L’abricotier (Prunus armeniaca)

« Les plus considérables d’entre les Romains se firent gloire d’avoir de beaux jardins où ils firent cultiver non seulement les fruits anciennement connus […], mais encore ceux qui furent apportés de divers pays, savoir : l’abricot d’Arménie, la pêche de Perse, le coing de Sidon, la framboise des vallées du mont Ida, et la cerise, conquête de Lucullus dans le royaume du Pont » (1). C’est ainsi que Jean Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826) étale sa science. Non seulement Brillat-Savarin – bien qu’il s’y connaisse en latin (pas forcément de cuisine) – n’était pas ethnobotaniste, mais, bien pis, mauvais historien, se référant aux adjectifs armeniaca, persica, idaeus et au nom cydonia pour attribuer à l’abricot, à la pêche, à la framboise et au coing des patries d’origine qui n’en sont pas ; à peine sont-elles des contrées d’hébergement temporaires, les derniers jalons visibles cachant bien la forêt. En l’occurrence, l’abricotier, malgré son nom, n’a rien d’originellement arménien, ou bien alors Confucius n’a jamais existé, lui qui enseignait, dit-on, à l’ombre d’un abricotier. Et de la Chine à l’Arménie, il y a bien plus qu’une paire de brasse. En effet, ce cousin du pêcher est un arbre asiatique dont on croise encore des spécimens à l’état sauvage dans les zones montagneuses de Chine ; et si l’on en croit le Shang-hai-king attribué à l’empereur Yü qui vivait aux alentours de l’an 2200 avant notre ère, l’abricotier est bien d’essence extrême-orientale : sa culture remonte probablement au III ème siècle avant J.-C., et il était si apprécié que l’on prétend qu’un médecin chinois, Dong Feng, exigeait des abricotiers en guise d’honoraires. Il n’est qu’à considérer le large usage que fait aujourd’hui encore la médecine traditionnelle chinoise de l’abricotier (Xingzi) pour s’en convaincre : amande, feuille, fleur, rameau, tout y passe, tant pour des affections respiratoires (toux, asthme, hémoptysie) que gynécologiques (vulvite, vaginite à trichomonas, stérilité féminine).
Puis, de Chine, l’abricotier passe à l’Arménie, et à la Grèce, mais tardivement : au IV ème siècle avant J.-C., Théophraste ne le connaît pas encore. Il s’implante rapidement en Italie, au tout début de l’ère chrétienne, avant de se propager à tout le bassin méditerranéen par l’entremise des Romains tout d’abord, et des Arabes par la suite. En Grèce, en souvenir de l’une des étapes du voyage de l’abricotier, on le nommait pomme arménienne, armeniaca mala, afin de le distinguer du pêcher, mala persica. Bien que relativement nouveau, Dioscoride lui accorde quelques mots : « Les abricots, que les Latins appellent precocia, c’est-à-dire mûrs avant la saison, sont plus petits que les pêches et meilleurs à l’estomac » (2). Les mots proecox, proecoqua, désignaient une race d’abricotiers précoces beaucoup plus estimés que l’armeniaca mala. Galien, ce médecin qui n’aime pas les fruits, écrit que les abricots « sont du même genre que les pêches, mais ils les surpassent de beaucoup en bonté : ils ne se corrompent, ni ne s’aigrissent, comme elles, dans l’estomac, paraissent généralement plus agréables et sont, par conséquent, plus faciles à digérer ». De la part d’un homme qui voue aux gémonies la plupart des autres espèces fruitières, c’est là un ticket d’entrée qu’il offre à l’abricotier. Mais les Dioscoride, Galien, Pline, qui feront autorité jusqu’au Moyen-Âge tardif, ne seront en aucun cas entendus au sujet de l’abricotier, ce qui explique qu’aucune mention n’en est faite durant toute la période médiévale. Cela tient au fait de l’avis que portèrent les médecins arabes sur ce fruit. Si Mésué accorde beaucoup d’estime à l’huile contenue dans les amandes de l’abricot, il marque en revanche peu d’attrait pour la chair de l’abricot, regardée comme nuisible à l’estomac. Rhazès est, lui, beaucoup plus extrémiste : il avance qu’après avoir mangé de ce fruit, il faut « prendre du vin pur, des électuaires au cumin et à l’encens, de la poudre d’ammi pour éviter l’humidité qu’il entraîne dans le sang, attendu que cette humidité finit par la putréfaction et détermine des fièvres » que l’on peut combattre en se fatiguant, en se faisant transpirer et vomir abondamment. L’on croirait avoir affaire à un protocole digne de ceux que l’on préconise en cas d’intoxication. Or si tout cela équivaut à un antidote, l’abricot est vénéneux : il faut donc se garder d’en consommer. Cet avis tenu par la médecine arabe depuis le IX ème siècle, allait conditionner pour longtemps le destin de l’abricot en Europe occidentale. Ce fruit, soupçonné de provoquer des fièvres, sera systématiquement écarté des régions où le paludisme est endémique, et cet ostracisme se perpétuera – écoutez bien – jusqu’au XVIII ème siècle ! Au siècle précédent, Samuel Ledelius, que nous avons déjà rencontré à travers l’article consacré aux bézoards, relate donc le cas de cette fillette de six ans affectée d’une scarlatine que l’on met sur le compte des abricots que la fillette a mangés. S’en suit une ordonnance médicale déchaînant les plus grands remèdes du temps, jusqu’à ce que, « par l’immense grâce de Dieu, nous franchîmes les gouffres de la Mort, pour la plus grande joie de l’honorable famille », conclue Ledelius. Pour une scarlatine, tout de même ! Mais on n’est pas à ça près, le même Ledelius relatera une dysenterie mortelle qui mettra faussement en cause la consommation d’abricots.
Cette mauvaise réputation dont souffrira longtemps l’abricot, peut aussi s’expliquer du fait qu’en argot, il désigne le sexe féminin. Dans l’histoire, il est assez fréquemment fait référence à cette dimension.
L’impératrice Eudoxie de Constantinople (IV ème siècle après J.-C.), en conflit avec Jean Chrysostome, fut dénoncée par lui en raison de la luxure et du goût pour le faste dont elle faisait preuve. Aussi brandit-il, un jour qu’il était en chaire à Sainte-Sophie, un abricot pour dénoncer ce que tous les chrétiens de Constantinople considéraient comme une attitude scandaleuse. Cette dénonciation valut à Jean Chrysostome d’être expulsé par l’impératrice dont le palais fut, dit-on, bombardé d’abricots par les fidèles zélateurs de Jean Chrysostome.
Au XVI ème siècle, le roi de France Henri III se prêtait, en compagnie de ses mignons, à des concours poétiques où le mot abricot – qui avait valeur érotique – devait illustrer les propos de ces gentilshommes, pratique que Catherine de Médicis fit interdire.
Enfin, lors des guerres d’Espagne menées par Napoléon Ier, des soldats tombèrent dans le piège tendu par de belles Espagnoles, portant des rameaux d’abricotier à leur corsage, engageant à les suivre, avant de leur trancher la gorge d’un coup de navaja, l’équivalent populaire de l’opinel.

Petit mais robuste, l’abricotier, dont le tronc se couvre d’une écorce grisâtre et écailleuse, est cependant très sensible au froid. Sa floraison précoce, dès le mois de mars, explique qu’on ait parfois des années sans abricot, les fleurs blanches ou rosées, à cinq pétales et à nombreuses étamines, ne résistant pas à un coup de gel. C’est pourquoi l’abricotier est bien plus à son aise sous climat chaud, ce qui procure bien des avantages à sa fructification : en effet, l’abricot, drupe plus ou moins veloutée au noyau lisse, n’en mûrira que mieux.

L’abricotier en phytothérapie

Pour des raisons que nous avons précédemment explicitées, en Europe occidentale, l’abricotier, en thérapeutique, est loin de jouir du même prestige que le pommier : nous n’en utilisons que le fruit et, plus récemment, l’huile végétale extraite des amandes contenues dans les noyaux. Dans son berceau originel, n’ayant pas été frappé d’anathème, l’abricotier offre au thérapeute bien plus que ces seules parties : la médecine traditionnelle chinoise réserve surtout la part belle à l’amande dans son entier, mais fait aussi intervenir les feuilles, les fleurs et les jeunes rameaux. En Europe, l’écorce tanique de l’abricotier fut quelquefois utilisée, ainsi que la gomme résineuse exsudant du tronc, constituée surtout de sucres tels que l’arabinose et le galactose.
L’abricot, à pleine maturité, est un fruit gorgé d’eau (80 à 85 %) qu’accompagnent plusieurs sucres (saccharose, lévulose, glucose : 6 à 13 % ; plus le fruit est mûr, et moins il contient de glucose), des protéines (1 %) et des acides (vinique, malique, acétique, salicylique : 1 %). Très pauvre en lipides (0,1 %), il est, en revanche, prodigue en sels minéraux (0,8 % : magnésium, phosphore, fer, calcium, potassium, sodium, soufre, manganèse, fluor, cobalt, zinc, cuivre, brome) et en vitamines (A surtout, B1, B2, B3, C). Quant à l’amande, nous pouvons dire que lui appartiennent les éléments suivants : glucose, asparagine, mucilage, phytostérine, invertine, etc. Mais ce sont surtout 40 % d’une huile végétale qui la caractérisent, ainsi qu’environ 1 % d’amygdaline, libérant par hydrolyse de l’acide cyanhydrique. Cette amygdaline, parfois montrée du doigt comme produit dangereux (ce qu’elle est) mérite qu’on explique, comme le souligne Fournier, que, de même qu’il existe des amandiers doux et des amandiers amers, l’on trouve des abricotiers dont les amandes douces ne contiennent pas d’amygdaline, au contraire de ceux produisant des amandes amères. Dans les deux cas cependant, l’huile végétale extraite de ces amandes par pression à froid, ne contient pas/plus d’amygdaline. Cette huile végétale de belle couleur jaune orangé, de faible odeur et de conservation brève (environ trois mois), recèle assez peu d’acides gras saturés (7 %), tout le reste étant presque essentiellement réservé à un acide gras insaturé, l’acide oléique (64 %), et à un acide gras poly-insaturé, l’acide linoléique (27 %). Vitamine A et E sont également de la partie.

Propriétés thérapeutiques

L’abricot :
– Nutritif, énergétique, anti-anémique
– Immunostimulant, stimulant du système nerveux
– Anti-oxydant, régénérateur tissulaire et nerveux
– Apéritif, digestible, astringent léger, antidiarrhéique (à l’état frais), laxatif (à l’état sec)
– Rafraîchissant
– Dépuratif
– Assainissant cutané
– Favorable au sens de la vue

L’huile végétale :
– Renforce le film hydrolipidique, adoucissante, hydratante, assouplissante, nourrissante, tonifiante et régénératrice cutanées

Usages thérapeutiques

L’abricot :
– Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, diarrhée (abricot frais), constipation (abricot sec)
– Asthénie physique et psychique, anémie, anémie par hémorragie, convalescence, rachitisme, retard de croissance
– Nervosité, insomnie

L’huile végétale :
– Peaux sèches, ridées, ternes, flétries, dévitalisées, fatiguées, atones
– Peau du bébé

Modes d’emploi

  • En nature : mûrs à point ! Pas blafards comme on les voit trop souvent dans les rayons fruits et légumes de la grande distribution. Croquants et fades, ils sont loin d’être un régal pour le palais. Trop mûrs ? Cela n’arrive jamais en ces lieux, les produits étant « gerbés » bien avant l’heure, ce qui nous préserve d’un « relent de punaise qu’on aurait écrasé dans du vinaigre » (3). Ni immangeable comme une balle de coton, ni déliquescent, l’abricot se mange à bonne mesure, et c’est à ce moment que l’on peut dire qu’on le déguste. A moins d’habiter dans une région de production ou d’avoir chez soi des abricotiers, bien trop souvent l’on se condamne à acheter de ces abricots industriels à la sapidité révoltante, récoltés bien avant complète et parfaite maturité. Sans surprise, l’on peut prévoir que leurs qualités gustatives, organoleptiques et médicinales soient des plus insignifiantes. A ce titre, la bio-électronique de Vincent est très claire : l’abricot ordinaire est un « fruit médiocre oxydé, à éviter » (4). L’abricot parfait, c’est celui qui, comme tous les fruits ou presque, est tout prêt de choir de la branche qui le porte. Mes grands-parents ayant eu un verger d’environ un hectare, composé de cerisiers et d’abricotiers, je sais un petit peu de quoi je parle. Mais ces bons produits se perdent, aussi je n’achète plus d’abricots frais depuis belle lurette, me contentant, de temps à autre, d’un sachet d’abricots secs bio, bien sûr, reconnaissables à leur robe brune, les non-biologiques restant oranges après dessiccation.
  • En compote, purée, confiture, jus.
  • En cataplasme pour les soins du visage.
  • L’huile végétale d’amandes d’abricot peut jouer le rôle de crème de jour ; pénétrant facilement la peau, elle ne laisse pas de marques luisantes et grasses sur le visage. On peut s’en servir tel quel ou bien en synergie avec des huiles essentielles : à visées relaxante (+ essence de mandarine), respiratoire (+ huile essentielle de saro), tonifiante (+ huile essentielle d’épinette noire), antalgique (+ huile essentielle de menthe poivrée), etc. Comme la plupart des huiles végétales préconisées par l’aromathérapie, celle d’amandes d’abricot peut s’absorber par voie orale, en cure régulière ou comme huile d’assaisonnement.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La consommation d’abricots frais est contre-indiquée dans les cas suivants : dyspepsie, atonie des voies digestives, météorisme, pyrosis, affections hépatiques.
  • De l’amande de l’abricot l’on a parfois tiré un ersatz de café.
    _______________
    1. Jean Anthelme Brillat-Savarin, La physiologie du goût, p. 260.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 130.
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 79-80.
    4. Roger Castell, La biolélectronique Vincent, p. 99.

© Books of Dante – 2017

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s