ouvrir grands, les yeux.

Alors que je venais de terminer le plus gros de cet article, ne me restant plus que la partie que j’écris présentement, au détour d’un jardiner rencontré au hasard des rues qu’empruntèrent mes pas, je tombais nez à nez avec un arbuste dont je me suis dit : « Cette plante pourrait tout à fait être un de ces lyciets sur lesquels je travaille en ce moment. » Qu’est-ce qui a bien pu me faire penser une chose pareille ? Une taille assez petite. Ici, s’agissant d’un spécimen cultivé, il est possible qu’une taille régulière le réduise à un port moins vaste qu’à l’état sauvage où ses rameaux réclinés atteignent avec facilité trois à cinq mètres de longueur. Grêles, nus et un peu épineux, ces rameaux d’apparence fragile portent des feuilles composées (mais il s’agit là d’un trompe-l’œil, ces feuilles étant en réalité fasciculées) qui m’ont donné l’impression d’avoir affaire à un jasmin, si ce n’était, ici, la forme et la couleur des fleurs déjà visibles (4). Les fleurs, solitaires, émergent de l’aisselle des feuilles : typique des Solanacées, elles forment une pièce florale unique à cinq divisions et cinq étamines et arborent une couleur que je qualifierais de violacé ou bleuâtre cendré. Fructifiant dès la fin de l’été jusqu ‘au cours de l’automne, le lyciet forme des baies charnues allongées en forme de minuscules aubergines, dont la couleur varie entre l’orange et le rouge plus ou moins foncé.
En Europe, on rencontre plusieurs lyciets dont certains sont indigènes (Lycium europaeum et barbarum), d’autres importés (Lycium chinense). C’est pourquoi l’on peut croiser des lyciets en région parisienne, bien qu’en général ces arbustes soient plus souvent endémiques aux régions du pourtour de la mer Méditerranée, de l’Europe méridionale et de l’Asie occidentale.
Le lyciet est, tout comme la morelle douce-amère, une plante appréciant de vivre dans les haies, à l’abord des jardins, au pied des vieux murs, sur les décombres, en bordures de chemins, etc.

Lyciet de Barbarie (Lycium barbarum)

Le lyciet en phytothérapie

Qui connaît le lyciet et, mieux encore, ses implications et applications dans le domaine de la phytothérapie ? C’est un végétal à l’histoire déjà fort ancienne qui a été pendant un laps de temps conséquent complètement occulté et qui partage avec l’éphédra bien des points communs quant à cette relation entretenue avec l’homme. Rappelons-nous de quelques éléments : de même qu’il existe plusieurs éphédras, on croise dans la nature différentes espèces de lyciets qui ont été, en l’occurrence, usitées tant en Europe occidentale qu’en Asie durant l’Antiquité. Inscrits dans une temporalité identique, se distinguent néanmoins des façons d’user de ces plantes fort différentes selon qu’on est Asiatique ou Européen. C’est ainsi qu’en Europe, on s’est principalement préoccupé des feuilles du lyciet qu’on avait sous la main (soit probablement Lycium europaeum et Lycium barbarum), alors que la Chine a mis avant tout à l’honneur les baies du Lycium chinense. On comprend dès lors que la mise en application de parties végétales différentes de plantes cependant fort proches puisse favoriser l’obtention d’effets thérapeutiques dissemblables, d’où la difficulté de superposer les données européennes et asiatiques : en ce cas, juxtaposons-les !
Du fait de sa parenté avec la belladone (le lyciet appartient à la famille botanique des Solanacées), l’on a cru voir dans les tissus du lyciet un alcaloïde de nature mydriatique connu sous le nom de lycine, mais en réalité, contrairement à ce qui se disait autrefois, il s’avère que non. En tous les cas, ce dont on est certain, c’est que les feuilles du lyciet utilisées en phytothérapie occidentale contiennent divers sucres, de la choline, du tanin (8 %), un hétéroside azoté. Peu étudié, comme le montre la brièveté de cette liste de quelques composants, le lyciet européen peut pâtir de ce que les baies de son cousin asiatique attirent depuis quelques décennies l’enthousiasme des chercheurs et des scientifiques en général. Ces baies, une fois bien mûres, sont constituées de : polysaccharides, flavonoïdes, caroténoïdes, acides phénoliques, physaline (principe amer), acides aminés. Si l’on se penche du côté des sels minéraux et oligo-éléments, nous trouvons du potassium, du calcium, du phosphore, du cuivre, du fer, du zinc, du sélénium et du géranium. Côté vitamines, ces baies sont bien fournies, à tel point qu’on a voulu leur attribuer un taux de vitamine C pléthorique afin de tenter d’en faire un « super aliment » qu’elles ne sont pas, n’affichant pas plus d’acide ascorbique que l’orange ou le citron. En revanche, ses vitamines B1, B2, B6 et E ne sont pas le fruit de l’imagination de quelques-uns qui cherchent à faire passer les vessies pour des lanternes. Notons enfin la présence d’acides gras (palmitique, myristique, linoléique) et d’essence aromatique dans ces baies. En Chine, l’on n’utilise pas comme en Europe les feuilles du Lycium chinense, mais sa racine dans laquelle ont été découvertes les substances suivantes : des acides (cinnamique et psyllique) et des alcaloïdes (kukoamine, lyciumine).
Pour finir, je pense qu’on sera un peu surpris d’apprendre que les baies du lyciet (tant Lycium chinense que Lycium barbarum) portent, dans le commerce, le nom de… goji.

Propriétés thérapeutiques

  • Les feuilles : antispasmodiques, modératrices du parasympathique, diurétiques, expectorantes, purgatives, abaissent la pression carotidienne
  • Les baies : toniques, toniques rénales, toniques hépatiques, hépatoprotectrices, antidiabétiques, abaissent la glycémie, les triglycérides et le taux de cholestérol, facilitent l’absorption des nutriments par les cellules, anti-oxydantes (5)
  • Les racines : fébrifuges, hypotensives, stimulantes du système nerveux parasympathique

Usages thérapeutiques

  • Les feuilles :
    -Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux spasmodique et coquelucheuse, coqueluche, irritation laryngée (typique chez les orateurs)
    -Troubles de la sphère gastro-intestinale : hypertonie et hyperkinésie gastriques
    -Troubles de la sphère génitale : dysménorrhée, prostatisme
  • Les baies :
    -Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux chronique
    -Affections oculaires : éblouissement, cataracte, vision floue
    -Sensation de vertige, bourdonnement d’oreilles
    -Faiblesse rénale
  • Les racines :
    -Troubles de la sphère respiratoire : toux, sifflement asthmatique
    -Hémorragies : saignement de nez, vomissement de sang
    -Permettent de « rafraîchir » le sang lors de fièvre, de soif liée à un état fébrile, d’irritabilité, de transpiration, etc.

Modes d’emploi

  • Avec les feuilles : infusion, décoction, teinture-mère.
  • Avec les baies : macération alcoolique ou vineuse, décoction.
  • Avec les racines : décoction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Goji = lyciet = Solanacées. Aïe ! Certains expliquent la réticence qu’ils ont envers la baie de goji (mais, curieusement, pas envers l’aubergine) pour une question de solanine, cette même substance que l’on rencontre dans la tomate non mûre ou bien dans les germes de la pomme de terre. Or cette solanine concerne des baies non encore parvenues à un stade de parfaite maturité. Et donc inconsommables en l’état. De même qu’on ne mangerait pas une tomate immature, le principe d’ultra précaution dont certains semblent faire preuve apparaît bien superflu, puisque, comme l’on sait, plus une tomate mûrit et plus elle perd sa solanine. Il en va de même des baies de goji qu’un improbable serpent de mer (qui n’est, en réalité, qu’un minuscule vermisseau) éloigne d’intentions plus louables. Mais, las, autre accusation : ces baies contiendraient de l’atropine, ce qui en ferait des concurrentes sérieuses du datura stramoine et de la belladone ! Ridicule et farfelu, bien entendu, car encore faut-il en considérer les proportions qui sont plus qu’infimes. Délivrer une information est tout à fait honorable, ce qui l’est moins c’est de l’amputer d’une fraction permettant de comprendre qu’il n’y a pas autant de danger qu’on voudrait bien le faire croire concernant les baies de goji. Tenez, par exemple, ce formidable rénovateur de la phytothérapie que fut le docteur Henri Leclerc ne se préoccupait pas des baies de goji (le mot même n’existait pas encore à son époque ayant été forgé bien plus tard), mais avant tout des feuilles du lyciet européen. Il a pu observer qu’à faible dose ces feuilles ne causaient aucun incident, mais qu’à des doses bien élevées – et donc inadaptées – la plante devenait potentiellement toxique, possédant sur le muscle cardiaque une action semblable à celle de la belladone, ainsi que sur les pupilles, bien que moins énergiques que la « morelle furieuse ». C’est donc, à l’endroit des baies de goji un procès bien inutile, et cela parce qu’étiquetées « Solanacées ». En ce cas, autant partir en courant à la vue d’une tomate. Mais si l’on s’en souvient bien, les simagrées par lesquels on a fait passer la tomate il y a cinq siècles à son arrivée sur le sol européen rappellent un peu cette obsessionnelle prudence qu’ont pu observer certains face aux baies de goji. A moins qu’il ne s’agisse là d’une raison tout autre parce qu’inavouable. Allez savoir, l’homme est bizarre, souvent.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 590.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 119.
    3. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 114.
    4. On donne la floraison du lyciet de juin à juillet, mais selon les localités, le lyciet est plus ou moins précoce et peut même fleurir toute l’année en des zones particulièrement privilégiées comme c’est fréquemment le cas du romarin par exemple.
    5. Sans être exceptionnelles pour autant, tout au plus se placent-elles au même niveau que la pomme et le chou rouge. En guise de comparaison, les feuilles de thé possèdent un pouvoir anti-oxydant dix fois supérieur. C’est donc un jugement à nuancer, d’autant que la quantité de baies de goji à ingérer pour satisfaire un potentiel anti-oxydant correct est si dispendieuse qu’il est préférable d’opter pour des végétaux moins onéreux et beaucoup mieux garnis en principes anti-oxydants que le goji. De plus, l’aliment anti-oxydant unique n’est qu’un mythe…

© Books of Dante – 2018

Les fameuses baies de « goji » provenant tant du lyciet de Chine (Lycium chinense) que du lyciet de Barbarie (Lycium barbarum)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s