Le petit pois (Pisum sativum) et le pois chiche (Cicer arietinum)

Fleurs de petit pois

Bien que petit pois et pois chiche (petitpoischiche, quand on ne mâche pas assez ses mots ^^) soient assez souvent spontanés (le premier dans les moissons – beaucoup moins aujourd’hui avec les pesticides qui ravagent les messicoles –, le second dans le Midi de la France ainsi qu’en Suisse, en Espagne et en Italie entre autres), qu’ils soient devenus tous les deux cosmopolites, cette hyper présence qui crève les yeux comme l’évidence reflète une propagation de ces deux plantes par les efforts de culture et d’amélioration entrepris par l’homme dès une période fort reculée dans le temps (vous avez le droit de respirer, là ^^). D’ailleurs, le pois chiche tel que nous le connaissons n’existe nulle part à l’état sauvage, tandis qu’on croise dans les taillis buissonneux du sud de la France des petits pois poussant en toute nature, bien qu’ils soient fort différents du petit pois potager. On place tantôt l’origine du petit pois à la région méditerranéenne, tantôt à l’Inde, de laquelle on l’aurait, dans un premier temps, rapporté en Asie mineure, avant qu’il ne s’éparpille un peu partout en Europe à la manière de ses congénères échappés d’une boîte de conserve. Il n’est peut-être pas endémique à l’Europe, mais il s’est naturalisé comme plante cultivée en des âges fort anciens (âge de pierre, âge de bronze), sans doute apporté là par des peuplades aryennes ayant donné lieu aux flux migratoires indo-européens. Quoi qu’il en soit, en Suisse, en Hongrie ainsi qu’en Turquie, des fouilles archéologiques ont exhumé des petits pois, certes archaïques, mais pois néanmoins. Quant au pois chiche, cultivé dans tous le bassin méditerranéen dès l’Antiquité, on le dit probable descendant d’une espèce asiatique. Bref, pour l’un et l’autre, il ressort qu’ils ont emprunté une route d’est en ouest comme, du reste, de très nombreuses plantes peuplant aujourd’hui vergers et potagers.
Ce qui est remarquable, c’est que durant l’Antiquité gréco-romaine, on s’intéresse prioritairement au pois chiche, n’accordant aucune importance au petit pois qui semble méconnu, l’avènement de ce dernier apparaissant plus tardif. Aujourd’hui davantage relégué en cuisine, le pois chiche jouissait alors d’une grande réputation thérapeutique. Il faut dire que son statut alimentaire n’était pas des plus appréciés : considéré comme un aliment grossier – rustique dira Horace –, on l’évitait en tant qu’aliment venteux, faisant enfler le ventre de flatulences qui ne demandaient qu’à sortir par les voies naturelles. Mais si l’on souhaitait en faire un usage interne, il fallait bien en passer par là. Dioscoride, que reprendra Galien un siècle plus tard, donne les pois chiches comme diurétiques et emménagogues : « Ils font sortir le fruit hors du ventre de la mère et provoquent le flux menstruel, et engendrent abondance de lait » (1). Bien conscient qu’il provoque des flatuosités, il remarque, à son avantage, que le pois chiche a des effets bénéfiques sur la jaunisse et l’hydropisie. En externe, il l’applique sur les ulcères, la gale et la teigne, et relate, au sujet des verrues, le bien curieux usage que font certains des graines de pois chiches pour les faire disparaître : à la nouvelle lune, ils touchent une à une les verrues d’un patient avec autant de grains qu’il possède de verrues. Puis, ceci fait, ils placent ces grains dans un nouet de toile de lin qu’ils jettent (comme d’autres le sel) par-dessus leur épaule, geste censé emporter le mal et garantissant de faire ainsi tomber les verrues. Actif sur la sphère vésicale (colique néphrétique, calcul urinaire, etc.), le pois chiche se révèle être un bon vermifuge, un remède qui soulage les douleurs lombaires et les inflammations génitales, mais cette action supposée du pois chiche sur les verrues s’inscrira dans l’histoire, du moins dans celle des Romains : ceux-ci utilisaient le mot cicer, hérité d’une langue qui leur est bien antérieure, pour désigner le pois chiche et que l’on a conservé à travers son nom scientifique latin actuel (Cicer arietinum). L’on ne connaît très certainement pas le politicien Marcus Tullius, mais l’excroissance qu’il portait sur le nez, semblable par sa forme à un pois chiche, lui valut d’être surnommé Cicero en guise de boutade par ses détracteurs, un surnom qui lui est resté, puisqu’on l’appelle plus volontiers Cicéron aujourd’hui encore. Je ne pense pas que sa « verrue » soit tombée, sans quoi Marcus Tullius ne serait jamais devenu Cicéron, mais il fut assassiné en 43 avant J.-C. , ce qui est une autre manière de tomber. Outre cicer, le pois chiche était nommé arietinum par les Romains, car, selon comme on le regarde, un pois chiche figure assez une tête de bélier (aries), sans les cornes toutefois. Nous verrons tout à l’heure quelle sera l’implication de cette signature visuelle dans l’histoire du pois chiche. Lié à un autre animal, le sanglier, Plutarque disait que le pois chiche permettait de juger de la bonne disposition de l’âme d’un sanglier avant sacrifice : « si ces animaux n’y touchent pas, on les considère comme n’étant pas de bonne condition ». Le sanglier, « porc sauvage […] symbole de la débauche effrénée » (2), se rapproche alors ici assez du bélier dont on connaît l’ardeur sexuelle infatigable. C’est bien sous ce rapport là que le pois chiche fut considéré comme un énergique aphrodisiaque, remarqué comme tel par Arnaud de Villeneuve au XIII ème siècle, repris par Jean-Baptiste Porta au XVI ème : « Pour combattre vaillamment dans le camp de Vénus, écrit-il, prenez en bonne quantité de la roquette, des pois chiches, des oignons, des carottes, de l’anis, du coriandre [masculin à l’époque], des noyaux de pommes de pin [c’est-à-dire des pignons], l’homme qui prendra cela sera rendu dispos à l’acte vénérien » (3). Sans doute est-ce encore cette similitude entre la tête de bélier et la forme du pois chiche qui est à l’œuvre, mais, durant le Moyen-Âge, le pois chiche est davantage convié en thérapeutique qu’à animer les ardeurs de Monsieur… chose que devait certainement ignorer la chaste abbesse de Bingen, bien qu’elle dise que « le pois chiche est chaud et agréable, léger et agréable à manger » (4). Rien qui puisse laisser imaginer, dans le pois chiche, une aptitude libidineuse : « il n’augmente pas les humeurs mauvaises chez celui qui en mange. Si on a de la fièvre, faire cuire des pois chiches sur des charbons ardents et les manger : ainsi on sera guéri » (5). Pendant ce temps, du côté du petit pois, l’on n’est pas à la fête. A Salerne, on se pose des questions, certes légitimes : « Faut-il louer le pois, ou faut-il qu’on le blâme ? Ce légume en sa peau n’est pas sain, il enflamme. Ôtez-la lui : sans nul danger, ce légume se peut manger ». Ce en quoi Hildegarde est loin d’être de cet avis, préconisant de s’abstenir « de nourriture forte, de pain salé, de pois et de lentilles » (6) lorsqu’on est affecté de maladies pulmonaires par exemple. Bien pire : « Le pois est même nocif dans toutes les maladies, et il n’a en lui aucune propriété pour les chasser » (7). En ce cas, l’on peut se demander pourquoi il était « crié » dans les rues de Paris (entre autres) dès le XIII ème siècle par les marchands de légumes. Après, il est vrai que c’est peu dire que c’est le propre de l’homme que de crier tout et n’importe quoi à travers pub, réclame (ça fait plus vintage), démarchage téléphonique, tant et si bien que certains sont capables de vendre une sorbetière à un Inuit. Mais je sens qu’on s’égare…

Puis vint le grand siècle, l’âge d’or du petit pois, à savoir celui durant lequel s’éternisa le règne de Louis XIV, introduit au siècle précédent, relate La Bruyère Champier contemporain de Rabelais, affirmant que le petit pois représentait déjà un régal à la cour. Mais c’est véritablement au XVII ème siècle que le petit pois sera au faîte de sa gloire, engouement se cristallisant aux environs de 1660, alors que, dans le même temps, le pois chiche est relégué au rata plébéien. L’on appelle alors cela une mode, une fureur même, presque une lubie qui n’allait pas s’éteindre de si tôt puisque près de quarante années plus tard, Madame de Maintenon y faisait encore allusion : « Le chapitre des pois dure toujours, l’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé et la joie d’en manger encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quelques jours ».
Ainsi, pois chiches et petits pois furent-ils triés sur le volet, le premier se réservant à l’homme du peuple, le second aux têtes couronnées, ce qui est fort amusant, puisque le volet dont il est question dans l’expression « trier sur le volet » consistait, au XV ème siècle, en une « assiette de bois, ustensile de cuisine sur lequel on triait patiemment les pois et les fèves » (8), quitte, parfois, à en devenir fou, mais un tri qui peut représenter dans certaines circonstances l’épreuve face à un défi imposé, une initiation : c’est ce à quoi Aphrodite confronte Psyché dans L’âne d’or d’Apulée, motif similaire que l’on rencontre dans le conte où Vassilissa est aux prises avec la sorcière Baba Yaga : les deux héroïnes doivent séparer des graines en monceaux selon leur nature en un temps donné.
Initiatique, le petit pois l’est aussi à travers de nombreux autres contes : souvent, un personnage minuscule s’extrait d’un pois figurant la lune ; accédant au statut de héros, il monte au ciel avant de se rendre aux enfers. Cette solidarité entre le pois et l’homme se rencontre aussi en Prusse orientale (aujourd’hui, territoire partagé entre la Pologne et la Russie) où les femmes se rendaient nues aux champs pour y semer les petits pois, gage de fécondité et, subséquemment, de richesse, chose qui se répète en Chine également. C’est ce que nous transmet Gustav Schlegel (1840-1903), professeur de langue et de littérature chinoises dans cet extrait très inspirant d’un ouvrage intitulé L’uranographie chinoise (1875) : « Dans les États de Tsin et de Wei, les dames du palais mesuraient avec un fil de soie rouge l’ombre du soleil. Après le solstice d’hiver, l’ombre avait augmenté de l’épaisseur d’un fil. Durant la dynastie de Tang, les dames du palais mesuraient la longueur du soleil par leurs tapisseries. Après le solstice d’hiver, elles augmentaient chaque jour leur travail d’un fil, ce qui fit dire au poète Toufou : « en brodant avec des fils de cinq couleurs, elles augmentent un faible fil. » Aujourd’hui, on place, la nuit du 7 de la septième lune, des tables sur le ciel ouvert, sur lesquelles on dépose du vin, du hachis et les fruits de la saison. On répand de l’encens pour les astérismes Bouvier (Aquila) et Tisseuse (Lyra), et l’on prie pour la richesse, une longue vie et de la progéniture. On peut seulement prier pour un seul de ces biens, et non pour tous à la fois, et on peut espérer, pendant l’espace de trois ans, l’accomplissement de ses vœux. Ce vin s’appelle le vin des étoiles brillantes, et le hachis, le hachis des cœurs unis. Mais le souvenir que ces astérismes indiquaient primitivement l’époque des mariages ou la onzième heure, n’est pas encore perdu, ni oublié. Ainsi, on sème pendant la nuit du 7 de la septième lune, dans un pot de porcelaine, des pois verts, des petits pois et du blé, et quand les jets ont quelques pouces de longueur, on les lie ensemble avec un ruban de soie rouge et bleue. On appelle cela planter le principe de la vie. »

Le pois chiche (Cicer arietinum)

Petit pois et pois chiche en phytothérapie

Petits et plus ou moins ronds, rangés dans des cosses et tassés comme des sardines dans leur boîte, petit pois et pois chiches sont pourtant fort différents dans le détail.

Outre les sels minéraux cités qu’ont en commun petit pois et pois chiche, remarquons de la silice, du bore, du lithium et de l’arsenic dans le pois chiche, et du manganèse et de l’iode dans le petit pois.

Propriétés thérapeutiques

  • Petit pois : énergétique, très nutritif, favorise l’évacuation intestinale, diurétique léger, émollient (en externe)
  • Pois chiche : énergétique, très nutritif, stomachique, vermifuge, diurétique, éliminateur de l’acide urique et des chlorures, antiseptique urinaire, maturatif (en externe), résolutif (en externe)

Usages thérapeutiques

  • Petit pois : aliment très digestible, il joue le rôle de balai intestinal et d’aliment de résistance (travaux de force)
  • Pois chiche : travaux de force, asthénie, insuffisance digestive, parasites intestinaux, oligurie, lithiase urinaire, blennorragie chronique

Modes d’emploi

  • Cataplasme de purée de pois.
  • Cataplasme de farine de petits pois ou de pois chiches.
  • Pois chiches grillés (leblebi).
  • En nature, cuits, dans l’alimentation.
  • Pois chiches torréfiés puis pulvérisés.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Petits pois et pois chiches peuvent être de nature indigeste, en particulier lorsqu’ils sont secs et que l’on souhaite les faire cuire. Au préalable, il est important de les faire tremper dans de l’eau suffisamment longtemps pour que les enveloppes s’en détachent. Ainsi préparés, ils conviennent, surtout apprêtés en purée, aux estomacs les plus délicats. Les petits pois et les pois chiches, mangés entiers, se doivent d’être correctement mâchés – ils ne sont pas l’aliment du tachyphage – au risque de provoquer flatulences et pyrosis.
  • Contre-indications : les petits pois sont peu recommandés aux entéritiques, ainsi qu’aux malades mis au vert : le petit pois a beau l’être, il n’est pas des plus légers en pareil cas. Quant aux goutteux, ils en feront une faible consommation (cf. l’acide urique qu’ils contiennent), ainsi que les travailleurs intellectuels sédentaires.
  • Dans le jardin : le petit pois souffre de la proximité de l’ail et du poireau.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 96.
    2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 845.
    3. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 142.
    4. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 98.
    5. Ibidem.
    6. Ibidem, p. 164.
    7. Ibidem, p. 25.
    8. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 92.

© Books of Dante – 2018

Fleurs de pois chiche

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