La bugrane (Ononis spinosa)

Synonymes : bugrave, bougrane, bougraine, bougrate, bougrande, bouverande, tenon, tendron, chaupoint, agaloussès, herbe aux ânes, arrête-bœuf.

Arrête-bœuf. Drôle de surnom, tout de même ! Il proviendrait du fait que la forte racine traçante de la bugrane est si résistante qu’elle serait capable de stopper net une charrue tirée par des bœufs. C’est un peu du même style que ce poisson – le rémora – dont les Anciens pensaient qu’il pouvait bloquer un bateau, alors que, dans la réalité, ce poisson-pilote se fixe sur la coque à l’aide d’une ventouse pour se faire transporter à l’œil.
Bugrane, duquel dérivent les bougrane, bougrate, etc., est inspiré du latin populaire boveretina, de bos, « bœuf » et de retinere, « retenir ». Remarquons aussi que dans bugrane et bougrane, il y a « âne », peut-être un clin d’œil à l’un de ses autres surnoms, herbe aux ânes, un âne qui se cache aussi dans son nom latin, ononis : en effet, onis signifie « âne » en grec. Alors, l’herbe aux ânes, comment l’expliquer ? Sans doute parce que ces animaux apprécient d’en brouter le feuillage et que, du moins c’est Cazin qui le rapporte, « ils aiment à se vautrer sur cette plante » épineuse afin d’en gratter leur dos et leurs flancs.

Connue depuis Dioscoride pour ses vertus diurétiques, la bugrane avait la réputation de dissoudre les calculs : « De la bugrane, que les Grecs appellent Anonis : la racine est blanche, chaude et dessiccative. L’écorce bue avec du vin provoque l’urine et rompt les pierres. Elle rompt aussi les lèvres des ulcères [indurations]. Bouillie dans du vinaigre mêlé d’eau, en s’en lavant la bouche, elle apaise les douleurs dentaires. L’on estime que sa décoction guérit les hémorroïdes » (1). Ces premières bases posées mèneront Galien à ériger la bugrane au premier rang des diurétiques.
Après une longue éclipse qui dure jusqu’à la fin du Moyen-Âge, nous retrouvons la bugrane dans l’œuvre de Matthiole, c’est-à-dire ses « Commentaires » sur les six livres de la Matière médicale de Dioscoride. Selon lui, « l’expérience de nombreux patients atteste qu’après avoir bu assez longtemps du vin de racine de bugrane, ils ont rejeté des calculs rénaux et retrouvé la santé. [Elle est donc apte] à rompre la pierre et à la faire sortir principalement quand les conduits par où passe l’urine sont estoupez [comme s’ils étaient bouchés avec de l’étoupe]. Je sais par expérience, ajoute Matthiole, que la décoction de la racine est très utile dans les engorgements du foie ».
L’action de la bugrane sur les systèmes urinaires et hépatiques dans une moindre mesure était bien établie. C’est pourquoi, sous la plume de Simon Paulli, l’on retrouve les mêmes recommandations, ce dernier arguant du fait que la bugrane fait partie des meilleurs remèdes antilithiasiques (tant d’un point de vue rénal qu’urinaire). L’action puissante de cette plante sur l’appareil urinaire est également réaffirmée par Acrel. Émergent aussi des propriétés que la bugrane pourrait avoir sur l’appareil génital : elle fut ainsi employée en cas d’engorgement testiculaire et de sarcocèle, une tuméfaction du testicule, ce qui, sur ce dernier point, fit dire à Cazin que « c’est pour avoir exagéré les propriétés de la bugrane qu’elle est aujourd’hui presque abandonnée, se lamente-t-il au milieu du XIX ème siècle : un éloge non mérité fait méconnaître les qualités réelles » (2). Cependant, il ignorait, bien sûr, que le docteur Leclerc allait remettre de l’ordre dans tout ça au siècle suivant : ayant obtenu de très bons résultats pour des problèmes de cystite, de néphrite calculeuse et de lithiase urinaire, il se montre néanmoins beaucoup plus nuancé sur la question de cette soi-disant propriété de la bugrane sur les sarcocèles.

Dernier point qui mérite d’être souligné. Nous savons que la constellation zodiacale du Taureau est gouvernée par la planète Vénus et que le Taureau règne sur certaines parties du corps humain, le cou et les vertèbres cervicales en sont quelques-unes. Mais, fait plus intéressant, les natifs du Taureau s’exposent davantage aux troubles génitaux, Vénus oblige. Or il se trouve que la bugrane peut intervenir en cas de gonorrhée (autrement dit : chaude-pisse), c’est-à-dire ce qu’on appelait autrefois une maladie vénérienne, MST aujourd’hui. Ce qui pourrait être un lien séduisant avec cette plante réputée arrêter les bœufs (même si je sais que c’est un chouïa délirant ^^).

Comme l’adjectif latin qu’elle arbore le suggère – spinosa, qu’on a aussi associé au prunellier et à l’arganier, la bugrane est un sous-arbrisseau aux tiges rameuses, couchées tout d’abord puis ascendantes, couvertes d’épines. Ce port semi-rampant ne lui permet guère que d’atteindre une hauteur maximale de 60 cm, mais bien souvent deux fois moins. Les tiges rougeâtres de la bugrane portent des feuilles composées de trois folioles ovales dont la centrale est pétiolée. Les fleurs, isolées, présentent un calice à deux lobes qui forment une corolle rose, plus rarement blanche ou rose vif. Elles s’épanouissent de juin en septembre. Enfin, le fruit, fabacée oblige, est une petite gousse emplie de peu de graines.
La bugrane est une coriace plante vivace poussant sur des terrains la plupart du temps « ingrats » : talus, pentes ensoleillées, champs incultes, pâturages médiocres, terrains secs, sablonneux ou caillouteux. Elle colonise ces secteurs, là où d’autres n’oseraient pas y mettre la moindre racine, ce qui ne doit pas nous faire oublier la sienne propre : grosse comme le doigt, gris foncé à l’extérieur, blanche en dedans et rayonnée à la cassure, cette longue racine rampante se caractérise par une saveur tout d’abord douceâtre puis nauséabonde et une odeur désagréable. Cela nous fera-t-il l’adopter ? ^^

La bugrane en phytothérapie

Cette plante est une coquine car elle a niché ses plus importants principes actifs dans sa racine dont l’arrachage est loin d’être une sinécure ! Et, dans cette racine, c’est son écorce qui nous intéressera plus particulièrement. N’omettons cependant pas de mentionner que feuilles et fleurs sont aussi de la partie thérapeutique.
Dans la racine de bugrane, nous rencontrons de l’amidon, des matières résineuses et minérales, de l’acide citrique, des saponosides, etc., enfin, rien que de très banal. En revanche, ce qui distingue la bugrane sont divers hétérosides isoflavoniques, une essence aromatique (selon toute vraisemblance très active), enfin un triterpène du nom d’onocérine.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique puissante, sédative des voies urinaires, sudorifique, dépurative, préventive des lithiases rénales
  • Cholagogue, préventive des lithiases biliaires
  • Anti-inflammatoire
  • Astringente
  • Antiseptique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale et urinaire, catarrhe chronique de la vessie, colique néphrétique, cystite, urétrite, albuminurie chronique, goutte, rhumatisme chronique
  • Troubles de la sphère génitale masculine : prostatite, engorgement testiculaire, orchite
  • Troubles de la sphère hépatique : engorgement hépatique, congestion hépatique, lithiase hépatique, ictère
  • Hydropisie, rétention d’eau
  • Affections de la bouche et de la gorge : angine, maux de gorge, gorge irritée, ulcère gingival, ulcère buccal
  • Affections cutanées : eczéma, eczéma suintant, démangeaisons
  • Adjuvant dans la gonorrhée

Modes d’emploi

  • Poudre de racine
  • Infusion de feuilles et de fleurs
  • Décoction de racine
  • Teinture-mère

Note : afin de bénéficier des avantages diurétiques de la racine de bugrane, il est préférable de l’utiliser en infusion et non en décoction, cette dernière volatilisant l’essence aromatique contenue dans cette racine.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine s’arrache au printemps (mars-avril) et à l’automne (septembre-octobre) ; feuilles et fleurs se cueillent à la belle saison.
  • Autres espèces : on en compte environ une vingtaine en France. En voici quelques-unes : la bugrane des champs (O. arvensis), la bugrane à feuilles rondes (O. rotundifolia), la coqsigrue ou bugrane jaune (O. natrix), etc.
  • Plante tinctoriale : à partir de la décoction des sommités fleuries, l’on obtient une teinture brun rougeâtre. En y ajoutant de l’alun, elle vire au jaune soufre, et au vert par adjonction de sulfate de fer.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 18.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 81.

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La pâquerette (Bellis perennis)

Synonymes : petite marguerite, fleur de pâturage, fleur de Pâques.

Bellis perennis : la mignonne pérenne, de par sa floraison quasi annuelle. Quant à pâquerette, autrefois pasquerette, certains disent qu’il est une évidente allusion au temps de Pâques, moment où ces fleurs sont les plus abondantes dans les prairies. « On assure que son nom lui vient d’une ancienne tradition chrétienne qui veut qu’elle soit cueillie aux environs de Pâques, en hommage au Christ et eu égard à l’époque où ses vertus médicinales semblent exaltées » (1). On a proposé une autre étymologie : pâquerette proviendrait d’un terme de vieux français, pasquier, qui signifie pâturage, mais comme l’étymologie de Pâques fait référence au fait de paître, dans un sens comme dans l’autre, on en revient toujours au ras des pâquerettes, Pâques fêtant initialement le renouveau de la végétation.
La pâquerette semble être passée à peu près inaperçu des médecins de l’Antiquité et du Moyen-Âge (2) et ne s’être fait une place en thérapeutique qu’à partir du XV ème siècle tardif, et surtout au XVI ème. Durant la Renaissance, « la pasquerette à la feuille menue » a joui d’une excellente réputation : en 1543, Léonard Fuchs écrit la valeur de la pâquerette contre les blessures et la goutte, puis, en 1554, Matthiole nous dit ceci à son sujet : « Les fleurs sont bonnes pour les scrofules, les fractures du crâne et les plaies pénétrantes du thorax ; on les emploie alors en lotion, certains les prônent contre la sciatique et la paralysie. Les feuilles en salade ou cuites dans du bouillon relâchent le ventre ; mâchées, elles guérissent les inflammations de la bouche et de la langue, contuses, elles dissipent celles des organes génitaux ». Puis Jérôme Bock (1572), Cornuti (1635) et Schroder (1665) font prévaloir son statut de précieuse vulnéraire, une propriété que l’on découvre en filigrane dans une anecdote biblique durant laquelle Joseph se blessa en construisant une charpente. L’enfant Jésus tenait un bouquet de ces fleurs qu’éclaboussèrent quelques gouttes de sang qui perlaient du doigt blessé du charpentier. Même la médecine populaire des campagnes lui a reconnu ce pouvoir sur les chutes, les coups, et les contusions et blessures qui en découlent. Mais elle ne se contentait pas que de cela : par ses effets diurétiques, elle fut employée pour résorber les œdèmes (dont l’hydropisie) et soulager les affections rhumatismales et les états lithiasiques ; laxative, pectorale, elle est aussi dépurative (les gens de la campagne ne disaient-ils pas qu’elle nettoie le sang au sortir de l’hiver ?) et permettait, par ses effets rafraîchissants, de tempérer nombre de phénomènes inflammatoires.

La pâquerette est une très petite plante de 5 à 15 cm à souche vivace, très commune dans presque toute l’Europe, en Afrique du Nord ainsi qu’en Asie occidentale. On la trouve dans les bois et les prés, les pelouses, sur les talus, dans les clairières, en bordure de chemin et dans les pâturages, jusqu’à une altitude de 2400 m.
Sa tige est simple et nue, pubescente, assez robuste et porte des feuilles toutes radicales organisées en rosettes, spatulées, souvent crénelées, nettement pétiolées. Le capitule, solitaire, terminal, mesure de 15 à 30 mm de diamètre. Les fleurs centrales (le cône) sont jaunes, tubuleuses, celles de la circonférence ligulées, oblongues, linéaires et disposées sur un seul rang. Blanches la plupart du temps, elles peuvent être légèrement teintées de pourpre sur les bords extérieurs. Bien qu’on rencontre des fleurs de pâquerette presque toute l’année (la plante supporte les gels hivernaux jusqu’à – 20° C), la floraison se concentre surtout de mars à novembre.
Par une caractéristique propre aux Astéracées, la pâquerette s’apparente au souci et à la chicorée : ses fleurs se ferment en fin de journée ou par mauvais temps, et s’ouvrent au matin avec l’apparition du soleil dont elles suivent la course d’est en ouest. « Daisy », qui désigne la plante en anglais, transcrit bien l’accointance solaire de cet autre « solsequium » qu’est la pâquerette : en effet, daisy n’est autre que la contraction de day’s eye, c’est-à-dire l’œil du jour, métaphore de l’astre diurne. Symbole d’innocence, cette plante est généralement considérée comme un porte-bonheur. Sa nature solaire explique pourquoi confectionner des guirlandes de pâquerettes était communément reconnu comme un moyen de protéger les enfants des mauvaises fées. L’humilité de cette fleur ne lui a pas toujours valu que des amis. En effet, elle « a paru si dangereuse aux yeux des autorités allemandes qu’une ordonnance de janvier 1793 a prescrit sa destruction complète » (3) sans y parvenir. Cet affolement se basait sur la croyance infondée que la pâquerette était abortive !

« La pâquerette n’est pas seulement l’ornement printanier des corbeilles et des plate-bandes, la gracieuse fleurette du printemps, l’éclatant émail des pelouses et des sentiers, elle possède une réelle valeur thérapeutique » (4). Nous y voici donc :

La pâquerette en phytothérapie

Ce sont les parties aériennes de cette humble fleurette qui nous intéressent. De saveur douce puis amère, les feuilles se caractérisent par une importante quantité de mucilage et de saponine, mais également par du tanin, des flavonoïdes, une matière résineuse, de la vitamine C, des acides (malique, vinique, oxalique, acétique). Dans les fleurs se dissimule une petite fraction d’essence aromatique. Quant à la racine, guère usitée, elle est particulièrement riche en inuline comme la plupart des Astéracées.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante générale, tonique
  • Dépurative, diurétique légère
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Expectorante, sédative de la toux
  • Anti-inflammatoire, rafraîchissante
  • Vulnéraire, résolutive, cicatrisante, anti-ecchymotique, régénératrice cutanée
  • Laxative légère
  • Hémostatique
  • Émolliente
  • Antibactérienne

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, laryngite, rhume, asthme, toux, pleurésie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, constipation, constipation opiniâtre
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, lithiase urinaire, rhumatisme, goutte
  • Affections buccales : aphte, ulcération de la bouche
  • Affections cutanées : dermatose, furonculose, eczéma prurigineux, vitiligo, plaie, ulcère, contusion, hématome, ecchymose, enflure, foulure
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses ou trop abondantes, mastite
  • Hydropisie
  • Hypertension
  • Insuffisance hépatique
  • Insomnie, surmenage
  • Maux de tête

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs et de feuilles
  • Décoction de feuilles (pour compresse et lavage)
  • Macération vineuse de fleurs et de feuilles
  • Macération huileuse de fleurs (l’huile de pâquerettes stimule la microcirculation, tonifie la peau et resserre les tissus, ce qui lui permet de raffermir les seins, de galber le buste et de lutter contre les vergetures ; elle se fabrique selon le même procédé utilisé pour la réalisation de l’huile rouge)
  • Cataplasme de fleurs fraîches pilées
  • Sirop de fleurs fraîches
  • Feuilles en nature
  • Teinture-mère homéopathique (nettoyer et guérir les plaies, luxation, courbature, panaris, furonculose, vertige, etc.)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut se réaliser toute l’année. En revanche, l’on se méfiera des lieux passants, la pâquerette étant particulièrement sensible aux pollutions.
  • Alimentation : de la pâquerette l’on peut en consommer les feuilles en salade, de préférence sous forme de mesclun, car à force leur goût devenant âpre peut finir par irriter la gorge. Autrefois consommée comme herbe à cuire avec le pissenlit et la chicorée durant les disettes, la pâquerette peut se prêter à différents usages : racines et boutons floraux au vinaigre (comme les câpres et les cornichons), boutons confits au sucre, ligules en salade, feuilles dans les potages, etc.
  • Les agronomes ont découvert que la plante fournit de la chaux aux terrains sur lesquels elle pousse et qu’elle a une prédilection précisément pour les sols qui en manquent.
  • Il existe un élixir de fleurs de pâquerette qui permet au mental la synthèse des informations provenant de multiples horizons. Il aide à les intégrer de façon globale en cas d’éparpillement et de dispersion. Du reste, ne donne-t-on pas une infusion de pâquerettes aux enfants distraits ?
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    1. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon dieu, p. 205.
    2. Elle est tout d’abord rapidement évoquée par Pline, puis décrite par Platearius de Salerne au XII ème siècle.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 725.
    4. Ibidem, p. 723.

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Plantes « maléfiques » vs plantes « bénéfiques » : est-ce bien raisonnable ?

Hygie ou Locuste ? Pourquoi pas les deux ?

Pour peu que vous vous intéressiez aux animaux et au symbolisme, peut-être vous est-il arrivé de compulser quelque livre ayant trait à ces deux sujets conjointement traités. Dans ces pages, on peut y apprendre que le symbolisme animal dépend de deux facteurs, le temps et l’espace, contredisant l’aspect universaliste du symbole, quand bien même certains d’entre eux possèdent une pérennité que d’autres n’ont pas. Selon les cultures dans lesquelles un animal s’incarne en symbole, il est possible que, d’ici à là, la portée symbolique soit diamétralement opposée. Prenons quelques exemples pour étayer nos dires. L’abeille est un animal pour lequel le symbolisme est invariant (ou presque), il en va de même de l’aigle et du lion. Par ailleurs, si l’on considère l’âne, il est d’une part ignorance, bêtise, entité satanique, d’autre part un animal sacré pour les cultes delphiques. Idem du corbeau : ici c’est un animal honni, là il véhicule des caractéristiques au plus haut point sacrées qu’on ne saurait les mettre en doute.
Dans « notre » monde occidental chrétien, une césure très nette s’est instaurée entre les créatures au symbolisme bénéfique parce que d’émanation divine et d’autres rangées sous la bannière du diable parce que maléfiques. Par quel truchement ces catégorisations sont-elles possibles ? Qu’est-ce qui fait que tel ou tel animal a été dit de création diabolique ? Probablement ses mœurs nocturnes (pensons à la chouette, à la chauve-souris), son régime alimentaire (le vautour charognard), ses caractéristiques morphologiques (la noirceur du plumage du corbeau), son odeur (le fumet du bouc et du putois), ses mœurs sexuelles « débridées » (le lapin), sa propension à être un vecteur de maladie (le rat), sa présence au sein de cultes autres que chrétiens (le chat), sa réputation de voleur (la pie), son potentiel toxique réel ou supposé (le crapaud), tout cela et une pléthore de superstitions collant aux guêtres de nombre d’entre les animaux.
Ainsi opposa-t-on symboliquement des animaux tels que le loup, le moineau, la guêpe, la mouche, la corneille, le crabe, le hérisson, à d’autres comme la tourterelle, l’alouette, l’hirondelle, l’agneau, le cheval et le cygne. Les premiers, considérés comme malveillants, appartiennent à l’obscur, à la vie sauvage menée dans des lieux étranges, sont l’apanage des sorcières caricaturées par Shakespeare dans Hamlet. Les autres, marqués de la piété, de la grâce et de la bienveillance, ne peuvent qu’appartenir aux hautes sphères.

Ce qui s’est appliqué au monde animal est aussi vrai pour celui des végétaux, c’est-à-dire que cette dichotomie, cet appariement binaire s’est imposé aux plantes. Ont donc été constitués deux groupes, celui réunissant les espèces végétales bénéfiques, et un autre dont on n’aurait jamais fait entrer la moindre feuille au sein d’une église. D’où peuvent bien émaner les critères de sélection ? L’on en a considéré plusieurs : la toxicité, la couleur des baies, l’odeur fétide du feuillage ou sa viscosité, le caractère incomestible, etc. Structure épineuse et pouvoir urticant ont aussi été de la partie, de même que le caractère invasif au sein des cultures. Et toujours ces sacro-saintes superstitions attachées à ces végétaux dont nous allons maintenant découvrir un échantillon. Pour cela, et dans un premier temps, il n’est qu’à ouvrir un splendide dictionnaire, celui de Paul-Victor Fournier, dans lequel sont indexées les plantes selon leur nom scientifique latin, mais également, ce qui est ici bien plus intéressant, d’après leurs nombreuses appellations vernaculaires. Parmi elles, certaines disent toute la volonté que l’homme a déployé pour faire de telle ou telle quelque chose de bien peu sympathique. Aussi, trouvons-nous à la lettre H : herbe au diable (tormentille), herbe au loup (aconit), herbe aux sorciers (datura stramoine), herbe aux enchantements (verveine officinale), et, plus loin, à la lettre M, mort-aux-oies (ciguë), mort-aux-poules (jusquiame), etc. Notons au passage que pour contrebalancer cela, nombreux sont les saints pour lesquels on a accolé le nom à une plante pour des raisons opposées, ainsi que celles marquées du nom de la Vierge Marie : herbes de Notre-Dame, à la sainte Vierge, à la croix, de saint Marc, de saint Georges, de sainte Catherine, de saint Benoît, etc.

J’ai sous les yeux deux listes de plantes : à gauche, la sinistra (1), se trouvent celles qu’on a attribuées au diable, à droite celles regroupées sous l’essence divine. Ce ne me semble pas être des listes dressées à la va-vite. Nous allons mentionner certains de ces couples et expliquer, pour chacun d’eux, pourquoi le classement dans les espèces dites diaboliques n’a pas (plus) lieu d’être.

Épine — Pommier
Marronnier — Châtaignier
Ronce — Vigne
Ajonc — Genêt
Églantine — Rose
Gland — Noix
Chardon — Chou
Ciguë — Carotte
Ivraie — Avoine
Carex — Froment
Cuscute — Trèfle

« On le voit, comme tient à le préciser l’auteur du livre dans lequel j’ai découvert ces plantes, les magiciens ingénus qui ont dressé cette liste ont considéré comme bonnes les plantes utilisables et comme mauvaises celles qui ne servent à rien […] Mais les choses ne vont pas aussi simplement dans la réalité », ce en quoi je suis amplement d’accord, aussi vais-je dès à présent expliquer pourquoi ce que l’on tenait pour vrai autrefois ne l’est plus aujourd’hui.

Qui peut dire, de but-en-blanc, ce qui est utile de ce qui ne l’est pas ? Ce qui est « inutile » serait-il « nuisible » ? Si on le croît, c’est qu’on n’a pas vérifié toute l’efficience des végétaux sus-nommés. Il n’y a, dans cette liste, aucune « mauvaise » herbe, la preuve, elles sont, par exemple, toutes médicinales. Toutes, les unes et les autres, apportent leurs bienfaits. Une fois de plus, cette dichotomie « bien/mal » demande d’être nécessairement dépassée. Nous constatons que dans la colonne de gauche se trouvent des plantes épineuses : la ronce, l’églantine, le chardon, l’épine (sans doute l’épine noire – le prunellier – à moins qu’il ne s’agisse de l’épine blanche, l’aubépine), l’ajonc. D’autres forment des « fruits » immangeables en l’état (marronnier, chêne). Ivraie et carex sont des plantes qui, dit-on, nuisent aux cultures, de même que le cuscute qui est une plante parasite. Enfin, la ciguë est un violent toxique.

Si l’on effectue une lecture horizontale terme à terme, on voit se dégager certaines oppositions :

  • Épine vs pommier : qu’elle soit blanche ou noire, l’épine n’offre pas la saveur des fruits du pommier. La prunelle est aigrelette, tandis que la baie d’aubépine – la cenelle – est assez peu comestible.
  • Marronnier vs châtaignier : de même que précédemment, le marron doit subir de nombreuses et laborieuses étapes de transformation avant de pouvoir être consommé, alors que la châtaigne n’a guère besoin que d’être cuite pour l’être.
  • Ronce vs vigne : ce sont deux plantes qui offrent des baies sous forme de grappes. Bien que comestible, la mûre semble jouir d’une moins bonne réputation – en raison de son caractère épineux – que la vigne qui a légué aux hommes le breuvage sacré qu’est le vin.
  • Ajonc vs genêt : ces deux arbrisseaux que le néophyte peine parfois à distinguer s’opposent par le fait des épines portées par l’ajonc, ce qui lui vaut d’être classé parmi les plantes du diable.
  • Églantine vs rose : Rosacées toutes les deux, elles se distinguent par des caractères diamétralement opposés. La rose, c’est, par exemple, la beauté et l’amour. Quant à l’églantier, bien des légendes et des croyances soulignent son accointance sulfureuse avec le malin.
  • Gland vs noix : autre couple immangeable/comestible. A l’inverse, le chêne est classé parmi les arbres divins alors que le noyer est souvent cité comme essence maléfique.
  • Ciguë vs carotte : l’inoffensive carotte appartient à la même famille (Apiacées) que la dangereuse ciguë.
  • Ivraie vs avoine : la parabole biblique de l’ivraie nous rappelle son rôle perturbateur dans les cultures de céréales dont l’avoine, car sa graine narcotique provoque une sorte d’ivresse. C’est pourquoi elle a été bannie au possible des champs afin que les « bonnes » graines (blé, orge, avoine, etc.) puissent se développer sans qu’on encourt le risque de voir l’ivraie mêler ses graines à celles de ces céréales.

Depuis, des esprits brillants que n’entachent pas les croyances limitantes ont fait valoir la propriété sédative de l’aubépine sur le système nerveux, la capacité veinotonique du marronnier, l’action analgésique de la ciguë, l’immense réservoir de vitamine C que constitue le cynorrhodon de l’églantier, enfin l’astringence et la propriété hémostatique des feuilles de la ronce. De même, une plante comme la digitale, toxique réputée, liée autrefois au loup et au renard, est-elle un grand remède du cœur. Où en serions-nous si d’ancestrales superstitions avaient privé le cardiaque d’un médicament comme celui-ci ? L’on peut en dire autant de cette « herbe empoisonnée », morelle furieuse plus communément connue sous le nom de belladone. Je pourrais multiplier les exemples à l’infini…

Comme disait Épictète, le mal absolu n’existe pas en ce monde. Il en va de même du bien.


  1. Attribuer la gauche au diable, c’est rendre compte du fait qu’au mot latin sinister, c’est-à-dire « qui est à gauche », on a accordé l’idée de préjudice et de présage malheureux. Sinister a bien évidemment donné le mot sinistre.

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