Le mûrier noir (Morus nigra) et le mûrier blanc (Morus alba)

Qui n’a jamais vu un ver à soie croquer goulûment une feuille de mûrier ? C’est un spectacle qui ne véhicule pas la même sensation que celle produite par la chenille processionnaire anéantissant un pin. L’une a été déclarée ennemie, l’autre utilitaire, fournissant une soie naturelle dont l’homme, avec orgueil et fierté, aime à se parer. C’est une habitude déjà fort ancienne que d’exciter l’appétit du ver à soie avec des feuilles de mûrier, à condition qu’il s’agisse du blanc et non du noir, le feuillage par trop velu de ce dernier désobligeant la larve du bombyx du mûrier, l’une des rares espèces d’insectes domestiques, originaire de Chine, tout comme le mûrier blanc qui le nourrit, d’Inde et de Mongolie. En Extrême-Orient, le mûrier blanc possède une importance qui va bien au-delà du seul domaine de la sériciculture. En Chine, c’est l’arbre cosmique, l’arbre du levant, puisqu’on considère que c’est dans un mûrier géant que le soleil élit domicile et que celui-ci, en marquant sa course d’est en ouest, reproduit une succession d’étapes propres au mûrier : la blancheur de la chair de ses fruits indique le temps de l’innocence, puis rougissant de vigueur, ils finissent par décliner dans le noir final qu’on les voit arborer, désignant chez certains la perfection alors que d’autres, reprenant Paul Sédir, y voient davantage un état d’agonie, un fruit mûr étant considéré comme presque mort. C’est ce qui fait que le mûrier est tout autant annonciateur d’événements prospères que néfastes, semblant même « antérieur à la partition du yang et du yin, du mâle et de la femelle, du clair et de l’obscur, du ciel et de la terre. Il symbolisait, par conséquent, le Tao lui-même, l’ordre cosmique, le Principe universel » (1). C’est donc sans énormément de surprise que l’on croise, aussi bien en Chine qu’au Tibet des mûriers sacrés dont l’abattage est formellement interdit.
Tout à l’heure, nous soulignions le rôle bénéfique du mûrier : en Chine, à l’origine, c’est-à-dire lorsque le mûrier blanc n’était encore qu’asiatique, on tirait quatre flèches avec un arc en bois de mûrier aux quatre points cardinaux (ce qui rappelle assez ce que l’on faisait avec l’armoise), afin de préserver sa famille et son habitation. En Europe, où ce mûrier est assez tardivement apparu, il a aussi incarné ce rôle protecteur et propitiatoire. Par exemple, en Sicile, après avoir béni les champs et la mer, l’on détachait une branche d’un mûrier que l’on conservait pieusement toute l’année, alors que planter un mûrier à côté du mur est de sa maison (celui du levant, du soleil) devait assurer à son propriétaire non pas le bonheur pour l’année à venir mais durant toute sa vie. Bien sûr, l’aspect lumineux appelle nécessairement l’ombre qui lui est associée, et le mûrier n’en manque pas, quitte à être ombrageux… En Allemagne, l’on dissuade les enfants de manger des mûres en leur indiquant que le diable les utilise pour cirer ses bottes. Il s’agit là des fruits du mûrier noir qui marquent, par leur jus, durablement les vêtements, la peau, enfin toute chose mise à leur contact. Lui, au contraire du blanc, est connu depuis beaucoup plus de temps. On le dit originaire de Perse, présent au sud du Caucase, en Arménie, en bordure de mer Caspienne, puis plus tard acclimaté aux régions d’Europe méridionale. Si Ovide a retenu la région de Babylone pour y placer le mythe de Pyrame et Thisbé, l’on s’est depuis demandé si la Perse n’avait pas été qu’une étape de transition et non un lieu de naissance, qui serait, lui aussi, extrême-oriental. Mais laissons là ces conjectures, préoccupons-nous davantage de ce que le poète latin Ovide semble être le premier à évoquer au sujet de ces deux amoureux qu’étaient Pyrame et Thisbé, qui vivaient au sein de la cité édifiée par la reine Sémiramis, Babylone. Bien que demeurant chacun dans une maison contiguë, leurs parents respectifs s’opposaient à la possibilité d’une union entre les deux tourtereaux, motif ô combien fréquent et pénible, rappelant sans peine la querelle animant les Capulet et les Montaigu. Or, dans le mur commun aux deux habitations, se trouvait une fissure qui permettait à Pyrame et Thisbé d’entretenir, par de doux mots, leur amour. C’est par ce biais qu’ils finirent par convenir d’un rendez-vous auprès d’une fontaine où poussait un mûrier. Thisbé fut la plus prompte à se rendre au lieu du rendez-vous, mais rencontra sur le chemin une lionne aux babines encore toutes maculées du sang de son dernier repas. Thisbé, prenant peur devant le fauve, s’abrita non sans laisser choir au sol le voile qu’elle portait et sur lequel, par dépit, la lionne planta ses crocs ensanglantés. Puis Pyrame arriva et, face à une telle scène, persuadé de l’issue fatale à laquelle il pense que sa bien-aimée a été exposée, plongea son épée dans le corps, son sang aspergeant les fruits du mûrier. Thisbé, rassurée, sortit de sa cachette, revint auprès de la fontaine, assistant impuissante à la scène mortelle, et de désespoir, se laisse tomber sur l’épée. « Une même urne reçut les cendres des deux amants et le fruit du mûrier prit, en mûrissant, la sombre couleur de leur sang » (2). Le latin explique que le nom du mûrier était morus, celui de son fruit morum. Les étymologies proposent plusieurs explications fort intéressantes. Le mûrier tirerait son nom du latin mora qui signifie « retard », en relation, disent certains, avec l’éclosion tardive des fleurs et du feuillage du mûrier, ce qui lui a valu d’être symbole de prudence, comme le souligne Pline qui l’appelle sapientissima arborum, « le plus sage des arbres ». Mais ce retard peut aussi être celui de Pyrame. D’ailleurs, mora, en slovène, qui veut dire cauchemar, se prête, je pense, assez bien, à la tragique histoire de Pyrame et Thisbé. Cette histoire qui donne bien l’impression qu’un Shakespeare s’y est abreuvé, est, je crois, véritablement unique dans la littérature latine des débuts de l’empire romain, Ovide ayant été, si je ne me trompe pas, le premier à relater ce fragment qui n’a rien à voir avec le monde romain, mais qui, néanmoins, place un mûrier au sein d’un empire perse dont on a longtemps imaginé qu’il pouvait provenir. Pourtant, le mûrier, enfin, ce mûrier, le noir, n’est pas tout à fait un inconnu lorsque Ovide écrit à son propos dans les Métamorphoses, puisqu’il est déjà abordé par les hippocratiques depuis le V ème siècle avant J.-C., puis par Théophraste qui fait remarquer que son fruit incomplètement mûr est profitable dans la diarrhée et la dysenterie. Des poètes autres qu’Ovide (Horace, Eschyle, Sophocle) témoignèrent des qualités rafraîchissantes des fruits du mûrier, qui sont toujours d’actualité, de même que la capacité de l’écorce de la racine du mûrier noir de provoquer la purgation et l’évacuation des parasites intestinaux. En revanche, l’histoire sanglante de Pyrame et Thisbé a dû quelque peu monter à la tête de Pline lorsqu’il écrit ceci : « On cueille, dit-il, de la main gauche les fruits du mûrier en germe. S’ils n’ont pas touché terre, portés en amulette, ils arrêtent les hémorragies provenant soit d’une blessure, soit des narines, soit des hémorroïdes. » Les fruits du mûrier, encore verts, ont beau être astringents, ils n’ont rien d’hémostatique pour autant. Et plus ils rougissent, noircissant de leur sang végétal, et moins ils sont astringents, n’en déplaise à Jean-Baptiste Porta qui verra là, quinze siècles après Pline, une signature qui n’en est finalement pas une.

L’Antiquité s’achève dans le désordre, les premiers jalons de ce que les historiens appelleront Moyen-Âge se mettent en place. En 555, le mûrier blanc foule pour la première fois le sol européen, s’établissant tout d’abord en Grèce, mais sera bien long à faire son apparition plus à l’ouest, ne pénétrant en Italie qu’aux alentours de 1130, en compagnie de son animal fétiche, le ver à soie, et bien plus tardivement en Provence (1345). Pour le voir bien plus répandu en Europe occidentale, il faut attendre le XVII ème siècle, soit plus de mille ans après son arrivée en Grèce. Remarqué par de nombreux monarques français dont Henri IV, il peut aussi se féliciter de l’enthousiasme d’Olivier de Serres à son endroit qui, dit-on, aurait planté le premier mûrier blanc au jardin des plantes de Paris en 1601, puis des milliers un peu partout en France à destination de l’industrie de la soie. Durant ce temps et même après, le mûrier blanc se cantonne à son rôle industrieux et ne sera, au contraire du mûrier noir, presque jamais regardé comme une espèce médicinale. Chacun son domaine. Si le mûrier blanc nourrit son ver blanc, le mûrier noir comble la soif de ceux qui n’ont pas de vignes : dans les régions où la vigne ne vient pas, on élabore un vin de fruits de mûrier noir depuis le Moyen-Âge. Il n’y a alors pas que les paysans médiévaux qui ont ses faveurs, Hildegarde évoquant la qualité purgative et vomitive des feuilles du Mulbaum qu’elle exploite en cas d’empoisonnement. Quant à son fruit, il « est rempli de richesses et ne fait aucun mal, ni aux bien-portants ni aux malades » (3). Cette mûre-là étant, pour Hildegarde, bien plus profitable que celle qui pousse sur la ronce de renard, qui, elle, « n’est ni très utile, ni très nuisible » (4).

Mûrier noir et mûrier blanc en phytothérapie

De ces deux essences, l’on utilise plusieurs parties : les feuilles, les fruits, l’écorce de la racine et, parfois pour le blanc, les rameaux.
Du mûrier noir, l’on connaît mieux la composition de ses fruits que ceux du mûrier blanc néanmoins riches en vitamines (A, B1, B2, C) : eau (85 %), sucres (9 %), acide malique (2 %), sels minéraux (0,6 %), albumine (0,4 %). A cette liste, nous pouvons ajouter des tanins, des acides succinique et citrique, des anthocyanines, des vitamines (A, C). A l’inverse, concernant les feuilles, celles du mûrier blanc nous sont plus connues, abritant des flavonoïdes, des anthocyanines également, ainsi que de l’artocapine. Des feuilles du mûrier noir, l’on sait surtout qu’elles possèdent un important taux de calcium.

Propriétés thérapeutiques

  • Mûrier noir :
    -Fruit : tonique, rafraîchissant, dépuratif, laxatif (bien mûr), astringent (encore vert), antiscorbutique
    -Feuille : antidiabétique, hypoglycémiante
    -Écorce de la racine : vomitive, purgative, vermifuge
  • Mûrier blanc :
    -Fruit : tonique, adoucissant, purifiant, antispasmodique, diurétique, hydragogue
    -Feuille : diurétique, expectorante, fébrifuge, vulnéraire, résolutive
    -Écorce de la racine : laxative, diurétique, résolutive
    -Rameau : antirhumatismal, hypotenseur

Usages thérapeutiques

  • Mûrier noir :
    -Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite, parasites intestinaux (ténia)
    -Affections buccales : aphte, glossite, stomatite
    -États fébriles, angine, maux de gorge
    -Diabète, glycosurie
    -Asthénie
  • Mûrier blanc :
    -Troubles de la sphère respiratoire : rhume, toux, toux chronique, toux grasse, dyspnée, sécrétions bronchiques trop abondantes, maux de gorge
    -Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation chronique
    -Affections oculaires : yeux rougis, conjonctivite, irritations oculaires, troubles de la vision
    -Affections cutanées : urticaire, abcès, brûlure, irritation cutanée, acné
    -Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleurs articulaires, crampe
    -Troubles de la sphère circulatoire : hypertension, mauvaise circulation sanguine, œdème, rétention d’eau

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles (blanc et noir).
  • Décoction de l’écorce de la racine (blanc et noir).
  • Sirop de mûres noires.
  • Suc des mûres noires avant complète maturité.
  • Mûres noires en nature.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récoltes : elles sont multiples, puisqu’elles concernent tant le mûrier noir que le blanc et, donc, toutes les parties considérées chez l’un comme chez l’autre. Voici un calendrier indicatif :
    – juin : récolte des mûres noires pour leur astringence,
    – été : récolte des mûres blanches,
    – septembre : récolte des mûres noires pour leur propriété laxative,
    – automne : récolte des feuilles de mûrier blanc,
    – hiver : récolte de l’écorce de la racine du mûrier blanc,
    – fin de printemps : récolte de l’écorce de la racine du mûrier noir.
  • Alimentation : bien que comestible, la mûre blanche n’a que peu de rapport avec la noire, de saveur mucilagineuse, aigrelette et sucrée. La blanche, elle, est fade, douceâtre, écœurante même. Pour en avoir mangé quand j’étais enfant, elle ne m’a pas laissé un souvenir impérissable.
  • Le mûrier blanc, au même titre que le noir, est une espèce ornementale dont l’ombre dense est agréable pour s’y réfugier lors des chaleurs estivales.
    _______________
    1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 35.
    2. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 215.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 166.
    4. Ibidem, p. 105.

© Books of Dante – 2018

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