Le navet (Brassica napus)

Les populations néolithiques tinrent-elles rigueur au navet de la réputation qui est la sienne ? Certainement que non, ayant émergée bien après ces temps reculés. De plus, le navet constituait à cette époque un aliment que l’on prenait soin de faire cuire sous la cendre comme des restes découverts dans des cités lacustres abritant des maisons sur pilotis l’ont montré.
Si son cousin le chou brille par son prestige durant l’Antiquité (ne serait-ce que pas son grand panégyriste Caton l’Ancien), le napus, sorte de chou à la racine renflée, n’a assurément pas la même valeur. L’on fit dire à Apollon que le radis valait son pesant d’or, la bette d’argent et le navet de plomb. C’était, déjà, toute l’humilité, mais aussi la bassesse, le mépris (1), l’insignifiance, l’échec (2), la fadeur, l’insipidité que l’on accola au navet, cette créature blafarde et médiocre que l’on tourne en ridicule en Occident, mais que l’on encense au Japon, les graines du navet y incarnant selon les taoïstes l’impérissabilité et l’immortalité.
Mais l’empire du soleil levant est bien loin du navet que l’on vend en masse sur les marchés médiévaux. Cet aliment de gueux, parce que peu onéreux, circulait aussi de porte en porte par le biais de marchands ambulants les portant dans une hotte et les annonçant à la criée. C’est parce qu’il manque de finesse et de noblesse qu’il reste cantonné au bas peuple, et surtout parce qu’il est à l’origine de nuisances que l’école de Salerne n’hésite pas à montrer du doigt : « Ami de l’estomac, ami de la poitrine, le navet a bon goût ; mais il donne des vents. Il est diurétique et provoque l’urine ; le mal est qu’il gâte les dents s’il n’est pas assez cuit, des coliques affreuses sont de sa crudité les suites douloureuses ». Du Four de la Crespelière, dans son Commentaire en vers sur l’école de Salerne (1671), n’est pas moins explicite :

« Si le navet n’est pas assez cuit
Au ventre, à l’estomach il nuit :
En ce temps fortement canonne
Et fait ainsi qu’un maistre fou
A tout moment bredi bredou. »

Bredi bredou, pour faire la rime avec fou. La vraie expression, plus tellement usitée, familière et vieillie, étant bredi-breda, c’est-à-dire précipitamment et n’importe comment. C’est dire si le navet mitraille et s’emporte, tant et si bien qu’au XVII ème siècle, l’expression « charger la canonnière » équivalait à « se gaver de navets », attendu que l’on n’ignorait pas les effets encourus par une consommation pantagruélique que, déjà, Rabelais avait repérés et exprimés en des termes qui n’appartiennent qu’à lui, avant que la pétarade fondamentale ne soit endigué, car une « petite pluie fine abat bien un grand vent ». Face à cette tonitruante impétuosité qu’Éole ou Borée n’auraient pas reniée, l’on peut se demander où cette énergie a disparu dans une toile de Jean Siméon Chardin de 1738, La ratisseuse de navets, qui ne brille pas exactement par sa joie de vivre, mais par une hébétude morne et frustre, un découragement sans borne ni frein, montrant un être sans force, sans ressort ni tonus, à la limite du maladif, figure féminine « pâle comme un navet pelé deux fois ». Et cette froideur glaciale aussi : la blancheur immaculée de la chair du navet, le crissement qu’il produit lorsqu’on le coupe, rappelant celui du givre, renvoient à une expression bien connue, le sang de navet, qui se dit des personnes froides et anémiées, aussi livides qu’une endive de cave, au sang dénaturé. Mais dans une heureuse inversion des perspectives, nous verrons tout à l’heure que le navet, s’il n’a pu échapper au sort qui s’est acharné sur lui, montre, à l’évidence, un tout autre visage à ceux qui sont capables de soulever un tant soit peu le pâle voile qui le hâle.

Le navet est une plante annuelle formant des tiges dressées et rameuses, portant des feuilles glabres et pruineuses, de couleur glauque. Ses fleurs à quatre pétales forment, comme l’ancien nom de sa famille botanique, les Crucifères, l’indique, une croix jaune vif donnant naissance à des siliques dans lesquelles s’alignent de toutes petites graines rondes. Quant à la partie souterraine de cette plante, l’on connaît celle, stéréotypée, ronde et blanche à collet rose. Mais il existe aussi des navets longs et plats, de couleurs différentes : blanc uni, jaune, jaune pâle, jaune d’or, noir, bicolore (blanc et rouge violacé), etc.

Le navet en phytothérapie

Malgré tout ce que nous avons pu dire au sujet de la réputation du navet, il s’avère que, contrairement à l’illusion paradoxale qui le nimbe, il a toute sa place dans le chapitre de la phytothérapie, parce qu’on a parfois su aller au-delà des préjugés sentencieux.
Surtout connu comme aliment par sa racine, l’on oublie que ses feuilles ne sont pas qu’un inutile ornement : elles sont riches de fer, de cuivre, de provitamine A et de vitamine C. Quant à ses graines, elles contiennent une huile végétale bien fournie en acides gras insaturés, mais reste peu connue au contraire de celle d’une sous-espèce du navet, la navette ou colza (Brassica rapa ssp. oleifera et Brassica campestris). Cette dernière huile au rendement élevé (33 à 40 %) est laxative (constipation opiniâtre), vermifuge (parasites intestinaux), adoucissante et cicatrisante sur les plaies simples même profondes, dont on augmente l’efficacité en y faisant macérer des bourgeons de pin ou de sapin, des fleurs de millepertuis, etc. L’huile de colza est aussi bénéfique en cas de colique hépatique et néphrétique, et était usitée comme remède populaire lors de morsures de vipère.
Le navet en tant que tel possède, malgré les apparences, une composition biochimique fort intéressante : eau (89 %), sucres (7,5 %), albumine (1,4 %), cellulose (1 %), matières grasses (0,2 %). Bien que marqué du sceau de l’impopularité et de la médiocrité, le navet est, de toutes les racines comestibles du potager, celle qui est la plus prodigue en sels minéraux et oligo-éléments : potassium, magnésium, calcium, phosphore, soufre, iode, arsenic, etc. De plus, comme la plupart des plantes de la famille des Brassicacées (chou, radis, cresson, moutarde, etc.), le navet accueille dans sa chair une essence sulfo-azotée, des glucosalinates, ainsi que du raphanol tout comme le radis noir.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, revitalisant, reminéralisant
  • Diurétique, dissolvant de l’acide urique, sudorifique
  • Pectoral, expectorant
  • Adoucissant, émollient, résolutif
  • Rafraîchissant
  • Antiscorbutique
  • Fortifiant sanguin

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, coqueluche, asthme, bronchite, rhume, angine, refroidissement
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, lithiase rénale
  • Fatigue générale, anémie, affaiblissement, convalescence, activités sportives (3)
  • Affections cutanées : acné, eczéma, furoncle, engelure, abcès, démangeaisons
  • Douleur goutteuse
  • Névralgie dentaire
  • Engorgement laiteux
  • Entérite

Modes d’emploi

  • Décoction de racine.
  • Infusion de feuilles.
  • Infusion de semences pulvérisées.
  • Décoction de semences.
  • Cataplasme chaud de pulpe de racine cuite.
  • Sirop de navet : on l’obtient en creusant les moitiés d’un navet coupé en deux, que l’on emplit de sucre. Le navet vient à dégorger : c’est ce suc édulcoré qui tient lieu de sirop (il s’agit du même mode opératoire que pour le radis noir).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Nous l’avons évoqué, le seul inconvénient du navet c’est son aptitude à provoquer ce que les Anciens appelaient des ventosités. Pour conjurer cette propriété propre au dieu Crépitus, l’on corrige le navet avec les aromates qui imposent aux lentilles et aux fèves le silence, à savoir le thym, la sarriette, etc.
  • En cuisine : le navet est un légume de pot comme l’on disait au Moyen-Âge. Ainsi est-il autant l’hôte du pot-au-feu que du potage. Il est possible de le farcir, de le réduire à l’état de purée ou de le faire fermenter de la même manière que le chou : en Alsace et en Allemagne, l’on prépare une « choucroute » de navets. Si l’on connaît mieux le grand classique qu’est le canard aux navets, ceux-ci peuvent se consommer crus, râpés comme des carottes et accompagnés d’autres crudités. Quant aux feuilles, pourquoi les faire glisser dans la poubelle ? Elles se dégustent crues en salade et s’ajoutent comme verdure à une soupe.
  • Au jardin : seul le chou lui est infréquentable (vieille guerre fratricide). En revanche, il témoigne une vive affection pour l’absinthe. Le fenouil lui est secourable car il repousse ces insectes que l’on appelle altises, ainsi que les mouches, deux espèces prédatrices du navet.
    _______________
    1. L’expression « des navets ! » souligne cet aspect.
    2. Par exemple, ce film est un navet : il est raté.
    3. « Pour être un vrai champion, il faut avoir du sang de navet » : tel était le titre d’une conférence donnée par Jean Valnet en 1971 afin d’expliquer, entre autres, que se gaver de viande n’est pas la meilleure arme du sportif.

© Books of Dante – 2018

2 réflexions sur “Le navet (Brassica napus)

  1. bonjour bonjour!!

    juste un petit mot pour vous dire un grand merci!!!

    vos articles sont un bonheur a lire, et j’apprends beaucoup de chose!!

    quel beau travail (et quelle masse de travail!!!!)

    tres bonne continuation!

    Aimé par 1 personne

    • Bonsoir Moustique, merci à vous pour votre enthousiasme. Je suis bien ravi que ce lieu, où règne la bonne humeur et l’humour aussi, vous plaise :) Rendez-vous demain soir pour un prochain article ;)

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