La garance des teinturiers (Rubia tinctorum)

Les plus anciennes informations concernant la garance font déjà état de son rôle majeur comme plante tinctoriale, usitée dans ce but par les Égyptiens, les Perses et les Hindous. Les Celtes, pas moins malins, obtenaient même du violet en mêlant la garance au pastel. Chez les Grecs, si l’on en croit ce que Dioscoride écrit au chapitre 137 du troisième livre de la Materia medica, l’on fait alors clairement une distinction entre une espèce sauvage et une autre cultivée, suffisamment proches l’une de l’autre pour que Dioscoride associe gaillet gratteron et garances par certaines caractéristiques botaniques. Avec Hippocrate, Pline et Galien, une forme d’accord se dégage au sujet des propriétés thérapeutiques de cette garance : diurétique, cholagogue et emménagogue, on la dit également bonne dans la jaunisse, la sciatique et la paralysie, ainsi que l’arthrite. C’est du moins ce qui prévaut du V ème siècle avant J.-C. au III ème siècle après J.-C. Quant au Romains, ils cultivent aussi la garance dans le but de teindre la laine et le cuir en un rouge écarlate dont l’un est resté célèbre, le rouge d’Andrinople, car comme c’est le cas pour le vin, il existait alors plusieurs crus de garance plus ou moins réputés. C’est ce que l’on retiendra principalement de cette ville turque, aujourd’hui Edirne, car en 378, elle fut l’occasion de verser un autre type de rouge, l’armée romaine s’étant récoltée de la part des Goths ce que l’on peut qualifier de coup de pied au cul. En un mot comme en cent, ce fut un véritable désastre. On gardera donc en mémoire Andrinople pour son rouge garance, c’est largement suffisant. Mais vu les croyances de certains, dont Pline, au sujet de cette plante, se prendre une paire de claques de temps à autre, ça ne fait pas de mal, ça remet les idées en place. Pline qui, pour je ne sais quelle raison, appelle la garance sous le curieux nom d’alusson, affirme que cette plante portée en amulette permet de protéger son porteur des chiens enragés. Pour une fois qu’il ne s’agit pas de morsures de serpents venimeux… Par ailleurs, chose tout à fait étonnante, « on croyait aussi qu’un simple regard jeté sur une plante que l’on portait sur soi était suffisant pour prendre possession de ses vertus thérapeutiques et pouvait entraîner la guérison des maladies » (1). Cela doit bien encore exister dans certaines sphères de la charlatanerie ce style d’entourloupe. Eh bien, c’est ce qu’on pensait concernant la garance : par le simple fait de la regarder, cela avait comme pouvoir de faire sécher la sanie, c’est-à-dire le pus exsudant des plaies et des ulcères. C’est comme les Romains à Andrinople, ils ont dû toiser les Wisigoths, Ostrogoths et autres Goths, en se disant « on va gagner ! » pour, finalement, se prendre une trempe comme jamais, comparable à celle qu’infligèrent les Amérindiens menés par Sitting Bull aux hommes de Custer lors de la bataille de la Little Big Horn en 1876. Et ces Romains, à Andrinople, auraient bien eu besoin de garance pour « faire sécher la sanie » des plaies des centaines de blessés qu’occasionna cette boucherie. Mais c’est un fait : la garance apparaît, de près ou de loin, assez souvent liée aux conflits armés et à leurs conséquences délétères. Celle que le pseudo Apulée nommait herba ostriago (du grec ostreion, « pourpre »), devenue rubia par le truchement du latin, porte bien en elle le rouge. Cette couleur qu’on tire de cette plante exprima, par similarité, le sang : ainsi la garance se devait d’avoir des propriétés hémostatiques, antihémorragiques, voire emménagogues. Or, il faut bien l’avouer, elle ne possède rien de tout cela. Pour une plante qui fait voir rouge, elle a plus d’accointance avec le jaune : celui de la bile et de l’urine. C’est ce que Léonard Fuchs, Jérôme Bock et Tabernaemontanus soulignèrent au XVI ème siècle : la garance est de bon remède en cas de maladies hépatobiliaires surtout, cutanées dans une autre mesure. S’ils reprennent quelque peu les Anciens de l’Antiquité, ils en oublient heureusement certains détails comme celui concernant les propriétés soi-disant emménagogues de la racine de garance, qu’Hildegarde n’avait pas repérée comme tel, la disant simplement fébrifuge (ce qu’elle est, bien que cela ne soit pas là son principal rayon d’action) et utile dans l’inappétence (pourquoi pas, elle contient quelques principes amers qui peuvent y jouer un rôle). Porta, qui écrit au même siècle que les Fuchs, Bock et Tabernaemontanus, ne mentionne seulement que la vertu tinctoriale de la garance, un aspect économique dont le Moyen-Âge s’est largement préoccupé puisque, en France, on voit la culture en grand de la garance s’établir dès le XII ème siècle en Normandie pour s’étendre à de nombreuses régions françaises jusqu’au XVI ème siècle, jusqu’à ce que la production nationale soit battue en brèche en raison d’importations italiennes de médiocre qualité (voyez, le coup des fraises espagnoles à la suavéolence aussi faible que leur prix, ça ne date pas d’hier). Bien que la garance française ait acquis une solide réputation de par sa supériorité, sa culture ainsi que le volume de la production reculeront malgré une tentative de ré-instauration durant le XVIII ème siècle qui tournera à l’échec (une autre Andrinople). Pourtant, sans savoir vraiment pourquoi, la culture de la garance atteint son apogée en France au XIX ème siècle : on la travaille en Alsace, dans les départements méridionaux, en Normandie encore, en Vendée, aux environs de Lyon, en Artois, etc., tant et si bien qu’en 1868 la France, avec 35000 tonnes de racines de garance, arrive, à elle seule, à la moitié de la production mondiale, hégémonie qui succombera avec la réalisation, un an plus tard, de la synthèse de l’alizarine, l’un des principaux pigments tinctoriaux de la garance. De fait, les prix chutèrent, la culture de la garance, plus autant rentable qu’autrefois, fut progressivement sacrifiée. Cependant, il est une chose qui restera dans cet état d’impavidité, c’est le fantassin de l’armée française, au képi et pantalon rouge garance, une teinte exploitée durant des décennies pour l’équipement, au point que l’infanterie de 1914 avait à peu de choses près la même allure que celle de 1870. Cet uniforme qui, uni ne l’était pas trop (bleu en haut, rouge en bas), fut abandonné dès 1915 au profit de quelque chose d’un peu plus moderne que ces vieilleries du XIX ème siècle. Enfin, oui, un soupçon de modernité, qui durera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le Français, surpris une fois de plus par son ennemi héréditaire, n’ayant pas eu le temps de s’habiller de neuf, reprit ses frusques de 1918. Et, à cette occasion, parut complètement has been en comparaison de l’équipement du soldat allemand de 1939. Ainsi, le fantassin français de 1939, c’est à peu près le même que celui de 1918, mais il gagne cependant à être moins voyant. C’est évident qu’avec cet écarlate qu’est le rouge garance sur le dos, on est loin de passer inaperçu, contrairement à ceux qui arborent une tenue de camouflage. Certains disent que ce rouge n’eut pas tant d’implication que ça en ce qui concerne les milliers de morts qu’accusa l’armée française au début de la Grande Guerre. Il est permis d’en douter. De même que ses descendants de 1939-1945 qui ne portaient pas de garance et qui, malgré tout, se prirent une belle raclée dès 1940 à l’image des Romains d’Andrinople.

Si l’on compare morphologiquement la garance des teinturiers et la garance voyageuse, l’on peut établir les points communs suivants : plantes vivaces à tiges quadrangulaires portant des verticilles de feuilles ovales pointues à lancéolées, des panicules axillaires de petites fleurs vert jaunâtre, formant des baies charnues vertes puis noires à maturité. Sur la question des distinctions, on remarque que les feuilles coriaces et rugueuses de la voyageuse demeurent semper virens durant l’hiver, alors que la saison froide dégarnit de ses feuilles la garance des teinturiers. De plus, la garance voyageuse possède un aspect plus agressif bien que ce soit généralement une plante dont la reptation oblige à l’humilité : ses tiges sont équipées d’aiguillons recourbés pour mieux saisir les plantes environnantes et se hisser sur elles, tandis que la teinturière possède à peine de petites pointes sur ses tiges.
Côté racines, c’est bien évidemment sur celles de la garance des teinturiers que l’on a jeté son dévolu : cylindracées, rampantes, elles atteignent facilement un mètre de longueur, rouge brunâtre à l’extérieur, jaunâtres à l’intérieur.
Enfin, le dernier point commun qui peut rapprocher ces deux espèces, c’est l’aire de répartition (Europe méridionale, Asie occidentale, Afrique du Nord) et le type de sols occupés : friches, rocailles, rochers, haies broussailleuses, à basse altitude (0-500 m). Naturellement cantonnée au Sud-Ouest, la garance voyageuse, malgré son nom, s’est moins propagée que sa consœur dont la culture passée a laissé des traces çà et là. C’est ainsi que la garance des teinturiers demeure encore spontanée en Alsace, près de Montpellier, dans les environs de Lyon, etc.

Garance des teinturiers

La garance des teinturiers en phytothérapie

Bien que la botanique nous ait fait distinguer deux garances, ici nous appliquerons le singulier : seule la garance des teinturiers sera traitée ; nous laisserons donc la seconde à ses pérégrinations, possédant des propriétés thérapeutiques identiques sans toutefois égaler, dans leurs effets, celles de la garance des teinturiers.
La Riza d’Hildegarde semble donner quelques indices au sujet de la fraction végétale qu’utilise le phytothérapeute lorsqu’il s’adresse à la garance. Si le mot riza provient du grec rhiza (2), alors nous pouvons affirmer sans aucun doute qu’il s’agit de la racine dont la saveur est amère et un peu astringente, l’odeur forte et sui generis comme peuvent l’être celles des asperges ou du chou-fleur une fois ces deux légumes cuits, une odeur bien à eux en somme. Cette racine, malgré son amarescence contient 15 % de sucre, une résine, une huile grasse, des acides (citrique, ruberythrique), ainsi qu’une substance qui rappelle que la garance est cousine de l’aspérule odorante et du gaillet gratteron, l’aspéruloside. Enfin, de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (calcium, magnésium, sodium, potassium, phosphore, chlore, silice, soufre, fer) accompagnent plusieurs matières tinctoriales dont la purpurine et – bien plus connue – l’alizarine.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxative, eccoprotique, stimulante du péristaltisme intestinal
  • Cholagogue
  • Diurétique, antilithiasique urinaire
  • Astringente
  • Tonique légère

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, dysenterie, diarrhée du tuberculeux
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance biliaire, lithiase biliaire, cholémie, ictère
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, albuminurie, lithiase urinaire (3), rétention urinaire, congestion rénale, néphrite, goutte, rhumatisme articulaire, arthritisme
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux chronique, laryngite
  • Affections cutanées : dartre, dermite cancéreuse
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Infusion de racines.
  • Décoction de racines.
  • Poudre de racines.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : lorsqu’on procédait à la culture en grand de la garance, on extrayait les racines à l’automne de la troisième année, mais cette plante gagne à être récoltée le plus âgée possible, comme le ginseng par exemple. Puis elles étaient séchées en plein air ou au four et prenaient alors le nom d’alizari.
  • Nous l’avons dit, la garance est une plante tinctoriale à tel point qu’un animal qui mange de cette racine voit ses os se teindre en rouge écarlate, chose qui, je suppose, doit également se produire chez l’homme. La racine tel quel, c’est-à-dire fraîche, présente plutôt une couleur jaune en son cœur. Pour que le rouge garance apparaisse, il faut faire passer les racines par des étapes de fermentation et de mise en contact avec l’eau. Sous cette forme pigmentaire, le rouge garance fut aussi utilisé dans le domaine de l’art (peinture à l’huile, aquarelle).
  • L’abandon de la culture de la garance au profit de la synthèse de l’alizarine ne doit pas faire oublier l’importance des Rubiacées en divers domaines, une famille botanique qui compte parmi ses membres le caféier, le quinquina et le gardénia.
    _______________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 207.
    2. En réalité, riza semble être une altération du vieil allemand rezza qui, s’il ne s’applique pas directement à la garance, fait référence à l’écarlate de sa teinture.
    3. « La garance peut désintégrer, solubiliser et éliminer les calculs des phosphates et carbonates de calcium, d’ammonium, de sodium et de magnésium […] Elle n’a aucune action sur les calculs oxaliques et uriques », Jean Valnet, La phytothérapie, p. 274.

© Books of Dante – 2018

Garance voyageuse

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