Le melon (Cucumis melo)

Aujourd’hui encore, pour peu que vous posiez la question – « Aimes-tu le melon ? » – il vous sera donné d’assister à tout un panel de réactions, de la plus hostile à la plus enjouée. Autrefois, il en fut de même, chaque génération ayant trouvé à redire au sujet du melon ou, au contraire, à s’extasier devant lui. Mais tout cela est fort bien, cela nous évite de nous entre-tuer pour le même objectif : que ceux qui n’aiment pas le melon laissent la paix à leurs adorateurs et qu’ils aillent se repaître de, par exemple, chou rouge, qu’ils ne leur enlèveront pas de la bouche, c’est certain. Ainsi, tout le monde est content ^_^
Mais cette tolérance, que l’on appelle de nos vœux, ne fut pas toujours observée, et ce depuis les temps les plus anciens. Comme les rixes vaines et futiles se perdent dans les dédales de l’histoire, rien ne nous est dit de ce brûlant antagonisme durant l’Antiquité. Pourquoi ? Peut-être parce que cette espèce de cucurbitacée (cucu-quoi ? Tu peux répéter ?) d’Asie tropicale pose bien des problèmes d’identification dans les textes antiques. Si certains pensent que le melo pepo de Pline était probablement le melon, d’autres ne sont pas de cet avis (je vous préviens, cet article sera marqué du sceau de la discorde), c’est le cas de Brillat-Savarin : « Il paraît [donc rien n’est bien sûr] que les melons tels que nous les cultivons n’étaient pas connus des Romains ; ce qu’ils appelaient melo pepo n’étaient que des concombres qu’ils mangeaient avec des sauces extrêmement relevées » (1). Cependant, de plus érudits que lui affirment que le melon était déjà très répandu en Italie dès le premier siècle de l’ère chrétienne (Fournier), et qu’il était représenté sur les tables d’offrandes de la cinquième dynastie égyptienne, soit – 2500 à – 2300 ans avant J.-C. (Leclerc). Sa présence dans la vallée du Nil est même corroborée par les Hébreux qui, après la fuite dans le désert, gardèrent le souvenir de ce fruit aux bienfaisantes vertus. A ces témoignages livrés par l’écriture et l’iconographie, s’ajoute celui, beaucoup plus tardif mais gustatif celui-là, de Walafrid Strabo. Dire qu’il n’est pas élégiaque au sujet des melons dans l’Hortulus serait mentir : « c’est une chair qui, loin d’hébéter la solidité des dents mâchelières, se laisse sans aucune peine humer toute fondante et, une fois avalée, porte par sa vertu naturelle jusque dans nos entrailles sa durable fraîcheur » (2). Malgré la suavité de ce fruit que les Arabes disaient paradisiaque, le prestige du melon s’évapore durant le Moyen-Âge. Mais c’est pour mieux revenir, avec l’Arbolayre, pas dans les termes les meilleurs : cet ouvrage l’accuse d’être un aliment mauvais. Et c’est véritablement là que débutent les hostilités, le melon soulevant la vindicte de très nombreux médecins, car il provoque la mort : les papes Paul II (1417-1471) et Clément VII (1478-1534) passèrent de vie à trépas après en avoir fait un copieux usage, de même que plusieurs empereurs dont Albert II du Saint-Empire (1397-1439). Un des adversaires les plus acharnés du melon, le médecin italien Dominique Panaroli, le considérait comme une humeur putride issue de la terre, et, au XVII ème siècle, posait la question suivante : « peut-on trouver de fléau plus pernicieux qui entraîne, chaque année, la mort de plusieurs milliers d’hommes ? » Peut-être s’est-il inspiré de ce qu’écrivait La Bruyère Champier au siècle précédant, à savoir que le melon cause le choléra, une maladie assurément plus mortelle que l’inoffensif melon, mais las, le tort était fait, cette relation entre le choléra et le melon s’apprêtant à durer des siècles, car lors de la deuxième pandémie de choléra (1826-1841), Cazin affirme qu’il fut atteint de cette maladie « après avoir mangé deux tranches de melon assaisonnées de poivre et suivies d’un verre de vieux vin de Bordeaux » (3). Où l’on voit que les croyances superstitieuses sont également possibles chez les hommes les plus aguerris et faisant habituellement preuve d’une grande sagacité dans leurs observations, croyances pas forcément exemptes de contradiction : Ludovicus Nonnius affirmait la comestibilité du melon possible après absorption d’une bonne rasade de vin, jouant le rôle de préservatif aux maux que le melon était susceptible d’engendrer. Mais qu’importe, la mauvaise réputation du melon était bel et bien enracinée, comme le démontre une anecdote rapportée par Simon Paulli en 1666 : un médecin lyonnais, assuré du pouvoir méphitique du melon, prétendait s’être enrichi en soignant de nombreux malades dont les maux, pensait-il, étaient attribuables aux melons et aux concombres. Ainsi fit-il inscrire sur le fronton de sa maison les deux vers suivants : « Les concombres et les melons / M’ont fait bâtir cette maison. »
Face à cette déferlante, seuls quelques médecins solitaires considérèrent le melon de quelque utilité, et face aux foudres des bromatologistes, émergea pourtant un enthousiasme débridé pour le melon, tel celui de Saint-Amand (1594-1661) dans un poème sobrement intitulé Le melon : « O fleur de tous les fruits ! O ravissant melon ! », s’exclame-t-il. A la difficulté qu’éprouvait un autre poète, Claude Mermet (1550-1620) (« Les amis à l’heure présente / Ont le naturel du melon / Il faut en essayer cinquante / Avant que de trouver le bon »), appelons à la rescousse Castore Durante (1529-1590) qui explique dans le détail à son valet Martin les incontournables étapes menant au choix du melon parfait : « si Martin trouve un tel melon, on le couvrira de louanges ; sinon, on le lui brisera sur la tête » (4).

Dans l’exposé de ce qui précède, nous avons pu aisément constater que le melon oscille entre la suavité et la bêtise ; ce sont, du reste, ces deux symboliques qui lui collent le plus à la peau. Il y a, de plus, de la sensualité dans la suavité, et pas loin entre la bouche gourmande qui se délecte d’un aliment comme le melon de celle à qui l’on offre la tendresse d’un baiser. Mea suavis (= « ma bien-aimée »), disait Plaute. La sensualité du melon s’exprime à travers les nombreuses graines gluantes logées en son sein, et, forcément, qui dit semences abondantes pense génération. Or, « comme il arrive souvent dans le langage populaire que ce qui sert à représenter la puissance génératrice exprime en même temps la bêtise » (5), le melon, mellone en italien, signifie aussi « celui qui est bête », mellonaggiene, « d’une grande bêtise » (tu n’as rien dans le melon n’est pas un compliment). Aussi, une question reste en suspens : pourquoi les végétaux desquels émane la plus grande sensualité passent-ils également pour des incarnations de la bêtise ? Pourtant, ses vertus fécondantes justifient que dans un vieux conte populaire toscan les semences de ce fruit s’apparentent à des pierres précieuses. D’ailleurs, dans le Petit Albert, l’on croise une recette dont le but est, semble-t-il, de magnifier des semences de melon afin qu’elles offrent une récolte à nulle autre pareille. Pour cela, « vous aurez de la semence de melon de bonne espèce, vous la mettrez infuser durant deux jours dans un sirop qui sera composé de framboises, de cannelle, de cardamome et de deux grains de musc et autant d’ambre gris » (6), des ingrédients qui ne sont pas choisis au hasard, certains aphrodisiaques (cannelle, cardamome), d’autres réputés comme tels (musc, ambre gris). Quant à la framboise, elle porte en elle une connotation sexuelle indéniable. Aussi, comment expliquer une vieille croyance qui exigeait de ne jamais semer le melon en présence d’une femme enceinte ? Ou pis, d’une femme ayant ses règles : « Les femmes, quand elles ont leurs mois, ou règles ou menstrues, n’infectent-elles pas aussi les concombres et les melons et ne les flétrissent-elles pas de leur simple attouchement ? » (7).

Le melon en phytothérapie

Ceux qui ne regardent le melon que sous son seul aspect culinaire, pourraient arguer qu’il n’est pas un remède. En écho, je puis leur rétorquer que le melon est d’une valeur nutritive des plus négligeables. Qu’il soit de forme ovale, oblongue, ronde ou turbannée, que son poids oscille entre 500 g et plusieurs kilogrammes, que sur la palette des couleurs qu’arbore sa chair il y ait tant de camaïeux de verts, de jaunes, d’oranges ou de rouges, le melon n’en reste pas moins constitué d’eau à 95 %. Autant dire que la portion congrue échoit aux lipides (0,1 %), aux protides (0,6 %) et à la cellulose (0,3 %). Seuls les sucres se démarquent par un taux qui varie de 1 à 6 % selon les variétés. Cependant, on ne peut lui dénier ses sels minéraux (fer, calcium), ses vitamines (A, B, C, P) et son abondant mucilage.
Les querelles des Anciens au sujet du melon leur firent sans doute oublier que le melon ne se résume pas qu’à sa chair et à ses semences. En Chine, où l’emploi de cette plante dans la pharmacopée est fort ancien, l’on est allé beaucoup plus loin que cette réduction du melon à son seul fruit. Ainsi, la médecine traditionnelle chinoise utilise du tiangua, en plus du fruit et des semences, son pédoncule et sa peau, ses fleurs, feuilles, tiges et racines.

Propriétés thérapeutiques

  • Rafraîchissant, désaltérant, calme l’irritabilité
  • Apéritif, laxatif, purgatif (chez certaines personnes sensibles), émétique (pédoncule)
  • Anti-oxydant, rajeunissant tissulaire
  • Hypotenseur (tige), améliore la circulation sanguine (semences), élimine les stases sanguines intestinales (semences)
  • Diurétique
  • Émollient
  • Tonique capillaire (suc des feuilles)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, insuffisance rénale et urinaire, lithiase urinaire, irritation des voies urinaires, rhumatismes, goutte
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhinite, coryza, irritation des voies respiratoires
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, irritation des voies digestives
  • Affections cutanées : abcès, brûlure légère, inflammation, plaie, contusion, soins du visage (peau sèche)
  • Hypertension
  • Hémorroïdes
  • Anémie

Modes d’emploi

  • En nature : mûr à point. Un melon insuffisamment mûr est susceptible de provoquer des gastralgies même chez l’individu qui, d’habitude, le tolère bien. La chair du melon « convient, mangée avec modération, aux personnes irritables, d’un tempérament bilieux ou sanguin, ayant l’estomac robuste ; elle est nuisible aux individus délicats, aux tempéraments lymphatiques et froids, aux convalescents, aux vieillards, à tous ceux qui ne digèrent qu’avec peine » (8). De plus, les diabétiques, dyspeptiques, entéritiques se garderont d’en consommer, ainsi que les tachyphages, incapables de correctement broyer ce qu’ils avalent. L’on a imaginé bien des moyens pour ajouter davantage de digestibilité au melon, allant jusqu’à l’accompagner de tabac, de bismuth, ou encore de laudanum. Au-delà de ces marottes qui ne concernent que quelques individus isolés, il a été remarqué que le sel, le poivre et la cannelle rendaient le melon plus digeste et moins laxatif. Certains font suivre son ingestion d’un bon verre de vin rouge ou de madère.
  • Jus de melon (lotion du visage).
  • Cataplasme de pulpe fraîche ou cuite.
  • Semences : mêmes usages que ceux de la citrouille (à employer le plus fraîchement possible, elles rancissent avec le temps).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Dans l’alimentation, l’on préférera le melon biologique, excellent fruit anti-oxydant, à l’ordinaire, médiocre parce que trop oxydé. Les usages culinaires sont multiples, nous ne nous y attarderons pas. Mentionnons simplement quelques pratiques peu courantes : lorsque les melons sont encore de la taille d’une noix, on peut les confire au vinaigre comme les pâtissons et les cornichons. Quant à l’écorce, en tranches fines, elle se prête assez bien à la confiserie. La pulpe bien mûre, cuite, additionnée de sucre, de cannelle, de clous de girofle, de zestes de citron ou d’orange, forme une compote originale.
  • Autre espèce : le melon d’hiver (Benincasa hispida), assez peu connu par chez nous, mais très souvent mit à profit par les médecines traditionnelle chinoise et ayurvédique.
    _______________
    1. Jean Anthelme Brillat-Savarin, La physiologie du goût, p. 274.
    2. Walafrid Strabo, Hortulus, p. 28.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 575.
    4. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 84.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 224.
    6. Petit Albert, p. 285.
    7. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 214.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 575.

© Books of Dante – 2017

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