Le caroubier (Ceratonia siliqua)

Synonymes : carouge, figuier d’Égypte, pain de Pythagore, pain de saint Jean Baptiste.

Que le caroubier soit d’origine proche-orientale ne semble pas faire l’ombre du moindre doute, puisqu’il y a environ deux millénaires, Grecs et Latins savaient bien que pour le rencontrer il fallait se rendre en Asie mineure, un territoire correspondant à peu de chose près à la Turquie actuelle. Or, comme cette vaste zone fut durant un temps sous occupation grecque, l’on peut dire que les Hellènes connaissaient fort bien cet arbre de la famille de l’acacia et du robinier. C’est donc relativement tôt qu’il s’est répandu aux zones orientales du bassin méditerranéen qui, outre l’Asie mineure, comptent les terres qu’occupèrent les anciens Hébreux (cet arbre fit partie de leur ancestrale pharmacopée) et, plus au sud, au niveau des terres d’Égypte : chez les anciens Égyptiens, les gousses du caroubier entraient dans plusieurs préparations médicinales tant fébrifuges, vermifuges qu’aphrodisiaques ou oculaires. Mais ce qui est placé en relief, c’est l’action du caroubier sur les désordres de la sphère gastro-intestinale : ces mêmes gousses, mêlées à de la bouillie d’avoine, à du miel et à de la cire d’abeilles constituaient un bon remède contre la diarrhée. Selon toute vraisemblance, les Égyptiens connurent l’action double du caroubier, puisque d’après les observations de Prosper Alpini à la fin du XVI ème siècle chez les descendants des bâtisseurs de pyramides, l’on remplaçait la casse par le caroubier en guise non pas d’antidiarrhéique mais de laxatif. Côté grec, comme nous le disions plus haut, le caroubier est bien connu de Dioscoride, Galien, Paul d’Egine, etc., bien que davantage vanté comme matière médicale que comme aliment, la valeur de la caroube étant alors considérée comme des plus médiocres. En effet, Dioscoride explique que « les carouges mangées (fraîches) nuisent à l’estomac, et lâchent le corps. Mais étant sèches, elles restreignent et sont utiles à l’estomac, elles provoquent l’urine, et principalement celles qui se gardent dans le marc des raisins » (1). L’on remarqua aussi le caroubier pour la taille et la masse de ses graines très régulières, ce qui les fit employer comme unité de mesure durant l’Antiquité. Par exemple, chez les Romains, une siliqua valait 1/6 de scrupule. Un scrupule pesant environ 1,27 g, une siliqua, autrement dit une graine de caroubier, équivaut donc à 0,21 g. Et, en effet, une graine de caroubier pèse, en moyenne, 0,2 g. Impliqué dans la médecine et dans les unités de poids et mesures, le caroubier s’est aussi illustré dans l’industrie diamantaire par le biais d’un chemin au parcours des plus inattendus. Pour bien le comprendre, nous devrons en passer une fois de plus par la sacro-sainte étymologie. La gousse ou silique du caroubier, du fait de la forme qu’elle arbore le plus souvent, rappelant une corne de chèvre, a été surnommée kéros en grec, que l’on retrouve dans le latin ceratonia (ayant, au passage, donné son nom à la kératine). Cette appellation grecque a été empruntée par les Arabes pour former le mot qîrat, carat en français moderne. Le carat métrique permettant de mesurer le poids des gemmes a été fixé en 1907 à… 0,2 g, soit le poids d’une graine de caroubier. Il y a donc un peu de cet arbre dans les diamants, émeraudes et autres saphirs. Mais les Arabes ne furent pas seulement à l’origine de ce terme de joaillerie que n’importe qui connaît sans pour autant porter un énorme cabochon ou être facetteur, le caroubier était, pour eux, avant tout, un arbre qu’ils vénéraient tant qu’ils l’emmenèrent avec eux jusqu’en Espagne pour l’y faire pousser au XII ème siècle, et en Afrique du Nord avant cela, ce qui explique qu’aujourd’hui, on trouve des caroubiers un peu partout autour de la Grande Bleue. Cet arbre, que l’on a mené d’est en ouest, représente pour les médecins arabes un remède adoucissant des bronches et des irritations pectorales, mais c’est aussi un élément utile en bien des cas pour toutes les populations qui virent passer les Arabes et les zones dans lesquelles ils s’installèrent, tout au long de la côté septentrionale de l’Afrique, de l’Égypte au Maroc. C’est pourquoi en Afrique du Nord (Tunisie et Algérie surtout), les caroubes sont cuites sous la cendre, broyées en farine, alors que leur pulpe intérieure permet de confectionner des galettes et de produire un ersatz de sucre, etc.
Nous avons, tout à l’heure, parlé des Hébreux. Quoi d’étonnant alors que le caroubier se retrouve dans la Bible et l’historiographie chrétienne ? L’on trouve dans L’évangile selon saint Luc un passage bien intéressant qui s’inscrit dans ce que l’on appelle communément la parabole de l’enfant prodigue. Avant tout, l’on se rappellera que saint Jean le Baptiste, alors qu’il était dans le désert, se repaissait de choses à son image, c’est-à-dire d’une maigre provende, de ces locustae qui firent que d’aucuns imaginèrent le Baptiste insectivore, cette armoise, aussi, dont il se ceignait le front afin d’échapper à la fièvre des démons. Un régime de vie somme toute léger. A son époque, la caroube était considérée comme un grossier aliment, mais « il eût bien voulu se rassasier des carouges que les pourceaux mangeaient ; mais personne ne lui en donnait. Étant donc rentré en lui-même, il dit : Combien y a-t-il de gens aux gages de mon père qui ont du pain en abondance, et moi, je meurs de faim ! » (2). A-t-il, pour autant, réussi à en faire du pain comme le firent les Grecs ? Je n’en sais trop rien, mais le caroubier s’appelle, encore aujourd’hui, johannisbrotbaum (= l’arbre du pain de saint Jean) en allemand. Autre saint avec lequel le caroubier est en lien : saint Georges, né en Palestine. Le caroubier fut placé sous sa protection, de petites chapelles dédiées à l’attention du saint furent édifiées à l’ombre de ces arbres. Je ne saisis pas trop cette association saint Georges/caroubier. Si ce saint est invoqué contre les maladies de la peau, le caroubier n’en a pas l’augure. C’est une raison qui interroge tout autant que celle qui a valu au caroubier d’être l’arbre auquel ce traître de Judas se serait pendu. Le légendaire chrétien n’est pas avare de prodiges, puisqu’il nous explique, selon les périodes et leurs hagiographes, qu’Iscariote se serait, finalement, pendu à plus d’un arbre, ce qui est beaucoup pour un seul homme : le sureau, le peuplier, l’églantier, le figuier et, donc, le caroubier, certains plus improbables que d’autres. Je dis bien improbable, pas impossible. Si, ici, sureau et surtout églantier permettent d’imaginer une scène de pendaison pour le moins risible compte tenu de la petitesse de la taille du dernier et de la fragilité des rameaux du premier, il est bon, également, de considérer le fait suivant : toutes ces plantes existaient-elles aux environs de la Terre Sainte à l’époque ? En ce qui concerne le caroubier, les avis les plus doctes semblent l’affirmer, d’autant que, si l’on en croit Fournier, le caroubier oriental n’a rien du gros arbuste rabougri dont il peut prendre la forme en Espagne ou dans le Midi de la France, atteignant péniblement sept mètres de haut, alors que dans la partie la plus occidentale du bassin méditerranéen, cet arbre atteint plus du double, sinon davantage (20 m). C’est mieux pour s’y pendre, non ? Quoique… le caroubier possède des branches et des rameaux dits réclinés, c’est-à-dire qu’ils pendent déjà eux-mêmes naturellement en direction du sol… De là à dire que c’est le poids du corps pendu de Judas qui les y aurait dirigés, il n’y a qu’un pas. Que nous ne franchirons pas. Mais vu que nous nous trouvons présentement sous cet arbre dont le gros tronc tortueux peut attendre deux mètres de circonférence au plus fort de son âge (500 ans), pourquoi ne pas y rester un moment afin d’observer de plus près son écorce brunâtre et rugueuse ? Sous des climats favorables, le caroubier est une espèce semper virens, c’est-à-dire qu’il conserve ses feuilles composées de quatre à dix folioles toute l’année, ce qui est bien pratique pour bénéficier de son ombre. Ses feuilles, qu’exaspèrent les chaleurs méditerranéennes, sont coriaces, luisantes en surface : observez celles du laurier, de l’yeuse, etc., toutes ces essences ont ceci en commun de lutter contre l’évapotranspiration, ce qui est d’autant plus vrai que les sols pauvres sur lesquels pousse le caroubier sont avares en eau. Mais, dans le même temps, le caroubier se borne à un autre impératif : il ne supporte pas les temps frais, voire trop froids, – 5° C lui sont fatals. Il est donc, pour cela, considéré comme espèce thermophile. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit chaud pour autant ; chaud dans le sens d’érotique et d’aphrodisiaque, si vous voyez ce que je veux dire. C’est bien plutôt le contraire. Tout d’abord, le caroubier n’est en rien exubérant par sa floraison. N’ayant rien de comparable avec une orchidacée vanillée, il émet de tout petits épis de minuscules fleurs verdâtres dans un premier temps, rougissant comme des tomates par la suite. On peut se demander d’où le caroubier tire la force de faire surgir de ces fleurs lilliputiennes d’aussi grosses gousses vertes plus ou moins arquées (la corne de chèvre), épaisses, coriaces, aplaties, pendouillant le long des branches (c’est qu’il ne faut pas se fatiguer outre mesure sous ces brûlantes latitudes). Malgré tous les efforts déployés pour résister à la chaleur, les gousses du caroubier finissent par ressembler, extérieurement, à un morceau de cuir exposé aux éléments : un brun chocolaté et violacé, plus ou moins boucané, renfermant une pulpe rougeâtre et sucrée dans laquelle logent des graines très dures dont la couleur est intermédiaire entre celle de la gousse et celle de la pulpe. En dépit de toute cette chaleur accumulée, le caroubier, espèce dioïque, demeure frigide jusqu’à ses quinze ans et, passé ce délai, ce sont les dames caroubiers qui se farcissent tout le boulot : de 300 à 800 kg de caroubes par arbre et par an. Sachant qu’un caroubier peut vivre durant un demi-millénaire, cela en fait, des caroubes ! Mais cette prodigalité s’accompagne d’un regain de pruderie de la part des caroubes : en effet, ces gousses sont dites indéhiscentes. Je n’ai pas dit « indécentes » : quand on est indécent, on s’ouvre un peu trop facilement et rapidement, parfois n’importe comment. La gousse du caroubier, toute pudique, ne s’ouvre jamais de façon spontanée à maturité.

Le caroubier en phytothérapie

Par caroube, il faut donc entendre la gousse entière, y compris sa pulpe et les graines qui y logent. Au sujet de sa composition, les données chiffrées que nous allons communiquer s’adressent à la caroube au stade de son ultime maturité : eau (17 %), sucres (dont glucose 10 à 15 % et saccharose 20 à 35 %), amidon (35 %), cellulose (8 à 12 %), lipides (1 %), protéines (7 %), sels minéraux (dont calcium, phosphore, potassium, magnésium, silice, fer : 2,5 %), tanin (1,5 %). A cela, ajoutons de la pectine, de la provitamine A, des acides (formique, butyrique, isobutyrique). Notons également que la caroube ne contient pas de gluten.
Outre la caroube, la phytothérapie fait parfois appel aux feuilles et à l’écorce du caroubier.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, anticatarrhal, pectoral
  • Laxatif (par sa pulpe), antidiarrhéique (caroube sèche)
  • Astringent
  • Adoucissant
  • Nutritif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée infantile, entérite, entérite infantile, irritation des voies digestives, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : adjuvant dans la tuberculose pulmonaire, maux de gorge, trachéite, inflammation et irritation des voies respiratoires

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Décoction de gousses sèches coupées en menus morceaux.
  • Sirop de caroubes.
  • Décoction de farine de caroubes.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : ce sont les mois d’août et de septembre qui représentent la meilleure période de récolte des caroubes.
  • Alimentation : partout autour de la Mer méditerranée l’on a su tirer parti des caroubes que l’on peut consommer tel quel parfaitement mûres. On en extrait une farine qui, mêlée à du froment, permet de fabriquer un pain « chocolaté » tel que cela se fait en Grèce. Chocolaté parce que la poudre de caroubes se rapproche du cacao, étant, en quelque sorte, l’un de ses succédanés, mais sans théobromine. Plus prosaïquement, l’industrie agro-alimentaire connaît la caroube sous le sigle E410, jouant un rôle d’épaississant (glaces, pâtisseries, etc.), en raison de la gomme composée majoritairement de galactomannane que contiennent ses graines.
  • Autres usages : les feuilles ainsi que l’écorce, par leur tanin, servirent au tannage des peaux. Quant au bois de caroubier, il intéressa souvent la marqueterie par sa dureté et son aspect strié de veines rougeâtres.
    ______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 129.
    2. Évangile selon saint Luc, Chapitre XVI, versets 15-16.

© Books of Dante – 2018

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