Le piment (Capsicum annuum)

Synonymes : poivre de Cayenne, enragé de Cayenne, capsique, poivre d’Inde, de Guinée, d’Espagne, de Turquie, corail des jardins, piment des jardins.

Bien avant l’arrivée des Européens aux Amériques, la culture du piment avait déjà été entreprise par les sociétés précolombiennes d’Amérique tropicale (Mexique, Amérique centrale, nord de l’Amérique du Sud). On le rencontrait donc chez les Aztèques, Olmèques et Toltèques du Mexique sous le nom de chili, chez les Mayas, autant pour usage culinaire (relever les plats) que médicinal (lutte contre les infections).
Lors du deuxième voyage de Christophe Colomb, un médecin espagnol, Chanca, se trouvait à bord. Il mentionne la culture du piment dans une lettre de 1494, et s’étonnera que les autochtones se nourrissent de ce qu’ils appellent agé (igname) relevé avec du agi (piment), habitude commune, les Amérindiens consommant crus les piments, réduits en sorte de pâte appelée beurre de cayan. C’est ce « poivre plus brûlant que le poivre noir » que les Portugais rapportèrent du Pernambouc (Brésil), relativement tôt semble-t-il puisqu’en 1542 Léonard Fuchs mentionne l’existence de quatre « espèces » de siliquastrum ou poivre de Calicut en Allemagne. En 1548, il a déjà atteint le sol britannique où Gérarde indique qu’il est vendu dans les boutiques de Billingsgate. Au beau milieu du XVI ème siècle, si le piment est cultivé en Europe, il ne l’est qu’à titre de curiosité, de même que l’on se concentra tout d’abord sur la qualité ornementale de la tomate avant d’en faire l’usage culinaire que l’on sait. Puis Matthiole, en 1554, le dit commun dans toute l’Italie. Charles de l’Escluse, qui fera beaucoup pour sa propagation après en avoir donné le premier la description, favorise la culture du piment en Espagne, en Moravie et en Hongrie. En 1602, l’Espagnol Nicolas Monardes relate les emplois usuels du piment en Espagne, alors qu’en France, il reste peu usité, c’est à peine si on le met à contribution, encore vert, pour le confire au sucre, au vinaigre, afin d’en assaisonner les sauces à la manière des câpres et des fruits de capucine. Enfin, la science médicale accorde un intérêt thérapeutique au piment, et ce qu’en dit Castore Durante en 1636 mérite de figurer dans ces lignes tant il décrit parfaitement bien l’action révulsive des piments : ils « forment vésicatoire sur la partie malade et attire du centre à la périphérie les humeurs captives ». Dans la seconde partie de cet article, nous aurons l’occasion de constater que cette observation n’est pas sans fondement. Un siècle plus tard, on fait grand cas du piment, contre une douloureuse affection, la sciatique. Au XIX ème siècle, on s’étonne de ce qu’Alègre (1857) et Pauzat (1884) recommandent une médicamentation à base de piment contre les hémorroïdes, alors que, dans la croyance populaire, le piment est censé favoriser cette affection. Mais là encore, on a tout bon. A cette liste, ajoutons ce que préconise Leclerc en 1928 : le piment contre les bourdonnements d’oreilles. A la même époque, ou peu s’en faut (années 1930 dirons-nous), le piment de Hongrie ou paprika se prête à l’expérience suivante : l’extraction de la vitamine C qu’il contient à l’état cristallisé. Il demeurera longtemps, avec le jus de citron et les feuilles fraîches de tomate, la seule source de préparation de cette vitamine.

Des Solanacées, nous en avons abordées un bon nombre sur le blog : la pomme de terre, l’aubergine, la tomate, la morelle noire, l’alkékenge, etc. Ajoutons à cette famille botanique le piment annuel, petite plante qui ne dépasse généralement pas un demi mètre de hauteur. Sa tige ramifiée porte des feuilles pétiolées, un peu pointues, assez larges et molles. La floraison, intervenant en juin-août, consiste en des fleurs blanches, solitaires et typiques des Solanacées : une corolle à cinq divisions enserre pistil et anthères centraux. Son fruit, tout d’abord vert, vire ensuite au rouge vif, parfois très cramoisi, donnant une idée de la force qui l’habite. Ce piment, endémique à l’Amérique tropicale, est parfois dit « de Cayenne », mais cette ville n’a jamais été l’objet de sa culture, non plus que le reste de l’Amérique du Sud. En revanche, il est vrai qu’il est cultivé dans d’autres zones tropicales du globe comme l’Afrique et l’Inde, où il accompagne la lime dans le but d’éloigner les esprits et le mauvais œil. Il faut dire que c’est une arme particulièrement virulente qui stoppe et repousse : que l’on pense à la bombe lacrymogène !

Dans les lignes qui suivent, nous allons aborder composition biochimique, propriétés et usages thérapeutiques du piment annuel. La littérature évoque parfois un autre piment, Capsicum frutescens, espèce vivace, buissonnante et épineuse, pouvant atteindre deux mètres de hauteur. De l’un à l’autre de ces deux piments, composition, propriétés et usages sont similaires.

Le piment en phytothérapie

Lisse, luisant, quasiment inodore, le piment se décline en plusieurs coloris (vert, olivâtre, jaune, orange, rouge, écarlate, violacé, chocolat, noirâtre), formes (lanterne, rond, lobé, conique, oblongue, effilé, cœur, etc.), tailles (de 3 à 4 cm jusqu’à près de trois décimètres).
De son analyse biochimique, il ressort que le piment est composé de substances azotées (15 %), de cellulose (20 %), d’huile (12 %), d’eau (11 %), de sels minéraux (5 %), d’essence aromatique (1 %). Des pigments de type caroténoïdes lui donnent bon teint ; de la bassorine trahit la présence d’une gomme ; ajoutons à cela des flavonoïdes et de la vitamine C (environ 20 mg aux 100 g de piment frais). Mais venons-en maintenant à ce qui fit que Leclerc employa des locutions telles que « méphistophélique », « endiablé », « lave en fusion », « langue embrasée de quelque bête apocalyptique » pour parler du piment. Il s’agit d’une substance de nature alcaloïdique particulièrement située dans les semences (1), bien plus âcres et brûlantes que tout le reste, ainsi que dans la peau et les veines du piment : la capsaïcine, dont une seule goutte de sa solution au 1/100000 détermine sur la langue une cuisante et persistante sensation de brûlure. La teneur en capsaïcine est variable selon le type de piment, et son goût brûlant se classe de neutre à explosif grâce à l’échelle imaginée par Scoville en 1912. Les SHU (Scoville Heat Unit) de quelques espèces montrent les énormes dissemblances qui existent d’un piment à l’autre :

  • Poivron : 0
  • Paprika : 500
  • Piment d’Espelette : 2000
  • Tabasco rouge : 5000
  • Piment de Cayenne : 30 000 à 50 000
  • Habanero des Antilles : 200 000 à 500 000
  • Bhut Jolokia des Indes : 1 000 000
  • Capsaïcine pure : 15 000 000

Note : à titre de comparaison, la pipérine pure vaut 100 000 SHU. Elle est donc 150 fois moins âcre et brûlante que la capsaïcine pure.

Le piment contient un peu de mucilage, mais pas assez pour contrecarrer les effets de la capsaïcine sur les muqueuses buccales, une molécule insoluble dans l’eau, hydrophobe ; pour en minimiser l’ardente brûlure, boire de l’eau ne sert donc à rien, il vaut mieux lui préférer un corps gras comme par exemple une huile végétale. Si vous deviez manipuler des piments frais comme secs, un soigneux lavage des mains après opération n’enlève en rien la capsaïcine qui s’y trouve encore. Ne faites donc pas bêtement comme moi : évitez le contact avec les lèvres et les yeux (j’ai chanté dans ma cuisine ce jour-là ^_^), mieux, portez des gants avant de vous affairer à débiter des piments.
Autre alcaloïde accompagnant la capsaïcine, la capsicine, substance blanche, brillante, d’aspect nacré qui, elle, est soluble dans l’eau : elle ne pose donc pas les inconvénients de sa consœur.

Propriétés thérapeutiques

« Le piment annuel est un des excitants les plus énergiques », écrivait Cazin en 1858 (2). Croyons-le sur parole.

  • Stimulant, tonique
  • Régulateur thermique, réchauffant (diffuse sa chaleur à tous le corps sans augmenter le pouls sensiblement)
  • Apéritif, digestif, excitant stomacal, stimulant gastrique, stomachique, carminatif, antiseptique gastro-intestinal, coupe-faim (3)
  • Diurétique, sudorifique
  • Antispasmodique musculaire, analgésique, anesthésiant local
  • Stimulant de la circulation sanguine en direction des extrémités et des organes centraux
  • Révulsif, rubéfiant, vésicant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dyspepsie atonique, atonie digestive, fermentation intestinale, crampe d’estomac, aérophagie, colique, vomissement incoercible, mal de mer
  • Troubles de la sphère respiratoire : angine, enrouement, aphonie, maux de gorge, toux spasmodique, laryngite, rhume, coqueluche, pneumonie
  • Troubles locomoteurs : crampe, entorse, foulure, élongation musculaire, rhumatisme, goutte, névralgie rhumatismale, lombalgie, paralysie locale, point de côté, arthrite
  • Troubles de la sphère circulatoire : mauvaise circulation sanguine, mains et pieds froids, hémorroïdes, engelure
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles trop abondantes, hémorragie utérine, œdème vaginal
  • Activer l’éruption cutanée des maladies infectieuses (rougeole, scarlatine)
  • Fièvres intermittentes, refroidissement
  • Maux de tête
  • Psoriasis
  • Chute de cheveux

Un peu de médecine traditionnelle chinoise…

La MTC s’est penchée sur le piment qu’elle nomme Lajiao. Elle en utilise bien sûr les bienfaits à travers une approche traditionnelle dont les usages sont fort similaires à ceux qui prévalent en Occident. La MTC, qui accorde beaucoup d’importance aux caractéristiques de chaque ingrédient utilisé par sa pharmacopée, a désigné, sans surprise, le piment comme étant de saveur chaude et piquante, matière à même de briser le froid et les affections qui découlent de son excès. Elle associe au piment les deux principaux méridiens suivants : celui du Cœur et celui de la Rate, deux organes yin. Si l’on comprend facilement la présence du méridien du Cœur au sein de ce binôme, cela n’est pas si évident pour celui de la Rate. En effet, le méridien du Cœur est dominé par l’élément Feu, ici symbolisé par la planète Mars, la rouge bouillonnante. Le méridien de la Rate relève, lui, de l’élément Terre et de la planète Saturne. On est davantage dans la lenteur, la torpeur et l’immobilisme, ce qui convient parfaitement au type « Rate » dont le dysfonctionnement implique un manque de tonus et de dynamisme, et un grand ensemble d’affections siégeant au cœur de la sphère gastro-intestinale et contre lesquelles le piment est particulièrement efficace (diarrhée, ballonnement, etc.). Le méridien de la Rate, lorsqu’il défaille, implique des stases, des pesanteurs, des syndromes adynamiques : l’on n’avance plus, on laisse passer sa chance, on procrastine, ce qui peut, à la longue, provoquer insatisfaction et déplaisir face à une telle situation de laquelle on ne parvient pas à s’extirper, se donnant l’impression d’être un velléitaire. Ainsi, en ce cas le piment peut aider à booster l’individu placé sous l’emprise saturnienne d’un méridien de la Rate défectueux, qui devrait rendre appétit au sens propre comme au figuré (le liquide organique lié à l’élément Terre, c’est la salive) et s’animer tant par la parole que par les actes (la Terre est en relation avec la bouche et les muscles).
Maintenant, passons au méridien du Cœur. Le Feu de ce méridien est lui aussi associé à la bouche, mais ne touche non pas les muscles, mais ce qui les irrigue : les vaisseaux sanguins. Nous avons vu plus haut que le piment stimule la circulation du sang dans l’organisme, cela afin de porter aux muscles ce dont ils ont besoin pour bien fonctionner. Dans ce cas, méridiens du Cœur et de la Rate forment une paire parfaite. De plus, la chaleur et la joie véhiculées par ce méridien de Feu – par un truchement physiologique et énergétique – communiquent davantage de générosité (celle des idées, des sentiments, etc.), et éloignent du sujet l’émotivité, la violence passionnelle et pulsionnelle. Les personnes affectées d’instabilité émotionnelle peuvent tirer profit du piment.

Modes d’emploi

  • Poudre de piment sec
  • Décoction (pour usage interne et gargarisme)
  • Décoction huileuse de piments frais
  • Macération alcoolique de piments frais (lotion capillaire)
  • Sirop
  • Teinture-mère
  • Crème pharmaceutique
  • Cataplasme de piments frais (action analogue au sinapisme. Cf. l’article sur la moutarde)
  • Ouate vésicante (ouate thermogène)
  • Emplâtre rubéfiant anglais : poix de Bourgogne (8 g) + piment pulvérisé (8 g) + axonge (1,2 g)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Il est déconseillé d’utiliser les graines seules. Quant au piment dans son entier, outre que son ardeur est dissuasive, de trop grandes quantités, quel que soit l’usage, peuvent amener vomissement, diarrhée, inflammation gastrique et rénale, embarras de l’appareil urinaire. Pas d’utilisation en cas d’ulcère gastrique.
  • Récolte : à l’été, lorsque les fruits sont bien mûrs.
  • Séchage : au soleil ou au four à température basse (40° C).
  • Alimentation : les usages sont fort nombreux. Comme légume, le poivron se destine à bien des préparations, cru comme cuit. Salades et plats cuisinés (poivrons farcis) sont quelques exemples. Quant au paprika – piment en hongrois – c’est l’épice principale du goulasch et du poulet à la diable. Les piments plus corsés forment harissa, tabasco et autre curry, aromatisent plusieurs spécialités (couscous, poulet au curry, paella, bouillabaisse, chili con carne, etc.).
  • Autres espèces : C. frutescens (mêmes usages phytothérapeutiques que C. annuum), C. fastigiatum, C. baccatum, C. minimum, C. chinense, etc.
  • Risque de confusion : en aromathérapie, l’on croise parfois une huile essentielle de bay saint-thomas (Pimenta racemosa). Hormis ce nom de « pimenta », cette huile essentielle riche en eugénol n’a rien à voir avec notre piment, puisqu’il s’agit d’un arbre de la famille des Myrtacées dont on distille les baies. Son surnom de piment de la Jamaïque ajoute encore à la confusion.
    _______________
    1. Au fur et à mesure de la maturation du fruit, l’on obtient une teinte rouge voire écarlate signalant la naissance du condiment martien ; en effet, avant cela, le piment, encore vert, est à peine brûlant. Cela signifie que la capsaïcine s’élabore au gré de la fructification.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 759.
    3. « Cet analgésique agit sur les récepteurs de la douleur, augmente la température du corps et donc sa dépense d’énergie, d’où une combustion accrue des calories », Le guide santé par les plantes, HS n° 2, septembre 2014, p. 69.

© Books of Dante – 2017

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