L’agripaume (Leonurus cardiaca)

Synonymes : cardiaire, cardiaque, cardiaque officinale, queue-de-lion.

De l’agripaume (1), alias queue-de-lion (2), l’on sait assez peu de choses : elle proviendrait d’Asie et se serait répandue en Europe par une voie que l’on ignore, parvenant au nord de l’Italie en toute fin de Moyen-Âge. C’est pourquoi elle est inconnue des anciens Grecs et Romains, même si Théophraste, au IV ème siècle avant J.-C., fait référence à une plante qu’il nomme cardiaka, mais qui n’a, assurément, aucun rapport avec cette agripaume que l’on appelait cardiaque dans les jardins monacaux de cette période médiévale finissante. Malgré ces débuts timides, elle se répand rapidement au XVI ème siècle, tant dans les espaces à conquérir que dans l’œuvre des principaux auteurs de ce siècle : l’Italien Matthiole, bien placé, indique qu’à son époque cette plante est fréquente, ce qui en dit long sur sa vitesse de propagation, et usitée comme remède médicinal « utile pour les palpitations et les battements cardiaques, les spasmes et les paralysies ». A cela, il ajoute qu’elle stimule « l’émission d’urine et les écoulements menstruels, et ronge les calculs rénaux ». D’après Matthiole, d’autres praticiens lui accordent des vertus astringentes, vermifuges et eutociques, c’est-à-dire propre à favoriser l’accouchement dans des conditions normales. Ainsi, elle assurerait protection aux femmes enceintes, aux jeunes mamans et à leurs enfants. Elle permettrait donc à la vie de se perpétuer sans difficulté.
Ce qui se distingue dès lors, ce sont les utilisations de l’agripaume sur le cœur, laquelle n’a pas démérité de son surnom de cardiaque. En 1543, Léonard Fuchs avance que « l’agripaume est vraiment excellente pour les palpitations du cœur » et Adamus Lonicerus (1582) que « triturée avec sa racine et posée sur la poitrine elle élimine la constriction du cœur. Elle fait aussi, ainsi utilisée, du bien tout autour de la poitrine ». Et ce jusqu’à Nicholas Culpeper, au XVII ème siècle, annonçant qu’il n’existe « pas de meilleure plante pour chasser les vapeurs mélancoliques du cœur, renforcer celui-ci et rendre l’esprit plus gai ». Étant tout à la fois sédative du muscle cardiaque et du système nerveux, l’agripaume apaise les sentiments d’angoisse et d’anxiété que des pathologies cardiaques peuvent susciter, tant chez l’adulte que chez l’enfant, ce qui fera dire à Cazin, bien plus tard, qu’on a « employé [l’agripaume] dans la cardialgie et les palpitations, chez les enfants, surtout quand on soupçonnait la présence de vers comme cause de ces affections » (3). De vers intestinaux, s’entend. Il ne faut pas négliger les conséquences que peut occasionner la présence de parasites, non seulement sur la sphère qu’ils occupent directement, mais sur les effets indirects qu’ils provoquent au niveau de l’état général. L’on sait aujourd’hui que les intestins sont tapissés de neurones, ce qui fait dire que le ventre est notre second cerveau. Chose étonnante, chez les Grecs, où le cœur, et non le cerveau, accueillait l’âme, les mots cardialgie et gastralgie se valaient, ce que souligne le terme cardiaca : remède du cœur, remède de l’estomac. Bien que l’expression « ne pas être dans son assiette » renvoie, à l’origine, à autre chose qu’un embarras neuro-digestif, qu’elle équivaut à « être patraque » ou « à côté de ses pompes », elle est intéressante dans le sens où elle montre assez bien que l’inappétence, l’anxiété, l’angoisse, etc. peuvent trouver pour cause première non pas le temps qu’il fait ou un changement de saison, mais une simple contamination parasitaire qui nous fait devenir tout autre, habité par quelque chose qui n’est pas nous, se répercutant insidieusement au sein des rouages de la machinerie humaine. Ne dit-on pas d’un enfant anormalement agité qu’il a les vers ? Ce sont ces interrelations entre différentes zones du corps qui font comprendre qu’une intoxication alimentaire (au sens large) puisse agir sur le psychisme, qu’une mauvaise digestion peut être suivie d’une migraine, etc. Tout cela explique pourquoi l’agripaume fut utilisée durant ces siècles comme un bon succédané de la valériane officinale.

Grande plante vivace (jusqu’à 1,5 m de hauteur), l’agripaume, aux tiges quadrangulaires, porte dans ses parties basses des feuilles triplement lobées, incisées et dentées, plus étroites et à lobes plus acérés dans ses parties médianes, avant que les hautes cimes ne laissent place qu’à des feuilles le plus souvent entières : c’est qu’il ne faudrait pas qu’un bourdon se pique les fesses lors de son atterrissage contigu aux verticilles axillaires de fleurs rosées tachetées de pourpre de l’agripaume. Cette délicatesse de la plante fait qu’aucune plainte n’a été déposée contre elle, et que de juin à septembre, elle est largement visitée par des insectes froufroutants et vrombissants. Ainsi, les animaux volants l’approchent autant qu’elle apprécie elle-même de se trouver au contact direct des activités humaines ou, du moins, leur souvenir : les vieux murs abandonnés, les décharges, les décombres, les châteaux plus ou moins en ruines ne lui font pas peur, elle n’est pas frileuse, couverte qu’elle est d’une toison pubescente, ainsi que les lieux où, autrefois, il y avait de la vie et dans lesquels il n’y en a plus : vestiges de jardins d’anciens monastères où l’on prenait soin d’elle, mais dans lesquels elle demeure tel un jalon temporel. L’agripaume, plus rurale qu’urbaine, se plaît aussi sur les bordures de chemins, et quand ceux-ci se réunissent à l’instar des petites rivières qui forment les grands fleuves, il n’est pas rare de la croiser sur les routes : elle s’installe alors aux abords des habitations qui les bordent, jusqu’à flanquer les rues des villages.

L’agripaume en phytothérapie

Voici encore une lamiacée bien peu avantagée : contrairement à la ballote, elle n’a rien de fétide, mais son odeur intense et amère est assez désagréable. Quant à sa saveur, elle est forte et mâtinée d’un peu d’âcreté. Deux points qui ne prêchent pas pour son usage régulier en phytothérapie, concernant tant les feuilles que les sommités fleuries, principale matière médicale offerte par l’agripaume. Pourtant, elle n’est pas dépourvue de principes actifs : du tanin en quantité, des flavonoïdes, des acides (malique, vinique, citrique, phosphorique), une essence aromatique, un principe amer du nom de léonurine, un alcaloïde baptisé léonucardine. On a également découvert dans cette plante des « triglycosides amers qui ont un effet analogue à la digitale ». Dommage pour une plante que, par endroit, l’on arrache à pleines poignées, telle de la mauvaise herbe, la faisant devenir rarissime ici et là. Mais il y a parfois long temps entre la prise de conscience et l’arrêt du saccage. C’est une chose que nous avions déjà remarquée avec la phytolaque.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, sudorifique
  • Cardiotonique, régulatrice du pouls
  • Emménagogue, tonique utérine
  • Antispasmodique, sédative du système nerveux, relaxante
  • Expectorante
  • Vermifuge
  • Tonique astringente
  • Détersive, cicatrisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux (y compris chez l’enfant), catarrhe bronchique avec mucosités abondantes, bronchite, atonie des muqueuses bronchiques, asthme, asthme humide, essoufflement, dyspnée
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie gastrique, lourdeur d’estomac, diarrhée, ballonnements, météorisme, flatulences, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles tardives, irrégulières et/ou douloureuses, aménorrhée, syndrome prémenstruel, ménopause
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : cardialgie, palpitations, tachycardie, insuffisance cardiaque, angor
  • Troubles du système nerveux : anxiété, crise d’angoisse, agitation, état d’excitation nerveuse
  • Douleur névralgique, migraine
  • Plaie de toute nature
  • Hyperthyroïdie
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion.
  • Infusion concentrée.
  • Décoction.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles n’ont pas besoin d’attendre que la plante fleurisse pour être cueillies. Ainsi se récoltent-elles de mai à juillet ; quant aux sommités fleuries, cela se déroule dès le début de la floraison, soit au mois de juin.
  • Séchage : il est souhaitable dans le cas où l’on compte faire de l’agripaume un usage régulier au cours de l’année. Cependant, la dessiccation – qui fait noircir les feuilles – s’accompagne d’une perte de la majeure partie des propriétés de la plante. D’où l’intérêt de l’utiliser exclusivement fraîche quand sa récolte est possible (c’est-à-dire à raison de quelques mois dans l’année), ou bien de s’en remettre à la teinture alcoolique de la plante fraîche.
  • Malgré ses vertus sédatives, l’agripaume n’occasionne pas d’effet de somnolence.
  • Compte tenu des vertus gynécologiques de l’agripaume, cette plante est contre-indiquée en cas de grossesse et de règles trop abondantes.
  • Autres espèces : une plante ressemble beaucoup à l’agripaume dans son port général, bien qu’elle ne soit pas velue comme elle : il s’agit du lycope (Lycopus europaeus), parfois désigné sous le nom d’agripaume des berges, flirtant assez souvent avec la reine-des-prés. En France, l’on croise aussi le faux marrube (Leonurus marrubiastrum), en Chine Leonurus heterophyllus et en Sibérie Leonurus sibiricus.
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    1. L’agripaume doit son nom à deux racines grecques. La première, acris, fait référence aux lobes aigus des feuilles de la plante, la seconde à l’étalement des feuilles semblables à une paume humaine, tous doigts écartés.
    2. Queue-de-lion est la transcription du nom latin de l’agripaume, Leonurus, du grec léon, « lion » et ouros, « queue ».
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 30.

© Books of Dante – 2018

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